TRÔNE A SAINT-PIERRE
des peintures exquises, les marbres les plus précieux, des mosaïques inimitables de richesse, de coloris et de dessin : voilà ce qui frappe, éblouit les regards, de quelque côté qu'ils se portent. Mais je ne dois point parler aujourd'hui des magnificences humaines de Taugaste monument; ce n*est pas en artiste que j'y suis venu, c'est en chrétien. Le trône de saint Pierre, la Confession, la coupole, trois magnificences d'un ordre supérieur, répondent mieux aux dispositions de l'âme dans une première visite : ils nous absorbèrent tout entiers.
Dans la vaste nef oii l'œil se promène sans rencontrer ni chaises, ni bancs, ni chaire à prêcher, s'élève un trône d'évêque. Un pontife y est assis, immuable et immortel comme la vérité dont il est l'organe et le gardien. Ce pontife est le même à qui il ftit dit : Pais mes agneaux, pais mes brebis, confirme tes frères; f ai prié pour que ta foi ne défaillit jamais. Et Pierre, le pontife des siècles, est toujours là vivant dans ses successeurs, enseignant par leur bouche, veillant par leur ministère sur les brebis et les agneaux. Dans la majestueuse solitude de l'immense basilique, Pierre est seul ; devant lui tout se tait, tout a disparu. Ailleurs il y aura d'autres pasteurs, d'autres trônes, d'autres voix; mais ici, dans le premier temple de la chrétienté, il n'y a d'autre pasteur que lui, d'autre trône que son trône, d'autre voix que la sienne. Chef suprême de la hiérarchie, il voit, dans tous les pontifes répandus aux quatre coins du monde, des membres de son bercail, des coadjuteurs et non des égaux. Sa voix est leur oracle, ses ordres la règle de leur conduite, et par eux l'oracle et la règle de l'univers.
Au ravissant spectacle de l'unité catholique personnifiée dans saint Pierre, la basilique en ajoute un autre non moins subUme. Elle montre le pêcheur galiléen
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achetant sa gloriease prérogative au prix d'un immense amour. Yoici^ à qndques pas du trône, la Canfemonà^ Fapôtre. Admirable nom donné par le génie chrétien à Fautel des martyrs; car il rappdle que le témoin de la foi lui a rendu le plus irrécusidde de tous les témoignages, le tém(»gnage du sang. Sous un riche baldaquin^ supporté par quatre colonnes torses, en bronze de Gorinthe, s'élève Tautel supérieur, l'autel papal. Au-dessous est le tombeau de saint Pierre et de saint Paul» devant lequel brûlent nuit et jour cent vingt-deux lampes, triirte symbole de la vâiération, de Tamour et de la foi.On y descend par deux escaliers circulaires, en marbre blanc du {dos beau gram.
En approchant de cette Confession à jamais vénérable, je ne sais quelle vertu seorète vous saisit et vous subjugue. On croit entendre la voix du Fils de Di^ d^nandant à son futur vicaire : Simon, fils de Jean^ m' aimestu? £t du fond de cette tombe s'élève la v(hx de Pierre qui répond : Oui, Seigneur, vcms savez que je vous aime. Et vous êtes émn jusqu'aux larmes à la présence de ces ossements des martyrs, glorieux tânoins de son amour; et vous n'avez plus de paroles, sinon pour bénir et prier. A l'exemple de tant de milUons de pèlerins, nos prédécesseurs et nos frères, nous nous jetâmes à genoux. Appuyé contre la balustrade en marbre blanc qui entoure le double escalier, je récitai en mon nom, au nom de mes nmis, de ma patrie, du monde catholique, le symbole de Nicée. Oh I qu'il est facile de croire 1 je dis mal, qu'cm est heureux, qu'on est fier de croire quand on est là!
Kn relevant la tète, les regards s'élancent dans la sublime coupole. Autour delà bue reqdaadit l'immortelle promesse du Fils de Dim, éBriàê m mmaifles lettres d*or : Tu es P$trus^et UMtojEtefe-
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siam meamy et portœ inferi non prevalebunt adversus eam. « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de Tenfer ne prévaudront jamais contre elle. » Telle est alors la puissance des impressions, qu'en lisant cet oracle on croit entendre distinctement la voix divine qui le prononça ; d'autant que la coupole toute resplendissante de mosaïques vous montre, dans sa double hiérarchie de la terre et du ciel, l'Église catholique, glorieusement assise sur la parole de son fondateur, bravant les efforts de ses ennemis et étendant jusque dans Tétemité son empire sans limite et sans fin.
Ainsi, l'incommutable prérogative du chef des apôtres, payée par un immense amour et récompensée par un empire vainqueur de l'enfer, de l'homme et du temps, voilà ce que disent le trône de saint Pierre, sa tombe et la coupole. Peut-on assez admirer le catholicisme qui amène tant de rois, tant de fondateurs d'empires, à cette tombe éloquente, afin de leur révéler et la nature de leur pouvoir et l'étendue de leurs devoirs, et la récompense de leur fidélité aux conditions de leur existence sociale? Tels sont les hauts enseignements que donne aux princes et aux grands du siècle l'auguste sanctuaire. Quant à l*hamble voyageur, soumission filiale à l'Église, foi, admiration, indéfinissable mélange de respect et d'amour, voilà les sentiments que produit ou que réveille dans son âme la première visite à Saint-Pierre. Depuis notre entrée dans la merveilleuse basilique, les heures avaient fui comme un instant rapide, et le déclin du jour vint nous avertir qu'il était temps de mettre fin à notre pèlerinage.
7 Héeembre.
Vao générale des deux Rome. — Rome païfenn3. — Son étendue. — Ses voies. — Sa population. — Rome chrétienne. -— Sa position. -^ Ses beautés. — Ses institutions. — Première entrevue du souverain Pontife. — Bénédiction du Saint-Sacrement 'X l'église des Saints-Apôtres.
Hier, nous avions rempli le premier devoir de tout pèlerin catholique dans la Ville éternelle. Le véritable roi de la cité, saint Pierre, avait reçu nos hommages, et notre étude des deux Rome devait commencer. Accompagnés d'un excellent ami dont la science égale le dévouement, nous nous rendîmes au belvédère d'une villa située sur le versant du mont Esquilin, à la place présumée des jardins d'Héliogabale. De là, on domine la vaste plame au centre de laquelle Rome est assise. Tournés vers Torient, nous avions en face le Monte Cavi, oii Romulus, entouré des peuplades aborigènes, inaugura la religion du Latium ; puis décrivant un cercle en commençant par la gauche, c'était Tusculum avec ses villas ruinées et ses souvenirs cicéroniens, Tibur avec ses cas^ catelles, adossé aux montagnes de la Sabine ; le Mont- Sacré, oîi le peuple se relira pom* se soustraire à la tyrannie des patriciens ; la cime élancée du Mont-Socrate, d'oîi le pape saint Sylvestre fut ramené à Rome, non pour souffrir le martyre, comme il le croyait, mais pour asister au triomphe du Christianisme et baptiser Constantin; les campagnes solitaires de Civita-Vecchia ; la Méditerranée, qui se dessine sur l'azur du ciel comme un rideau d'argent; Ostie, qui ne vit plus que par son nom et par ses touchants souvenirs d'Augustin et de Monique ;
ROMS PAÏENKE. SOI
Albano, successeur d'Albe-la-Longue, fondation d'Énée et tombeau d'Ascagne; enfin, sur la hauteur, Castel- Gandolfo, avec son château séculaire, paisible demeure des souverains pontifes, qu'on prendrait de loin pour un phare inunense élevé sur un promontoire.
Au-dessous de ce premier plan qui bornait Thorizon, apparaissaient, semés çà et là dans la plaine, quelquesuns de ces grands monuments qui semblent survivre à toutes les révolutions, pour attester de siècle en siècle la puissance du peuple-roi. A droite, le tombeau de Cécilia Métella, puis l'aqueduc de Claude, dont les arceaux gigantesques traversent toute la Campagne romaine et forment le lit aérien de Veau virgmale, pendant les six lieues qui séparent les montagnes de Subiaco de la Ville éternelle; plus loin les ruines accumulées de Fétonnante villa d'Adrien et le mausolée de la famille Plautia, sur la route de Tivoli.
Enfin au centre de la vaste plaine, Rome se mentirait à nos regards entourée de la haute et épaisse muraille qu'Aurélien lui donna pour ceinture. Mais cette Rome silencieuse et cahne, dont les dômes élancés brillaient des derniers feux du jour, n'était plus la superbe et bruyante capitale des Césars. Pourtant il fallait, pour satisfaire les exigences de notre esprit, contempler la Rome d'Auguste avant d'étudier la Rome de saint Pierre.
A l'inspection de quelques ossements fossiles du mastodonte, Cuvier reconstruisit le prodigieux quadrupède, inconnu depuis longtemps. L'histoire à la main, nous tentâmes la même opération sur le cadavre mutilé de l'ancienne Rome. Avec le secours de la mémoire et de la vue, ces deux puissances merveilleuses, dont la première, ressuscitant ce qui n'est plus, complète le tableau que la seconde grave actuellement dans la prunelle de
l'œil, nous rebâtîmes Rome païenne : la vmci telle qu'elle nous apparut, telle à peu prè^ qu'elle était sous Tempire des Césars.
Resplendissante de marbres, de dorures et de tons kg chefs-d'œuvre de la civilisation matérielle la irius avaa* cée, la reine delà force était assise sur sept collines : le Palatiriy berceau deRomulus et demeure des Césars; la Capitule, oii régnait Jupiter ; YAventin, couronné par son temple de Diane; le Cœlius, avec ses tours et son marché aux poissons, si fréquenté par les Apicius; ïEê* quilin, aux sommets multiples et son camp prétdrii»; le Quirinal, et ses temples de Quirinus et du Salut; la Viminus, jadis couvert de buissons épais et plus tard da palais magnifiques, Rome, qui avait frandii le TÛM dont le lit profond Tenceint comme un fer à cheval, s'^ tendait encore sur le Vatican et le Janicule. Elle se divisait en quatorze régions ou quartiers, dont voici lesnoma célèbres dans l'histoire : Porta Capena; CœHrnontium; Isiê et Serapis, Moneta ; Templum pacU ; Vialata ; &quilina cum turre et eolle Viminali; Alta semita; Fo^ mm Ramanum ; Circm Flaminius ; Palatium ; Cbrem Maximus, Piscina publiea, Aventinus, Tram Tiberim.
Dans sa vaste enceinte, elle renfermait quaranta*8i& mille si¢deuxtles, probablement tant m ddiorsqu'ea dedans du Pomœrium, ou groupes de maisons, séparéas par des rues; deux mille cent dix-sept palais de la plus inconcevable magnificence; quatre cent vingt-quatre places ou carrefours; quatre cent soixante-dix temples d'idoles; quarante-cinq palais ecmsacrés à la débauche; huit cent cinquante-six établissements de bains; treize cent cinquante-deux lacs ou réservoirs d'eaux ; trentedeux bois sacrés; deux grands amphithéâtres, dont Fun contenait quâtre-vingt-sq[>t mille spectateurs assis^ at
ÉlVftDdË DE ROME. â03
vingt mille sur les terrasses; deux grands cirques, le Flaminius et le Maximm ; ce dernier avec cent cinquante mille places au sentiment de ceux qui en mettent le moins, et quatre cent quatre-vingt-trois mille selon ceux qui en mettent le plus ; cinq naumachies oii Ton donnait des batailles navales ; vingt-trois chevaux gigantesques en mari)re; quatre-vingts en bronze doré; quatre- ^gtrquatre en ivoire; trente-six arcs de triomphe en marbre, ornés des sculptures les plus délicates; dix-neuf Inbiiothèques; quarantë^iuit obélisques ; onze forum; dix basiliques, et un peuple innombrable de statues en marbre, en bronze et même en or *. Quatorze aqueducs amenaient à Rome les eaux, ou pour mieux dire les rivières des montagnes voisines; vingt-quatre voies pavées de larges dalles et bordées de mausolées superbes sortaient des vingt-quatre portes de la cité et conduisaient de la capitale du monde dans les provinces.
Ainsi se présentait à nos yeux éblouis la ville des Césars. Toutefois nous n'avions vu que la moitié du spectacle. Au delà du Pomoerium, ou boulevard ch*culaire, au delà d^ remparts qui protégaient la ville et dont la circonscription formait proprement la cité^ urbs, se déroulait une nouvelle ville, civUas, prolongementimmense de la première. Ce que sont de nos jours les faubourgs de Paris à la ville primitive, cette Rome extra muros l'était à la Rome entourée des remparts et du Pomœrium. Ses imuHobrables édifices couvraient la plaine circulaire, aujourd'hui déserte, qui, dans un diamètre de dix lieues, s'étend d'Olricoli à Ostie, d'Albano et de Tivoli vers Givita*Vecchiai Voilà ce qu'il faut savoir pour compren-
* Voyez Narbini, Roma antica, p. 436, et Onvphre Panvin. de Rep. Rom.y 105, 114 à 124. •
âU4 LES TKOIS ROME.
dre les aatenrs coDtemporaiDs qui ont parié de retendue et de la population de Tancienne métropole de Funivers.
c Rome, dit Aristide de Smvme, est la ville des villes, la ville du monde entier. Un jour ne suffirait pas, que dis-je ? tous les jours d'une année seraient trop peu pour compter toutes les villes bâties dans cette ville divine ^. > c Au delà des murailles de la ville tous les lieux sont habités, ajoute un autre historien ; en sorte que le spectateur qui veut connaître rétendue de Rome se trouve toujours induit en eiTeur : car il manque de signe pour connaître ou la ville commence et oU elle finit. Gela vient de ce que les faubourgs sont tellement unis à la cité qu'ils présentent aux regaràs l'image d'une ville qui se prolonge à l'infini ^. >
c La ville, continue Aristide, descend jusqu'à la mer, oh se trouve le marché universel et la distribution de toutes les productions du globe ; et telle est la grandeur de Rome que le spectateur, en quelque lieu qu'il se place, peut toujours se croire au centre '. >
* Commaoe totius terrae oppidum, eadem urbs urfoiom, quia videre in ea est omoes urbes collocatas... deficiat non anus dies, sed quolquot habet annus, si quis adoumerare conelur omnes urbes m coelesti illa urbe positas, idque ob nimiam copiam. Apud Casaîium, de Urbis splendore^ p. 34.
^ Omnia loca drca urbem habitata sioe mœnibus esse ; in qua si quis iotuens magnitudinem Romae exqairere velit, is errarc cogetur, nec babebil signum ollum certum quousque urbs incipiat aut dcsioat : adeo Sttbaii)ana ipsi urtn adhaercnt et aooexa sont, praebentque spectaniibus opinionem extensse in mfiDilum urbis. Dioktsius, apud eumdem^ p.«'34 et 42i.
' Descendit etiam et porrigitur ad mare ipsum, ubi commune est emporium, et omnium quae terra proveniunt distribulio. Tantam Romam esse, ut in quacumque parte quis constiterit nihil impediat,el in medio cum esse. ARiST.,lfi£t.«u6 ÀdrianOj apud Casal.^ p. 34. ,