RÉFLEXIONS SUR LA CHARITÉ ROMAINE
voyageurs, que Rome soit le foyer de la mendicité. « Grâce à ses nombreuses maisons de travail, elle est loin, dit un de nos économistes, de nourrir autant de pauvres oisifs que beaucoup de villes renommées par leur opulence et par leur bonne police. On n'y compte guère plus de mendiants que dans les principales villes de France *. »
Deux choses multiplient les pauvres à l'œil : la première, c'est que Rome les laisse dans la rue, tandis que Paris les met en prison; la seconde, c'est qu'ils sont habituellement concentrés dans un seul quartier, celui qu'habitent ou que traversent continuellement les étrangers, au Corso, de la place d'Espagne à la place de Venise. Partout ailleurs nous avons rencontré peu de mendiants. Et puis, le plus souvent, ces pauvres viennent des pays voisins, des duchés de l'Italie septentrionale, de la Lombardie, du royaume de Naples, et même de Paris : plus d un Français y a reconnu ce cul-de-jatte que tout le monde a vu naguère, traîné sur les boulevards dans son grotesque équipage. On pourrait en délivrer Rome, à peu près comme Ésope proposait de boire la mer, si Ton voulait arrêter d'abord tous les fleuves qui s'y rendent2.
« Telles sont, dans leur enchaînement et dans leur esprit, les institutions charitables de Rome, dont le but est le soulagement de la misère physique. Pour les bien apprécier, il faut y distinguer deux éléments : l'élément catholique et l'élément italien, c'est-à-dire les choses en elles-mêmes, et ces choses traduites en faits par des hommes ; la même distinction doit être faite pour les institutions de tout autre pays. En principe, on peut dire que tout est bon, souvent même admirable et sublime
1 M. de Villeneuve, du Paupér., t. II, p. 385. * de Bazel., préf., p. 403.
dans les institutions romaines, parce que ridée est fille du génie catholique ; mais, en application, le génie italien se trahit et trop souvent défigure par son laisser-aller les œuvres les plus belles.
« C'est ainsi que les institutions françaises, allemandes, espagnoles, portent l'empreinte des défauts du caractère national, qui les rendent souvent imparfaites dans le fond, aussi bien que dans la forme. Ici elles ne touchent qu'à la forme, en sorte que si toutes les lois et tous les règlements s'y exécutaient, Rome serait un type idéal de gouvernement '. Pourrions-nous dire la même chose de la France? » Cette remarque, dont nous avons eu vingt fois l'occasion de vérifier la justesse, s'applique en général à tous les autres aspects de la ville des pontifes.
44 Février.
Rotonde de Saint-Jean devant la Porte Latine. — Colombaire de Pomponius Hylas, — de la famille Volusia. — Tombeau des Scipions. — Chemin de la Croix au Colisée.
Connaissant les œuvres de charité corporelle que Rome Chrétienne a échelonnées sur tous les chemins de la vie, depuis le berceau jusqu'à la tombe, nous avions achevé la première partie de notre itinéraire. Avant d'étudier la charité intellectuelle et morale, nous fîmes une halte longtemps désirée.
La chapelle de Saint-Jean devant la Porte Latine fut l'objet de notre pèlerinage. Visiter le lieu consacré par le martyre de l'Apôtre môme de la Charité, c'était, sans nous écarter de notre itinéraire, réparer heureusement une lacune.
1 de Bazel., préf., p. 31.
ROTONDE DÉ âAiNf-JEAN. 385
Le voyageur qui vient du Colisée par la voie des Triomphes se trouve sur la voie Appienne. Cette dernière, si célèbre dans l'histoire de l'ancienne Rome, est aujourd'hui bordée d'un large trottoir formé de beaux fragments de marbres antiques. Après ravoir suivie jusqu'à la hauteur des Thermes de Caracalla, nous tournâmes à gauche et nous mîmes les pieds sur la voie Latine, qui conduit à la porte du même nom : cette porte a été fermée par les Français pendant l'occupation impériale.
Or, en foulant cet antique chemin, comment ne pas se souvenir du disciple bien-aimé, qui lui-même le parcourut en allant au supplice ? Sans respect pour ce vénérable vieillard, Domitien Pavait fait amener à Rome, enchaîné comme un malfaiteur. Conduit à quelques pas de la Porte Latine, il fut, suivant la coutume romaine, battu de verges, rasé par ignominie, puis jeté dans une chaudière d'huile bouillante. Il en sortit sain et sauf, comme les jeunes Hébreux de la fournaise de Rabylone ; mais ce fut pour être relégué dans Pile de Pathmos, jusqu'à ce que Nerva eût aboli les sanglants décrets de son barbare prédécesseur.
Sur le lieu même du martyre, un de nos compatriotes, nommé Adam, auditeur de Rote dans le seizième siècle, fit élever une petite chapelle en forme de rotonde, dans laquelle sont conservés les instruments du martyr. A l'intérieur on lit l'inscription suivante :
Martyrii palmam tulit hic athleta Joannes, Principii verbum cernere qui meruit.
Vcrberat hic fustc proconsul, forcipe tondet, Quem fervens oleum laedere non valuit.
Conditur hic oleum* dolium, cruor alque capilli Quae consecravit inclyta Roma tibi.
Cette visite nous procura un double plaisir. D^bord,
il nous fut donné de prier le disciple bien-aimé du Sauveur, au lieu même où il avait donné à son tendre Maître une preuve si éclatante de son amour. Or, c'est là une délicieuse jouissance; car au tombeau des martyrs, on prie mieux, et quelque chose vous dit qu'on est exaucé plus facilement qu'ailleurs. Ensuite, je voyais dans cette chapelle un monument de juste reconnaissance et j'en étais fier. A nous autres Séquanais, la lumière évangélique est venue de saint Jean : saint Irénée, son disciple, nous envoya Ferréol et Fergeux, nos glorieux missionnaires.
L'âme pleine de ces bonnes et douces pensées, nous entrâmes dans un jardin, éloigné seulement de quelques pis : c'était pour visiter un monument d'un tout autre genre. Sur la porte d'un escalier tournant qui descend dans un profond souterrain, on lit: Colombarium liberatorum domus Augustœ. Nous étions dans le sépulcre des affranchis d'Auguste. Arrivés à la chambre mortuaire, area, qui forme un quadrilatère, nous reconnûmes, à la lueur de nos torches, une grande quantité de petites niches, semblables à des nids de colombes, colombarium, pratiquées dans les quatre parois. Ces petites niches, terminées en plein cintre, arcuatœ, peuvent avoir 1 pied et demi de hauteur sur une largeur égale.
A la base sont deux trous pratiqués dans l'intérieur du mur, dont chacun contient un vase de terre cuite, olla, renfermant des cendres et des débris d'ossements calcinés, suivant la coutume des Romains. Un simple couvercle en terre cuite, operculum, ferme le vase ou urne funéraire. La niche elle-même se trouve fermée par une tablette en pierre ou en marbre, sur laquelle on lit les noms et les qualités du mort, tituli. Sur l'une de ces tablettes, placée devant une niche non encore ouverte,
COLOMBAIRE DE LA FAMILLE VOL LSI A. 387
sont les deux inscriptions suivantes : la première appartient à Tune de ces nombreuses esclaves employées à la toilette des matrones romaines, d'Octavie par conséquent ; la seconde est celle de l'argentier ou de l'esclave préposé à la garde de l'argenterie de la môme princesse.
Toutes les deux pourraient servir de texte à un long commentaire, car elles révèlent des usages intimes de la vie romaine et certaines conditions de l'esclavage * :
PESVSJ5 OCTAVLE PHILETVS OCTAVIiE
C£SARIS AVGVSTI F. &ESARIS AVGVSTI F.
ORNATRICI ARGEJSTORATO. FEC1T
VIX AJSN. XVIII. CONTVBERNALI SV.E
CÀRISSIMiE ET S1BI.
A la voûte du colombaire sont suspendues deux lampes en bronze à six ou sept becs. Elles étaient, dit-on, garnies de mèches en amiante, afin de brûler toujours. Du reste la forme de ces lampes est encore fort commune à Rome ; c'est une preuve entre mille de la ténacité des habitudes populaires. Sur les murailles on voit quelques peintures assez bien conservées, représentant des génies. Tout ce spectacle de mort, ou nulle pensée d'immortalité ne vient consoler votre âme, a quelque chose qui glace et qui fait mal. La visite au monument de l'apôtre saint Jean nous rendait cette impression plus vive; mais elle le devint bien davantage, lorsqu'après avoir traversé une petite vigne, nous arrivâmes au colombaire de la famille Volusia, particulièrement célèbre sous Néron.
L'aspect grandiose du monument annonce qu'ici reposent des grandeurs humaines anéanties. Ce colombaire
1 Voyez Pignorius, de Servis.
peut avoir 40 pieds de hauteur, et forme un parallélogramme d'environ 30 pieds de long sur 30 de large. La voûte en pendentif repose sur un large pilier placé au milieu. Par suite des attcrrissemeots, la partie supérieure du colombaire ne dépasse que d'environ 3 pieds le niveau du sol. Nous descendîmes dans le souterrain, ou nous pûmes compter environ cent niches. Là, bien des noms connus dans l'histoire s'offrent aux yeux et aux méditations du voyageur. Dans le massif du pilier central est une niche plus grande que les autres, contenant une bolle urne en marbre blanc, qui porte pou inscription :
NE TANGITO
0 M0RTÀL1S
REVERERE