‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 148 sur 215 · AUMÔNES PARTICULIÈRES · texte numérisé non relu

AUMÔNES PARTICULIÈRES

charité, l'âme qui se donne elle-même, s'astreint peu aux froids calculs de la prudence humaine : elle voit la douleur avant tout, sans s'inquiéter suffisamment de modérer son zèle. Toujours est-il que des êtres souffrants sont soulagés et que la grande obligation de l'homme envers son frère est accomplie1.

De là encore la présence des mendiants dans les rues de Rome. Si la philanthropie inspirait la bienfaisance romaine, elle aurait enfermé les pauvres, afin d'ôter cet objet importun à la vue du voyageur ; car la philanthropie n'est pas mère. Il en est autrement de la charité : elle exhorte le pauvre au travail, elle lui en fournit les moyens et, s'il ne peut travailler, elle l'engage à recevoir les secours à domicile, plutôt que de les arracher aux passants; mais il lui en coûte d'aller plus loin, et d'user de rigueur contre un être deux fois sacré pour elle.

C'est ainsi que Léon XII, en organisante commission des subsides, permit aux pauvres reconnus vraiment dignes de secours de choisir entre les aumônes à domicile et les chances de la mendicité. Ceux qui prirent ce dernier parti furent enregistrés, et on leur délivra une plaque en cuivre portant ces mots gravés : Quesluante inRoma AL. Eux seuls avaient le droit de mendier; mais au bout de quelque temps, on toléra l'intrusion de nouveaux venus, non soumis aux formalités préalables, et l'on se vit derechef envahi par une foule étrangère peut-être aux vrais besoins â.

Les choses en étaient là lorsque nous étions à Rome. Et vraiment quand on a vu de près les difficultés et les embarras de tout genre créés par la politique générale

1 de Bazel., préf., p. 20.

* In., ibid., p. 104.

de l'Europe au gouvernement pontifical, quand on connaît son caractère essentiellement paternel, on conçoit très-bien cette espèce de laisser-aller sur une mesure de police, dont Futilité absolue n'est peut-être pas aussi évidente qu'on pourrait le croire. Non, il n'est pas encore clairement démontré que le système des dépôts de mendicité soit beaucoup plus moral, beaucoup plus humain, beaucoup moins coûteux que la mendicité elle-même. Le système de dépôt entraîne, sous un nom on sous un antre, la taxe des pauvres; il transforme en délit ce qui n'est souvent qu'un malheur; il prive le pauvre de la liberté, l'arrache à sa famille et l'expose aux inconvénients du contact souvent très-dangereux de nombreux compagnons corrompus et corrupteurs. La vue de nos dépôts de France, ou des work-houses d'Angleterre fait à cet égard de bien tristes révélations.

D'ailleurs, en admettant la supériorité du système moderne, il resterait, avant de condamner Rome, à savoir s'il lui est possible de l'établir. Engloutir des milliers de pauvres dans des prisons humides et obscures, avec la nourriture strictement nécessaire au soutien de leur chétive existence, il n'est vraiment pas difficile d'abolir ainsi la mendicité ; il suffit pour cela d'avoir dans la poitrine un cœur anglais. Mais en Italie, appliquer un pareil système ! plus facilement on ravirait la vie à l'homme que la vue de son beau ciel et les rayons du soleil. D'ailleurs, la liberté individuelle y est encore trop respectée et l'égoïsme trop inconnu, pour que les heureux du siècle se croient permis d'acheter leurs jouissances au prix des douleurs de leurs frères *.

Enfin il ne faut pas croire, comme le racontent certains

1 de Bazelaire, préf., p. 105.

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