LINEA PIA
plaine et la transformèrent en un vaste marais. D tentatives de dessèchement furent faites par le patrice Décius, sous Théodoric, roi des Goths *; mais l'honneur du succès était réservé à d'autres. La religion, qui a réparé tant de désastres, sauvé tant de ruines, défriché tant de landes, devait encore rendre à l'agriculture cette fertile campagne. Les papes Boniface VIII, Martin V, Sixte V, assainirent la partie supérieure des marais et firent écouler les eaux dans la mer, par un canal qu'on appelle encore le Fiume Sisto.
L'immortel Pie VI eut la gloire d'achever l'œuvre de ses prédécesseurs. C'est lui qui, par des travaux habilement dirigés et patiemment suivis, parvint à dessécher les marais Ponlins dans quatre cinquièmes de leur surface, à y faire croître de belles moissons et paître de nombreux troupeaux. Il dégagea la voie Appienne, et ordonna de la continuer en ligne droite dans toute la longueur des marais; et cette superbe route (Linea Pia) est la plus longue ligne sans déviation qui existe. Honneur encore à Grégoire XVI qui, malgré son modique revenu, continue, et qui, Dieu aidant, avancera beaucoup la noble tâche du pontife martyr !
Au sortir de Torre de' ire Vonti, on laisse à gauche les ruines d'Ardée, capitale des Rutules, célèbre par le siège qu'elle soutint contre Tarquin le Superbe, et pendant lequel arriva l'aventure de Lucrèce. Sur la droite, vous avez Nettuno, l'antique Antium, capitale des Volsques, asile de Coriolan exilé, patrie de Galigula et de Néron : c'est dans les ruines de cette ville que fut trouvé, il y a deux siècles, l'Apollon du Belvédère. A l'entrée des marais, se dessine sur une hauteur la petite ville de
1 Cassiod., lib. XL — Vau., epi3t. 31, 32.
Sezze (Suessia Pometia), avec son couvent de Franciscains, destiné à secourir les pauvres habitants de ces lieux, ou les maladies scrofuleuses sont très-communes.
Enfin nous entrâmes sur la Linea Pia, route superbe, comme je viens de le dire, oujplutôt gracieuse allée de jardin, bordée d'arbres, et d'un canal coulant à pleins bords et traversant les marais Pontins dans toute leur étendue. A droite et à gauche, nous voyions s'élever des compagnies d'oies sauvages ; des troupeaux, de buffles erraient au loin dans ces vastes marécages qu'embellissent, de distance en distance, de larges portions de terrain cultivées et couvertes de verdure. Du côté de la mer, nous avions en perspective le cap de Circé, fameux dans la Fable, par la métamorphose des compagnons d'Ulysse, ainsi que la petite ville de Saint-Félix, qui s'élève à une grande hauteur au-dessus du niveau de la mer : tel est le spectacle dont on jouit jusqu'à Forappio.
Situé au milieu des marais Pontins, Forappio ne se compose que de trois maisons ; et pourtant ce lieu nous offrait un vif intérêt! Ici les traditions sacrée et profane se donnent rendez-vous : Horace et saint Paul vous apparaissent. Prenant les Actes des Apôtres, je lus : « Les frères nous vinrent au-devant jusqu'au Forum <TApplus. Paul, les ayant vus, rendit grâces à Dieu et prit confiance d. » C'est donc ici, pour la première fois, que le grand Apôtre eut la consolation, si longtemps désirée, de voir ces chrétiens de Rome dont la foi était déjà renommée par tout l'univers. C'est ici que ces chrétiens, pour qui les travaux, le génie, le courage, les chaînes de l'illustre prisonnier, étaient un objet d'admiration,
1 Fratres occurrerunt nobis usque ad Appii forum ac très Tabernas. Quos cum vidisscl Paulus, gratias agens Deo , suscepit fiduciam. — Cap. xxvm, 13.
FORAPPIO. 417
contemplèrent, pour la première fois, ses traits vénérés et chéris. Quelles effusions d'amour et de bonheur de part et d'autre! Quelles larmes! quels entretiens !
Et j'étais là, au môme lieu ou cette scène s'était accomplie; je foulais le môme sol, je voyais les mêmes montagnes témoins de ce spectacle. 0 mon Dieu ! que la foi vive fait éprouver au chrétien de douces émotions ! Jules César avait passé là; Auguste avait passé là; Trajan, Nerva, Gicéron, Horace, Virgile, Mécène, Appius avaient passé là; mais tous ces héros, tous ces grands hommes de la terre disparaissaient à mes yeux devant mon héros, mon grand homme, le vainqueur des Césars, des poètes, des orateurs et des philosophes, Paul, le prisonnier du Christ *.
Trois maisons modernes marquent le lieu occupé jadis par le Forum d' Appius. Or, s'il faut en juger par les autres, ce Forum n'était rien moins qu'une place superbe dont la statue d'Appius, fondateur de la voie Appienne, faisait l'ornement, et, selon toute apparence, il faisait partie de quelque villa magnifique. Les débris de colonnes, les frises de marbre qui couvrent le sol environnant, sembleraient donner crédit à cette opinion ; j'eus le regret de ne trouver sur un bloc de granit qu'une ins-
i Quand Baronius écrivait, le grand dessèchement des marais Pontins n'était pas opéré; il pouvait donc dire qu'il ne restait plus de vestige du Forum d'Appius ; les auteurs de la môme époque ont pu se diviser sur remplacement de ce célèbre Forum ; mais aujourd'hui les doutes ne semblent plus possibles. Le nom très-reconnaissable du lieu, sa position dans les marais Pontins, auprès du grand canal dont parle Horace, sa distance indiquée par l'itinéraire de l'empereur Antonin, sont des témoignages d'une valeur incontestable, •t, je crois, à peu près incontestée de nos jours.
cription effacée, excepté le nom de Nerva qu'on lit trèsbien : j'en fis sauter un morceau que je conserve en mémoire de saint Paul.
Après avoir satisfait au besoin de notre cœur, il fallut songer à apaiser notre faim. Or, il n'y avait ni provisions ni même de feu dans la locanda. Fort heureusement que c'était l'heure oh le marchand de poissons remontait de la mer Tyrrhénienne, apportant sur une mule je ne sais quelle menue pêche, aux rares habitants des marais. Avec beaucoup d'instance il nous fût possible d'obtenir, pour collation, six petits poissons à partager entre huit. Nous primes place à une table flanquée de deux bancs de chêne et couverte aux trois quarts d'une nappe d'une malpropreté impossible à décrire; le reste du service était à l'avenant.
A cette première disgrazia, s'en joignait une autre plus grande et beaucoup plus ancienne, attendu qu'elle avait déjà le privilège de condamner Horace à la diète, il y deux mille ans. Le poëte était à table avec nous ; nous Tinterrogeàmes, et voici ce qu'il nous dit de sa couchée au Forum d'Appius :
Inde Forum Appi,
Differtum nauiis, cauponibus alque malignis.
Hic ego propter aquam, quod erat delerrima, ventri Indico bel lu m, cœnantes haud animo aequo
Exspectans comités
Hor., Satyr., lib. V, sat. 5.
L'eau du Forappio était si mauvaise lorsque nous y passâmes, le lo février 1842, que nous aurions été obligés, comme Horace, de déclarer la guerre à notre esto-
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mac, sans un charitable avertissement de notre hôte. Quoique descendant peut-être en ligne droite de ces malins hôteliers dont parle le poëte, il eut la conscience de nous prévenir de n'en pas boire : un peu de vin pur d'une qualité passable arrosa nos petits poissons. Quant aux bateliers criards qui empêchèrent Horace de dormir, il n'en existe plus de vestige : ce lieu si animé, ou venaient mouiller les nombreux bateaux qui remontaient de la mer Tyrrhénienne, est aujourd'hui silencieux et désert. Toutefois le canal, appelé Naviglio Grande, formé par la réunion des rivières et par les saignées des marais, ce canal sur lequel Horace s'embarqua pour Terracine, coule encore au même lieu, rouvert et restauré par les souverains pontifes.
En sortant de Forappio, on reprend la Linea FHa, toujours belle et gracieuse. Les montagnes qui forment un demi-cercle autour des marais Pontins vont en Rabaissant à mesure qu'elles se rapprochent de la mer, oîi elles plongent leurs pieds et leurs flancs à moitié dénudés. A gauche on laisse Fossa Nuova, célèbre monastère ou saintThomas d'Aquin, se rendant au Concile de Lyon, tomba malade et mourut. En face du voyageur se montre Terracine, la vieille Anxur, enfermée dans la circonférence de l'arc et coquettement étagée sur ses rochers blanchâtres. La physionomie est encore la même qu'au temps d'Horace. J'ouvris en effet le poëte de Tivoli, qui ne se doutait guère qu'un jour il servirait de cicérone à un chanoine français, et il me dit :
Millia tum pransi tria repimus, atque subi mus Impositum saxis late candentibus Anxur.
Hor., Satyr., lib. V, sat. 5.
La veille il avait couché au Forum d'Aççvws <&^fea\\.
plaint du bruit des cousins et des grenouilles qui avaient troublé son sommeil. Nous n'eûmes pas occasion de faire connaissance avec cette aimable société ; et comme Horace n'en dit plus rien, nous sommes autorisés à croire qu'il ne la rencontra pas à Terracine. En revanche, il y retrouve ses illustres compagnons de voyage, et le loisir de frotter avec un collyre noir ses yeux chassieux.
Hic oculis ego nigra meis collyria lippus Illinere
Plus heureuse qu'Horace, notre petite caravane avait bon pied et bon œil; si elle n'eût pas l'avantage de rencontrer à Terracine Mécène, Fontéius et Capiton, nous y trouvâmes l'excellent abbé RafaelloMariotti, chanoine de la Collégiale, jeune ecclésiastique fort distingué, qui nous fit avec une bonne grâce parfaite les honneurs de sa ville natale. Avec lui nous visitâmes les ruines cruellement défigurées du lemple de Jupiter A nxurus, puis Tarai en belle mosaïque du temple de Minerve. A la déesse de la Sagesse ont succédé dans ce lieu les excellents Pères doctrinaires, fondés par le B. César de Bus. De là, gravissant la pente escarpée de la Blanche-Montagne, nous arrivâmes aux ruines bien conservées du château de Théodoric. Maître de Terracine, le roi des Goths fit bâtir cette citadelle pour maintenir la ville, qui finit par lui échapper, comme elle avait échappé aux Volsques ses fondateurs et aux Romains ses seconds maîtres.
De la hauteur où nous étions, le regard embrasse les marais Pontins et une grande étendue de la merTyrrhénienne. Au milieu des flots semble se balancer, comme une oasis de verdure. File Ponzia, dont la vue nous fit tressaillir. C'est là que le farouche Domitiea ara: relégué st douce parente, samie FVvrô Y*mv\\W,^tt(It ensuite
brûler à Terracine avec plusieurs autres martyrs. Après avoir salué, et les héros de la foi, et le théâtre de leur glorieux combat, nous descendîmes à la cathédrale. Elle est bâtie sur les ruines du temple d'Apollon. Conjointement avec le chanoine Mariotti, M. le curé voulut bien nous en expliquer l'origine et les divers monuments.
Terracine reçut de l'apôtre saint Pierre le don de la foi, et son premier évêque, saint Épaphrodite, un des soixante-douze disciples de Notre-Seigneur. Il est certain que le pêcheur de Galilée, pendant vingt-cinq ans de séjour à Rome, ne négligea rien pour propager l'Évangile; qu'il fonda des églises et établit des évêques. D'un côté, tout porte à croire, même à défaut d'autres preuves, que la plupart des villes d'Italie furent visitées et évangélisées par saint Pierre en personne, ou par ses disciples; d'un autre côté, Terracine, appuyée sur une tradition constante, affirme que la chaîne de ses pontifes commence à saint Épaphrodite. Je ne vois guère ce qu'on peut opposer à cette légitime prétention *.
Au rond-point du chœur on conserve une chaire pontificale, que la même tradition assure avoir été occupée par saint Pierre. Elle est en marbre blanc, d'une forme qui rappelle parfaitement les sièges épiscopaux conservés dans les Catacombes. A côté du maître-autel s'élève un baldaquin supporté par les colonnes mêmes de l'ancien autel d'Apollon. Sous ce monument reposent les corps de toute une famille de martyrs, couronnés à Terracine même. Éleuthère, chef de la famille; Sylvain son fils, évêque de Terracine; sainte Sylvie sa mère, et sainte Rufine sa sœur ; tels sont les noms sacrés de ces glorieux témoins de notre foi. Les colonnes de granit qui suppor-
* Voyez Ughelli, Italia sacra, 1. 1, p» V2fi%*
T. II. Vk
tent la nef et la mosaïque du pavé, enlevées au temple d'Apollon, sont d'autres monuments de la victoire du Christianisme.
Quant à la cathédrale elle-même, elle a vu s'accomplir deux faits mémorables. C'est ici que le pape saint Victor III se démit du souverain pontificat en 1086, et que le pape Urbain II fut élu en 1088. Nous aimions à nous rappeler qu'Urbain II, l'ami de saint Grégoire VII et une des gloires du moyen âge, était un de nos compatriotes. Né à Châtillon-sur-Marne et religieux de Cluny avant d'être élevé sur la chaire de saint Pierre, il fut l'auteur de la première croisade, prêchée solennellement au Concile de Glermont en 1095. Une inscription gravée sur le marbre du sanctuaire proclame la gloire différente des deux pontifes :
S. VICTOR III A SUMMO PONTIFICATU SE DEMIS1T 1086 B. URBANUS H ELECTUS 1088.
Le grand exemple d'abnégation et d'humilité chrétienne donné par Victor n'a pas été perdu : l'heureuse église de Terracine le retrouve aujourd'hui dans monseigneur Sillani, son premier pasteur. Cet évêque, digne des temps apostoliques, jouit d'un très-modique revenu, dont il ne réserve pour lui que le strict nécessaire : sa maison se compose d'un seul domestique. Austère comme un anachorète, il jeûne presque continuellement et ne prend pour sa collation qu'une demi-pagnotta avec un peu d'huile. Plein de zèle, non-seulement pour le salut de son troupeau, mais encore pour le bien de l'Église tout entière, il a réglé que chaque année, pendant le Carême, tous les prédicateurs de son diocèse feraient deux instructions en faveur de l'œuvre française et catholique de la Propagation de la ¥oi.