‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombesChapitre 193 sur 215 · GRAD. VIII · texte numérisé non relu

GRAD. VIII

CASINAI. PLAVT.

Ce qui veut dire : « deuxième travée, troisième coin, huitième gradin pour la représentation de Casina, comédie de Plaute. »

Le Grand-Théâtre et un bel édifice auquel il ne manque que les statues de bronze dont il était décoré : le stuc qui revêt les parois semble fait d'hier. Une inscription, gravée sur le côté qui regarde le temple de Neptune, apprend que ce théâtre est du à la libéralité des deux Marcus Holconius, Rufus et Geler, qui le firent élever pour l'embellissement de la colon:e :

M. M. HOLCONI. RVFVS. ET. CELER.

CRYPTAM. TRIBVNAL. THEATR. S. P.

AD. TOCS*. CAUttHA.

On nous fit remarquer que les premières places étaient occupées par les décurions, les augustales ou prêtres d'Auguste, et les citoyens qui avaient le privilège du Bl&ellium. On sait que le Bisellium était une espèce de banc couvert de coussins ornés de franges, et sur lequel on s'asseyait seul au Forum et dans les spectacles publics, quoiqu'il y eût place pour deux. Les secondes places étaient pour les militaires et les divers corps; les troisièmes et dernières pour le peuple et les femmes.

Cette explication mit en colère un de nos compagnons, vrai chevalier français, et, qui mieux est, Parisien de manières et d'origine; il se récria vivement contre l'impolitesse des pékins de l'ancien monde. C'est en vain que nous voulûmes le calmer, en lui rappelant que les femmes chez les païens étaient esclaves et traitées comme telles : il ne s'en fâchait que mieux ; si bien que, pour dissiper sa colère chevaleresque, nous ne trouvâmes d'autre expédient que de lui faire partager une bouteille de lacryma Christi. « Voici, nous disait l'homme qui nous l'apporta, du vin antico e moderno. » Il faisait allusion à l'origine de ce vin excellent, produit par les vignes dont reste encore couverte la plus grande partie de la malheureuse Pompéi.

Quelques instants après nous étions aux Thermes. Ils sont assez bien conservés : on y distingue toutes les parties connues de ces sortes d'établissements, où tout respire la mollesse et le sybaritisme. Par un excès de précaution, ceux de Pompéi sont bâtis dans une partie de la ville qui est à l'abri du vent du nord, et l'on est bien surpris d'y retrouver notre système moderne des calorifères. On voit que la vapeur, habilement ménagée, çénéttait entre le stuc et Ja muraille, et se tè^»aôs& taas» ^

espace vide qui règne tout autour du calidarium et du tepidarium. Au reste, les dimensions étroites de cet établissement font présumer qu'il n'est pas le seul du même genre dans cette cité voluptueuse : les fouilles, on peut l'assurer, viendront un jour changer cette conjecture en certitude.

Près du Forum est la Basiliqut; c'était tout ensemble la bourse, le rendez-vous des négociants et le tribunal des juges. Ce grand édifice, en ferme de quadrilatère, a trois nefs ; celle du milieu est à ciel ouvert; les deux autres sont couvertes, et forment chacune deux portiques superposés : du portique supérieur on pouvait voir ce qui se passait, et dans la grande nef et dans le tribunal. Dans le fond du monument s'élève, à 6 pieds au-dessus du sol, le tribunal oii siégeaient les magistrats.

Perpendiculairement au-dessous de leur banc est un cachot, ou nous trouvâmes encore plusieurs anneaux de fer scellés dans le mur et auxquels étaient fixées les chaînes des prisonniers. Ils étaient, dit-on, interrogés par des ouvertures garnies de barreaux de fer et pratiquées dans le pavé de l'abside. Cette forme odieuse de jugement ne devait s'employer que pour les étrangers et les esclaves, car les citoyens romains avaient droit à la publicité. Les prisons publiques sont près du temple de Jupiter. Des portes très-étroites garnies de barreaux de fer, des cabanons oh le jour ne pénétrait point, témoignent de la douceur du système pénitentiaire usité dans le paganisme.

Nous descendîmes à Y Amphithéâtre par une large voie dont les dalles usées prouvent encore combien était fréquenté ce lieu de carnage et de débauche : il pouvait contenir vingt mille s^c\&lmv*AACQroeu,, wA'etisemble des degrés, se divise e\\ vro\* \»xfofc& \ \* ^rasta*^'

Prima cavea, au-dessus du podium, était réservée aux décemvirs, décurions, magistrats, prêtres et prêtresses. La seconde, Media cavea, composée de douze gradins, était occupée par les personnes de distinction, les militaires, etc. La troisième, Summa cavea, était pour le peuple et les femmes.

On compte cent ouvertures par lesquelles la foule pouvait entrer et sortir. Ainsi, en supposant que deux personnes sortissent à la fois par les quatre-vingts grandes portes, et une seule par les vingt autres, et donnant à chacune une seconde pour franchir le seuil, on trouve que les vingt mille spectateurs pouvaient être dehors en deux minutes et demie. Voilà pourtant à quoi le paganisme employait son génie et ses richesses.

Le monument de la Prêtresse Eumachia et le Lavoir fixèrent un instant notre attention, que réclama bientôt Y École publique. Près de la partie orientale du Forum est une belle pièce sur les murs de laquelle on lit : Varna discentibus ; Varna aux écoliers. C'est l'enseigne du maître, dont la chaire en pierre, placée dans un angle, ressemble, si on veut, à celle de nos régents de collège.

Un de nos compagnons s'y assit gravement, et, parodiant le professeur Varna, il nous fit une leçon de rhétorique. Le sujet fut la première phrase de la fameuse Catilinaire : Quousque tandem abutere, Catilina, patitntia nostra ? L'illustre professeur nous fit sentir toute la beauté du quousque, du tandem et du patientia ; puis il interrogea, développa, gesticulant, frappant sur la chaire et rappelant à Tordre ses écoliers, vrais égrillards qui riaient aux éclats, et à qui le moderne Varna finit pardonner de nombreux pensums, dont li conscience de chacun est encore chargée.

De l'école pous passâmes au Four \mb\k. ^\&sx-

ment, qui ouvre sur la grande rue, a toutes les dépendances nécessaires d'un four et d'un moulin. On y trouve même une écurie pour les bêtes de somme qui apportaient le grain et pour celles qui tournaient la meule. Dans une vaste pièce sont quatre moulins en pierre, dans lesquels on remarque deux parties bien distinctes : Tune immobile, l'autre mobile. La première consiste en une base sur laquelle est fixé un cône solide, la seconde se compose d'une pierre superposée à la première, et qui, étranglée vers le milieu, s'évase en haut et en bas et forme un double cône. L'évasement supérieur sert à recevoir le grain; et l'évasement inférieur couvre le cône solide sur lequel il s'adaple.

En tournant la pierre supérieure autour de la pierre inférieure, le grain tombé entre deux se concassait, se moulait. La farine se répandait autour de la partie inférieure du cône solide, d'où elle était reçue dans un rebord circulaire en forme de gorge profonde, fixé à la base. A la pierre supérieure sont adaptés des anses ou anneaux de fer dans lesquels passait h traverse, tournée par les bêtes de somme ou par les esclaves.

Près des moulins est un grand four, entièrement semblable aux nôtres. Sur une des murailles du Pistrinum, ou l'on manipulait la pâte, est peint un sacrifice à la déesse Fornax. Au-dessus se déroulent les deux serpents qui jouent un rôle si fréquent parmi les divinités de Pompéi. Plus loin sont deux oiseaux, les ailes étendues, le bec ouvert, se précipitant sur deux grosses mouches, dont le contact pourrait souiller la pâte : de grosses amphores, trouvées dans ce four de ville, contenaient du pain et de la farine.

Du four nous allâmes à Y Auberge. En avant est un portique, dont le fond es>l oecvvçè ^x ^aateura bouti-

ques, couvertes de peintures grossières représentant les comestibles ordinaires. Au milieu du portique se trouve une fontaine avec un abreuvoir, et vers l'extrémité un certain nombre do réchauds pour cuire les aliments. Des boutiques, on monte par un escalier en bois au premier étage, derrière lequel s'élève une terrasse à plusieurs degrés d'où Ton jouissait de la vue de la mer, des Apennins et du Vésuve. Dans l'écurie on a découvert le squelette d'un âne avec son mors de bronze, les débris d'une charrette, les rayons et les bandes des roues. Le portique extérieur contenait cinq squelettes humains, entourés d'une grande quantité de monnaies d'argent et de bronze, de trois anneaux d'or, de pendants d'oreilles d'or en forme de balances.

Les boutiques sont très-nombreuses à Pompéi, et révèlent une ville de commerce et de mouvement. La plupart se ressemblent pour la forme de l'édifice et la distribution des parties : c'est partout une ou deux pièces sans aucune dépendance, avec un banc tantôt simple et uni, tantôt percé de trous ronds dans lesquels on voit des jarres de différentes grandeurs destinées à recevoir les huiles, les vins, etc. Ces bancs en pierre ont souvent des réchauds qui servaient à chauffer les boissons au degré voulu parles amateurs. Il parait constant que les anciens en général, et les Pompéiens en particulier, buvaient rarement froid *. Ces dernières boutiques, bien plus nombreuses que les autres, s'appelaient Thermopolia, Chose digne de remarque! les boutiques actuelles des environs de Naples sont exactement calquées sur celles de Pompéi : c'est un nouveau fait qui montre combien sont tenaces les habitudes populaires.

1 Voyez Bottari, Pitture e Sculiure sacre, U U^ITQ.

V Atelier des marbriers nous en fournit une nouvelle preuve. Dans ce local, découvert en 1798, on trouva un grand nombre de figures et de statuettes plus ou moins avancées, une horloge solaire, un bloc de marbre à moitié scié et la scie à côté, des équerres, des compas, de la poix grecque qui avait bouilli dans une casserole, etc. Enfin, ce qui confirme l'observation énoncée plus haut, un œuf en marbre blanc de grosseur ordinaire. Placé dans le nid où Ton voulait que la poule vînt pondre, cet œuf de marbre résistait aux coups de bec et ôtait à la poule la tentation de becqueter les siens et de les casser. Bonnes ménagères de Pompéi, consolez-vous; Fexellente recelte dont vous faisiez usage il y a dix-huit cents ans se pratique encore aujourd'hui dans les campagnes environnantes.

Enfin, les maisons particulières reçurent notre dernière visite. Je me contente de citer celle des Danseuses, ainsi nommée à cause des fresques qui la décorent; celle du Cave canem, ou du Poète dramatique, dont l'entrée en mosaïque représente un chien à l'attache, dans une attitude menaçante, ayant près de lui ces paroles : Cave canem (gare au chien) ; ce qui a valu à la maison le nom qu'elle porte; celle du Faune, avec sa magnifique mosaïque représentant une bataille d'Alexandre contre les Perses; celle de Pansa, demeure consulaire, remarquable par sa bonne distribution et l'habile mélange de l'utile et de l'agréable; enfin la plus belle de toutes, celle de Diomède.

Elle doit son nom h Marcus Arrius Diomède, dont le tombeau fut trouvé dans le voisinage , mais en réalité le propriétaire est inconnu. Quoi qu'il en soit du propriétaire, la maison, située à l'entrée de la ville, a trois étages, c?rec un jardin carré, aumta &u^&^^\*w»a^-

servoir. La cave, ai forme de cloître, règne tout autour du jardin et se termine par une porte qui ouvrait sur la mer. C'est là, près de cette porte fatale, qu'a été trouvée, une bourse pleine d'or à la main, la femme de Diomède, avec seize autres personnes surprises par l'éruption. Dans la cave nous vîmes encore de longues rangées d'am- ] bores à moitié pleines d'huile et de vin à l'état solide.

On a tant de fois décrit les différentes maisons de Pompéi, que, pour éviter les redites, je me contenterai d'en parler en général, afin qu'on puisse même de loin s'en former une juste idée. Toutes les maisons de Pompéi se ressemblent. Les principales divisions consacrées par l'usage se répètent dans chacune d'elles, il n'y a guère d'autre différence que les décorations et les pièces accessoires plus ou moins utiles, que le luxe ajoute au nécessaire. Chaque maison est divisée en deux parties distinctes : la première renferme toutes les pièces d'un usage public, et la seconde est destinée au logement des maîtres et aux dépendances du service.

La partie publique se compose des pièces suivantes :

1° Le Protyrum. Du seuil de la maison, sur lequel on lit souvent : Hâve (salut », vous entrez dans un petit porche ou corridor, c'est le protyrum. Il est ordinairement décoré de peintures ou d'un pavé en mosaïque.

2° Le Vestibule ou atrium. Le corridor vous conduit dans l'atrium, espace libre en forme de carré long, au centre duquel est un bassin de marbre, destiné à recevoir les eaux pluviales ; autour de l'atrium régnent différentes pièces pour loger les étrangers ou pour recevoir les visiteurs, en attendant le moment de la réception.

3° Au fond de l'atrium est le Tablinum, grande salle où le maître de là maison dounaiv $&<&&&& Vmsk^

venaient traiter avec lui d'affaires publiques ou commerciales.

4° A gauche du tablinum est le Lararium, petit sanctuaire des dieux du foyer. On y voit ordinairement des peintures représentant les sacrifices offerts aux dieux lares ; rarement un autel, mais souvent une console sur laquelle on plaçait les offrandes ou une lampe allumée.

8° A droite du tablinum, une, quelquefois deux pièces appelées alœ, ailes ; espèces de cabinets particuliers ou de travail.

6° Enfin à droite et à gauche deux passages appelés gorges ou fauces, par où Ton entre dans la partie privée de l'habitation. Près de là se trouve la loge du portier chargé de garder les appartements intérieurs. Telle est la partie publique des habitations.

Dans la partie privée on rencontre :

1° Le Péristyle ; c'e&t une galerie soutenue par des colonnes et foi niant un carré long, autour d'un jardin ou d'un Xistus, c'est-à-dire d'un parterre planté de fleurs et d'arbustes. Au centre du jardin se trouve ordinairement une grande vasque dans laquelle jouaient de petits poissons, et dont l'eau s'élevait en jets gracieux et variés.

2° VExèdre; sur les cotés du péristyle ouvre Yexèdre, ou salon dans lequel le maître recevait la visite de ses amis.

3° Le Triclinium ou salle à manger, dont les parois sont couvertes de peintures représentant les sujets les plus variés : scènes de vendanges, scènes mythologiques, caricatures, etc.

4° L'Œcus, grande salle où les femmes se réunissaient pour travailler.

5° Les chambres à coucher, ornées de peintures, de statues et de mosaïques.

6° Les cabinets de toilette.

7° Le Sacrarium, espèce de chapelle domestique, avec des niches pour les statues des divinités protectrices de la famille.

8° Les bains, la cuisine, le grenier, la cave pour l'huile et pour le vin, ainsi que les autres dépendances nécessaires d'une maison, étaient isolés des appartements et placés sur la partie extérieure du péristyle.

En général, toutes les pièces de l'habitation privée sont très-petites. Au premier coup d'œil on s'étonne que, sous un climat brûlant, les anciens aient pu demeurer dans de semblables appartements ; mais il faut savoir qu'ils passaient la plus grande partie de leur temps sous de vastes portiques, aux théâtres, au forum et dans les autres édifices publics : la vie de famille était à peu près nulle. C'est qu'en effet la femme est l'âme du foyer domestique. Or, à Pompéi, comme dans le reste du monde païen, la femme était une puissance inconnue, que le Christianisme seul a révélée, une esclave dont l'Évangile seul a brisé les fers.

Cette distribution symétrique et ce plan uniforme des maisons donnent lieu à plusieurs observations que je résumerai tout à l'heure. En attendant, je finis par où finissent toutes les choses humaines, les cités aussi bien que les hommes : les tombeaux. À Pompéi, comme dans les autres villes païennes, ils sont placés sur les bords des grandes voies. L'idée de reléguer les morts dans des champs isolés, éloignés de la vue des vivants, n'était venue à aucun peuple : il fallait la philosophie du dernier siècle, qui ne doutait de rien, parce qu'elle ne se doutait de rien, pour inventer une anomalie non moins contraire aux habitudes générales des nations qu'aux sentiments de la nature et aux principes de la religion.

En sortant de la porte d'Herculanum, on voit d'abord la guérite de la sentinelle. Le soldat qui était de faction, au moment de la catastrophe, resta fidèle à son poste ; mais sa fidélité lui coûta la vie : on Ta trouvé mort, la lance au poing. Près de la guérite est le banc circulaire où les vieux troupiers de ce temps-là devisaient sur les passants, racontaient leurs exploits, jouaient aux dés , et fumaient leur cigare, ajoutait un de nos compagnons. A quinze pas, on voit l'hémicycle, ou le lieu de la sépulture donnée par les décurions à Mammia, prêtresse publique, comme le dit l'inscription gravée sur le grand arc :

MAMMLE. P. F. SACERDOTI PVBLICiE.

LOCVS SEPVLTVR. DATVS DECVRÎONVM. DECRETO.

Autour de l'emplacement sépulcral de Mammia règne une banquette demi-circulaire, près de laquelle une pierre tombale présente cette autre inscription :

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