LIQUÉFACTION DU SANG DE SAINT LOUIS DE GONZAGUE
Cela dit, dom Placido entre dans le sanctuaire de la chapelle, et nous nous mettons à genoux devant la table de communion. Revêtu du surplis et de l'étole, le véné « rable prêtre allume deux flambeaux, monte à l'autel et tire du tabernacle un reliquaire en cristal de forme allongée ; il le dépose sur l'autel et vient se mettre à genoux au bas des degrés. Bientôt il se relève et m'apporte le reliquaire, en me priant de bien le considérer, de le prendre dans mes mains, etc. Entre deux cristaux je vois une fiole en cristal, longue d'environ six pouces, contenant à la partie inférieure une espèce de terre d'un brun rougeâtre, d'environ deux pouces d'épaisseur, concrète et adhérente aux parois. Je tourne le reliquaire en bas, en travers, dans tous les sens, et rien ne se détache de la masse noirâtre, ni goutte de liquide, ni grain de poussière. Après l'avoir examiné tout à mon aise, je passe le reliquaire à un autre prêtre français, agenouillé à ma gauche. Il se livre aux mêmes opérations, continuées avec non moins d'exactitude par ses voisins.
L'examen fini, dom Placido reporte le reliquaire sur l'autel, va se mettre à genoux à distance sur un prie-Dieu, et avec lui nous commençons de prier à haute voix. En ce moment je regarde ma montre : elle marquait quatre heures vingt-huit minutes. Les invocations à saint Louis de Gonzague, les litanies de la Sainte Vierge et d'autres prières se succèdent pendant dix-sept minutes. A cinq heures moins un quart, dom Placido se lève, s'approche respectueusement de l'autel, et, se tournant vers nous : « Venez, » nous dit-il.
Je m'avance le premier. Dans mes mains est remis le reliquaire ; je l'incline et je vois la masse rougeâtre devenue un sang vermeil, coulant comme s'il sortait d'une veine* Plusieurs fois je répète la mta& ^feteûsa, <&
toujours le même résultat. J'étais en face d'un miracle. Un frisson me court de la tète aux pieds ; la sueur m'inonde, et sous l'impression d'un sentiment indéfinissable de frayeur, de reconnaissance et de joie, je dépose le reliquaire sur l'autel et viens reprendre ma place à la table de communion. Chacun de mes compagnons de voyage est appelé à constater le prodige. Tous le voient, comme je l'avais vu, et autant qu'ils veulent le voir. Les incertitudes, les défiances gallicanes ont disparu, et tous ensemble nous récitons avec dom Placido l'hymne d'actions de grâce : Te Deum laudamus.
Puisque je suis à parler des monuments et des objets de la piété napolitaine, voici quelques détails qui compléteront ce que j'ai déjà dit sur cet intéressant sujet. La piété prend le caractère des nations comme des individus ; plus froide, plus réservée en France, elle est plus vive, plus expansive et plus naïve en Italie. Je voyais au Gesù Vecchlo une femme du peuple, tour à tour agenouillée et assise, parlant tout haut à la Sainte Vierge, dont l'image miraculeuse couronne lemaitre-autel. Les yeux constamment fixés sur Marie, elle l'appelait : Mamma, mamma ; lui racontait avec une simplicité d'enfant ses peines domestiques, ses désirs, ses espérances, ses craintes ; puis elle pleurait, puis elle lui envoyait des baisers ; puis elle la saluait avec amour et finissait, pour recommencer encore, en ajoutant : Je vous ai tout dit; faites maintenant; je m'en vais, je compte sur vous, vous m'entendez bien ? Add'w, mamma ! mamma, addio ! Enfin elle sortit, en lui envoyant un dernier baiser. Ce q e faisait cette pauvre femme, vingt autres le faisaient en même temps ; personne ne s'en occupait, tant cette manière de prier est naturelle au peuple de Naples.
Dans la classe élevée, la yiété» et surtout la confiance
filiale envers Marie, conserve le même caractère de foi vive et de naïveté touchante. Un des magistrats les plus distingués de Naples a composé pour sa famille un ouvrage fort estimé, dans lequel il parle ainsi à la Sainte Vierge : « Vous trouvez peut-être, ma Mère, que vous m'avez déjà donné beaucoup, je ne le nie pas ; mais vous me devez encore plus que vous ne m'avez donné. Permettez-moi de régler aujourd'hui mes comptes avec vous. Toutes les législations du monde, d'accord avec la nature elle-même, donnent aux enfants un droit sacré sur tous les biens de leur mère, surtout lorsque ces biens n'ont été accordés à la mère qu'en considération de ses enfants.
« Ce principe posé, voyez combien vous êtes riche ! Vos richesses ne sont pas des trésors, mais des mines inépuisables. Vous êtes la Reine du ciel et de la terre, la dispensatrice de la grâce, la puissance qui se fait obéir de Dieu môme. Songez bien, je vous prie, que tous ces biens ne vous ont pas été donnés pour vous seule, mais pour vos enfants, mais pour moi le dernier de tous. Estce que vous seriez ce que vous êtes sans moi, sans les pécheurs comme moi ? N'est-ce pas pour nous racheter que le Fils de Dieu s'est fait homme et qu'il vous a choisie pour sa mère ? Vous voyez donc que tout ce que vous avez m'appartient. Or, ce que */ous m'avez donné n'est rien en comparaison de ce que vous possédez ; vous me redevez donc, et vous me redevez beaucoup ! Qu'avezvous à répondre?... »
Et ailleurs : « Écoutez-moi, ma Mère, il faut que vous m'accordiez ce que je vous demande. Si vous me le refusiez que dirait-on de vous? Ou que vous n'avez pas pu m'exaucer, ou que vous ne l'avez pas voulu. Que vous ne l'avez pas pu personne ne le croira, on vous connaît trop bien ; que vous ne Pavez pas voulu, j'avoue que j'ai-
merais mieux entendre dire que vous] ne l'avez pas pu. Quoi ! ma Mère, la Mère de grâce, de miséricorde et de clémence, ne pas vouloir exaucer un de ses enfants! mais que deviendrait votre réputation? Pensez-y; et sortez de là si vous pouvez *. »
La foi, mère de cette piété filiale, se manifeste de plusieurs manières. Je me contenterai d'en citer l'exemple suivant qui m'est particulièrement connu. Un chanoine français et un de ses collègues de Naples, se promenant à la campagne, entrent dans un jardin pour y manger des figues fraîches. Après la mangiata, ils demandent à la maîtresse de l'eau pour se laver les doigts et un linge pour s'essuyer. Avant qu'on ait apporté le linge, le chanoine français prend le premier essuie- main qu'il rencontre : « Non, non, Père, lui dit l'excellente femme, il n'est pas digne d'essuyer des doigts qui chaque jour, touchent le corps de Jésus-Christ. » Puis elle court à à son armoire et en tire le mouchoir de batiste le plus blanc et le plus fin qu'elle peut trouver et le présente au prêtre.
Au reste, la foi des Napolitains est proverbiale en Italie. Un de nos amis prenait congé du Saint-Père Grégoire XVI : « Puisque vous allez à Naples, lui dit Sa Sainteté, apportez-moi un peu de la foi napolitaine : Apportahmi un poco di fede napoletana, » Il faut dire que les prêtres zélés dont Naples s'honore se donnent une peine infinie pour entretenir cette pieuse disposition. Le soir ils ouvrent les oratorj pour le peuple. Il y a instructions, confessions, prières jusqu'à onze heures et minuit ; nul n'échappe à leur charité.
1 Maria, Stella delmare. Dalsig. de Conciliis, Giudicealla G. C. C. di Xapoli. lu-\%.
Croira-t-on en France que j'ai vu les galériens, traversant les rues de Naples et allant, comme des séminaristes, aux exercices de la retraite qu'on leur donne chaque année pour les préparer aux Pâques ? Le gouvernement lui-même, qui, dans certains cas, prend un air de despotisme religieux, seconde ici le zèle du clergé. Une loi met à la charge de toutes les communes la dépense nécessaire pour avoir un prédicateur pendant le Carême. Ces honoraires, dont la loi fixe le maximum, ne peuvent dépasser 60, 40 ou 30 ducats, suivant l'importance de la localité. Cette loi a été portée, bien moins pour remédier à l'indifférence des habitants que pour mettre une borne à leur générosité.
Les autorités municipales ne s'occupent donc pas seulement de l'embellissement et du bon état de leur commune, elles consacrent encore une partie du revenu public au bien moral de leurs administrés : voilà certes une institution populaire et vraiment catholique. Malgré tout cela il y a du mal à Naples ; mais il y a des remords : les deux éléments sont en lutte. Avec une foi très-robuste, nos hommes du moyen âge se laissaient emporter de temps en temps à de graves désordres, puis, la religion reprenant son empire, ils rentraient en euxmêmes, se frappaient la poitrine, réparaient leurs iniquités et mouraient" en pénitents et en saints. Tel est, à quelques différences près, l'état actuel des populations napolitaines. Les poignards que l'on trouve suspendus devant les autels de la Sainte Vierge sont une preuve de ce fait, et un hommage à la puissance de la religion. En tout pays, le boiteux guéri laisse ses béquilles à l'autel de son protecteur; c'est un monument de la bonté de l'un et de la reconnaissance de l'autre. A Naples, l'assassin, le vindicatif, ce maJaàfc tfi$ft&, ^s&
Marie a guéri et désarmé , vient déposer l'arme homicide devant l'image de sa libératrice. À ce spectacle on gémit sans doute sur la perversité humaine ; mais aussi on admire et on bénit la puissance de la religion, sans laquelle un de ces poignards aurait peut-être été pour nous.
La foi agit encore d'une manière bien consolante sur les mœurs publiques. Quatre grands symptômes annoncent la décadence des nations, et prouvent l'excès de l'immoralité de l'esprit et du cœur : j'ai nommé l'infanticide, la folie par suite des passions, l'impiété finale et le suicide. Or, à Naples l'infanticide est très-rare. L'illégitimité n'est que d'un sur sept, tandis qu'à Paris elle est d'un tiers, et qu'à Londres elle s'élève à près de la moitié des naissances. Malgré l'ardeur du climat, Naples compte sept fois moins de fous que Paris, et dix ou douze fois de moins que Londres. Sur quatre cent mille habitants, Naples ne voit annuellement que vingtcinq à trente-cinq suicides, tandis que Paris en donne, terme moyen, un et demi par jour. Il semble dès lors que nous avons assez mauvaise grâce à reprocher aux Napolitains leurs désordres moraux. Je ne veux pas les nier ; seulement les chiffres qui précèdent montrent tout ce qu'il y a d'exagération dans les récits de certains voyageurs.
Comme nous retournions à l'hôtel, une femme du peuple pria notre guide, qu'elle connaissait, d'entrer dans sa maison ; il accepta et nous le suivîmes. Nous fûmes bientôt entourés de plusieurs jeunes enfants qui, me reconnaissant pour prêtre, vinrent me baiser les mains. Nous demandâmes à cette femme si tous ces enfants lui appartenaient. « Oui, nous dit-elle, seulement il y en a deux qui sont figli délia Uadonna. » Il n'est
pas rare à Naples de voir les plus pauvres gens se charger, par dévotion, d'un ou même de deux enfants trouvés, ou de les adopter à la place de ceux qu'ils ont perdus. C'est ce qu'avait fait la vertueuse femme ; et ces enfants, elle les désignait sous le nom touchant, consacré par l'usage napolitain, iï enfants de la Sainte Vierge.