Les trois royaumes
« L'Angleterre!... écrire sur l'Angleterre!.. Quel vaste champ de difficultés! » Voilà ce que me disaient mes amis au moment oiîi, reprenant mon bâton de voyageur, je m'acheminais vers les iles britanniques.
Oui, sans doute, écrire sur l'Angleterre serait une entreprise hérissée de difficultés si je voulais peindre les mœurs de cette grande nation, approfondir ses lois, sonder sa politique, et pénétrer dans les vues de son gouvernement; mais loin de moi de pareilles intentions. C'est
eu pèlerin que je pars, en poète que j'écrirai. I. 1
L'Angleterre n'est point un de ces pays qui adorent tout haut la liberté comme souveraine et la poursuivent tout bas comme ennemie; ses chefs, respectant les droits de la tribune et de la presse, se gardent bien de dire à la nation, comme Scipion aux tribus assemblées : « Taisezvoîis! je sais mieuœ que vous ce qui vous convient. » Elle ne craint pas non plus la grande question de légitimité depuis le jour où il a pu être écrit solennellement sur une tombe à Rome : Cy-gît le dernier des Stuarts. L'Angleterre est donc un pays privilégié, sous beaucoup de rapports, dans notre âge de désordre où l'on voit, ici et là, des peuples et des souverains s'observer mutuellement avec inquiétude et se combattre furtivement avec déloyauté. La constitution anglaise est maintenant passée en force de chose jugée ; son mérite a été prouvé par ses résultats. On ne se demande plus : d'oîi sort-elle? d'oîi dale-t-elle? Qu'importe! Lorsque, pour l'érection d'un édifie» immortel, on a durci, dans le creuset, de l'airain, du bronze et de l'or, s'est-on informé de leur âge? on a le monument; il suffit.
Loin de moi donc toute question politique.
LES TROIS ROYAUJIES. *
Cette page sera la seule où se trouveront réunis ces grands mots de cliartes, à^ assemblées, de révolutions Qi àQ liberté; nous sommes malheureusement à mio époque où iîs ont perdu en^ partie leur valeur à force d'avoir été analysés. On ne regarde plus aujourd'hui les révolutions que comme des spectacles plus ou moins bien joués. Que riniquité triomphe : on l'applaudit. Que la vertu succombe : on la siffle. Les grands, principes ne sont plus que de grandes thèses dont chacun tire une solution diiïérente au gré de son intérêt personnel ; ce qui fait qu'il n'y a plus rien de respecté que la force, rien de considéré que l'or, et que la morale, elle-même, est tombée parmi les problèmes.
Quel résultat nos cinquante ans de bouleversements ont-ils amené? une indifférence générale en toute chose ; on ne se passionne plus pour aucun pouvoir, car on n'a foi en aucun règne. On ne sait à quoi il faut croire ; et, dans ce déplorable état d'incertitude, on prend le parti, fort commode, de ne croire à rien. D'une part, on craint le peuple , on ne veut pas qu'il gouverne, bien qu'on le proclame souverain; tout en l'affranchissant, on tient à le brider, dût le
mors lui faire saigner la mâchoire ; on veut que sa souveraineté expire au moment même oh. une révolution Ta couronnée : hélas! et qu'estce qu'un pareil peuple ! D'une autre part, on a peur des rois; on consent à ce qu'ils régnent, mais sans autorité suprême, et seulement comme des porte-coitronne : on leur défend de commander. La royauté ne devient plus ainsi qu'un métier chanceux qui nécessite un caractère astucieux et souple, une dissimulation profonde ou une nullité complète : hélas! et que sont de tels princes !
Il est un souvenir pénible qui froisse l'àme d'un Français en mettant le pied sur le sol britannique : c'est celui de V hospitalité du Bellerophon. Cruelles pages que celles oii, près du nom de Napoléon, figure celui d'Hudson Lowe!... Affreux tableau que celui où l'on voit le geôlier de Sainte-Hélène, le représentant d'Albion, museler la langue et le cœur de son captif, marchander sa faim et mesurer sa soif, peser son souffle et compter ses rides, insulter enfin le grand aigle à travers les barreaux de sa cage (I)!...
(1) Lrs journaux annoncent en ce moment la mort de sir Hudson Lowe.
Mais, je le répète, on ne trouvera dans ce livre aucune de ces questions ardues de répubii^ que et deînonarchie, de fait et de droit, qui viennent à chaque pas sous la plume à mesure qu'on observe les coutumes et les institutions d'un pays. Je ne voyage ni pour attaquer ni pour défendre ; je ne veux être ni courtisan ni déclamateur ; je parcours les lies britanniques pour y chercher seulement, ainsi que je l'ai fait en Allemagne, en Russie, en Suède, en Prusse et en Saxe, de poétiques tableaux, de grands souvenirs, de curieuses anecdotes et d'intéressantes images. Je ne disserte point, je peins : a je ne juge points je raconte. »
Je n'aime à rechercher que le bien : assez d'autres explorent le mal. Je sais cependant combien il est plus facile de soulever l'attention parla satire que d'exciter l'intérêt par la louange. N'importe, je préférerais le silence de l'oubli au succès du scandale. Nous n'avons que trop de penseurs moroses qui voient en noir les princes^ les peuples, et même l'espèce humaine tout entière : je ne délayerai pas comme eux ma plume dans du fiel. Nous ne sommes que trop portés à découvrir les plaies sociales, je ne me com-
m LES TROIS ROYAUMES.
flairai point à les étaler, persuadé que je ne saurais les guérir. Que de fois, néanmoins, dans mes longs voyages, et observant de près les fiers acteurs du grand drame politique, n'ai-je pas ri de pitié en voyant quelques-uns d'entr'eux, derrière le rideau, préparer leurs effets de scène ! Quelle dimension misérable ont souvent dans la coulisse les hauts colosses de théâtre! J'aurais pu soulever bien des voiles, j'aurais pu lancer bien des dards. « Je fais des cendres, disait un marmiton, surpris la nuit, faisant un feu énorme. » lielas! bien des hommes d'état ont travaillé de même : que d'écrivains en font autant ! Pour moi, je fuis les uns et les autres. Car de même que tout ce qui crée m'attire, tout ce qui détruit me repousse.
Mon opinion , d'ailleurs, est que l'écrivain qui, accueilli avec bienveillance par les pays voisins, s'introduit dans les palais et les cabanes en vue d'en étudier méchamment les coutumes, manque aux devoirs de la reconnaissance et de l'honneur. Si, dans les contrées où il passe, il tient à attaquer les hommes, qu'il garde son indépendance en ne se mêlant à la foule que pour y conserver son individualité! qu'il n'accepte au-
eune faveur ni aucun hommage de ceux pour lesquels il n'a ni affection , ni sympathie ! qu'il n'aille point leur tendre la main comme un frère, pour les frapper ensuite comme un ennemi ! et que sa conscience lui dise : « // est honteux de payer les bienfaits de l' hospitalité par les trahi' sons du dénigrement. »
Au moment où, sous le progrès delà civilisation, toutes les distances se rapprochent et toutes les nations fraternisent, est ce un rôle honorable à remplir que celui de chercher à perpétuer les vieilles inimitiés rivales des peuples ? En déversant injure et mépris , on soulève discordes et haines. Pour moi, dans un esprit diamétralement opposé, j'éloigne les sombres peintures, et je me garde des diatribes amères. Quand, sur la terre étrangère, une vue m'est pénible et serait en vain signalée, je détourne la tète et me tais. Quand un objet m'offre du charme et peut tendre à un but utile, je cours l'examiner et j'écris. Que le serpent se traîne et siffle ; moi, comme l'oiseau, je passé et je chante.
Le A A juillet 4 843, je traversais la Belgique pour me rendre à Ostende, oi^ je devais m'embar-
quer pour Londres. Je m'arrêtai un instant à Gand pour revoir la maison de Jacques Arteveld. Le balcon du fameux brasseur-roi i^orie aujourd'hui cette inscription : <i Ici périt, vietime d'une faction, /^ 24 /mV/^H 345, Jacques von Arteveldj gui éleva les communes de Flan- (1res à une haute prospérité. » Croyez donc aux inscriptions !
A deux heures du matin, je m'embarquais à Ostende. Le temps était beau, la traversée fut admirable. Le vent ridait à peine la vaste plaine des mers, et nous voguions avec rapidité. A midi , l'astre du jour brillait de tout son éclat ; mais nous arrivions à la Tamise, et déjà nous voyions de noires vapeurs s'avancer vers nous, à mesure que nous approchions de la capitale. Bientôt ces vapeurs s'amoncelèrent, et, lorsqu'enfîn nous eûmes passé Gravesend, à vingthuit milles de Londres, nous dîmes adieu au soleil : nous étions en pleine Tamise.
11 est impossible de ne pas être frappé d'admiration lorsqu'on arrive à la grande ville par le grand fleuve. On est pendant huit lieues dans ime longue allée de navires, forêt maritime dont les milliers de mats s'élèvent plus hauts et
plus droits que les plus gigantesques futaies. C'est de toutes parts un mouvement, une agitation, un commerce, une activité, un tohu bohu qu'on ne saurait rendre. Le magnifique hôpital de Greenwich (prononcez Grinitclie) (I), est le premier monument qui se présente. De ce point jusqu'à l'endroit du débarquement, noir^ steamer (2) ne put manœuvrer qu'avec une peine infinie à travers les myriades de vaisseaux, de barques, de canots et d'esquifs, qui sillonnaient l'eau en tous sens. J'aurais voulu compter les bateaux qui cheminaient ou se croisaient avec le nôtre, soit en avant, soit en arrière, mais j'y renonçai ; le nombre en était trop considérable. Par malheur, le brouillard et le charbon de terre, dont les vapeurs étendaient au-dessus de ma tête une sorte de crêpe rougeâtre, attristaient mon admiration. Tout ce mouvement commercial, dans des nuées sans soleil et sous un firmament sans azur, me semblait d'un merveilleux sombre et d'un splendide ténébreux. Mon enthousiasme avait froid.
(1) On sait qu'en anglais les mots ne se prononcent pas comme on les écrit. — Aussi, disait un plaisant, à Londres, on écrit ici Salomon, et on [Jiononce Nahuchodonosor.
(2) ^-UameTy bateau à vapeur.
tO LES TROIS ROYAUr.iES.
. ^-Et cependant, en jetant ses Tegards autour de soi, quels vastes champs à la pensée!... Ces milliers de vaisseaux, faisant le commerce du monde entier, et portant tous des fortunes colossales, étaient arrivés là des quatre parties du globe; que d'existences se rattachaient d'un pôle à l'autre à ces hardis navigateurs!... Je me rappelai qu'un an auparavant j'entrais à Pétersbourg par la Neva : je comparai les deux tableaux. Combien peu ils se ressemblaient! L'arrivée de Pétersbourg du côté de Cromstadt est principalement remarquable par le grandiose de son fleuve et par la quantité de ses palais, de ses temples, de ses colonnades, de ses coupoles et de ses flèches ; l'entrée de Londres par eau ne présente au contraire aucun édifice marquant, aucun monument remarquable, hormis l'hôpital de Greenwich. Les maisons qui bordent la Tamise sont enfumées, sales, mal bâties, et presque toutes habitées par les classes ouvrières. Rien de sacrifié là au culte des beaux-arts, tout y est consacré aux travaux de l'industrie. Il n'est pas question là de poésie, mais de commerce ; la reine des mers semble ne vouloir pas descendre jusqu'à se parer. Elle
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sait que si rcii^ic lui en prenait, elle aurait assez d'or et de génie pour monumentaliser à son gré toutes ses rives, et cette conviction lui suffit. Mais si d'un côté, sous le rapport des gigantesques bâtisses et des points de vue pittoresques, l'arrivée à Pétersbourg par la Neva l'emporte de beaucoup sur l'arrivée à Londres par la Tamise : de l'autre, quelle immense infériorité a la capitale russe sous le rapport du ouvement commercial et des prodiges indus- ^/ë liviGls!... En ceci, Londres n'a rien qui puisse ;::r l£|ii être comparé. Quoi de plus merveilleux que es docks! Les docks sont de vastes bassins au milieu desquels vont se caserncr les légions de navires que reçoit journellement la souveraine des cités maritimes. Ces navires y entrent de la Tamise par un petit canal qui s'ouvre et se ferme devant eux. Les docks sont entourés d'immenses magasins oii s'entassent toutes les denrées de l'univers, et où chaque vaisseau vient décharger ses richesses. On ne saurait se figurer, si on ne Fa pas vu, le tableau que présente, au milieu d'une énorme ville, ces petits ports à part, oii s'agite tumultueusement et sans relâche une innombrable population de marins, d^
<2 LES TROIS ROYALMES.
marchands et d'ouvriers ( I ). Ces merveilles de l'industrie humaine sont, il est vrai, noires, malpropres et couvertes de fumée, mais le génie du commerce n'en est pas moins là dans toute sa majesté. Du milieu de ces créations colossales , la fière x\lbion, étendant son sceptre aux quatre extrémités du globe, dicte ses ordres suprêmes à toutes les nations ses tributaires ; et comme l'immensité y semble son domaine, linfini y semble son lot
Comment regarder froidement ces docks^ oïl le positif, poussé au née plus ultra du grandiose, finit par devenir poésie! Là où l'on n'a que de grandes images sous les yeux, comment ne viendrait-il pas de hautes expressions sur les lèvres!... L'enthousiasme et l'imagination ne repoussent aucun des terrains où fleurissent n'importent quelles palmes, où se tressent n'importent quelles couronnes. Le fourneau du cy-
[\) Les ningasins dn dock deSaintc-Catlierine qui coulèrent, dii-on , vingt-cinq millions , sont soutenus par d'énormes colonnes en fer. L'un d'eux a une cave contenant 2S,00D pièces de vin. On peut juger, par cette seule rave, de la dimension des salles supèiieures Quant à la qiiautitc de vaisseaux qui se rangent en ordre dans ces immenses places d'eaux publiques, le chiffre en est si nombreux et varie tellement, qu'il est impossible d'en poser un, même approximativement.
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clope a sa poésie comme le jardin d'Ârmide, et, à l'imitation de toutes les suprématies d'icibas, le commerce aussi a ses gloires.
Le lendemain de mon arrivée à Londres était un dimanche. Ce jour-là, la grande \ille, se donnant apparemment à Dieu tout entière , s'anéantit pour le monde. Les maisons sont closes, les boutiques sont fermées, les voitures ne circulent plus. Il n'est permis ni de travailler ni de jouer ; point de théâtres ; la danse est interdite; la musique est défendue. Le dimanche, en xlngleterre, est comme un jour de deuil et de consternation : la piété y semble la mort. II en est cependant qui affirment (mais peut-être est-ce une calomnie) , que cette sombre ostentation de ferveur chrétienne n'est qu'une affaire de forme et de coutume. Or, les Anglais ont un profond respect pour la coutume : c'est une religion pour eux {\ ).
Je désirais vivement voir la fameuse tour de Londres ; elle ne répondit pas complètement à
(1) L'exagération du repos des dimanches est portée à un tel point en Angleterre , qu'un loid anglais se promenant un de ces jours-là dans la campagne, et s'etant avisé de silfltT en marchant, fut brusquement interrompu par un jeune paysan indigné; — « Ah! milord ! milord! un dimanche ) »
mon attente. Son extérieur n'a rien de saisissant. Elle était jadis entourée de fossés ; on les comble en ce moment , et cela achève de la dépoétiser. Les armures et les joyaux qu'elle renferme ont sans doute un grand prix ; mais dans une capitale comme Londres, on demande des merveilles; et quand on n'y trouve que ce qu'on a vu partout, ones?t désappointé . La forteresse au milieu de laquelle est l'édifice carré à quatre tourelles qu'on appelle la tQur de Londres, est une sorte de petit village oii on loue des chambres, où il y a des boutiques et où se trouvent des tavernes. L'ensemble de tout cela est misérable ; car les maisons sont des baraques, les boutiques de laides échoppes et les tavernes de sales cabarets. A travers ces pauvretés, se ghssent des restes de bâtiments crénelés ; mais leurs dimensions n'ont rien que de mesquin. On me montra la chambre où furent étoufies , en-r semble, sous des matelas, les deux enfants d'Edouard : trou de quelques pieds carrés qui fait mal avoir de toute manière. Le crime , commis en pareil lieu , perd de son imposante horreur pour retomber dans les scélératesses ignobles. On ne peut se figurer là des enfants de rois et
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de hautes figures historiques ; le grand assassinat politique y est réduit aux proportions d'un meurtre à la Fualdès.
Je m'arrêtai devant le donjon d'Anne de Boylen , et je vis la place oii fut décapitée Jeanne Gray ( i ) . La partie de la citadelle qui a été brûlée récemment , n'était point attenante à la grosse tour ; rien n'annonce encore qu'on doive rebâtir ce que le feu a dévoré. C'était un arsenal. Parmi les pièces d'artillerie qu'on a retirées de l'embrasement, et que l'action du feu a plus ou moins endommagées , je remarquai le premier canon tiré à la première bataille où commença à s'illustrer... la poudre. On l'appelle le canon de Crecij (2).
Les bazars de Londres n'offrent rien de supérieur à ceux de Paris. Le marché de Covent-Garden est curieux par la quantité de fruits de tous les pays et de toutes les saisons qu'il étale aux regards. Par malheur, cela coûte la rançon d'un
(1) On montre à la Tour la hache qui coupa la tète de Jeanne Gray et à Anne de Boyien. Sur le pavé de la cour, près la prison, la place de leur échafaud est encore visible; la pierre y est moins blanche.
(2) Là sont aussi des canons, récemment enlevés aux Chinois ; ils n'ont rien de particulier.
It LES TROIS ROYAUMES.
roi; et, à ce propos, hàtons-nous de dire que celai qui n'a pas ses poches pleines d'argent à Londres , n'a autre chose à faire que de fuir au plus vite une ville où, comme Tantale, il mourra de soif au milieu des eaux.
Somerset house^ édifice public, est un grand bâtiment carré donnant sur la Tamise. Il a des proportions remarquables, mais il est tellement enfumé par les vapeurs de la houille qui enveloppent la Cité , qu'on a de la peine à distinguer les beautés de son architecture. Je crus, au premier abord, qu'il venait d'échapper miraculeusement à un incendie , et qu'on n'avait pas encore eu le loisir de faire disparaître les traces de l'embrasement.
Je portai mes pas , en sortant de F hôtel-deville, vers cette nouvelle merveille du monde que l'Angleterre doit au génie d'un Français {\), Le Tw/m^'/ sous la Tamise, estsans contredit une des étonnantes œuvres de notre époque ; et puis, elle est l'unique en son genre. Que d'audace et de persévérance il a fallu pour arriver à l'achèvement d'un pareil travail ! Mais le résultat
(1) M. Brunel.
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sera-t-il aussi complet qu'on le désire ? Il est permis d'en douter. Verra-t-on rouler des équipages sous la Yoùte au-dessus de laquelle passent des navires ? La génération actuelle ne sera peut-être pas appelée à jouir de ce nouveau prodige. On descend environ cent marches pour arriver au Tnuîiel qui a 1 2 ou ^ 300 pieds de long : or, pour faire aux deux bouts de ce sousfleuve une pente douce qui y conduise chevaux et voitures, il faudra de tels travaux et de telles dépenses qu'on s'arrête effrayé devant eux. Que de propriétés àacheter ! que de maisons à abattre ! que de terres à remuer ! et le profit dédommagera-t-il des sacrifices ! . . . En tous cas, et tel qu'il est, le Tunnel n'en est pas moins une de ces entreprises hardies qui saisissent d'étonnement et d'admiration. Que ne peut tenter le génie de l'homme ! et à quoi ne peut-il réussir ! On marche aujourd'hui sous les fleuves , on courra demain sur les nues. Je ne désespère plus d'aucune découverte. Les barrières de la nature, tombent chaque jour devant la puissance du progrès ; à travers les montagnes et les précipices, nous fendons les airs comme à franc-étrier, sur des montures d'eau bouillante. Les ailes d'I- >. a
care appartiennent-elles décidément à la fable ? cela ne peut plus s'affirmer. Qui sait si nous ne serons pas tous un jour des Icare !... avec brevets de perfectionnement. Le bouillonnement fiévreux du temps actuel amènera le renversement général de toutes les idées passées. Le siècle ne marche pas, il galoppe. Nouveaux Titans, nous escaladons tous les olympes : Hélas ! cela nous ouvrira-t-il le ciel 1 jL L'église Saint-Paul de Londres, passe pour être, après Saint-Pierre de Rome, la plus belle basilique de l'Europe; je la saluai avec un respect recueilli , sans enthousiasme prononcé. Cette église est mal située ; de misérables maisons en obstruent les abords. Puis , je l'avoue, je n'aime que le style gothique en fait de monuments religieux ; et ces belles lignes des constructions de la Grèce, cette brillante architecture des temples du paganisme ne me remuent pas l'imagination au point de vue chrétien. Quand il s'agit de la prière et de l'Éternel, j'aime à me prosterner sous des nefs à ogives, devant des autels à saintes images, le long des galeries à vitraux, sous les pihers du moyen-àge. Je veux de sombres parvis, une solennité rêveuse, quel-
que chose de mystérieux et d'indéfini , comme rame et la pensée de l'iiomme. Or, bien que Saint-Paul soit une métropole imposante, je ne pouvais, dans cette enceinte où il n'y a ni sanctuaire ni tabernacle, me croire ailleurs que dans un temple ou un théâtre. En fait de culte, je ne puis me réduire à celui de la déesse raison. Je ne croirai jamais que la meilleure manière de pousser à la ferveur et à la piété, est de ne parler ni à l'imagination ni au cœur. On est frappé des mausolées de Saint-Paul, ce sont des chefsd'œuvre en marbre : on est émerveillé de ses sculptures, ce sont des prodiges de talent : mais la pensée chrétienne y manque. Point de croix sous ces voûtes saintes : l'image du Sauveur est absente : Que dis-je, absente! elle est proscrite- Rien n'y réveille votre foi , rien n'y réchauffe vos croyances, rien n'y rappelle l'autre vie. Je cherchais la maison du Seigneur, je ne voyais que l'œuvre des hommes ; et moi qui y voulais
Dieu avant tout, j'y trouvais tout excepté x
Dieu.
Je montai au clocher de Saint-Paul pour re- , garder la grande Cité; mais les brouillards, les fumées, les houilles et toutes les vapeurs
possibles, couvraient les bords de la Tamise. Je ne pus rien voir de distinct... que l'épaisseur de l'atmosphère.
Une grande solennité se préparait à l'Opéra ; depuis ^854, il ne s'en était pas donné de semblable ; la reine Yittoria devait s'y montrer en grande loge et en grand costume , entourée des premiers de sa cour. J'eus beaucoup de peine à me procurer un billet ; car, pour ce soir là , on payait une stalle jusqu'à cinquante écus, et une loge jusqu'à 800 francs. Trois avant-scène drapées en satin bleu et en velours rouge à franges d'argent, avec une quantité d'ornements en or surmontés de trophées , attendaient la jeune souveraine. Deux hommes d'armes, en habits moyen -âge , avec de grandes hallebardes , étaient debout sous la loge royale, dont, en immobiles statues, ils semblaient être les piliers. A sept heures et demie, la reine fit son entrée. Elle était coiffée en cheveux avec un magnifique diadème en diamants; et sa robe bleue étincelait de pierreries. Le prince Albert , en uniforme rouge, accompagnait Sa Majesté ; les dames qui suivaient étaient la duchesse de Buccleuch et la comtesse de Dunmore ; derrière
elles, on remarquait le comte de Jersey et lord Edward Bruce. Le rideau se leva aussitôt; et sur la scène, au fond de laquelle une immense toile représentait la reine couronnée par diverses figures allégoriques, Lablache, à la tête de toute la troupe italienne, entonna le ^or/^r^y^ tlieqiiccn. La salle retentit d'acclamations ; S. M. salua l'assemblée, à plusieurs reprises, avec infiniment de grâce ; et le spectacle commença. On donnait le Barbier de Séville^ chanté par Lablache,'Mario, Fornasari, Grisi, etc., et le ballet â^Ondine, où la fameuse Cérîto remplissait le premier rôle. Lablache fut admirable de verve, et fut applaudi par la reine. Après le premier acte du Barbier, Fanny Elssler et Cérito exécutèrent un pas de deux. Je ne me rappelle pas avoir rien vu de plus ravissant en ce genre. Ces deux célébrités faisaient assaut de talent, ou plutôt, pour obtenir le prix , disaient assaut de prodiges. Deux partis se disputaient à Londres en ce moment sur leur mérite, les Elssleriens et les Céritoniens. Ils étaient anxieux et palpitants à regarder la lutte des brillantes rivales. Elles bondissaient et tourbillonnaient au milieu des plus vifs applaudissements. Jamais
22 LES TROIS ROYAUMPS.
jouteurs dans l'arène, jamais lutteurs dans le cirque ne dépensèrent plus d'énergiques efforts et de suprême courage pour vaincre et triompher. Cérito ne dansait Yéritablement pas ; elle flottait dans les airs; et elle me rappela cette réponse de Yestris à la question suivante : « — Pourquoi ne restez-rous pas dans les airs ? — C'est que je finirais par m'y ennuyer. t>
Après le deuxième acte du Barbier vint le ballet à!Ondine, contre-partie de la Sylphide, La principale différence est que la Sylphide est nymphe des airs, tandis qu'Ondim est nymphe des eaux. Londres a aussi le ballet à' Aima; et celle-ci est nymphe des flammes. De cette façon, tous les éléments sont en danse.
Cérito excita' de l'enthousiasme dans le Pas de l'ombre. Éclairée d'une manière fantastique par des rayons de lune, et entourée de vapeurs véritables qui s'exhalaient d'un lac, Cérito fut d'un diaphane inconcevable. Elle poursuivait son ombre au flambeau des nuits ; et cette ombre lui échappait, et Cérito paraissait aussi insaisissable qu'elle. Je crus qu elles finiraient toutes deux par s'évaporer ensemble avec les
lueurs de Phœbé et les brouillards d'Ossian {\). Ce ballet a une charmante décoration où l'on voit toutes les Ondines danser sous les eaux, tandis qu'une barque passe au-dessus de leurs tètes. Les nombreuses cascades de cette pièce me rappelèrent une représentation de Robin deslpoisj, à Aix-la-Chapelle, où des nappes d'eau réelles tombaient de fort haut, et à grand bruit, sur le théâtre, d'oij elles s'échappaient en ruisseau limpide. Les jets d'eau du ballet de Londres n'étaient pas aussi aquatiques,
La salle de l'Opéra est vaste , mais de mauvais goût ; on dirait un colombier avec tous ses nids de pigeons. Chaque loge, à chaque étage, est un petit trou drapé d'étoflfes rouges d'où lon^voit surgir des têtes mal éclairées. L'en-
(1) A une représentation au bénéfice de Cérito , on jeta dans la salle une profusion de petits imprimes : c'étaient des vers à sa louange. La dernière strophe que voici est sur son charmant pas de Vomhre.
<c Pourquoi trembler? nayade ou rose ,
« Fille de l'air, fille du feu,
« N'étes-vous pas la fleur éclose
« Qui nous tombe des mains de Dieu !
« Aussi , sur cette terre sombre ,
« Merveilleuse divinité,
« Oh! daignez sourire à cette onibre!
« Vous êtes la réalité.
semble est d'une uniformité triste. Ni richesse, ni poésie.
La "S'ille de Londres est immense, et ses distances sont démesurées ; les rues sont larges, bien alignées, garnies de superbes trottoirs, et ornées de beaux édifices. Les square excitent surtout l'admiration du voyageur ; ce sont des places publiques, dont le centre est un joli jardin anglais entouré de grilles ; les propriétaires des maisons qui les entourent ont chacun une clef pour s'y promener à volonté. Parlerai-je maintenant de cette quantité de parcs et de bocages, qui forment de vastes campagnes au milieu de la vaste capitale ! Paris n'offre rien en ce genre. Green-park, Saint-James-park, Hijdepark, Kinsington-garden, Bégent's-park, etc., ont des bosquets, des pièces d'eau, des pelouses et des pavillons, dont on ne saurait peindre le charme. Piègent' s-park^ surtout, est une plage enchantée où l'on pourrait se croire au milieu des paisibles beautés d'un riant paysage ou dans les jardins ravissants d'un riche manoir, si de toutes parts, alentour, on ne voyait s'élever une file irmombrable de ptilais à colonnades, à portiques, à frontons et à statues, qui vous retrans-
LILS TROIS ROYAUiMES. iHH
portent dans Londres; et Londres n'est plus ici, comme aux bords de la Tamise, la noire cité du commerce ; elle a changé de forme j et, parée, nettoyée, brillante, elle est devenue la ville parfumée de T aristocratie. Ici plus de maisons d'ouvriers, ce ne sont que logis de princes.
Je fus à une fête champêtre donnée dans un des magnifiques jardins que je viens de décrire : le royal botanic society. Une partie de la noblesse anglaise s'était réunie dans ses bosquets et ses parterres. Ce lieu, plein de plantes rares et d'arbustes curieux, était comme un gigantesque Tase de fleurs. L'atmosphère était embaumée,, et retentissait des sons harmonieux d'une musique militaire. Çà etlà s'élevaient d'immenses tentes, oii étaient exposées sur des gradins toutes les merveilles de Flore. Non loin étaient de petits lacs chargés de gondoles, des grottes à rocailles, des montagnes avec des temples, des salles de bal sous des toiles, puis des fleurs, des masses de fleurs, des fleurs encore, des fleurs partout ; et, sous ce radieux printemps où l'àme s'épanouissait, on semblait refleurir soi-même.
Hy de-parka une statue, élevée à lord Wellington. Une souscription de dames a payé ce
monument ; chose étrange , cette figure qui est toute nue comme la Vérité, s'est choisie un nom dans Va fable; on l'appelle Achille. Ainsi donc, on représente ici le prince de Waterloo^ sous les traits du fils de Thé lis ^ par allusion à ses exploits ; et cependant, ici comme ailleurs, la fable n'est plus à la mode.
Cette masse mythologique avait eu peu de charme pour moi. Les grosses statues de Gog et de Magog, les deux géants de la cité, qu'on voit dans la grande salle communale de Guildhall (1 ) me plurent davantage. Ceux-ci ont quelque chose d'original et de particuher. L'imagination peut s'égarer à loisir dans la contemplation de ces bizarres figures, à costumes inconcevables, bariolées de toutes couleurs, avec dorures de tout geme : j'aurais voulu qu'on me racontât leur histoire ; et même, sans la savoir, il me semblait que, par une sorte de prescience, il ne m'eût pas été impossible de l'écrire. C'étaient sans doute aussi des héros... dans les vieux récits des vieux contes.
Je me rendais à Westminster ; je marrètai
(1) Là sont quatre monuments en mavbre, dont deux sont «l( vés au fameux Pitt et à sou père.
tristement devant la maison oi^i fut décapité Charles I". White-Hall a un aspect lugubre. Mais Westminster ! . . . Oh î avec quelle admiration je parcourus cette vaste basilique peuplée de mausolées , ou l'àme est saisie d'une solennelle tristesse, tandis que le cœur bat d'un vif enthousiasme ! On ne saurait définir rémotion qu'on éprouve au miheu de cet immense palais de la mort. Que de poussières humaines! Mais aussi quelles poussières! Là, tout ce que la grande Albion eut de puissant et d'immortel a son monument funèbre. Ce sont d'éloquentes pages que ces tombes oii se lit en quelque sorte l'histoire d'Angleterre. Que de renommées en tout genre! Le prince Noir, Elisabeth , Marie-Stuart , le poète Shakespeare, l'astronome Newton , le musicien Dryden , le peintre Kneller, l'acteur Garrick, Pitt, Fox, Castlereagh, Shéridan! etc., etc. Toutes les immortalités britanniques sont rassemblées à ce dernier rendez- vous de la renommée. A chaque pas un nom historique , le nom d'un privilégié de la gloire , vient silencieusement frapper vos regards. En face de son froid sépulcre, vous vous rappelez sa chaleureuse vie ; et vous vous
33 LES TROIS ROYAUAIES.
dites avec l'orateur chrétien : « Dieu seul est grand , mes frères! y>
Dieu ! C'est lui , c'est cette éternité des deux qui devrait planer à Westminster sur les éternités de la terre. Eh bien ! de même qu'à Saint- Paul, nulle image ne reporte vers lui la pensée ; Point de sanctuaire divin ; Aucun tableau sur l'autre vie ; rien qui vous dise auprès du néant couronné : « Voici la lumière immortelle ! j) Et pourtant , quoi de plus religieux que ces parvis gothiques où se sont déployées toutes les splendeurs du génie chrétien! Comment ne pas prier sous ces mystérieuses ogives oî^ tant de grandes âmes ont imploré le ciel , et qui ont vu passer tant de gloires ! . . . .
La chapelle d'Henry VII , fondée par ce monarque , est un prodige d'architecture moyenâge ; les pierres de la voûte sont de véritables dentelles ; et la ciselure en est si merveilleuse, que l'œil a de la peine à y croire (I). Non loin , sont les deux fauteuils du sacre ; sous le siège
(1) Là sont les drapeaux de tous les chevaliers de l'ordre du Bain , et le tombeau de Henry VII. Le tombeau des enfants d'Edouard est à Westminster, mais on ne put m'affirmer qu'il contenait leurs restes. Pauvres jeunes princes! Leur bourreau, Richard III, repose à Windsor.
du monarque est attachée une grosse pierre informe , sur laquelle , autrefois , on couronnait les rois en Ecosse. Ce granit m'eût paru bien plus poétiquement placé, si je l'avais trouvé au fond de quelque ancien monument de la Calédonie , auprès des torrents de Morven^ et chez les vieux fils de Fingal (4 ).
On m'avait conseillé de visiter la prison de ISeivgate : j'y fus. Quel luxe , de portes en fer, de cages grillées , de chevaux de frise , de serrures , de verroux , de barreaux et de chaînes ! . . Que de mesures prises contre l'évasion ! . . Mais, pour que le captif ne puisse sortir , on laisse à peine entrer le jour. L'air est intercepté luimême. De hautes murailles , à meurtrières grillées, dérobent la vue du ciel. On y est mort à la nature entière. Le condamné ne sait plus , là , que par le souvenir, ce qu'était ici-bas la vie. tt Oh la vie ! alors qu'on était libre, qu'elle devait être belle et riante ! » Cette idée est le
(1) Plus tard , au nord de VÉcosse, et non loin de Morven^ je vis, aux ruines de Dunstaffnage , la place où fut jadis jcette pierre du sacre.
supplice de tous les instants ; ce souvenir est l'apprentissage de la damnation. L'homme , au milieu de la société , se plaint et gémit au moindre revers de la fortune : Hélas ! oserait-il déplorer son sort s'il songeait à celui du prisonnier à perpétuité qui seul , loin de ses semblables , privé de lumière , exilé de la nature , oublié, dégradé , perdu , n'a autour de lui que les murs de son cachot , et d'autre moyen de sortir des voies du désespoir que par la porte du sépulcre ! . . .
A la maison de correction de Brklewell, j'eus un pénible spectacle à considérer. Là , est une roue gigantesque de 43 pieds de long qu'on appelle Trcadmill. Dix prisonniers , à la fois, sont contraints de la tourner continuellement avec les pieds , y grimpant en pure perte à la façon de l'écureuil dans sa cage. La fatigue de cette marche forcée, de ce supplice d'Ixion, est telle qu'ils ne peuvent l'endurer qu'environ cinq minutes ; ils se reposent cinq autres minutes et reprennent ensuite ; d'autres les relayent; et cela dure toute la journée. On pèse, en entrant, les captifs , pour juger de la déperdition progressive de leurs forces , et mesurer leurs
facultés à leurs tortures. Peu y résistent longtemps. La roue et son travail ne servent à rien qu'à supplicier. Eh quoi ! chez le peuple le plus philanthrope et le plus civilisé de la terre , un tel reste des temps barbares (I) !..
De BrideiveUje/ïuskBedlam : nouvelles émotions douloureuses. Je parcourus ce superbe étabhssement avec admiration et douleur. Ses galeries à perte de vue sont magnifiques , mais peuplées d'aliénés dont la tristesse ou la gaîté paraissent également sinistres. Enfermés dans une double prison , en dedans comme en dehors d'eux-mêmes , sans jour , sans espérance et sans issue, ces malheureux se débattent, à la fois, sous leurs deux condamnations. 11 est vrai que les captifs de Bcdlam n'ont point comme ceux de Newgate les tortures du souyenir et du remords ; mais aussi ceux de Newgate auraient , s'ils le voulaient , un avantage sur ceux de Bedlam , ce serait de pouvoir se réfugier dans la pensée du ciel. Ces derniers auraient encore ainsi une espérance : le prisonnier fou n'a plus rien. Ce dernier n'est pas même
(1) Cette prison a coûté 6 millions et a quatre cents prisonniers.
lin animal , car tout est faussé en lui jusqu'à rinstinct. Il n'est plus dans les conditions de l'homme ; et il est hors de la nature des bêtes. Dans un des salons de Bedlam est le portrait de Henri VIII, peint par i/o/^wï. Sa physionomie disgracieuse se composait d'une bouche pincée, d'une barbe épaisse, d'un nez court, de petits yeux et d'un visage joufflu. Ce Barbe- Bleue du trône anglais, ce royal massacreur de femmes , m.e parut à sa place, à Bedlam. Mais hélas! il n'y fut pas mis. Et, sous la pourpre souveraine, quel fléau qu'un fou sanguinaire!
Ma journée avait commencé par de tristes images ; elle se termina par de riants tableaux. C'est là la vie , toujours des contrastes : Les joies donnant la main aux tristesses. L'existence de l'homme ressemble à la nature de l'enfant : Les mêmes impressions s'y succèdent : tourà- tour le rire et les larmes; tous deux passent à l'aventure , comme au hasard ou par caprice , sous les plaisirs et sous les peines.
J'étais invité à une matinée dansante chez lady Chesterfield. Cette noble dame occupe un de ces beaux hôtels de Londi'es oh rien ne manque en fait de comfort et de luxe. I>es ga^e-
ries à portraits de famille (I), dessalons à lambris dorés , et un jardin délicieux réunissaient ce jour-là l'élite de la société anglaise. Quatre heures et demie de l'après-midi était le moment où devait commencer la matinée dansante. Le roi de Hanovre était là; je lui fus présenté par la duchesse de Beaufort. Sa Majesté m'entretint longtemps de mes voyages , et, me reprochant de n'avoir pas visité ses états , m'engagea à venir l'y voir. Le roi , quoique d'un âge avancé , cause avec une vivacité pleine de jeunesse. Ses cheveux sont blancs, et son regard est affaibli ; mais son esprit et sa conversation n'en ont pas moins beaucoup de charme. Ce fut un des plus beaux hommes de son temps.
A cette même matinée, j'eus aussi un assez long entretien avec une de ces figures histoririques qu'on ne saurait approcher sans un vif mouvement de curiosité : le duc de Wellington. Sa seigneurie, courbée sous le poids des années, et rappelant OEdipe ou Bélisaire, était entourée d'hommages et d'encens, comme un nio-
(l) Parmi les nobles ancêtres du lord actuel est le cé'èbre
Chesierfidd.
narque 'ou une idole. On se disputait à Tenvi une de ses paroles, un de ses regards, un de ses sourires. La foule se pressait sur ses pas, et je remarquai que l'enthousiasme ne s'était point encore refroidi en Angleterre pour ce héros des temps passés. Oui, des temps passés; je répète ces mots, car nous avons tant marché depuis \ 81 G que nous en sommes à plus d'un siècle : les cent jours ont cent ans de date.
Je n'étais que depuis peu de temps à Londres, lorsque S. M. la reine Vittoria donna un grand bal. Pour y être invité, il m'eût fallu avoir été présenté à la cour ; mais comme il n'y avait point eu de levers depuis mon arrivée, il n'avait pu y avoir aucune présentation. J'en éprouvais un véritable chagrin, lorsque la reine, daignant déroger en ma faveur à l'étiquette accoutumée, me fit convier à la fête.
Je dînais ce jour-là chez lady Blessington , une des muses de l'Angleterre, joignant l'esprit à la beauté. Je fus charmé de connaître cette grande célébrité httérairc; j'avais admiré son talent, je rendis hommage à sa grâce (I). Chez
(l)Lady lUessington a publié une vingtaine d'ouvragesqui ont tous oblenu un grand succès : tels sont notamment :
die était le beau comte d'Orsay, son gendre, le roi de la fasldon à Londres. Roi de la faskionî était-ce là son plus beau titre ? non, certes : une œuvre des plus remarquables avait signalé son nom à la reconnaissance de ses compatriotes. Le comte d'Orsay a fondé à Londres une société de bienfaisance à Teffet de porter secours à tous les Français indigents. Par ses soins a été ouverte une maison d'asile, où tous les infortunés de sa nation trouvent un abri protecteur. Honneur à celui qui, du haut du trône de la mode, a pu prouver qu'on pouvait être à la fois le prince des élégants et le père des malheureux (I)!
Esquisses et fragments. Tour in the netherlands. Tour dans l'île de irhight. Lanterne magique (ce livre contient de charmantes conversations avec lord Byroii) Les deiix amis. The repealers (histoire irlandaise où est traitée avec talent la question du repeal). Les victimes de la société. Confessions d'imvicîix gentilhomme (ce livre piquant, dont la vogue fut prodigieuse, renferme Thistoire de six amours avec le portrait des six femmes). Confessions d'une vieille dame (ce livre est le pendant du précédent). La gouvernante. Le paresseux en Italie et le paresseux en France. La loterie de la vie. Merédith. La belle d'une saison; etc. Tous ces livres remarquables ont rendu européenne la réputation de la comtesse de Blessington. — Je lui dus l'avantage de connaître le célèbre écrivain Bulwer.
(1) Ajoutons ici que le comte d'Orsay cultive les arts avec un immense succès. i\ul dessinateur n'est plus habile , tt il
Lord Brougham faisait partie des convives de la comtesse de Blessington. Sa conversation fut pétillante de bons mots. A ce même dîner était Westmacott, fameux sculpteur, les célèbres peintres Echvin Landscer, Stanfield et Gra7it. Là aussi se trouvait notre renommé Gudin. Avec quel regret me vis-je obligé de quitter précipitamment cette réunion de talents pour aller faire une toilette de cour! mais avais-je lieu de me plaindre? une autre fête m'appelait.
J'arrivai vers onze heures du soir au palais de Buckingham, Le matin même j'en avais examiné l'extérieur ; l'édifice est peu remarquable, mais vis-à-vis est le parc de Saint-James, orné de ses beaux gazons verts, de ses belles allées sablées , de ses grands arbres et de ses eaux limpides . Je conçois que la reine préfère cette résidence au vieux palais enfumé de Saint- James qui, avec
peint à merveille. Le capital de la sociélé de bienfaisance, foiulce par le comte d'Orsay , grossit tous les jours, grâce aux iiombieux dons des âmes cliarilables. Le Courrier de r£'î<ro/)t;, excellent journal français qui s'imprime à Londres, a publie récemment la liste de pUisieurs nouveaux souscripteurs, parmi lesquels nous citerons : le duc de Bordeaux; S, A. II. a donné 40 livres sterling.
ses tourelles crénelées et ses galeries à petits •vitrages, semble un cloilre ou une prison.
La reine était déjà au bal, et avait eu l'extrême bonté de me demander plusieurs fois. La file de voitures m'avait mis en retard. L'ambassadeur de France, le comte de Saint-Aulaire, se hâta de me présenter à SaMajesté. Elle était sur un trône au fond d'une des galeries du palais. Les grandes dames de sa cour l'entouraient ; et , pormi elles était la princesse Clémentine de Saxe-Cobourg, fille de Louis-Philippe, nouvellement arrivée de Portugal avec son mari. La reine était vêtue de 'blanc ; sa robe était garnie de bouquets mêlés de pierreries. Coiffée en cheveux, avec des fleurs et des diamants, elle avait une toilette de la plus riche et de la plus élégante simplicité. Un doux sourire était sur ses lèvres, et l'ensemble de sa personne était ce qu'on pouvait imaginer de plus éminemment gracieux. S'étant levée à mon approche , Sa Majesté daigna m'adresser «nfrançaislesparoleslesplusflatteuses. Elle s'exprime admirablement dans presque toutes les langues de l'Europe, et j'eus le loisir de la contempler un instant au gré de mes vœux. La confiance et le bonheur resplendissaient sur ses
traits. Que de grâces, en effet, n'a-t-elle pas à rendre à la Providence, qui s'est plue à la combler de toutes les faveurs d'ici-bas, et qui, à la plus brillante des positions visibles, n'a pas joint le contrepoids des souffrances cachées !..,
Pour mari le plus beau des princes de l'époque, et ce mari, tout entier à elle, l'adorant comme une maîtresse et la respectant comme un maître : un héritier du trône, un fils adoré, joignant à toutes ses joies un triomphe de plus : le ferme caractère de l'homme avec l'attrayante douceur de la femme : un peuple prosterné devant elle, avec enthousiasme, qui ne lui attribue aucune des fautes qui se commettent et la bénit de tout le bien qui se fait : quel destin et quelle existence (^ ) ! . . .
Était-il rien de plus éminemment poétique que cette charmante enfant couronnée , aux pieds de laquelle s'inclinait une des plus puissantes nations de la terre ! ... Le sceptre altier et formidable de la grande Albion était là entre les mains d'une frêle et gracieuse nymphe; et ce sceptre ne paraissait nullement pesant à
(1) « — Oui , vraiment, je suis trop heureuse, disait v^j jour la reine à ses dames , ce serait à s'en effrayer. »
cette jolie main, qui semblait pourtant ne de- Yoir être apte à soulever que des gazes et des guirlandes. Lenaïf abandon de la jeune fille s'alliait en elle à la noble dignité de la haute souveraine; ce mélange était enchanteur. Que de faiblesse et que de force ! O toute-puissance d'un principe ! un roseau dominant des chênes : une fleur arbitre du monde ( i ) •' . - .
Les danses allaient commencer. Les appartements du palais de Buckingham étaient splendidement décorés, notamment la salle du banquet au fond de laquelle étincelait une vaisselle d'or et d'argent de la plus grande magnificence. A côté était la salle des rafraîchissements, qui me frappa par sa tenture en cachemire lamée d'or. C'était autrefois, et dans l'Inde, la tente de Typoo-Scnb.
Présenté au prince Albert, qui daigna m'interroger à son tour sur mes voyages en Europe, je lui parlai longuement de son frère avec lequel j'avais soupe chez le roi de Saxe, alors que ce prince était venu présenter sa femme à la cour
(1) Telles furent mes impressions à Londres en voyant la reine Vittoria. C'était en juillet 1845, avant les derniers mois de Tannée.
de Dresde : la nouvelle mariée était fille du grand duc de Bade. Le mari de la reine Vittoria, est, comme on le sait, d'une beauté remarquable; 1 imagination du romancier se représente ainsi les héros qu'il offre à l'admiration de ses lecteurs. Il passe pour sérieux et froid ; je le trouvai au contraire, plein d'animation et de courtoisie. Son langage était aussi aimable que son accueil était bienveillant. Il parle élégamment le français. Mon entretien avec lui ne cessa qu'au moment où la reine ouvrit le bai par une contredanse française , avec le prince de Saxe-Cobourg, mari de la princesse Clémentine {^).
Accoutumé aux fêtes de Paris oii il n'est question que de marcher, j'éprouvai une satisfaction réelle à voir un bal où il s'agissait de danser. L'orchestre était parfait, et le coup-d'œil de la salle éblouissant. La reine d'Angleterre a le plus joli petit pied du monde ; elle danse d'une manière ravissante ; on dit, qu'ayant cultivé tous les arts, elle chante aussi à merveille. .Que de couronnes à la fois !
(i) La princesse de Saxe-Cobourg y figurait avec le duc do CaiiîbiiLlge.
Dans chacun des salons de Buckingham, étaient dressés un trône et une estrade. Aussitôt que la jeune souveraine avait dansé dans une pièce, elle allait recommencer dans une autre, où son arrivée, ainsi que son départ, était salué par l'air national : God save the queen ! Tout cela donnait un grand mouvement à la fête ; chaque évolution de Sa Majesté procurait aux dames assises dans chaque enceinte le bonheur de se trouver tour à tour auprès d'elle. Les jolies femmes affluaient ; que de traits fins et délicats ! que de figures de Keepsake! Il faut aller dans la haute société de Londres, si l'on veut se faire une idée de ce que c'est qu'une réunion de beautés. L'Angleterre, en fait de poétiques visages, est le pays par excellence.
Il n'y avait point là de ces disgracieux fracs noirs qui ne devraient figurer qu'aux solennités funéraires. Les hommes étaient en uniforme ; quelques grands seigneurs de l'Ecosse avaient leurs costumes de chefs de clans (^). Parmi des fleurs et des dentelles, on ne voyait que de l'or et des pierreries ; près de la guirlande des
(1) De ce nombre était lord I.oine, fils du duc d'Argyle. Ou ilansa le Ikel écos-ais.
4â LES TROIS ROYAUMES.
grâces, scintillaient les armes des braves ; splendeur diverse, éclat semblable : harmonie variée mais complète. Là, sous les mélodies de la fête, au feu d'innombrables bougies, tout semblait, autour de la reine, rayonner d'amour et de gloire.
Je quittai le bal vers deux heures du matin. Peu après, j'étais sur le chemin de fer de BlaC" well, qui mène à l'arsenal royal de Woolwicli^ ( prononcez Oulidge ) . Ce chemin fort curieux, est une véritable route du diable boiteux. On y roule comme Asmodée, au-dessus des bâtiments, des toits, et des rues ; suspendu dans les airs, on court sur les têtes d'une nombreuse population ; on passe même au milieu de plusieurs maisons {\). Sortant de là, je visitai le magnifique dock des Indes Occidentales ; puis je m'embarquai sur la Tamise. A mes côtés, dans le bateau à vapeur, était assise mie petite bossue d'une figure distinguée. « — Elle est jolie, dis-je tout
(1) II y a là une corde , utile aux wagons, qui a coûté 75 mille francs.
LES TPxOIS ROYAUMES. «5
bas à un voisin. » Il me répondit froidement : « — Elle a du relief. »
Le gouverneur de l'arsenal royal, lord Bloomfieid, me fit voir l'établissement en détail, et me fit servir un excellent déjeuner. Sous ses fenêtres, on pouvait compter 24,000 canons et 2,500,000 boulets. Ajoutez à ce nombre 42,000 pièces d'artillerie dans difi'érents ports ; et tous ceux qui se trouvent sur les navires anglais: quel prodigieux détail ! On m'assura qu'en 4 814, l'Angleterre avait plus de mille bâtiments de guerre, ayant ensemble 40,000 canons, et sur ses vaisseaux marchands, 25,000 autres environ. L'arsenal possède en ce moment beaucoup débouches à feu, de carabines, de sabres, de drapeaux et de tam-tam, pris dans les dernières guerres de Chine. Je m'amusai beaucoup à regarder certains costumes militaires des fils dégénérés de Gengiskhan, qui s'imaginaient en prenant des formes de tigres, épouvanter leurs ennemis. Ces tigrcsAk fuyaient ensuite comme des lapins.
On montre à Woohvich deux boulets de canons ayant été 500 ans sous beau. Aussitôt sortis et àlair, ils se sont cassés en morceauXc
Un soldat qui avait mis un de ces morceaux dans sa poche, a eu son habit brûlé. Exphquera cela qui pourra.
L'arsenal a devant ses murs une vaste plaine, et sur ses côtés, un jardin anglais mouvementé comme un vallon suisse. On y voit errer des bestiaux ; là sont de belles eaux sur lesquelles on a jeté toute espèce de ponts militaires. Les soldats viennent terrasser, charpenter, bâtir et manœuvrer dans les bocages de cette Thessalie guerrière, nommée Military repository ; et sous les arbres, au bord des rivières, le long des pelouses, au milieu des troupeaux, rien de plus pittoresque à la vue que ces pâtres en uniforme, soldats bergers sous les drapeaux.
Dans une des salles de Woolwich, on me fît regarder une chose fort curieuse : Les cendres des banknotes ( billets de banque ) brûlés pendant tes dernières guerres de France^ à mesure quelles rentraient. On en livrait aux flammes 4 44,000 par jour, et cela dura 4 5 mois. Ces cendres, agglomérées, forment un petit rocher bleu. Non loin est un mouvement perpétuel : une petite boule sur un petit plateau, qui court çàet là et sans cesse en faisant aller une horloge. Il
y a 55 ans qu'on n'y a touché, elle ne s'est jamais arrêtée, et elle court encore {\).
Mais comme il faut que les souvenirs de Tsapoléon se trouvent partout, on me mena sous une remise où est le train de voiture qui conduisit le corps de TEmpereur, dans son cercueil , sous le saule de Saint-Hélène. Ce train avait porté sa calèche.
Par une belle matinée de Juillet, je me rendis à Windsor, Un chemin de fer y mène rapidement. La veille j'avais vu la fameuse université d'Oxford^ et le collège d'Eton, où fut élevé Henri VH (2) . Ces lieux m'avaient ravi ; mais je n'entreprendrai pas de les peindre : qui n'en a lu les descriptions ! Windsor, fondé par Edouard HI, Windsor, l'idéal des châteaux gothiques, dépassa tout ce que mon imagination en attendait. Là est la réunion de toutes les
(1) L'arsenal aune sellei-ie où il y a équipement: complet pour ^0,()OU chevaux de trait.
i'Z) Eton, espèce de cloître fortifié, fut fondé jiar Henri VI. Le révérend C. Hawirey me le montra en détail. Fox et Canning y furent élevés, et ont écrit leurs noms au-dessus d« leurs bancs dans la salle des classes. Eton a 700 élèves.
<m LES TROIS ROYAUMES.
splendeurs du moyen-àge, auxquelles s'est joint tout le luxe de la civilisation. Du haut de la grosse tour qu'environne un cercle prodigieux de tours, de tourelles, de donjons, de portiques et de galeries, ( car Windsor est à lui seul un amas de je ne sais combien de castels gothiques) , un panorama merveilleux se déroule aux regards. Le pays est un jardin anglais sans fin, où la nature a jeté comme à pleines mains ses plus gracieuses merveilles ; puis, dans les appartements de cette royale résidence, que de salons, de salles d'armes, de trophées chevaleresques, de dômes et de musées! là se retrouvent les bustes et les portraits de tout ce que l'Angleterre eut d'illustre. On n'a point eu la sottise, en ce beau palais national, de ne présenter que des Grecs et des Romains à l'admiration publique ; on a eu le bon esprit d'y réunir les immortalités de la patrie. J'adresserai cependant ici un vif reproche à la Grande-Bretagne. A Windsor comme à Westminster, il manque l'image d'un grand homme. On y cherche en vain lord Byron (-ï).
(1) Je n'ai vu nulle part de monument à sa gloire. On «l'a assure qu'on avait refusé à Westminster une statue de ce grand poète, par Canova.
LES TROIS ROYAUMES. Jff
Dans une des magnifiques enceintes du palais est le màt contre lequel était adossé Nelson quand il fut tué ; le boulet fatal est à ses pieds, et de nombreux trophées l'environnent. Parmi les salles les plus remarquables, je citerai celle de Saint-Georges, celle de Waterloo (I), et surtout celle de Yan-Dyck (2) .
La chapelle gothique de \\ indsor, où s'élève le beau mausolée de la reine Charlotte, est un de ces endroits où non-seulement l'œil est charmé, mais l'imagination. On y est aux gloires passées... et devant les grandeurs présentes. Quant au parc qui l'avoisine, c'est une suite de contrées ravissantes réunies en un seul jardin. Je parcourus en calèche une infinité de bocages; et, quoique mes chevaux fendissent les airs, je fus six heures à faire ma tournée, et cela pour
(1) Là sont toutes les Ggures historiques de 1816: C^arlesX, Vempereur d'Autriche^ lepape Pie F II, V empereur de Russie Alexandre, le roi de Prusse, le duc de Richelieu, Swartzenberg ^ Blûcher ^ Castlereagh, Canning^ etc. Hélas! tout cela est aujourd'hui dans la tombe. Les personnages encore vivants y sont en petite minorité, tels que : Metternich, Nesselrode et ff'ellington.
(2) On s'y arrête avec attendrissement devant le portrait de Charles I" entouré de sa femme Henriette, fille de Henri IV, et de ses enfants. C'est un des chefs-d'œuvres de Van-Dyck.
ne voir qu'une faible portion du parc {]); je choisis, il est vrai, la plus poétique : Virginia Waters. Ce lieu est une véritable IIelvétie,aYec ses lacs, ses montagnes et ses cascades. On s'y croirait à cent lieues de la capitale, et l'on n'en est qu'à peu de milles.
Les environs de Londres sont d'une beauté admirable. Les sites du parc de Richemond sont renommés. Le château royal de Hampton- Court a des cartons de Raphaël du plus grand prix. Dans ses jardins est un cep de vigne qui a cent-dix pieds de long, et qui produit annuellement douze cents livres de raisin. L'an dernier il en donna treize cents (2) .
J'avais été admis à Londres aux clubs des
(1) La statue colossale de Georges III sur un rocher, en haut crnuepotite montagne, est d'un grand effet.
(2) Le château de Hamptoncourt fut dontié par Wolsey à Henri VIII. Mais ce ne fut pas un cadeau d'affection ; ce fut un don de désespoir. A propos de splendides demeures , citons ici l'hôtel de lady Sutherland, à Londres. Rien de plus somptueux i\\\>} son escalier , qui est une salie de concert. Dans une de ses galeries où il y a des Fan-Dick et des MurïUo, se trouve le fameux tableau du comte de Strafford, par Paul de la Boche.
Travellers et de VAtliéneum ; mais je profitai peu de cette faveur; je préférais les salons, où je trouvais des femmes charmantes, à ces clubs, magnifiques il est vrai, mais d'oii était exilée la plus aimable partie du genre humain. Les clubs de Londres méritent cependant une mention particulière. Ce sont de vrais palais, 'avec salons, galeries et bibliothèques, oii vous sont prodigués, à la fois, toutes les nourritures du corps et de l'esprit : aussi est-il fort difficile de s'y faire recevoir (1). kVAtliemum, qui a douze cent cinquante membres, dont cinquante au moins sont princes, ducs et marquis, on ne peut admettre un nouveau membre que lorsqu'il y a une vacance ; et souvent, pour cette vacance, il y a de mille à onze cents aspirants. Quand j'y fus, le premier nom qui devait être balotté était depuis neuf ans en expectative. On peut attendre plus encore.
On trouve, dans les riches salons de ces clubs, une foule de personnages distingués ; j'y rencontrai des hommes aimables, et j y recueillis une histoire singulière. La voici.
(1) Dix étrangers seulement peurent être reçus à VAthC' neum.