LA DENT DU SQUELETTE
Lord James Wildson s'était éperduement épris à Londres d'une de ces beautés pleines de grâce ei d'abandon, qui aiment vite et oublieat de même, qui, à la troisième ou quatrième passion, s'imaginent aimer pour la première fois, et qui persuadées de la durée de chacune de leurs impressions, ainsi que de la vérité de chacune de leurs paroles, trompent de la meilleure foi du monde.
Wildson avait mangé une grande partie de sa fortune et de ses héritages. En quelque posi-
tion que le sort l'eût fait naître , il eût dévoré tout ce qui se fût trouvé en sa possession. Avocat, il eût mangé ses clients; marchand, sa boutique; soldat, ses munitions ; mari, sa femme; et roi, son peuple.
Du reste, excellent garçon , ne manquant ni de bravoure, ni de droiture, il était enclin à toutes les bonnes actions quoiqu'il eût fait beaucoup de sottises. Le pire des maux, en avançant dans la vie, n'est pas toujours de s'être écarté de l'honneur, mais d'en avoir perdu le goût. James, dans ses élans de cœur, était plein d'enthousiasme et de verve : oh oui, de verve! cslt on est poète dans les plus hautes comme dans les plus médiocres conditions, quoiqu'on n'ait jamais rien écrit. Il est bien des existences, icibas, qui n'ont pas produit un seul vers et qui n'en sont pas moins d'admirables poèmes.
La beauté chérie de Wildson, mistriss Jenny Burnwood, était veuve; elle prétendait avoir adoré son mari, ceci n'avait rien d'impossible; elle soutenait qu'elle était restée fidèle à sa mém.oire, cela se fût moins bien prouvé. En tout état de cause, lord James vivait dans l'heureuse conviction, qu'en fait de constance et d'amour,
Jcnny, simple, pure et sans tache, était le modèle des femmes.
Wildson, étant un jour assis à table, à un grand déjeuner, avec plusieurs joyeux compagnons :
— Ami ! lui dit un jeune Français , nommé d'Haumond, la tête échauffée par le via, est-ce que tu es encore empêtré dans les filets de la môme belle? Cela devient d'un respectable à nous inquiéter. J'ai peur que ton cerveau ne finisse par se déranger au milieu de cette fidélité naïve, à l'Jmadis de Gaule. Ça tourne en maladie, prends-y garde !
— C'est son bonheur à lui, dit un autre.
— Oui, bien à lui, car il l'achète.
— Non , car qui achète paie , reprend sir Georges Derwing, un des lions du banquet. Or, James est peu en fonds pour le moment, il a mangé récemment sa dernière tante, il n'a plus, en expectative, qu'un grand oncle à dévorer, et celui-là est coriace ; c'est un de ces vieillards stupides qui tiennent absolument à vivre, on n'en finit pas avec eux.
— -Notre ami James, interrompt lord Fitzmoon, est assez joli garçon pour n'avoir pas b«-
Si LES TROIS R0YAU3IES.
soin de vider sa bourse en même temps qu'il ouvre son cœur. Pas de mauvaises plaisanteries, car il serait homme à en obtenir satisfaction : c'est-à-dire à recevoir un bon coup d'épée dans la poitrine.
— Mon cher Wildson ! reprend sir Georges, tu vois ta belle avec les yeux de l'imagination.
— Et l'imagination, interrompt le jeune Français, c'est la toile de couhsse ou tout est superbe en perspective. Approchez! c'est du barbouillage.
— Tu sauras donc , poursuit sir Georges, que j 'ai appris quelque chose de prodigieusement gai sur ta vertueuse Jenny. Elle adorait, il y a quelques années , un beau peintre français , nommé Alexis, un grand garçon bien découplé qui lui donnait des leçons de lithographie... Allons ! te voilà tout ébouriffé ! tu as l'air éperdu comme ces poules qui croyant avoir couvé de gentils poussins, voient de petits canards se jeter à l'eau.
• — Sir Georges! s'écrie James indigné, c'est une atroce calomnie. Où est cet Alexis? ■ — Il est mort.
— D'amour?
— Pas tout à fait : de misère.
— Et tu oses m'affirmer, reprend Wildson, que mistriss Burnwood l'a aimé?
— Très positivement, cher ami. Jenny roucoulait pour Alexis, quand Alexis lithographiait pour Jenny : duo délicieux.
— C'est faux.
— Est -il candide, ce bon James! dit gaîmentlord Fitzmoon. D'honneur! il s'imaginait être la première passion de sa bayadère !
— Si le contraire m'était prouvé , réplique Wildson hors de lui, je partirais d'ici sur-lechamp....
— Et pour quel pays?
— Pour la Chine.
— En vérité?
— Je vous le jure.
— Bon, un serment!... A moi le drame.
— Toi! en Chine! reprend Fitzmoon,je parie contre.
— Combien?
— Cinq cents guinées.
— Je les tiens, s'écrie Wildson; Georges, continue ton histoire.
— M'y voici. Jenny aimait si sensiblement
son Alexis, qu'elle Taccablait de toute espèce de cadeaux, des bagues, des pantouffles, des montres, des boites, des albums, et tout cela avec son chiffre, un tendre et superbe J couronné de lauriers ou de roses , car elle a la rage des chiffres : c'est chez elle monomanie. Tenez, voyez l'épingle de James I
— C'est vrai ! un J en diamants.
— Et sa bague ! un J en serpent.
— Et sa cravatte ! un J en sautoir.
. — Dieu! s'écrie d'Haumond, si j'avais tous ceux d'Alexis. Quel régiment de majuscules!
' — Quelle file de témoignages!
— Chut ! mylords ! reprend le Français : ne mettons pas les points sur les J.
— Laissez-moi donc finir mes récits, continue sir Georges Derwing. Mon pauvre peintre était joueur : tous ses J furent mis en gage ; et, dans la plus affreuse indigence, il s'en fut mourir, Dieu sait oii.
— Si c'était en Chine, lord James î . . . . poursuit d'Haumond riant aux éclats, lu pourrais aller pleurer sur sa tombe.
— On te voit déjà à Pékin, dit îord Fitzmoon à son ami : rapporte-nous de l'opium.
— Avec ton or, réplique Wildson, Prépare tes cinq cents guinées. »
James aurait voulu se fâcher, mais il n'y avait pas moyen de lutter contre le torrent de railleries qui fondait sur lui de toutes parts. D'ailleurs, il ne se glissait rien d'amer ni d'outrageant dans les malices de ses compagnons. C'était de la gaité sans fiel ; les dards n'avaient point de venin.
Le déjeuner fini, diverses parties de plaisir sont proposées.
« — Allons visiter le cabinet d'anatomie du fameux docteur Churchman, dit lord Fitzmoon à sir Georges.
— Volontiers, répond celui-ci.
— Mais après le bon déjeuner que nous venons de faire, dit James d'un ton railleur, crois-tu que voir disséquer soit chose favorable à la digestion?
— Je ne pense pas, réplique sir Georges, que sous le scalpel on engraisse.
— Au lieu du corps, ajoute Fitzmoon, nous nous disséquerons l'esprit.
— Oui, mais d'abord, riposte d'Haumond, y aura-t-il matière à travail?. . . »
La troupe se rend chez le célèbre anatomiste. ïl habitait un quartier retiré à l'extrémité de Londres; et son cabinet, rempli de curiosités en tout genre, attirait la foule chez lui. On voyait là des momies d'Egypte, des ossements antédiluviens et des squelettes modernes. Ici, par des mécaniques ou par l'électricité, sautillaient les carcasses de plusieurs petites bêtes rares ; là s étalaient pompeusement une quantité de foetus, d'avortons et de monstres, drôleries plus ou moins funèbres, et horreurs plus ou moins bouffonnes. Tout cela visait au lugubre et n'arrivait parfois qu'au burlesque.
Cependant, au fond d'une étroite galerie, il se trouvait une espèce de caveau voûté dont laspect était saisissant. Là s'offrait debout, contre les murs , une longue rangée de squelettes. Ces murs étaient tendus de noir, et ce diminutif de catacombes n'était éclairé que par la lampe des tombeaux ; on y respirait un air mortuaire.
Le docteur Churchman avait disséqué luimême les cadavres de eeUe assemblée funéraire; il connaissait les noms de chacun, il aurait près-
que raconté l'histoire de tous; il s'était pénétré de leur vie, et encore mieux emparé de leur mort.
Lord Wildson, la tète un peu échauffée par Texcellent repas du matin, s'approche d'un énorme squelette qui se dressait à l'un des angles de la salle. « — Ce gaillard là, se disait-il, devait être bien beau de son vivant ! quelle admirable charpente humaine ! »
Et l'idée lui vient de s'emparer d un fragment de ce trépassé, comme on se procure l'autographe d'un immortel. Il monte sur mi escabeau ; et, au moment où personne ne le regardait, il arrache une dent au squelette.
L'entreprise a été couronnée d'un prompt succès, le mort n'a pas cherché le moins du monde à disputer ses restes à l'assaillant ; il lui a hvré sa mâchoire avec toute la grâce... qu'il pouvait y mettre; et ^Yildson, ûer de sa victoire, a mis son trophée. . . dans sa poche ; il n'a mêQie pas pu se donner le temps de le regarder. La dent était une incisive.
La visite au cabinet du docteur Churchman étant terminée, la bande joyeuse a résolu, pour achever gaîment la journée, d'aller faire une
partie de campagne aux environs de Londres. Wildson, Fitzmoon, sir Georges et d'IIaumond avaient leurs chevaux et leurs voitures. Ils se rendent à Greenwich.
Là, nouvel assaut de folies. Ce sont des courses à cheval , des joutes sur l'eau. Il est question d'un repas sur l'herbe : on fait venir des vins de tout genre. « — Moi ! disait Fitzmoon à d'Haumond, j'avale comme un gouffre, et je bois comme une éponge. > C'est à qui dira le plus de sottises et à qui fera le plus d'extravagances. On se dispute, à qui mieux mieux, la palme de la déraison.
Un seul a été la victime de toutes ces imaginations délirantes. C'est lord Wildson. Il allait commander le diner à une taverne voisine : son cheval s'emporte et s'abat ; il tombe dans un fossé sur un sol caillouteux. Le noble anglais, blessé au visage , a la mâchoire et les lèvres en sang : il se sera cassé quelques dents.
11 se relève avec peine ; il lui est devenu impossible de rire; il ne prend plus part aux joyeuses facéties de ses compagnons déplaisir. Obligé de s'envelopper le bas de la figure avec
un foulard, il ne peut ni manger ni boire. Il souffre trop... il se retire.
Rentré chez lui dans un état déplorable, il se jette sur son lit épuisé de soufi^ance et de fatigue. Il a non-seulement le visage abîmé par sa chute , mais la tête allourdie par le vin , et plusieurs contusions sur le corps. Les plus noires pensées l'agitent.
€ . — J'ai volé une dent à un mort , se disaitil, et me voilà avec je ne sais combien de dents perdues... et des incisives peut-être!.. C'est bien visiblement un châtiment de la Providence. Je suis puni par où j'ai péché. Ne fallait-il pas que mon cheval, qui habituellement ne s'emporte jamais, prit justement aujourd'hui le mors-aiiœ-dents . . . et cela pour briser les miennes ! »
Ce n était pas là parler correctement. Mais quand on s'est démantibulé la mâchoire , on ne songe guère à aligner ses phrases. En pareil cas, ce n'est pas un puriste qu'il faut , c'est un dentiste. Au moment où, par quelque lamentable accident, on ne se voit plus que des gencives, ce n'est pas d'une grammaire qu'on a besoin, c'est d'un râtelier.
«- — Bien certainement, reprend-il, je le sens quoique je nose m'en assurer, j'ai au moins une dent de cassée : trop heureux si je n'en perds pas trois ou quatre; nous verrons cela demain matin. Brèclie-dent! ce sera affreux. Jenny m'a souvent dit que cela lui était insupportable : la vue d'une chose pareille lui donne mal aux nerfs. Mon Dieu ! si une dent allait me ravir un cœur! oh! quelle douleur incisive! Allons! quel mot vais-je choisir ! j'en deviendrai fou à la rage : laragel et je ne pourrai mordre. »
Le malheureux avait la fièvre. Il tombe dans un engourdissement léthargique qui n'était ni îa veille ni le sommeil, Mais une atonie sans repos : un cauchemar les yeux ouverts.
Plongé dans cet état depuis plusieurs heures, il croit voir tout-à-coup une épaisse vapeur s'étendre autour de lui ; il lui semble que cette vapeur est mortuaire , et qu'il s'en exhale une odeur cadavéreuse. Il se figure que son corps va être livré aussi, comme au cabinet de Churclunan, aux instruments de l'autopsie. Une cloche extraordinaire se fait entendre et sonne Y heure des fantômes. Ce ne sont plus les murailles de sa chambre qui s'offrent à lui, ce sont
les eyprès et les ifs d'un vaste cimetière. Une foule de tombes sont là avec leurs inscriptions et leurs pierres. Quelques funèbres voix, parties de dessous ces monuments, psalmodient les litanies de l'agonisant. Le lit sur lequel repose Wildson est devenu un sarcophage tendu de noir à larmes d'argent , surmonté de panaches blancs. Lord James a un frisson général dans tous ses membres. Les cheveux hérissés d'épouvante, il se croit à sa dernière heure.
Le disque de la lune éclairait le champ du repos. Ses lueurs se glissaient, blafardes et bleuâtres, entre les noirs cyprès de la plage. On eût dit qu'elles allaient évoquer des spectres. En effet , d'une fosse fraichement remuée sur laquelle n'était posée qu'une modeste croix en bois noir, s'élève une effrayante figure. 0 ciel ! un immense squelette! il s'avance, en faisant craquer ses os , jusqu'au catafalque de Wildson ; et là , d'une voix sépulcrale , il prononce ces mots terribles :
« — Lord James ! me reconnais-tu? »
L'horreur avait glacé le sang du jeune Anglais. C'est le squelette du docteur Churchman qui est debout en face de lui , le même envers
qui il s'est rendu coupable d'un indigne larcin. Wildson veut se redresser sur son séant , il est comme paralysé. Il voudrait du moins lui répondre , il ne peut entr' ouvrir ses lèvres.
Le squelette avait l'air railleur.
« —Voleur! rends -moi ma dent! reprend-il. »
Et, en parlant, il ricanait.
Lord James regarde autour de lui pour chercher les vêtements qu'il portait la veille, et surtout le gilet où il avait serré la fatale incisive : Mais ses habits ont disparu , et il n'a sur lui qu'un suaire.
«— Rends-moila dent que tu m'as prise ! répète le squelette avec un horrible grincement. »
James essaie en vain de répondre.
« — Tu te tais ! infâme larron ! reprend la vision menaçante. Eli bien! je me ferai justice moi-même. Je reprendrai à ta mâchoire \ incisive qui manque à mon râtelier. Ouvre la bouche î allons ! hàte-toi ! nous aurons ainsi une dent l'un de l'autre , ou plutôt une dent l'un contre l'autre. »
L'opérateur funèbre , à ces mots , se pench-e sur le lit de Wildson ; il lui dénoue son foulai'd; ses doigts décharnés écartent les lèvres de
sa victime. Il tenait une petite pince en fer; il la lui introduit dans la bouche; et, avec la dextérité du plus habile des marchands d orviétan sur les tréteaux d'une grande foire, il lui enlève une incisive.
Lord James pousse un cri effroyable : un éclat de rire y répond ; et tandis que la vision s'évaporait,\e malheureux Anglais, sans penser aucunement à faire un jeu de mots, disait dune voix étouffée : « — Fantôme l...je m'évanouis, >
Était-il véritablement tombé en défaillance ? Ce fait n'a jamais été clairement démontré. Le soleil, déjà depuis longtemps, éclairait les bords de la Tamise, lorsque Wildson ouvrit les yeux. Sortait-il des bras de Morphée ? eomme l'aurait dit un ancien; ou des fébrilités du délire? comme s'exprimerait un moderne ; Cela importe peu à savoir.
Le noble Anglais a les yeux hagards. Il ne peut presque plus se persuader qu'il soit revenu à la vie. Cependant, il est bien dans sa chambre; il n'est p'us question d'ifs, de cyprès, de tombeaux ni de cimetière. Il n'y a plus de sarcophage , de litanies , de clair de lune ni de squelette. N'aurait-il fait qu'un affreux rêve ! . . .
66 LES TROIS RaYAUMES.
Une vive douleur à la bouche lui arrache une plainte aiguë. Son foulard n'est plus sur ses lèvres ; il porte la main à ses dents. Ciel ! ... il lui manque une incisive. C'est justement celle qu'il a dérobée au squelette, et c'est précisément celle que le squelette est venu lui reprendre.
Eh quoi! ce n'était point un songe I... Oh! Wildson ne met plus en doute la réalité de la scène nocturne. Il eût pu cependant, au milieu des agitations de son sommeil , et après s'être débarrassé de son foulard, s'ôter lui-même la dent qu'il s'était cassée la veille, et qui ne tenait presque plus ; il eut pu la jeter ensuite au loin et la perdre. Cette explication offrait des probabilités, mais elle n'est même pas venue à la pensée de lord James. Il ne peut croire qu'il rêvait ; il certifiera qu'il ne dormait pas ; il le jurerait même au besoin.
Tom , son valet de chambre , interrompt ses rêveries.
« — Milord ! mislriss Burnwood est là ; elle a appris l'accident de votre seigneurie. Peut-elle entrer ?
■ — Certainement.
— Mon pauvre James ! dit la belle veuve
avec un de ses plus tendres accents , et un de ses plus compatissants sourires ; qu'ai-je donc appris! dis-le moi? une chute de cheval ! est-ce Trai?
— Hélas ! beaucoup trop vrai, ma Jenny.
— Mais pas d'accident grave, du moins?
— Une dent cassée, chère amie !
— 0 mon Dieu ! mais c'est des plus sérieux, ceci. Une dent de moins, quelle horreur! cela défigure un visage. Est-ce une canine ou une moUaire?
— Non, Jenny ; c'est une incisive.
— Et sur le devant de la bouche ! Juste
ciel ! tu me fais frémir. Des sels ! de l'éther ! un peu d'eau ! . . . Mon ami ! je me trouve mal.
— Jenny' ma Jenny ! calme-toi ! je vais beaucoup mieux.
— Brèche-dent!
— Tu me fais frémir à mon tour, reprend James avec douleur. Une dent, c'est la moindre chose ; on pouvait perdre beaucoup plus.
— Tu crois?
— J'en suis sûr. Quoi ! tu pleures ! . . .
— Voyons ! ouvre la bouche, mon ami.
— Là Jenny, Regarde î Eh bien !
— C'est affreux !
— . Jenny! Est-ce ainsi que tu consoles!.., ' — Tu avais de si belles dents !
— Il m'en reste encore trente et une.
. — Écoute , James ! reprend la sensible veuve avec une grave sollicitude. Il est important de remplacer cette dent le plus promptement possible , ce matin même , et avant que personne ne t'ait vu. Ce n'est pas pour moi ; je n'y tiens nullement ; mais c'est pour le monde : vois-tu? On rirait, et j'en serais blessée.
— J'en suis blessé plus que personne.
— Je le conçois. As-tu un dentiste?
— Oui, et qui plus est , une dent.
— Bah!... Vraiment!
— Et une pareille à celle que j'ai perdue, une magnifique incisive.
— Et qui te vient?...
— De l'autre monde.
— Qu'est-ce que tu me dis là, cher ami !... sans rire , et d'un ton sérieux ! tu me fais peur. C"est de la fièvre !
— Il y aurait de quoi en avoir , je t'assure. Mais laissons cela, ma Jenny. Je vais réparer
le malheur. Vms, l'incisive remplacée , tu m'aimeras toujours , n'est-ce pas ?
— Peux-tu m'en faire la question ? Je n'ai jamais aimé que loi.
— Jamais que moi ! douce assurance !
— Rien que toi seul. . . et pour toujours. Mon ami ! cette nuit encore , espérant te faire plaisir, j'ai achevé pour toi ce travail. »
Et elle lui présentait un charmant bonnet grec de velours vert, brodé d'argent, sur lequel resplendissait un J en or, sous une couronne de myrthes.
« — Merci ! répond l'Anglais d'un ton froid. A mon tour à te contenter. Tiens! prends le gilet qui est sur ce fauteuil, tu trouveras dans sa poche une dent: je suis sûr qu'elle m'iraà merveille.
— C'est une emplette ?
— Non. Un troc.
— Comment cela?
— J'ai fait un échange.
— Certainement , se dit la belle veuve à ellemême, il n'a plus sa tête à lui ce matin. La commotion de sa chute aura dérangé son cerveau. >
Elle va chercher le gilet de Wildson, et fouille aussitôt dans ses poches. 0 surprise! une dent s'y trouve. Elle la prend et l'examine... Un cri soudain s'échappe de sa poitrine , un cri de douleur et d'alarme... Elle devient pâle comme la mort. Ses genoux tremblent , sa vue se trouble ; et, sur un siège , auprès du lit , elle tombe à demi défaillante.
Lord James parait consterné. Il ne conçoit rien à ce singulier événement. Serait-ce du surnaturel qui vient frapper celle qu'il aime ?.. . Le mystérieux trophée qu'il avait caché dans son gilet n'en sortirait-il que pour opérer quelque singularité prestigieuse ? Il sonne; son valet de chambre accourt ; et tandis que Tom fait respirer des sels à mistriss Burnwood, James retire de sa main la fatale dent du squelette et la regarde à son tour avec la plus extrême attention. Grand Dieu! c'est une dent postiche; et, quand le disséqué vivait, il avait une fausse incisive.
Tout à coup une sueur froide passe sur le front du jeune Anglais. Il vient d'apercevoir sur la dent du squelette une empreinte des plus bizarres. L'incisive avait étéjadis un pré-
LES TROIS ROYAUMES. '~f±
sent donné par l'amour. Un chiffre s'y trouvait gravé. Dieu puissant! Ce chiflre est un J.
Mistriss Burnwood revient à elle. Lord Wildson ne lui demande aucune explication.... Il feint d'être saisi d'un violent accès de fièvre qui le prive de toutes ses facultés ; et Jenny, troublée , se retire.
« — Va chercher le docteur Churchman , dit aussitôt le noble lord à son valet de chambre. J'ai besoin des secours de son art. »
Une heure après, le célèbre médecin entrait dans l'appartement du jeune malade.
« — Mon cher docteur! lui dit Wildson, après lui avoir préalablement raconté son accident de la veille , votre cabinet m'a laissé de profonds souvenirs. Pourriez-vous m'apprendre quel était ce grand squelette que j'ai tant admiré au fond de votre caveau ?
— Dans l'angle , à droite ?
— Justement.
— C'était naguère un jeune artiste, un pauvre orphelin sans fortune , mais un des plus beaux garçons que j'aie jamais disséqués.
— Et quel était son état ?
ra LES TROIS ROYAUMES.
— Peintre.
< — Comment le nommait-on ?
« — Alexis. »
Lord James étouffe un soupir plaintif.
€ — Docteur!... dans votre cabinet... il faut que je l'avoue à ma honte... Hier, j'ai volé une dent.
— Bah!
— La dent d'un de vos squelettes. »>
Et , tandis que le célèbre anatomiste restait ébahi de l'aveu, Wildson, bien que son rival ne fût plus à craindre , se jurait tout bas de ne jamais revoir Jenny.
€~Oui docteur ! continue l'Anglais; j'ai volé une incisive à la carcasse d'Alexis : pardon de me servir d'un pareil terme ; mais je suis outré. .. hors de moi ; ... et , pour me punir de ma faute, je pars demain.
— Pour où?
— Pour la Chine. »
Et il sonne son domestique.
« — Tom! allez dire à lord Fitzmoon qu'il me donne ce soir sa commande d'opium pour
Pékin! et qu'il m'envoie mes frais de
route !
— Combien ? Mylord !
— Cinq cents guinées, >
ni
Le chemin de fer qui conduit de Londres à Liverpool traverse un riche et fertile pays. J'étais parti de Londres à six heures du matin; j'arrivai vers trois heures à Birmingliam {]).
Cette grande cité manufacturière, située au miheu d'une belle vallée, avec sa multitude de cheminées à vapeur, m' apparut, à travers d'errantes nuées, comme une forêt d'obélisques. Les fumées épaisses qui couvraient cette région de fourneaux, de chaudières et de locomotives, lui donnaient un aspect ténébreusement fantas-
(1) Il règne un ordre si admirable sur les routes de fer de l'Angleterre qu'aucun accident n'y parait possible.
tique ; je ne m'y arrêtai que peu , mais assez cependant pour y prendre une idée de l'activité de son commerce, du mouvement de ses ateliers et de la perfection de ses machines. La France n'offre rien de semblable.
Je ne pus m' empêcher néanmoins, en examinant ces prodiges de la civilisation, de songer à tout ce qu'ils entraînent avec eux de vices et de corruption, à tout ce qu'ils ont coûté de souffrances et produit d'immoralités. La civilisation, fantôme géant, mère et marâtre, échafaud et panthéon, diadème et carcan, n'est-elle pas un assemblage inoui de contrastes, auquel, en y réfléchissent, on peut avoir à la fois honte et gloire d'appartenir ! De même qu'on est tenté de lui demander, à l'aspect de ses dégradantes voies, viens-tu du crime ou y conduis-tu? ne peut-on aussi, à la vue de ses étonnantes merveilles, lui adresser ces paroles d'enthousiasme : « Es-tu descendu du ciel à la terre ? ou f&ras-tu de la terre un ciel? »
3Ion projet avait été de me rendre en Irlande par le pays de Galles; mais cette contrée, livrée aux enfants de Rebecca^ repoussait alors les touristes; il n'y était bruit que d'émeutes,
de pillages et d'incendies. L'établissement de nouvelles barrières, à péages exorbitants, avait soulevé de fureur une foule de villageois, pâtres laboureurs et fermiers. De tous côtés, armés de fusils, de sabres, de faucilles et de fourches, les rebelles se précipitaient sur les turnptkes {\ ) et sur les maisons des percepteurs de taxe, les renversaient, y mettaient le feu, et portaient l'épouvante à l'entour. Chaque bande d'insurgés avait son chef: Rebecca. Etait-ce un homme ou plusieurs hommes ? était-ce un personnage ou un mythe? ceci reste encore un mystère. Il me fut assuré que les Rebeccaîtes avaient puisé leur nom dans ce passage de l'Écriture Sainte : < — Ils bénirent Rebecca et lui dirent : Vous êtes notre sœur : que votre postérité se multiplie jusqu'à mille milliers d'enfants, et qu elle possède les villes de ses ennemis ! y> (Genèse, ch. 24, verset 60.)
Toujours est-il que, symbole ou individu , Rebecca avait son nom apposé au bas de tous les placards menaçants et de toutes les proclamations incendiaires des révoltés. Mais ce qui était moins biblique que le verset de la Genèse,
(i) Nouvelles barrières.
c'était le nom du lieutenant de Rebecca; il s'appelait miss Cromwell. Était-ce un garçon? c'est possible. Etait-ce une fille? peut-être. L'insurrection dure encore.
Je partis de Birmingham pour Liverpool. De charmants paysages passaient avec rapidité devant moi le long de la route. Ici de gras pâturages, arrosés de canaux limpides et couverts de riches troupeaux ; là de riants bocages entourant de déhcieuses villas; peu de laboureurs, beaucoup de bergers; de grands bois, de vertes pelouses : tout cela, enveloppé de légers brouillards, s' offrant comme à travers une gaze, et s'éclairant, par intervalles, aux rayons d'un soleil douteux. Ces points de vue fuyaient à mes yeux, dans ma course précipitée, comme les décors d'une féerie. Les accidents de lumière, qui se jouaient à travers les brumes, ajoutaient à la magie des tableaux. C'étaient moins que les feux du soleil, c'était plus gue les clartés de la lune. On eût dit qu'il s'étendait à la fois sur la nature un je ne sais quoi de lumineux et de voilé : de la transparence et de l'ombre du diaphane et de l'obscur.
Je remarquai sur la route avec quel soin tout était préparé pour alimenter continuellement l'estomac des voyageurs. Des buffets bien garnis, des tables bien servies, s'offraient de station en station. On n'avait besoin que... d'argent. Il en fallait énormément, il est vrai ; mais, à cela près, on avait à l'instant tout ce qui pouvait aiguillonner l'appétit. Les Anglais, ainsi que les Allemands, tiennent beaucoup à ia vie matérielle. Un de ces derniers m'expliqua un jour de la manière suivante ce que devaient être là-haut les récompenses du paradis et les châtiments de l'enfer.
« Le paradis : Etre toujours à table, avec une faim prodigieuse, et manger continuellement les mets les plus succulents, arrosés des vins les plus exquis.
L'enfer : Voir manger les gens du paradis , être derrière leur table avec un appétit... du diable, sans pouvoir toucher ni à un plat, ni à une bouteille, et être chargés à jeun du pénible travail de la digestion des élus. »
Liverpool est une grande ^t belle ville, où se déploient toutes les richesses du commerce et de rindustrie. La description de ses docks mé-
riterait de longues pages'; mais qui n a ouï parler de Liverpool ! . . .
Je m'embarquai pour Dublin par un gros temps ; la mer d'Érin était houleuse ; et les passagers, saisis violemment par le mal de mer, passèrent une nuit lamentable. Quant à moi, selon ma coutume, je n éprouvais aucune souffrance physique; mais, seul sur le pont, au milieu des solennités de la nuit, loin des miens et de ma patrie, Tœil tristement fixé sur les flots qui battaient le navire, flots agités comme la vie de l'homme, j'étais tout aux peines morales. L'immensité des mers, sous l'infini des cieux, est d'un effet irrésistible. Comment ne pas penser à la mort et à l'éternité quand l'une est sous vos pieds et l'autre sur votre tête ! comment ne pas songer au ciel, là oii la terre a disparu ! et puis, loin des bruits et des fêtes du monde, au milieu de ces abîmes où le moindre grain peut vous précipiter, comment ne pas remonter vers le passé de son existence, passé si généralement douloureux pour qui a beaucoup vécu et beaucoup cijmé, par conséquent beaucoup souffert et beaucoup pleuré ! comment ne pas redemander au créateur les êtres qu'il vous
donna et qu'il yous a repris, les biens qu'il vous accorda et que vous avez perdus, les joies que vous ressentîtes naguère et qui vous ont fui à jamais !... Oh ! oui, je le répète, la nuit, sur la plaine des mers, au bruit des vagues et des vents, si l'on n'est pas livré aux souffrances physiques, on appartient aux peines morales. A toute àme qui sait sentir, il vient le souvenir. . . puis les larmes ; et, pour adoucir les regi'ets, il ne reste que la prière.
Au moment 011 je traversais la mer d'Irlande,' il n'était bruit que du naufrage du Pégase sur les côtes de l'Ecosse. C'était par un temps magnifique et par une nuit étoilée. Le capitaine du steameTy s'était avisé de vouloir passer entre des rochers inconnus, oh ne se risquait aucun bâtiment. Minuit et demi venait de sonner ; les passagers s'étaient couchés tranquillement et dormaient. Une horrible secousse et d'épouvantables cris les réveillent. Le Pégase venait d'être brisé contre un rescif ; l'eau entrait de toutes parts avec une violence irrésistible, et la mer s'emparait du bâtiment. Les hommes et les femmes s'élancent, à moitié habillés, sur le pont : plusieurs se précipitent dans
les deux bateaux de sauvetage ; mais l'un d'eux yient à couler bas par suite d'un mouvement du navire et l'autre disparaîtra dans le gouffre que va entr' ouvrir la mer au moment où elle engloutira le Pégase^ Ici, quelle scène à décrire!
Un prêtre était debout sur le pont.
« — Â. genoux! dit-il aux malheureux qui l'entouraient. Il n'est plus d'espérance ici pour ce monde : levez les yeux vers l'autre, mes frères! A genoux! mourons les mains jointes et la prière sur les lèvres ! . . . >
Chacun se prosterne à l'instant. Plus de cris de désespoir ; une muette résignation succède aux frénésies de la terreur. Les femmes surtout, pieuses victimes, attendaient la mort d'un front calme. L'une d'elles tenait entre ses bras un enfant au seuil de la vie : cet enfant, ne se doutant nullement de la catastrophe et de ses horreurs, jouait avec les blonds cheveux de sa mère, et lui souriait tendrement. Quel contraste ei quel tableau ! l'affreux abîme et le beau ciel! le doux sourire de l'enfant et l'œil consterné de lanière!... ^^^.^,
Le prêtre étend ses mains sur les naufragés. « — Chrétiens, reprend-il avec la solennité de
la tombe ; Yoici l'heure de l'éternité. Soyez absous ! je vous bénis. »
Et prêtre, matelots, passagers, tout disparait au fond du gouffre.
Le steamer portait cinquante-cinq personnes, il en périt cinquante-trois. Deux marins seuls échappèrent par miracle ; et ce fut l'un d'eux qui, témoin de cette scène de désastre, en a raconté les détails.
J'arrivai à Dublin par une matinée pluvieuse. Les côtes de la verte Erin ne m'en parurent pas moins pittoresques. Notre bateau à vapeur longea les rochers delà presqu'île de Howth{\) et l'ile nommée V œil de l'Irlande (2); puis nous débarquâmes à Kingstown^ et un chemin de fer nous conduisit à la capitale irlandaise.
(1) Le sommet de ces rochers est à 378 pieds au-dessus de la mer. Le comte deHowth, propriétaire de cette péninsule , y a un château gothique. Au milieu de la ville de Howih sont les vieilles et curieuses ruines dune ahbaye du treizième siècle.
(2) Dans cette île , on voit les restes d'une église et d'un couvent , où se trouvait le célèbre livre des quatre Évangiles , nommé la guirlande de Ilowth . '
Le premier aspect de Dublin a un grand charme. Sa baye a souvent été comparée à celle de Naples. Cette belle ville, admirablement située, a environ 200,000 habitants. Càtie en briques, elle est, d'un côté, baignée par les flots de la mer, et de l'autre, entourée par les poétiques montagnes de Wicklow et de Killiney. Traversée parle Liffey, elle a des quais magnifiques et de larges rues alignées. Ses abords ont quelque chose de doux , de silencieux et de mélancolique qui repose l'imagination en sortant de la tumultueuse cité de Londres. La pensée s'y calme et s'y rafî'raîchit; la vie n'est plus là turbulente et ahurie comme à Manchester, à Birmingham et àLiverpool, oii elle semble emportée par les tourbillons de la vapeur et dulocomotif; elle n'est plus dans les régions éperdues d'une civilisation en poste î elle fait une pause et respire. L'àme s'y met en harmonie avec les armoiries de V Irlande : son écusson offre une harpe.
Dublin date de \ 41) : elle aurait ainsi dixsept siècles. Ptolcmy, dans sa carte d'Irlande, l'appelait £6/«««(l). Saint Patrick, le patron de
(1) Dublin, en langue iilaiidaise, fut nommé aussi Baise-
l'Irlande, convertit ce pays au christianisme en 448, et y bâtit sa première église. Il vécut
Le lendemain de mon débarquement à Dublin, il y avait revue à Pliaenix-park. Le comte de Grey, vice-roi de l'Irlande, eut la bonté de faire mettre à ma disposition sa voiture et ses chevaux, pour aller assister aux manœu- VTCs. Phaenix-park^ où s'élève un obélisque à la gloire de lord Wellington, est dans une situation charmante. Il domine la belle et large vallée de Dublin ; et de son plateau sur lequel est
-^ffta-CZm</t-Z)t«*&/i/?nMe. Le sol, sur lequel ou Ta bftti, s"nppelait Drom-coll-coille ^ ce qui veut dire eu anglais : Mgvnt-harel-wood ^ et en français : Montagne du Bois des Noisettes. Uti chroniqueur donne ainsi rélimologie de Di,ilin: « Dub , fille de Rodub , était jalouse û'Aede^ fdle « à'Echaiiin-Mac Cmicha, la plus belle de la contrée. Duh « conduisit un jour ^ede à l'endroit où le Liffey se jette « dans la mer, et , passant derrière sa rivale, elle la préci- « pila dans les flots , où elle périt. L'amant de la victime , « Mairgen, se mit à la poursuite de Diib ; il avait appris le « forfait ; et comme elle traversait le fleuve , il lui lança une « pierre avec une fronde et la renversa morte dans la baye « voisine. Or , baye, en irlandais, se nomme Un; de là le « nom de Dub lin : la baye de Dub. »
(1) En 1190, John Comyn ., archevêque de Dublin, bàlit une cathédrale où Saint-Patrick avait élevé son église. Cette cathédrale fut dévorée par les flammes. Elle fut rebâtie en 1570, telle qu'on la voit aujourd'hui.
le château du vice-roi, l'œil s'enfonce avec ravissement sous les montagnes de Wicklow.
Après la revue, qui, grâce à la courtoisie du lieutenant-général sir Edward Blaqueney, m'offrit une réunion de plaisirs, je fus dîner à P«/merston-liouse^ chez la comtesse de Donoughmore, à trois milles de Dublin. Ce lieu avait plus d'un titre à l'intérêt d'un voyageur français. Lord Donoughmore , pair d'Angleterre et d'Irlande, était en 4816 (avant qu'il eût hérité des titres et des noms qu'il porte aujourd'hui), le colonel Hatchinson^ celui qui de moitié avec Wilson, favorisa l'évasion deL« V ailette, à la seconde restauration. De pareils faits ne s'oublient point.
J'en causai longtemps avec lui. Il me raconta une foule de détails sur le célèbre événement ; j'en vais donner ici quelques-uns.
On sait comment madame de La Vallette arracha son mari de sa prison. Le colonel Hatchinson et le capitaine Wilson n'y participèrent en rien ; ils ne s'étaient chargés que de conduire le prisonnier en Angleterre , et ce n'était pas la tâche la moins difficile. Onze jours s'étaient passés depuis la fameuse évasion : La Vallette ar-
rive un soir chez le colonel , rue du Helder. Ce dernier revenait d'échelonner sur la route de Paris, avec des chevaux à lui, plusieurs relais jusqu'à la frontière. Tout était prêt : le départ devait avoir lieu au point du jour. La Vallette ne se couchapoint; Hatchiuson reposait, près de lui, sur un canapé. Tout-à-coup , vers minuit, violents coups de marteaux à la porte cochère. Le prisonnier se lève , et s'écrie : « — Tout est perdu! Ton vient m'arrêter. » Puis, se rasseyant d'un air calme, il prend ses pistolets, les arme avec le plus grand sang-froid, et reprend : € — Colonel ! je ne mourrai pas sur l'échafaud. » Ce n'était qu'une fausse alerte. Un individu ivre avait fait tout ce tapage ; et rien de fâcheux ne devait en résulter. Aux premiers rayons du matin, La Vallette se revêt d'un costume d'ofïicier-général anglais. Par malheur, il avait une longue barbe, et les Anglais n'en portaient point. En outre, il ne savait pas se raser; €t il eût été imprudent d'envoyer chercher un coiffeur. Hatchinson se charge de l'emploi, et le colonel devient barbier.
Un cabriolet découvert attendait à la porte. La Vallette y monte avec le capitaine Wilson,
b^ LES TROIS ROYAUMES.
Le colonel, à cheval, en habit d'aide-de-camp, galoppe en avant, jusqu'à la barrière de Clichy. Là, il crie audacieusement au poste : « Officiergénéral anglais! présentez armes! » Les soldats forment aussitôt la haie ; on bat aux champs ; et les honneurs militaires sont rendus au fugitif... qu'on poursuivait de tous côtés.
Plus loin, aux portes d'une ville, Hatchinson rencontre un officier de gendarmerie et son escorte, à la recherche de La Vallette. Il se croit perdu cette fois ; il va droit à lui, et l'appelle.
« — Mon camarade ! lui dit-il, je précède un général anglais qui va relayer ici tout à l'heure. Mais je tombe de fatigue et de faim. Pourriezvous m'indiquer où je pourrais déjeuner?
— Très volontiers, répond le gendarme. »
Et il conduisit Hatchinson au restaurant le plus voisin.
a — Maintenant, reprend le colonel, ce serait bien aimable à vous, de déjeuner avec moi sans façon; il n'y a que deux grandes nations au monde : la France et TAngleterre. Elles ont été assez longtemps ennemies , elles ne le seront plus désormais. Fraternisons ! la paix est faite. »
11 lui tendait cordialement la main- et l'offi-
cierfrançais, séduit par ses manières courtoises, s'asseyait en ami à sa table.
« — Entre nous, reprend ïïatchinson! c'était un grand homme que votre Empereur ! »
Le colonel avait sondé le terrain , et savait l'effet que produiraient ses paroles.
« — Oh! n'est-ce pas! s'écrie le gendarme avec transport : que de gloire ! et que de malheurs ! »
— A la santé de Napoléon ! dit l'Anglais présentant son verre. »
L'officier français se lève ; et, les larmes aux yeux , il hoit. Pendant ce temps , La Vallette changeait de chevaux et franchissait le dangereux passage.
« — Adieu camarade ! reprend Hatchinson sortant de table. »
Et les deux officiers s'embrassent.
Il faisait un temps noir et pluvieux qui empêchait les télégraphes de jouer. Le captif et ses libérateurs arrivent à Compiègne. Devant l'auberge où ils relayaient, se voyait un grand placard qui portait le signalement du fugitif.
« — Milord ! regardez cette affiche î cric le prétendu aide-de-camp au faux officier. On n'a
pas encore rattrapé ce gueux de La Vallette. Où diable est-il fourré, le... coquin! »
Peu après, il était sauvé.
lîatchinson revint à Paris. En entrant dans la rue duHelder, il acheta d'un crieur « Y exécution en effigie de La Vallette. » On sait lasuite, il fut arrêté. Détenu à la force, traduit en cour d'assise, et confronté avec son officier de gendarmes. Il fut défendu par Dupin (I). Le résultat, pour lui, de l'affaire , fut huit mois de prison, et 20,000 francs de frais ; mais ces jours d'émotions et de périls n'en comptent pas moins, dans sa vie, parmi ses plus doux souvenirs.
Le colonel Hatchinson, après la bataille de Waterloo, avait été chargé de conduire en Angleterre 49 prisonniers de distinction, parmi lesquels étaient les généraux Cambronne et Maison , qui plus tard furent échangés. Cambronne avait une horrible blessure ou la gangrène était sur le point de se mettre. « — Mon
(1) « — Je vous le jure, dit le colonel à ses juges, en leur « montrant le gendarme français qui était au banc des accu- « ses avec lui, je vous le jure devant Diiu, celui-ci est aussi « innocent de l'évasion de La Valette que Teafant qui vient de « naître. « Et le Français fut acquitté.
chirurgien va panser voire plaie >, lui dit Hatchiiison. « — Non , laissez-moi ! répondit Cambronne ; j'aurais dû mourir à Waterloo. >
Le plus beau monument de Dublin est la banque d'Irlande. Sa façade , à nombreuses colonnes, est d'une architecture imposante (I ) . A côté, sur la même place , est le trinîtij collège (l'université), fondé par la reine Elisabeth ; ses nombreux bâtiments , avec leurs cours , jardins et dépendances , lui donnent l'aspect d'une petite ville. Non loin, sur le Liffey, est le pont de Carlisle-brtdge, qui mèneh Sackville streat, une des plus belles rues qui existent. Au milieu de cette rue, est une haute colonne d'un noble et grand effet. Elle est élevée à Nelson (2).
(1) En face estime statue équestre de Georges III.
(2) Elle ne date que de 1808. Les rues de Dublin ne sont point pavées, mais le terrain est ferme et uni; on y roule sans secousse et sans bruit. Je voudrais qu'il en fut ainsi dans toutes les cités. Parmi les beaux édifices de Dublin, il fautciter lagrandv Poste., la Douane, la Bourse commerciale , l'École de Chirurgie, et la Société Royale. Dublin a ses squares coniiiie Londres. Le plus beau est Stephen's- Green, où est la statue équestre de Georges II. Il est entouré de grilles et a prés d'une demi lieue de tour.
92 LES TROIS ROYAmiES.
Les fiacres et voitures de Dublin sont d'une forme bizarre. Les cabriolets, nommés <7«r, ressemblent auxclrowsky de Pétersbourg. On y est assis de côté , dos à dos avec le cocher ; et les chevaux fendent les airs. L'Irlande passe pour fort humide , il y pleut souvent ; mais le vent qui y règne habituellement , y sèche promptement la terre. Au centre de Dublin, est le château (the Castle), où sont les appartements du vice-roi , les bureaux du gouvernement , et le logement d'une foule d'employés civils et militaires. En 4 225, c'était une forteresse àcrénaux et à pont levis; ce n'est plus maintenant qu'une résidence gouvernementale assez sombre , assemblage informe, à l'extérieur, de toutes sortes d'architectures. L'intérieur a d'assez beaux appartements, notamment la salle de saint Patrick où le vice-roi donne des fêtes, et la chapelle gothique où sont les images de la Vierge, du saint patron de llrlande , et du vieux roi Brian-boroiltme. La tour qui Tavoisine , the Record office^ est habitée par un savant archéologue, s^'r ^2//î«m-5<?z/i^M (^). Un étroit et som-
(1) Ce bâtiment contient les papiers, livres, cartes et archives du gouvernement.
LES TROIS ROYAUMES. i)5
bre escalier conduit à sa curieuse demeure, qui me rappela les laboratoires de magiciens et les donjons d'astrologues que se plaisait à décrire Wal ter-Scott. Sir William-Bethem était entouré de vieux bouquins et de parchemins scientifiques. L'Irlande, pays qui a conservé le plus de manuscrits celtiques, fut découverte par desmarchands de Tyr et de Sidon qui s'en emparèrent ^200 ans avant l'ère chrétienne. Selon sir William-Bethenij Fm^d\{\) y florissait au deuxième siècle. Je vis entre ses mains des manuscrits authentiques d'Ossian, détruisant l'assertion répandue que les poésies de l'illustre Barde n'avaient jamais existé ailleurs que dans l'imagination de Macpherson. l'archéologue me lut une traduction en vers, faite par lui, d'unpoëme inédit du fils de Fingal , intitulé Conan-Maot. L'œuvre est d'un genre plaisant (2). Le roi des brumeux météores, à eu juger par cette production légère et badine, aurait eu plus d'une corde î» sa lyre.
(1) Fingal. Fin voulait dire liane , et gai signifiait étranger. Le hlanc étranger venait dÉcosse.
(2) La fée CabanDasain en est l'héroïne. Ossian parait avoir composé plus d'un poëme en ce genre; mais Macpherson n'a voulu publier que ses sombres poésies.
i»4 LES TROIS ROYAUMES.
Conduit par l'aimable major Richard Parker y je visitai Vuniversité. Ce vaste établissement, dont j'admirai la riche bibliothèque, a environ A 500 élèves, dont 300 sont internes. On me montra dans la grande salle des examens publics, ou. fut donné un splendide repas à Georges IV, un orgue de grande dimension, ayant été pris, dit-on, près de la Chaussée des géants, sur un des vaisseaux naufragés de l'invincible Armada; la reine Elisabeth en fit don au collège. Mais, comment cet orgue se trouvait-il sur un bâtiment de guerre ? était-ce pour y faire de la musique aux jours de combats? était-ce pour y chanter un te Deiim après les batailles ? point de réponse à ces questions. Si l'orgue, au cas où il fut venu d'Espagne, eût eu à se mettre en harmonie avec les destins de la flotte, quel De profnndis à jouer I . .
Je parcourus l'ancienne maison du parlement; ei] y yis hire des bank-iîotes, (billets de banque). Une mécanique inventée par un nommé Oldham^ en produit tous les jours pour environ 200,000 francs. Cette merveilleuse machine fait, à elle seule, l'oflica de je ne sais ^^oabien d'ouvriers et d'artistes. Elle prépare et
mouille le papier par un procédé pneumatique; elle confectionne Y encre avec de la lie de vin travaillée à Francfort ; elle grave elle-même les planches sur lesquelles il y a une multitude de têtes et de figures ; elle consomme la fumée du brasier qui la met en œuvre, sans employer ni tuyaux ni conduits ; elle imprime les images et les lettres sans que personne s'en occupe ; elle appose un numéro différent à chaque billet à mesure qu'il s'achève, sans le secours d'aucune main; enfin, habile magicienne, battant monnaie avec la rapidité de l'éclair, non-seulement elle ne vole aucune valeur, mais, par les nombreux et parfaits détails de son invisible travail, elle ôte toute possibilité de contrefaçon au plus adroit imitateur {\ ) .
11 n'y a dans les iles Britanniques que deux grandes banques nationales : celle de Londres
(1) La presse qui grave les planches est du poids de onze à douze mille ; et cependant le doigt d'un enfant la soulève. Cesplanches^ faites à la mécanique, offrent vingt-et-une têtes, d'un travail admirajjle , et deux belles figures en pied. Un graveur denianderait deux ans pour exécuter ce que fait la machine en deux heures. J'ai vu là une balance d'un pied de haut, dont l'équilibre est si parfait qu'un atome à peine visible à l'œil nu (la dixicme partie d'un grain) suffit pour précipiter jusqu'en bas le côté où on l'a placé.
et celle de Dublin. La première fait au moins le double de l'autre. Il se lance ainsi journellement pour 600,000 francs de valeurs dans le royaume. Chaque ville commerciale de province a en outre, aussi, ses banques particulières et ses bank-notes diverses; on peut juger par là, de l'immense quantité de papier monnaie qui circule pendant Tannée (^).
La banque d'Irlande, en face de laquelle le fameux O'Connell a fait bâtir une banque rivale, était autrefois le siège duparlement que voudrait ressusciter le grand agitateur. La salle des pairs et la salle des députés s'y voient encore ; la première est tendue en tapisserie des Gobclins. O'Connell a commandé Térection d'un nouveau corps législatif ( presque en face de la douane ), où il réunirait ses députés (2).
J'avais été engagé par lord Talbot à aller pas-
(1) Les deux banques nationales d'Irlande et d'AngleteTi-e ap|)artieiinent à des compagnies, «t out seul«s «'es privilèges du gouvernement. Le capital social de Dublin est d'environ 73 millions de francs. Celui de Londres est plus du double.
(2) Cet édifice qu'on dit fort beau n'a ete achevé et inauguré qu'en octobre 1845. il s'appelle Salle de la Conciliation. Le bâtiment a cent pieds de profondeur et une façade de 60 pieds sur le quai. Son frontispice olFre la harpe et la couro/am d'Irlande avec cette date : « /Jniiée du rappel iS45.»
LES TROIS ROYAtlMES. 9r
ger une journée à son château de Malahide aux
environs de Dublin. Ce vieux manoir que les
r«/6o? possèdent depuis sept ou huit siècles, est
hérissé de tours et de tourelles, liées entre elles
par des galeries crénelées et tapissées de lierres.
A travers les pampres verts et touffus, qui en
dessinent rarchitecture sans en laisser voir les
pierres, apparaissent des fenêtres à vitraux et
des portiques à ogives. Ce castel champêtre et
guerrier, tenant du présent par le riche coin fort
; de son intérieur, et du passé par l'agreste solen-
:nité de ses dehors, est, à la fois, moderne et go-
. thique , hiver et printemps, palais et ruine.
Là apparaît de loin à loin le petit nain de Malahide. Il se nomme Puck, et n'a rien de sinistre ; il porte une perruque poudrée à l'oiseau royal, un tricorne à plumes frisées, une culotte , courte à grosses boucles, un habit de cour à paillettes, des souliers à talons rouges, et une épée à nœuds de rubans. Ce muguet, tenant son chapeau sous le bras d'un air courtois et cavalier, salue avec une grâce aristocratique et musquée ;
Dans riutciic'ïir est le portrait en pied d"0'Conne!I. On doit y mettre aussi su blatue. La salle peut contenir 4,000 personnes.
il ne se présente ni pour annoncer des désastres, ni pour promettre du bonheur ; il vient tout simplement pour vous remettre sous les yeux comment on s'habillait du temps de Louis XV. Si ce n'est pas très nécessaire, c'est du moins très original. Vuck est une tradition de toilette. Dans un des salons du manoir, je vis, parmi les portraits des ancêtres du lord actuel, celui du fameux Talbot^ comte de Shresbury, qui combattit Jeanne d'Arc. Cet adversaire àwbeau Dunois pouvait s'appeler aussi le beau Talbot. La pièce où nous dinàmes était garnie de tableaux d'un grand prix {\). L'enceinte voisine, lambrissée de bois sculptés à la façon des bahuts du moyen-âge, offrait , en bas-reliefs admirables, une assomption à la Murillo et plusieurs scènes de la bible. Je restai longtemps en contemplation devant ces raretés gothiques; les siècles disparus revivaient dans ce manoir, oii je ve-
(1) Lord Talbot a, parmi ses belles peintures, le portrait de Charles I". par Van-Dick; celui de Rembrandt, peint par lui-même ; un tableau, jadis à Holy-Rood^ qui appartenait à 31arie-Stuart; et la charmante image d'une Française, du nom de Quéroualle , qui , favorite de Charles II , devint duchesse de Portsmoulh. Elle avait été fille d'honneur d'une duchesse d'Orléans , et fut mère du premier duc de Richmond.
nais de voir passer successivement devant moi les vivantes figures des Talbot, des Bedfort, et des Richemond. Là, sous les évocations de la pensée, j'aurais pu me croire aux temps de la démence de Charles VI, et, rêvant d'Isabeau de Bavière, y appeler au secours de mon pays l'oriflamme de Charles VII.
Cromwell visita Malahide et y détruisit une église catholhique ; les ruines de ce bâtiment sont maintenant au milieu du parc ; je dois noter ici que l'Irlande est couverte de décombres en ce genre ; on appelle cela , dans le pays , des églises cromwelisées. Le saint homme des têtes rondes^ en abattant les monuments religieux, se disait le bras droit du Christ 1. . .
Le premier et le seul duc d'Irlande, le vingttroisième comte de Kildare, le neveu du fameux Fitz Gerald qui avait épousé Pamela fille de madame de Genlis , le plus grand seigneur du pays, en un mot, le duc de Leinster m'attendait à sa résidence de Carton-lwuse^ on j 'avais promis de passer quaran te-huit heures (1 ) .
()) Le duc descend aussi, par les femmes, du premier duc de Richmond, fils de la duchesse de Portsmouth, favorite de Charles II,
Cartoti-house, siiué dans le canton de Kildare, est tout-à-fait une demeure royale. Ses colonnades, ses statues, ses dômes et ses galeries, sont ici de genre moderne. Son parc est un vaste pays, avec des lacs et des cascades. 70,000 acres de terres labourables lui appartiennent, à l'entour , ainsi que les trois principales villes du comté {\ ) ; les pelouses de ses jardins sont véritablement des tapis d'émeraudes , où pas une herbe ne paraît avoir le droit de lever la tête ;. mais aussi, pour entretenir ce velours ras et vert sur lequel il n'est même pas permis à la poussière de se poser, que de soins et que d'ouvriers ! Les parcs anglais sont peignés, brossés, lavés, parés, fleuris, balayés, comme les salons de Paris. Ce sont à^s parcs petites-maîtresses^ qui, en toilettes parfumées, et d'une coquetterie ruineuse , sont continuellement sous les armes.
La table des grands seigneurs, dans les trois royaumes, est splendide comme leurs résidences. Leurs serres chaudes, semblables à celles de
(1) Je ne compte pas dans ce nombre les terres non cultivées, réservées pour les chasses , et dont le chiffre est énorme. Le parc de Carton-house a une chaumière de rocailles , de coquillages et de stalactites qui semble une grotte de fées.
Russie, leur fournissent, en toute saison, des fruits excellents ; leurs vins, venus de loin, sont exquis ; l'étranger , lorsqu'il est d'une nature sobre, n'y trouve qu'un défaut : l'abondance. Il lui faut continuellement vider son verre pour être en harmonie avec ses hôtes ; aussi, parfois après le dessert, au moment anti-social où les hommes et les femmes se séparent, le vin devient une sorte de condamnation, et le plaisir se change en torture (^ ).
En me rendant à Carton je m'étais arrêté à Woodlands, château gothique à tours crénelées oiî je dinai plus tard. Le châtelain, le colonel White, m'y montra une chambre où coucha le roi Jean, qui donna la grande charte à l'Angleterre. Le ravissant parc de Woodlands a un saule de Sainte-Hélène ; la bouture de cet arbre, aujourd'hui fort grand , fut apporté de Longwood dans une pomme de terre. Sous les rameaux pleureurs de ce saule et au bord d'un ruisseau, est une statue de l'empereur. Où ne
(1) Un des salons du Carton-hoiise a une grande orgue d'église, au fond de son enceinte et placée à une certaine hauteur. Je n'ai rien vu de semblable en France. La duchesse de Leinster et son mari en jouent souvent et à merveille» .i
voit-on pas Napoléon ! Hélas ! pour conlrebalancer l'enthousiasme, il me fut montré là le quatrain suivant ; il avait été affiché en ^ 8^ 6 sur la colonne de la place Vendôme :
Tigre monté sur cette éctiasse !
Si le sang que tu fis verser Se ramassait sur cette place, Tu le boirais sans le baisser.
On me mena sur la route du comté de Kildare, au pied d'un des monuments les plus anciens de l'Irlande : la tour de Clondallein ou Clondalkin[\). Il y en a une quantité de semblables dans le royaume. Ces tours, d'une centaine de pieds de haut environ, étroites et minces comme des obélisques, ont donné lieu à bien des controverses ; les uns affirment qu'elles furent bâties ^200 ans avant J.-G; qu'on allumait des brasiers à leur sommet, et qu'à l'imitation des enfants de Zoroastre, les premiers in-
(1) On reproche aux écrivains d'estropier les noms étrangers. Mais souvent ces mêmes noms sont écrits de diverses manières dans les livres même du pays. Quel embarras pour les auteurs !
sulaires y adoraient le feu ; d'autres prétendent qu'elles étaient des phares de guerre, des espèces de télégraphes lumineux par lesquels correspondaient les Danois, conquérants à'Érin, M. Pétrie, antiquaire distingué à Dublin, assure, lui, que ce furent des monuments chrétiens, vu qu'elles se trouvent en général placées auprès des églises; et que, dans les temps de périls, les prêtres y cachaient leurs vases sacrés, leurs ornements et leurs trésors. Plusieurs personnes ont émis l'opinion, qu'elles avaient été érigées à Priape, dieu des jardins, et que leurs formes l'attestaient. En Ecosse où il s'en trouve deux, dont je parlerai plus tard, on pense que c'étaient des tours de pénitence où s'établissait une espèce d'ermites continuateurs de saint Siniéon stilite. Le savant sir William Bethem, soutient enfin que ce sont les ^?«mulus des premiers hauts possesseurs de l'Irlande ; et il a écrit d'intéressantes pages à ce sujet(^). On y lit que : « les sépultures éivwifiwQS
(1) Une de ses preuves est celle-ci : « La tour irlandaise ÔL'Ardmore^ dans le comté de Waterford, ayant été fouillée en 4841 par M. JVilliam-Heckett , on y découvrit un squelette. » Donc, c'était un mausolée. Voyez -.Eiruria-CeUica. By sir William Bethem. 2 vol. Dublin, d842). Ce savant
iOi LES TROIS ROYAUMES.
ont un rapport incontestable avec les Uimulaus irlandais, et que par conséquent leur origine est îa même. » Chose non moins étonnante, c'est que l'Inde a des tours rondes absolument semblables à celles des emirons de Dublin , et que ce sontaussi à^stombeaux . Quelle matière à réflexions ! l'Inde et l'Irlande affiliées ! toutes deux d'un même lignage!... Cette haute question, néanmoins, demeure encoreindécise; beaucoup de disputes , et pas de solution : c'est l'usage en presque toute chose. Au surplus, l'Irlande et O'Connell ont en ce moment sur le tapis des questions bien autrement importantes, car on y joue avec du feu : qui les sonde peut s'y brûler. Quelle sera l'issue du problème?
L'église de Saint-Patrick est un des vieux monuments de Dublin; j'y assistai à un office où j'entendis chanter avec talent la fameuse création de Hayden. La ville a une assez jolie salle de spectacle où retentissait alors le violon du célèbre Sivory. Une célébrité musicale , mademoiselle Clara Novello^ s'y faisait aussi applaudir. M. jSû//'^ l'accompagnait (I).
écrivain a eu la bonté de me faire présent de cet ouvrage. (1) M Balfe a donné à Paris le Puits d'Amour ^ opéra co-
Lord Plunket , une des illustrations de l'Angleterre , a un château dans le comté de Wicklow. Il me proposa de m'y rendre ; et j'y fus passer quelques jours. Old-Connanght est d'un côté au pied des montagnes et de l'autre aux bords de la mer. Lord Plunket, ancien chancelier d'Irlande et Attorney général , y vit en patriarche au milieu d'une famille charmante dont il est vénéré. Simple dans ses manières, d'un âge avancé, et retiré des affaires publiques après y avoir joué un grand rôle , il a sur le front la sérénité d'une conscience pure , et dans sa conversation , l'aménité d'un noble caractère. Le soir de mon arrivée chez lui , le ciel irlandais avait enfin daigné se dégager de ses brumes. La lune se leva , sur un champ d'azur, du milieu des montagnes. C'était la première fois, depuis mon départ du Continent, que je revoyais ses rayons ; je ne savais plus ce qu'était devenu mon pâle flambeau des nuits : les brouillards me l'avaient constamment caché ; je le retrouvai donc avec une joie mélancolique.
mique qui obtint beaucoup de succès l'année dernière. Madame Albtrtazzi , que j'avais vu à Dresde , était attendue à Dublin. . .> . ,
Je le saluai du sourire de Young ; car que de fois aussi , comme lui , il m'avait vu pleurer mon enfant ! . . .
Old Connanght était plein de monde. Le châtelain était entouré d'une partie de sa nombreuse famille ; il a eu six garçons et quatre filles. Une partie de plaisir fut organisée. On résolut d'aller explorer les montagnes de Wicklow, les uns en calèche , les autres à cheval. Je fus du nombre des derniers. Deux filles de lord Plunket, élégantes amazones, marchaient à notre tête : et nous nous mimes en route.
Le comté de Wicklow est , comme le pays de Galles , une contrée de pics escarpés et de vallées riantes. Nous ne tardâmes pas à nous enfoncer dans les gorges profondes oii le Dargle roule ses eaux. Je quittai nos jeunes et belles ladys ; je descendis de cheval ; et , savourant avec délices l'air des rochers et des montagnes , je m'assis au bord du torrent.
Sortant des tourbillons du monde et de la fatigue des salons , je me sentais le besoin de me délasser des bruits de la civilisation, en me retrempant dans les méditations de la solitude. Que de sites sauvages s'étaient offerts à moi
LES TROIS ROYAUJIES. i(ff
dans le cours de mes voyages!... De combien de scènes diverses avais -je été témoin le long de ma carrière!... Que d'orages m'avaient frappé pendant ma vie ! . . . Oh 1 sous l'ombrage des forêts et dans le silence du désert , la rêverie sans doute a du charme ; mais, aussi, qu'elle a de tristesse ! Comment ne pas se souvenir !. . . et généralement , qu'est-ce que le souvenir? sinon le regret. Heureuse nature ! toi qui toujours te rajeunis et te pares , toi qui jamais ne vieillis ni ne passes ! tu n'as ni pressentiment ni larmes; l'homme est moins heureux, l'homme pense. L'eau du torrent ne remonte pas vers sa source et ne se rappelle pas les écueils qui l'ont brisée sur sa route , l'eau franchit le rescif oil elle est , sans craindre l'abîme o^ elle va : Mais l'imagination de l'homme ! il ne lui suffit point d'être agitée dans le présent et tourmentée dans l'avenir , il faut qu'elle retourne en arrière pour aller souffrir encore dans le passé !
Le beau château de Poivescourt est peu éloigné du Dargle. A plusieurs milles de là, se trouve le fameux Waterfall , (chute d'eau) qui porte le nom du Manoir. Cette cascade a environ deux ou trois cents pieds de haut. Ses lim-
pides filets , tombant de rochers en rochers le long d'un granit rouge et noir, tantôt poli tantôt aigu , s'y arrêtent et s'y brisent avec une coquetterie grandiose et simple, oii entre de rafféterie, bien que le sublime y domine. Placée avec une bizarrerie pittoresque au milieu d'un cercle de montagnes artistement boisées, la cascade de Potcescourt semble avoir choisi son site elle-même , s'y être posée à dessein et y étudier ses effets. Sa poésie tient du calcul ; et son désordonné , de l'art.
A ses pieds est une vaste pelouse , élégamment semée de vieux chênes. Des groupes de curieux y étaient épars ; des calèches et des car y stationnaient. On entendait hennir les chevaux qui battaient impatiemment du pied. Assis sur des bancs rustiques et des tertres de gazon , le voyageur regardait courir les cerfs de la montagne à travers les futaies. On chantait, on riait, on jouait. Il y avait des repas préparés sur l'herbe , au soleil , parmi les rochers et les arbres. Nous mangeâmes des sandwich au bord du torrent , nous bûmes du sherry sous le bocage. J'avais remarqué près du Dargle un rocher en forme de plateau qu'on nommait le
Saut des Amants \ on m'avait promis de m'en raconter la chronique; on tint parole ; et la voici :
LE SAUT DES AMA.yTS.
Aux temps où l'on savait aimer , aux jours de la Chevalerie , Lucy de Rathdown habitait avec son père un ancien château situé près des bords du Dargle , dans le beau comté de Wickloic. Lucy , ayant perdu sa mère en bas-âge , n'avait eu ni le bonheur de la connaître , ni la douleur de la pleurer. x\ussi , vive et légère , au début de la vie , la jolie héritière faisait ce que fait ordinairement la jeunesse, elle jetait au hasasd , en riant , ses jours exempts de de soucis , sans leur accorder un regret et sans les honorer d'un adieu. En devait-il longtemps être ainsi? Non. Voilà qu'un beau jour arrive au manoir de Rathdown un jeune Irlandais d'une ancienne et noble famille , nonimé Robert
de Kennedy. Il était beau, bien fait , et brave. Lucy, en le regardant et l'écoutant, sentait se changer sa nature. Elle devenait pensive ; elle avait perdu ses manières insouciantes. Il lui venait à l'esprit de nouvelles idées. Des images inaccoutumées la préoccupaient. Ses oiseaux , ses fleurs , ses parures , qui l'avaient charmée jusque-là , ne lui étaient plus que de fatigants ennuis. Ses vues prenaient un autre essor. Robert de Kennedy troublait son imagination. S'était-il donc emparé de son cœur? Non, Lucy n'aimait pas encore , mais elle se sentait aimée ; et , toute fière de sa puissance , bien qu'elle n'y trouvât pas les charmes du sentiment, elle y perdait le calme du cœur.
Robert était un soir seul avec elle dans une des galeries du château. Son amour fougueux et passionné s'était tenu longtemps dans les bornes d'un dévouement soumis et respectueux ; mais la violence de son caractère n'attendait que le moment d'éclater. Il tombe aux genoux de Lucy. Sa flamme immodérée se fait jour en paroles brûlantes. H croit attendrir , il eflVaye. La jeune fille n'avait jamais ouï des expressions de cette force. Il lui était présenté, pour
LES TROIS ROYAUMES. m
;la première fois , des images hors de mesure : elle recule devant elles. L'excès du feu l'a refroidie.
Son père interrompt l'entretien ; il accourt en Mte vers elle ; il est en proie à la plus horrible agitation. Des mots à peine articulés s'échappent de sa bouche. Son œil est hagard. Ses jambes ne le soutiennent plus. Il tombe , éperdu , sur un siège.
c — Lucy î s'écrie-t-ilj la Banshee l... »
Une pâleur mortelle se répand sur les traits de l'héritière du manoir. Elle a compris l'affreuse nouvelle.
< — Quoi! la Banshee"^...
— Est apparue.
— Est-il possible ! et quand.?
— Tout à l'heure.
— Où ? mon père !
— A la grosse tour. Tu connais la croisée du nord : Eh bien ! je l'ai vue là de mes yeux , et à la clarté de la lune. . .
— La Banshee ! grand Dieu 1 . .
— Elle-même. Selon sa coutume , elle avait sa fatale robe blanche ou plutôt son suaire. Ses longs cheveux roux flottaient sur ses épaules ;
elle se tordait les mains avec tous les signes du désespoir. J'ai entendu ses cris lamentables. C'est la mort , la mort qu'elle annonce. >
Lucy demeurait attérée.
« — Ma fille! reprend le châtelain : une tombe ici va s'ouvrir : Dieu veuille que ce soit la mienne! »
Pourquoi donc tant d'alarmes et de consternation au château de Rathdown? Voici l'explication du mystère. La Banshee , en Irlande, est un esprit de douloureuse garde attaché à la destinée des anciennes maisons du royaume. Chaque noble famille a sa Banshee qui veille sur elle. Tant que le bonheur plane sur les êtres qu'elle protège, elle est invisible et muette ; mais sitôt qu'une infortune , des désastres, une mort sont au moment de les frapper, la Banshee apparaît toute en pleurs. Elle a un linceul autour d'elle. Son désespoir s'exhale en gémissements plaintifs; et une catastrophe est certaine (I ).
(1) La hanshee^ la première et la principale des supcrslilions (le l'Irlaiule, prend plusieurs formes cl costumes. Ici, c'est une vieille femme, vêtue de noir, à traits décharnés et livides. Là, c'est une blanche vision, à fii^ure pale, mais jeune.
Lucy, la matinée suivante, était auprès de son vieux père ; elle avait passé la nuit entière en proie aux plus vives angoisses. Allait-elle devenir orpheline? ou bien, était-ce à elle à mourir?
« — Mon père ! dit la jeune fille, l'apparition de la Banshee pourrait n'être que l'avertissement d'un grand danger ; le malheur dont elle nous menace, n'est peut-être pas la mort. Cela s'est vu par fois, n'est-ce pas?
— Rarement, Lucy, rarement.
— Souffrez qu'en ce moment de péril, je vous ouvre entièrement mon âme ; le jeune Irlandais que vous avez accueilli sous ces murs, Robert de Kennedy!...
— Achève !
• — Il m'épouvante.
— Est-il possible! mais il t'adore, mon en-
Ses vêtements sont parfois de la couleur dominante des armoiries de la maison à laquelle elle est attachée. Récemment , lorsque le château de Thanes fut dévoré par un incendie, la iansheede la famille de lord One/i/ fut aperçue sur la principale tour, et, peu avant qu'elle s'écroulât, elle s'y livrait à toutes les démonstrations d'un désespoir sans bornes. Les MacCarthys, les O'SuUiven, les O'Reardons et autres anciennes familles, aujourd'hui déchues ou éteintes, ont eu chacune leur ianshee.
tu LES TROIS ROYAUMES.
fant ; il ne forme qu'un seul désir, celui de te consacrer sa -vie. Robert est jeune, riche et beau.
. — Me l'auriez-vous choisi pour époux?
— Il me parait digne de l'être. Le refuseraistu?
— Oui, mon père. Il a un noble cœur, je le sais : mais un caractère à tempêtes. 11 m'aime^ je n'en puis douter : mais d'un amour à frénésies.
. — Ainsi il te déplait?. . .
— Non, mon père. Je me sens, au contraire^ attirée vers lui, mais quelque chose aussi m'en repousse. Il me séduit et me fait peur. J'ai réfléchi, je n'en veux pas.
— -Cependant, chère fille, je tiens plus que jamais à te marier. Un signal funèbre a eu lieu, je ne voudrais pas mourir avant d'avoir assuré ta position. Ton cœur aurait -il fait quelque choix?
— Je ne le pense pas, mon père. Néanmoins, parmi les jeunes seigneurs qui sont venus visiter les bords du Dargle et la cascade de Powerscourt, j'ai remarqué Allan Macdonald.
— L'Écossais des iles Hébrides ? en effet, je
LES TROIS ROYAtMES. as
sais qu'il est en ce moment au castel de Powerscourt, chez un ami de sa famille. Allan Macdonald est, certes, le plus beau des enfants de la Calédonie ; il a une réputation sans tache, une grande fortune, un beau nom ; et s'il venait à désirer ta main...
— Mon père, c'est déjà venu.
— Quoi ! vous vous seriez rencontrés !
— Plusieurs fois, sur les bords du Dargk; vous savez le plaisir que j'éprouve à parcourir à cheval nos montagnes. Un matin, j'étais sur le plateau du grand rocher qui s'élève au-dessus du torrent : j'y trouvai Allan Macdonald.
— Et là, il te dit qu'il t'aimait? de vives et brûlantes paroles?...
— Non, de doux et tendres regards. Allan est le contraste de Robert. Le sentiment chez lui n'éclate point, au dehors, en effervescentes expressions : il le contient et le modère; on dirait que son cœur bat un peu lentement, mais il n'en a peut-être ainsi que plus de force; celui de Robert battait beaucoup trop vite! le moins fougueux est le plus sûr.
— Compte-t-il te demander en mariage ?
— Je le présume.
— Il te l'a déclaré ?
' — Non, mon père.
— Qui te l'a dit alors?
— Son silence. AUan Macdonald a une physionomie éloquente ; et puis, le cœur n'a pas toujours besoin de la parole pour comprendre : lœil écoute autant que l'oreille. Enfin , mon père, bien que je n'aie pas positivement entendu, j'ai senti que j'avais compris.
— Nous verrons, Lucy, j'attendrai. »
Ces mots étaient à peine prononcés qu'un domestique, ouvrant la porte, annonçait Allan Macdonald.
Peu de jours après circulait dans le pays la nouvelle du prochain mariage de l'héritière de Rathdown, avec l'Écossais des îles Hébrides. Robert était congédié.
Lucy, bien qu'arrivée au but de ses désirs, paraissait inquiète et troublée. Macdonald, auprès d'elle, était aimable, affectueux, prévenant; mais jamais vif, ardent, passionné. Assuré maintenant de son bonheur, il s'y reposait doucement. Persuadé qu'on ne pouvait douter de sa tendresse, il ne faisait plus le moindre effort pour en donner des preuves. 0 contradictions
de Tesprit humain! Lucy eût voulu maintenant, dans AUan, ce qu'elle avait repoussé dans Robert; elle se rappelait les expansives déclarations de son premier amant ; et, les comparant avec les paisibles démonstrations de son futur époux, elle soupirait tristement. En vain se disait-elle , pour se consoler, que Macdonald , au fond de son cœur, Faimait peut-être autant que Robert, et que sous sa froideur apparente, il n'y en avait pas moins de chaleur : aucun raisonnement n'adoucissait sa peine. Elle ne doutait pas que, s'il se présentait une circonstance à faire éclater son amour dévoué, Vllao ne la saisit avec énergie. Mais qu'est-ce qu'une affection dont la nature est de ne se manifester que dans les occasions d'éclat et comme à main armée, oii l'orgueil même est appelé à entrer en première ligne! Un tel attachement, ici-bas, donne un jour de reconnaissance.... pour tout une vie de mécomptes.
Lucy de Rathdown, selon sa coutume, se promenait un matin à cheval sur les bords du Z)«n7/^ ; elle n'était suivie que par un piqueur. Allan s'occupait au château des apprêts de son mariage. Lucy descend de sa mon-
ture et gravit le roc du torrent; elle aimait ce plateau élevé, d'où, mesurant la profondeur des précipices ouverts à ses pieds, elle voyait se dérouler devant elle un tableau sauvage et sublime. Elle s'y rappelait la Banshee; et, parfois, s'y disait tout bas : a Ma vie, en ce moment, est peut-être, comme ce plateau, suspendue au-des^ sus d'un abime. »
Son futur époux avait promis de venir la retrouver sur ces plages. Le temps s'écoule, point d'Allan. « Il n'est jamais pressé, se dit-elle; ohl si j'eusse appelé Robert !.. »
Le bruit des pas précipités d'un homme l'arrache à sa rêverie. Elle lève la tête et regarde. Robert de Kennedy vient à elle.
« — De grâce! ne me fuyez pas! dit le rival de Macdonald en la voyant près de s'éloigner : je sais que tout est fini pour moi ; je ne vous fatiguerai pas de ma douleur. Rientôt vous serez la femme de l'Écossais. Oh! lui, il ne vous effrayera pas des transports de sa flamme; il vous oflre de la mignardise pour du sentiment et de la galanterie pour de l'amour. N'importe, il a été préféré ; donc, il a eu raison, j'ai eu tort ; je n'ai aucun droit de me plaindre. »
Robert avait un de ces beaux et larges fronts sur lequel se lisent les nobles passions d'un grand cœur. Son maintien et ses regards offraient le feu du courage et de l'enthousiasme. Lucy ne peut s'empêcher de le regarder avec un mouvement de vague et mélancolique regret.
« — Désormais, continue- t-il, je ne veux plus d'illusions, plus de rêves, plus de femmes; je serai calme comme j'aurais dû l'être pour vous plaire, comme le froid Écossais qui vous a charmée; mais ma froideur, à moi, ne sera pas le repos de l'insensibilité, car il n'est pas dans ma nature, ce sera celui de la consternation. J'avais de ces amours à convictions brûlantes, ou plutôt de ces cultes à feu sacré qui, disparus, ne laissent plus au cœur qu'un athéisme général en matière de sentiment. Je ne pleurerai pas , Lucy, parce que l'œil ardent du désespoir n'a pas de larmes; mais vous verrez ma fin, je l'espère ; vous comprendrez alors combien j'aimais, vous comparerez près d' Allan , et ce sera vous qui pleurerez.... Pardon! je vous fais peur encore.
— Non, Robert, réplique la jeune fille attendrie; non, je ne sais pourquoi, mais vous ne m'effrayez plus.
im LES TROIS ROYAUMES.
— Ce Pourquoi? je le sais, Lucy ; vous appelez maintenant à vous les mots brûlants de la passion; ils ne vous semblent plus redoutables, vous les cherchez, vous les aimez; mais, seulement, vous les voudriez sur d'autres lèvres que les miennes : sur celles d'Allan Macdonald. Eh bien! ils n'y viendront jamais ; et ce sera là ma vengeance. >
La fiancée fondait en larmes.
« — Oh ! pas encore! dit Robert. C'est trop tôt répandre des pleurs; attendez, sur ces tristes bords , que Macdonald soit votre époux.
— -Laissez-moi! répond Lucy; laissez-moi!
vos pensées me tuent. »
Elle lui tend la main en guise d'adieu. Robert se courbe avec respect, la presse sur ses lèvres et s'éloigne.
Allan a vu de loin ce baiser, il n'a point entendu le dialogue qui l'avait précédé. Il s'approche d'un air sombre.
« —S'il pouvait devenir jaloux! pensait la ûlle du castel ; et, s'adressant à Macdonald :
« — Que j'aime ce lieu! lui dit-elle. >
Le fiancé, d'abord étonné, reprend son calme habituel ; habile observateur, il a pénétré l'in-
tenlion de Lucy ; il lui parait évident qu'elle ne lui eut pas adressé cette exclamation triomphale, si sa conscience eût eu de graves reproches à se faire ; il lui répond en souriant :
« — Je conçois que ce lieu vous charme : un lieu de poésie et de rêves !....»
Tous deux remontent à cheval ; et Lucy, indignée, se tait.
L'heure du mariage a sonné. L'héritière de Rathdown se rend à l'église paroissiale. Elle est éblouissante de parure et de beauté. Macdonald, électrisé par les bruits de la fête et par les charmes de sa femme, a, cette fois, des paroles animées, une physionomie pleine de mouvemoni. Sa main tremblait d'émotion. Lucy, remplie d'espoir et de joie, parait au comble de ses vœux.
La cérémonie nuptiale est achevée , rien n'en a troublé les splendeurs. Un grand banquet a suivi. La mariée y est l'objet de l'admiration générale; bientôt la journée tire à sa fin. Des danses, à la mode du temps et du pays, s'organisent dans la grande salle basse du manoir. Cette salle donnait sur un perron, au bas duquel était un préau semé d'arbres et de fleurs. Il faisait
i22 LES TROIS ROYAraiES.
une nuit magnifique, le firmament était radieux d'étoiles, l'atmosphère était embaumée ; Lucy, fatiguée d'hommages et d'encens, veut un instant se dérober à la foule et se recueillir à l'écart. Elle descend les marches du perron. Son désir est d'aller remercier Dieu en secret, sous les ombrages du jardin, du mari qu'il lui a donné, et du bonheur qu'elle attend de lui. Elle compte demander à la Proyidence qu'elle lui conserve Macdonald aimant, fidèle et dévoué, qu'elle le rende plus expansif et la fasse moins exigeante. Elle est heureuse, et cependant. . . . elle a besoin de la prière.
Si le jour éveille les sens , la nuit éveille les pensées. Le jour, l'àme , en quelque façon coudoyée par la foule , flotte dans l'ivresse des sensations extérieures et s'égare de la raison; la nuit , elle est à elle seule et se possède tout entière. Lucy, à quelques pas du perron, se glisse , inaperçue et dans Tombre , le long d'un parterre de fleurs ; elle en respire les douces émanations ; et son œil se lève vers le ciel. Grand Dieu ! qu'aperçoit-elle à la grosse tour du château et à la fenêtre du INord? l'esprit de Rathdown : la Banshee !
Elle a la robe des sépulchres ; sa chevelure , à la clarté des étoiles , a des reflets couleur de feu ; sa physionomie est convulsive ; ses membres se tordent comme ceux des condamnés de l'inquisition sur le chevalet des tortures ; elle étend ses bras vers la fille du manoir, et un cri douloureux retentit.
La fiancée, glacée d'horreur, détourne la tête et s'enfuit. Dans l'égarement où l'a jetée la terrible apparition , elle porte ses pas au hasard; elle s'égare dans sa course; bientôt sa force l'abandonne; et, seule, appuyée contre un arbre, elle demeure anéantie.
Sa paupière s'était fermée ; tout à coup un bras vigoureux la saisit; elle se sent enlevée comme un grain de sable , et emportée à travers les airs ; elle veut se débattre et crier. . . son ravisseur , la main sur sa bouche , la tient immobile et muette. Ce ravisseur, c'était Robert.
Il ne lui laisse ni les moyens de regarder où il la conduit , ni ceux d'appeler à son secours. Elle sent confusément que L'athlète qui s'est emparé d'elle, traverse des bois, s'enfonce dans des montagnes , côtoyé des torrents et gravit
i'24 LES TROIS ROYAUMES.
des rochers. Un long intervalle s'écoule : elle est sur le plateau du Dargle.
Robert de Kennedy s'arrête.
« — Dieu ! où suis-je ? s'écrie Lucy.
— Au bord d'un précipice : répond une voix terrible.
- — Grâce!... pitié!
— Il n'est plus temps.
— Robert!...
— Ne craignez rien pour vous. Sur votre front est la couronne des vierges , je ne l'en arracherai point. Bien que vous n'apparteniez pas encore entièrement à l'Écossais , vous n'en êtes pas moins sa femme devant le ciel ; et le bien d'autrui m'est sacré. Non , je ne souillerai point la robe de l'innocence aux lieux oii va sonner l'heure de l'éternité. Vous aimiez ce rocher, Lucy? Voilà pourquoi je l'ai choisi pour notre dernier rendez-vous d'ici-bas. Je vais vous effrayer de nouveau : telle est ma destinée fatale. Lucy ! faites-moi vos adieux !
— Vos adieux ! Robert !
— Les derniers.
— Non , non , je ne veux point de derniers adieux , je ne veux point de séparations éter-
LES TROIS ROYAUSIES. 423
nelles. Je ne comprends pas vos desseins , mais je les repousse à l'avance. Que voulez-vous de moi?
- — Quelques larmes. »
11 se jeté aux pieds de Lucy. Le vent de la nuit, se jouant dans ses noirs cheveux, découvrait son front martial : il y régnait un calme sinistre.
« — Oui , quelques larmes , reprend-il. »
Et, sur le rocher désert, à la pâle lueur des astres du firmament , il parcourt des yeux la brillante toilette de la mariée avec une admiration douloureuse ; puis, d'un ton plaintif, il poursuit :
« — 0 Lucy ! que vous êtes belle ! . . . Vous l'at-il jamais dit, l'Écossais? Son bonheur, a-t-il jamais su le comprendre?. . . Laissez-moi , laissezmoi m' enivrer de votre vue! ce ne sera pas long, je m'en vais... Vous ne tarderez pas à être délivrée de moi. Lucy ! j'ai aimé comme un fou , il faut que mon amour finisse comme il a commencé; il n'aura été qu'un long égarement. Ma voix cependant, vous le voyez, n'est ni tremblante, ni émue. C'est que celui qui n'a pas su réfléchir sa carrière a du moins réfléchi
sa mort. En amour on ne vit en entier qu'en vivant en autrui , vous n'avez pas voulu que j'existe. Lucy ! rebaissez votre voile : un serrement de main ! et adieu !
— Robert! Robert ! s'écrie la fiancée de l'accent le plus déchirant , pourquoi m'avoir menée ici.?.,..
— Pour vous donner ma dernière preuve d'amour. Du jour où l'on ne peut plus être rien pour qui fut tout à vos yeux. ... qui aime bien , quitte la vie 1 »
Robert à ces paroles se lève. Il tenait la main de Lucy : cette main a pressé la sienne.
« — C'est Y adieu que je demandais, reprendil d'un ton solennel. j>
Puis , s'avançant sur le plateau du Dargle , il lève un regard vers le ciel , et , se croisant les bras sur son sein , se précipite dans l'abîme.
L'alarme était alors au Castcl. Alkm Macdonald , s'étant aperçu de la disparition de sa femme , avait couru à sa recherche. Inutiles perquisitions. Les conviés à la fôte s'arment de
flambeaux et de torches ; ils parcourent le manoir et les jardins en appelant Lucy de toutes parts. Le châtelain de Rathdown avait la physionomie de la démence et du désepoir ; il ne sortait qu'un cri de ses lèvres , qu'un seul et long cri :
« — La Banshee 1 . . . >
Quarante-huit heures se sont écoulés depuis la fatale nuit des noces. Lucy n'est plus aux bords du Dargle. Étendue sur son lit, dans son appartement de Rathdown , elle sort d'un long accès de fièvre , et a eu deux jours de délire. Elle se soulève avec effort, regarde autour d'elle d'un air morne et stupéfait , cherche à recueillir ses idées, et, lentement, prononce ces mots :
« — Allan Macdonald !.. . . où est-il?. . . . j
Hélas ! personne ne répond.
Lucy, le lendemain de son mariage, avait été retrouvée sans connaissance, au point du jour , sur le fameux plateau du Dargle. Allan n'avait jamais pu s'expliquer comment elle y était venue ; sans doute elle et Robert y avaient passé plusieurs heures ensemble, la nuit, seuls, loin du monde entier. Que s'était-il passé entre
eux avant que Robert se fut tué? Allan n'avait
point oublié le baiser sur la main de Lucy
dans son affreuse perplexité , et n'entendant sortir de la bouche de sa femme , pendant les ardeurs de sa fièvre, que ces seuls cris <r Robert ! Piobert !» il était parti hors de lui , il avait quitté le château de Rathdown , et on le présumait en Ecosse.
Le malheureux père de la mourante , obligé de lui déclarer la vérité entière , y met toute l'adresse et tous les ménagements imaginables ; Lucy n'en a pas moins compris son malheur , et se l'est même exagéré. La maladie pour^ suit ses progrès ; la fièvre redouble de violence; bientôt la pauvre épouse, sans lêtre, est dans un état complètement désespéré. Sa raison ne résiste pas aux coups successifs qui l'ont frappée ; l'infortunée Lucy devient folle.
Cependant le corps de Robert de Kennedy, roulé au loin par les flots du Darglc, avait été retrouvé sur une plage déserte. Un écrit qu'il portait sur lui, une espèce de journal où il avait tracé ses pensées , où étaient déttaillés ses regrets, et où il développait ses desseins, justifiait la pau\Te Lucy. On y voyait comment
Robert comptait Tenlever, ce qu'il avait Tintention de lui dire sur le fatal plateau , et comment ensuite il voulait mourir. Le châtelain de Rathdown fait parvenir à la hâte, en Ecosse, ce document précieux. Allan Macdonald le reçoit, et part sur-le-champ pour Flrlande.
Hélas ! Lucy le revoit sans le reconnaître ; elle l'écoute sans le comprendre. Les paroles incohérentes qu'elle lui adresse sont de continuels coups de poignard.
« — Robert ! ... lui ! ... il savait aimer. Allan ! l'autre!... avait-il un cœur? Tous les deux... chacun dans leur genre... ils m'ont prise et i's m'ont brisée. Robert valait-il mieux? je ne sais. Eu tout cas, je n'aimais qu Allan. »
L'Ecossais, en l'entendant parler ainsi, sortait de son caractère habituel. De brûlantes expressions, s' échappant de son cœur, se succédaient sur ses lèvres. Ah ! pourquoi n" avaientelles pu sortir à temps!... maintenant il était trop tard.
Un soir, Lucy, descendue de sa chambre, rencontre Allan, sur le préau du manoir, au pied des marches du perron :
« — Voyez-vous d'ici /</i?aw^/if^.^iui deraan-
de-t-elle avec effroi, en lui montrant du doigt la grosse tour.
. — Non, réplique Macdonald, il n'est point de funestes apparitions devant nous. La nuit est belle et paisible : les étoiles brillent au ciel ; l'oiseau chante sous le bocage ; les fleurs exhalent leurs parfums : tout semble heureux dans la nature
— Excepté nous, ajoute Lucy.
— Nous! répète AUan avec joie. Enfin vous me comptez donc pour quelque chose ! ma pensée arrive à la vôtre ! Oh ! je vais bénir cette nuit.
. — Cette nuit 1... laquelle?... Écoutez. Ici, en ce temps-là, à celte même heure, les étoiles brillaient de même ; on entendait aussi les oiseaux ; les fleurs avaient de semblables parfums. Eh bien! qu'annonçait tout cela?... le désespoir, le suicide. J'ai entendu le cri de la mort. .. j'ai vu le sang sur le rocher... puis... j'ai eu froid... ma tête brûlait. Les fleurs, les oiseaux, les étoiles... tout cela m'eflraie maintenant; tout cela mène au précipice. Voyez-vous d'ici la Banshee ?
..r-Tf Non, elle n'est plus dans la tour; elle n'y
reviendra point. Loin d'ici les sombres images. Vous n'êtes entourée que d'amour et de dévoûment. Que Dieu prenne pitié de vous !... et de votre père... et de moi ! nous pourrions renaître au bonheur.
— Nous! répète à son tour Lucy avec l'ex» pression de la surprise. Qui êtes- vous donc?
— Allan Macdonald.
— Celui que j'aimais? celui qui s'est enfui ? reprend-elle avec un sourire amer et forcé : il est sur les côtes d'Ecosse. Celui-là, comme disait Robert, ne m'effraiera pas des transports de sa flamme. Le croiriez-vous? je ne pense pas qu'il m'ait jamais dit que j'étais belle : l'autre me le fit remarquer... j'avais alors ma guirlande de noces. Oh! ne choisissez pas le nom de Macdonald, et surtout gardez-vous de prendre son cœur. J'ai peut-être tort de m'exprimer ainsi ; car enfin un cœur froid n'est pas tout-à-fait un cœur mort ; il a son mérite. . . invisible. Allan Macdonald, il est vrai, ne mourra d'amour.. . pour personne ; eh bien ! c'est égal, je l'aimais !
— Vous l'aimiez ! interrompt Allan avec l'ae-
cent du désespoir ; oh ! non, non ; car vous le tuez.
— Vous doutez de ma tendresse pour lui ? s'écrie Lucy avec un redoublement de démence et l'altitude du triomphe ; ah ! suivez-moi ! vous allez voir. >
En prononçant ces mots, elle s'élance hors des jardins de Rathdown avec la rapidité d'une flèche, et se dirige vers le Dargle. Allan, désespéré, la suit. Elle marche le long des mêmes chemins qu'avait pris Robert lorsqu'il l'enlevait du château ; elle est au plateau du torrent.
— Je n'aimais pas Allan Macdonaldl reprend-elle alors avec une sombre solennité. Eh bien ! comme Robert, j'ai ma preuve ; je me rappelle ses paroles. « Du Jour oîi l'on ne peut plus être rien pour qui fut tout à vos yeux. . . qui aime bien, quitte la vie ! j»
Et elle se jette dans le gouffre, et le Dargle^, en ses eaux fatales, eut à rouler une autre victime.
Le plateau, depuis cette époque, a pour nom : le Saut des Amants,
Mi
Chaque matin de nouvelles parties de plaisir avaient lieu à Old-Connanght; et le soir, au salon, une réunion charmante nous préparait une continuité de jouissances. On y faisait de la musique. Hélas! on y chanta une romance française, pleine de douloureux souvenirs, romance qui, les années d'auparavant, m'avait arraché des larmes dans les montagnes de la Styrie en Autriche, sous les murs de Moscou en Russie , et aux bords du lac Mélar en Suède : « Je tais revoir ma Normandie. » Pourquoi donc cet air me poursuit-il ? cet air qui me rap-
pelle une ange que j'ai perdue, une félicité qui m'a fui, un lieu qui m'enchantait ?... Ah ! c'est que même au milieu des plaisirs, il faut que l'aiguillon de la douleur se fasse sentir à l'homme, et lui dise en le forçant à lever les yeux : « Tu n'es pas dans ta vraie patrie; ne cherche pas ici le bonheur. >
Il n'était bruit en Irlande, au moment oii je m'y trouvais, que des prodiges du père Mathieu. Cet homme extraordinaire, apparu pour imposer la tempérance à un peuple entièrement livré à la passion immodérée des boissons enivrantes {\ ), était parvenu au plus haut degré de
(1) Exemple. Plus d'un hôte, en Irlande, eut été jadis considéré comme inliospitalier et mal-appiis, s'il eût laissé partir ses convives autrement i\vCivres-morts. Le maître de la maison avait l'habitude de fermer en dedans sa salle à manger et d'en jeter la clé par la fenêtre , pour ôter toute retraite à qui aurait voulu échapper à l'orgie. Puis, on buvait, jusqu'à ce que tous les membres de la société, l'un après l'autre, eussent roulé péle-méle sous la table. Un jeune propriétaire, M. M... avait réuni plusieurs amis dans son château. Un soir, hébétés par leurs libations quotidiennes, et ne sachant comment varier leurs débauches, ils font venir un garçon de ferme , idiot de naissance, et, l'ayant recouvert d'étouppes imprégnées de whiskey , ces insensés y mettent le feu. L'idiot expira peu après dans d'inexprimables souffrances. Les ivrognes , le jour suivant, au désespoir des suites de leur atroce plaisanterie , firent tout ce ofu'ils
la puissance et de la renommée. Consacrons-lui ici quelques pages.
Le révérend père Théobald Matheiv, né à Thomastown, dans le comté de Tipperary, en octobre >I790, est allié aux nobles femilles des Landaff et du Comte deRenmare. 11 est, dit-on, parent du vicomte de Chabot, premier secrétaire d'ambassade à Londres. Orphelin dès son enfance , adopté par lady Elisabeth Mathew, et confié aux soins du révérend Denis O'donell pasteur de Tallagh, il commença ses études au^oUégede Kilkenny et les acheva au séminaire de Mmjnooth{\). Reçu prêtre en ^814, le jour de Pâques, il entra dans la congrégation des capucins ou Franciscains réformés. En dehors de toute juridiction hiérarchique, et tenant directement du pape son titre de commissaire apostolique, il se Uvrait avec ferveur à T exercice de ses fonc-
purent pour assoupir l'afFaire. Le peuple s'était ému, la presse parla. Le fait eut un grand retentissement; et pourtant le verdict du jury, rassemblé par le Coroner ^ fut détourné du front des coupables. Le crime resta impuni.
(1) Un écrit, que j'ai sous les yeux, porte ces mots : « Faiher Matheio se trouve privé de la fortune considérable de sa parente, lady Elisabeth Mathew : cette dernière ayant légué ladite fortune à M. de Chabot , qui se trouve être de sa famille. »
tions religieuses. Il avait amassé, tant de ses épargnes que de son patrimoine, une somme d'environ 1 23,000 fr. : il la consacra à l'érection d'une église. Il fonda aussi, de ses propres deniers, un superbe cimetière sur le modèle du père La Chaise à Paris ; et les bénédictions du pays saluèrent son œuvre : car l'Irlandais attache la plus haute importance à avoir de magnifiques funérailles.
La réputation de talents et de vertus du père Mathieu commençait à s'étendre au loin. Une société qui, à l'instar de celle d'Amérique, s'était formée à Cork^ pour essayer d'opposer une digue aux débordements de Vintempérar.ce irlandaise, appela le célèbre ecclésiastique;! son aide {\). Mathieu accéda à son désir. Le 10 avrils 838, il fut nommé président de l'assemblée. Il arrive, et le bruit se répand aus-
(1) C'est à Cork, à Belfast et à Dublin que se réunirent les premiers importateurs du systimu américain. La première assemblée de Dublin eut lieu le 7 avril 1830 , sous la présidence de M. P. C. Crampton , actuellement juge à la cour du banc de la reine , et l'un des membres les plus éminents tfe YMatinence lot aie. Cette société eut nom : Niberniam tempérance society. D'autres se constituèrent à Cork, Mniiow , IViclilow , Limerick ; mais il leur fallait une grande impulsion ; et Mathieu fut mis à la tête.
sitôt qu'un envoyé du ciel vient changer la face de r Irlande. On court à lui de toutes parts ; le saint homme harangue le peuple, il impose les mains, demande à Dieu la conversion de Tincrédule et la régénération du pécheur : il annonce, en prêtre inspiré, qu'il atteindra son but glorieux ; et tout tombe aux pieds du prophète. L'ivrogne devient sobre à son ordre, l'impie devient croyant à sa voix. Ce n'est pas seulement un orateur chrétien, c'est un guide miraculeux; il change les mœurs et les idées, les habitudes et les cœurs. La persuasion publique est qu'en imposant les mains sur ses néophytes, il guérit à la fois les égarements de l'esprit et les maladies du corps. \J apôtre de la tempérance avait commencé à n'avoir que quelques centaines de disciples, il les compte bientôt par centaines de mille, et, en ce moment, par millions (1 ) ; il se rend de ville en ville et de contrées en contrées, accroissant chaque jour ses succès. L'enthousiasme le précède et le suit; l'élan devient universel, la révolution morale se complète, et le mouvement est national. C'est à
(1) On porte actuellement le chiffre des récipiendaires, en Irlande, à5milliofls au moins.
138 LES TROFS ROYAUMES.
qui se fera admettre dans la sainte corporation ; c'est à qui renoncera solennellement aux orgies et à la débauche. Mathieu va de triomphe en triomphe (4).
La réception des frères de la tempérance était comme un second baptême ; elle se faisait avec une pompe évangélique, entourée d'images religieuses, et sur un vaste emplacement en plein air. Voici comment, dans le principe, avait lieu la cérémonie.
Les adeptes se présentaient par groupes, désignés sous le nom de badge (drapeau) ; quelques-uns portaient sur leur chapeau un bouquet de Shamrock^ plante célèbre qu'a chantée le poète Moore (2). Parés, à leurs processions, de leurs plus beaux vêtements , ils portaient à la main, en guise de cierge, un bâton à banderolles blanches, et au cou, en guise d'écharpe, une élégante bandouillière. Ils marchaient au son d'une musique sacrée ; et, arrivés au lieu prescrit, ils s'y agenouillaient en demi cercle.
(1) Il fut en Angleterre à l'époque où jeparcouraisl'Écosse; et 80,000 postulants y étaient accourus à lui. Ce nombre allait grossissant de jour en jour,
(2) Elle ressemble au ireffle el désigne les ardents ado-» râleurs de la foi catholique.
LES TROIS ROYAUMi:S. 1S9
Mathieu s'avançait alors, la tête découverte, et adressait aux récipiendaires une courte allocution. Puis chacun prêtait son serment. Voici les paroles du plcdge (engagement ou vœu) :
« Dieu aidant, je promets, tant que je resterai membre de la société de tempérance, de m' abstenir de toute boisson enivrante, si ce n'est employée comme médecine ou pour U7i usage sacramentel j, et d'empêcher l'ivrognerie chez mon voisin, en tant que je le pourrai^ soit par mes conseils, soit par mon exemple. »
Ce serment prononcé, le révérend Mathieu faisait le tour du cercle ; il imposait les mains sur la foule, et, avec le signe de la croix, lui donnait sa bénédiction. Un registre inscrivait pendant ce temps les noms des nouveaux prosélytes, et une médaille leur était distribuée. Cette médaille portait d'un côté la croix, avec une inscription rappelant les paroles d\ipledge[\)^ et sur le revers un écusson présentant Tagneau pascal, avec ces lettres : I.-H.-S. Au-dessous de
(1) «f I promise lo abstaiii from ail intoxicaling drinks, exce[)tusedmedeciiially,aiHl by oïder ofa médical man, and to discoutenaiice the cause and practice of intempérance ! »
Chaque membre recevait un brevet, empreint d'une croix, avec cette même inscription.
l'écusson était le fameux shmnrock, la plante de l'ardent catholique , et ces mots : Hoc signo vinces [\),
Le révérend ministre de Dieu a aujourd'hui cinquante-trois ans; il paraît n'en avoir que trente. Son extérieur a un charme indicible ; ses manières attirent et attachent ; sa chevelure est restée noire. Un nez aquilin, des yeux bleus, dont la douceur est relevée par la vivacité, une bouche aux contours bien arrêtés, et un large front, annoncent en lui une volonté ferme et une intelligence forte. Simple, d'une humeur toujours égale, affable, et surtout charitable, il joint, aux yeux de ses admirateur passionnés, l'éloquence de Bossuet à la mansuétude de Fénelon. Que pourrais-je ajouter de plus !
L'irlande a parfois été l'objet des dédains de
(1) La plante était soutenue des doux côtés par une figure tenant une banderoUe intitulée ^oftmfy , que couronne une espèce d'ange.
Le cérémonial, que je viens de décrire, a été modifié dans ces derniers temps, vu que le père Mathieu, admettant parmi les membres de rassocialion toutes les croyances et toutes
LES TROIS UOYAUSIES. Ui
certains publicistes ; et cependant l'Irlande, en ce moment même où elle offre un si pénible tableau de souffrances et de misère, a deux grandes et hautes figures sur lesquelles, indépendamment de toute opinion politique ou religieuse, s'attachent les yeux de l'Europe : O'Connell et le père Mathieu. Chez elle, il est plus dune illustration en tout genre, notamment Thomas Moore [\). Citons ici, parmi les titres du pays à l'admiration des contemporains , une découverte récente : the atmospheric railway, le chemin de fer atmosphérique.
Au moment où je passais à Kingsioivn pour me rendre à Old Connanght^ l'enthousiasme général était tourné vers la nouvelle invention. Des expériences, auxquelles présidaient M. James Pin^ trésorier de la compagnie des chemins de fer de Dublin et de Kingstown, avaient complètement réussi. Une étoile , in-
les religions, les récipiendaires protestants eussent refusé de s'agenouiller, de recevoir la médaille et de faire le signe de la croix. Les réceptions se font maintenant sans pompe et avec la plus grande simplicité.
(1) Je regrettai vivement de n'avoir pas vu , dans sa pairie, l'illustre auteur de Lalla Rouck. Il h ib'te aujourd'hui l'Angleterre.
connue jusque-là, se levait sur Thorizon industriel. Désormais ce ne seront plus les vapeurs et le charbon qui feront courir les wagons avec la rapidité des boulets, ce sera la pression de l'air. Le présent moteur ne tardera pas à développer ses prodiges ; et si le résultat couronne l'attente, si la suite répond au début, avant peu, le long des rails way^ plus de feux et plus de chaudières, moins de dangers et moins de dépenses : pour comble d'avantages, enfin, accroissement de célérité.
La pression de l'air est un des éléments de locomotion les plus forts et les plus puissants. L'appareil simple et complet , imaginé par MM. Clegg et Samuda, en a donné la preuve éclatante (^). Le nouveau système an chemin de fer pneumatique (ou atmosphérique) , est perfectionné chaque jour. J'ai vu ses eiïets inouis. Je n'entrerai point ici dans les détails scientifiques de cet autre grand mouvement, ils auraient besoin d'un développement en harmonie avec leur importance. Il me suffira de dire que la noble terre d'Érin aura fait briller, la pre-
(1) Il fut rais à l'œuvre , il y a dix-huit mois , sur le chemin de fer, ouest, de Londres à frormwood-Scrubs.
mière, aux yeux des nations, une de ces lumières inattendues qui changent les idées du globe et bouleversent ses coutumes. Place aux merveilles de l'époque, et gloire au génie de rirlande(^)l
Une excursion aux Sept-Églises avait été résolue à Old Connanght. Nous partîmes, par un temps superbe, pour ce liou si célèbre en Irlande. Nos charmantes amazones, les filles de lord Plunket, nous accompagnaient. La course était fort longue : sept à huit lieues dans les montagnes. On les fit, moitié à cheval, moitié en voiture. Nous traversâmes d'abord la Vallée des rocs^ lieu stérile et landes arides. Je regardais douloureusement, le long de la route, les pauvres Irlandais qui s'oflraient à moi ; c'était un lamentable spectacle. Jamais je n'avais vu un tel luxe de haillons, et cependant les figures n'avaient rien de souffrant ni de décharné. Je
(i) Voyez The atmospheric rail way. Letter to ihe Right hon. Earl of ripoii. By James Pin. Second édition. London, june 24. 1842.
Ce nouveau système est maintenant étudié en France, on a fait des essais et ils dnt réussi.
ne pouvais concevoir la fraîcheur et la santé qui s'y déployaient : car ces malheureux, à peine vêtus, à peine logés, ne vivent là que de pommes de terre, et encore lorsque l'année est favorable. J'entrai dans une chaumière, et reculai de dégoût; l'indigence et la saleté y étaient à leur plus haut degré : il y manquait à peu près de tout. Pas un ustensile de ménage; absence complète des choses les plus nécessaires à la plus misérable existence ; et pourtant j'y vis une image j auprès d'une madone en bois. J'eus peine à en croire ma vue : le portrait de Napo* léon (\ ) .
(1) Qu'on n'aille point se figurer, d'après ce triste tableau, que ririande est un sol ingrat, une terre inculte, un pays repoussant. L'Irlande a des parties aussi ferlilcs que la France, et aussi pittoresques que la Suisse. Si elle n"a pas assez de bras pour la cultiver, et assez d'argent pour y donner de la vie, la faute en peut être attribuée à l'Angleterre, qui semble la traiter en pays conquis, au lieu de la regarder comme une portion d'elle-même. Puis, beaucoup de grands propriétaires irlandais abandonnent leurs terres pour aller en manger les revenus à Londres ou à Paris. Le peuple, ainsi délaissé par ses patrons et dédaigné par son gouvernement, se décourage et perd de sa force. Est-il étonnant qu'en pareille position , il se jette avec transport entre les bras de celui qui lui dit : « Je veux vous rendre vos droits, défendre vos libertés, soutenir votre religion, refaire enfin delà pauvre Irlande une puissante nation ! »
Il me tardait de voir les Sept-Ég lises. Nous y arrivâmes après avoir traversé les plages les plus tristes et les plus désertes. Devant nous étaient des gorges profondes ; nous y entrâmes ; et le long d'un torrent, nommé Avonmora, l'un des sites les plus bizarres de la création se présenta soudain devant nous ; essaierai-je de le décrire ! . . .
Là s'élevait l'ancienne capitale de l'Irlande, et là sont les restes de la cité disparue. Cette cité, environnée de sauvages montagnes, était sur le bord de deux lacs : elle s'appelait Glendaloiigli ( I ) . La vallée où elle fut bâtie est étroite et de forme ovale Au milieu se dresse encore debout une de ces vieilles tours rondes sur l'origine desquelles se disputent les savants, les historiens et les poètes, 11 est bien clair que celle-ci n'était point un phare, et ne pouvait communiquer aucun signal, car elle est enfouie comme dans une caverne, et dominée, de tous côtés, par des pics escarpés. Le comté de Wicklow affirme qu'elle fut construite 500 ans avant Jésus-Christ, par des disciples de Zoroasîre. â
(l) Glendalough (vallée des lacs).
». iO
l'appui de cette assertion, on fait remarquer, du côté de l'est, une ouverture dans la montagne, par laquelle les premiers rayons du soleil venaient darder sur la colonne. Le soleil, le roi des foyers, l'éclairait la journée entière. Puis, chaque nuit, les adorateurs du feu allumaient un brasier sacré au sommet de la tour, et, comme les filles de Vesta, n'en laissaient point la flamme s'éteindre. Le peuple, au pied du monument, venait prier, en cercle, à genoux.
L'aspect de cet obélisque isolé, au milieu des ruines de je ne sais quelle capitale inconnue, me parut d'un effet saisissant -. c'était comme une haute pensée fabuleuse au milieu d'un grand souvenir historique.
L'ancienne porte de la ville a deux arches pittoresques qui, bien que délabrées, n'en ont pas moins conservé quelque chose d'imposant. Walter Scott, qui les visita en ^815, et qui, comme moi, venait d'Old Connanght, assura que ces arcades étaient ce qu'il avait vu de plus ancien dans les trois royaumes. Les villageois du lieu répètent, avec orgueil , les paroles du célèbre écrivain. Je franchis le seuil de la porte; j'étais où fut l'antique ville. Un silence de deuil
et de consternation y règne de tous côtés ; on dirait que là a soufflé le vent de l'anathème , car rien n'y pousse, rien n'y vit ; on n'aperçoit que des tombeaux. Aucun arbre n'y étend son ombrage. Quelques femmes déguenillées se voient çà et là, agenouillées devant les pierres tumulaires qui s'y dressent, blanches et noires, comme des apparitions de divers présages. L'herbe y est flétrie et rousse. Pas un oiseau, pas même un insecte : rien que l'immense et svelte colonne qui plane, éternelle et muette, sur ce terrain de désolations, comme un doigt levé devant le malheur, pour consoler en montrant le ciel.
Les ruines de la cathédrale sont peu éloignées de l'ancienne entrée de la ville. Elles sont entourées d'un vaste cimetière, où de plus de dix lieues à la ronde arrivent en foule les morts. Chaque jour voit affluer les cercueils. Cette plage est le rendez-vous perpétuel des corbillards de la province. On se presse avec transport de venir demander l'aumône d'un coin de fosse à cette terre privilégiée des funérailles. C'est plus qu'une gloire d'y être : qui repQse là
est sauvé ; la tradition le garantit. Écoutons l'ancienne légende.