II
Drogheda est une jolie ville d'environ 25,000 âmes. Elle fut ravagée par Cromwell. On y voit encore des restes de fortifications. Non loin, sur la rivière de la Boyne^ est un monument assez mesquin élevé en commémoration de la célèbre bataille qui y eut lieu le I ^^ juillet I G90 ; là , malgré r excellente position de son armée , Jacques 11 fut complètement battu, et prit la fuite vers Dublin, d'où il s'embarqua pour la France. L'obélisque est placé à l'endroit même où, vain-
2t-0 LES TROIS ROYAUMKS.
queur du roi détrôné, Guillaiime III passa la rivière (i).
Près de Drogheda est une grotte assez curieuse : New Grene. On n'y peut pénétrer qu'en se traînant par terre et à genoux, sous la montagne, pendant un long esp^ice de temps. Après ce pénible trajet, on arrive à une rotonde de vingt pieds de haut, évidemment construite de mains dlîomme; car, point de rochers en cet endroit : les pierres brutes, dont est formée îa caverne, y sont venues on ne sait d'où. On croit que ce fut un temple de druides. Il n'y entre aucun rayon de jour. L'air manque, on y respire à peine. Des enfoncements, destinés aux sacritices humains, sont pratiqués de droite et de gauche. Ici est le dolmen où Ton égorgeait ; là le vase où l'on recueillait le sang. Plus loin est l'autel où on livrait au feu les entrailles de la victime à l'effet d'y consulter le ciel et d'y prononcer des oracles. Le granit de cet affreux repaire est empreint de caractères runiqucs : au-
(l)Cct obélisque fui b.'tli par Geo "ges II, en 1756. Son inscription porte f]uo Jacques II y fui battu à la léte de son armée papisle.
LES TOOiS ROYAUMES. 201
cun savant n'a pu encore les déchiffrer (!).
Je quittai Drogheda (2) pour me rendre aux fameux lacs de Killarney, silué's au sud de l'Irlande. Je pris la poste et ne m'arrêtai un instant sur ma route que pour visiter Cork, la seconde ville du royaume. Cork fat fondée par les Danois au neuvième siècle (5). Depuis mon arrivée dans les lies britanniques, je n'avais ouï parler C[ue des lacs de Killarney. M. Lucas, l'une des principales autorités de Dublin, ^î. Lucas, dont je ne saurais oublier le savoir, la grâce et l'obligeance, avait eu la bonté de me tracer lui-même mon itinéraire. Jg m'étais atleiidu à des sites ravissants : mon attente fut surpassée.
Les lacs de Killarney sont au nombre de
(1) En dehors, et à l'entrée delà grotte, il y a trois pieiies druidiques. En fisant des fouilles à l'entour, on a delcrié des monceaux d'ossements.
(2)Àuxenvirons de Drogheda sont les belles ruines de l'abbaye de Mellifont, bâtie, en 1130, par Roger O'Connor , roi de Louth Le temps en a respecte les sculiîtiires. Il s'y trouve des parties reiuaiqiiablement conservées.
(5) A quatre milles de Cork est le célèbre chàtcaudc Blarney appartenant à J.-C. Je/fries, esq. Au sommet de la tour qui constitue le château est h pierre de Blarney , que chaque touriste est tenu d'embrasser , s'il tient à mériter la confiance publique.
trois (i); rien de plus ravissant que les montagnes qui les encadrent et parmi lesquelles la rivière de Deanagli forme la magnifique cascade d'O Sullivan. Lower /«A;^ a vingt-quatre lies. Les deux plus belles sont Ross Island et Inisfallen Island. La première offre les poétiques débris de Ross Castlcj, qui soutint un siège obstiné contre les ilnglais en 1 652. La seconde, oii sont les mélancoliques ruines d'une abbaye fondée en COO , est pittoresque au plus haut degré. La Suisse n'a rien de mieux en ce genre.
Du sommet des monls qui dominent les lacs et principalement de Mangerton se déploie une vue merveilleuse. Mangerton a ses flancs troués, de la manière la plus bizarre et la plus poétique, par des espèces de cratères, dont le plus large est nommé le Bol de punch du diable. La montagne de Turk, séparée de Mangerton par la charmante vallée où passe l'ancienne route de Kenmare, présente aussi d'inexprima-
(1) Upper-Lake ; Lowcr-t.ake ; et Turk-LaJce. Te plus considérable est I.oiccr LaLe. Les haiiles montagnes de la contrée sont : Carran-Tital, qni a 5,410 pieds, et Mangerton, qni en a 2,o50. La cascade de 7>/rft, au-dessus du cottage de M. Ilerhert, est des plus attrayantes.
bles beautés. Puis, sur ces plages enchantées, au milieu de ces bocages épais, sous ces grands arbres centenaires, que de curieuses légendes ! . . Finmacoul est encore là le géant par excellence : chaque prodige est son ouvrage. On me fit entendre un écho qui répétait dix fois les sons. . . . Ainsi l'avait voulu Finmacoul.
« Qui a pu contempler Killarney, ses forêts, « ses cascades et ses rochers, disent les enthou- « siastes de l'Irlande, n'a plus besoin d'aller ail- « leurs, il a vu les chefs-d'œuvre de la nature! »
Je ne restai que trois jours à Killarney, bien que j'eusse voulu y passer des semaines et des mois, tant j'y trouvais de charme et d'attraitmais je tenais à aller visiter, au nord de l'it lande, la fameuse Chaussée des géants, si renommée dans toute l'Europe; et je me dirigeai vers Belfast {\ ) .
(1) Je m'arrêtai un instant àDundalk (comté de Louth), jolie ville d'environ 15,000 habitants , et à Newry , autre intéressante cité. Newry a un monastère où se trouve un if, qui fut planté , dit-on, par Saint-Patrick : il aurait, par conséquent i,40o ans. Newry fut brûlé en 1689 par le duc d« Berwick. Cette ville a une rivière sur laquelle est un pont de 21 arches et de 2,262 pieds de long.
264 LES TPiOlS ROYAUMES.
Belfast, grande ville commerciale, est à l'Irlande ce que Glascow est à TEcosse et Liverpool à l'Angleterre. Métropole du nord, elle a de superbes filatures de lin ; et ses toiles ont une grande réputation {\);']e ne fis que passer rapidement sur ces plages où le marquis de Donegal , un des grands seigneurs de la contrée, m'avait ouvert sa demeure hospitalière ; et je m'acheminai vers les côtes à'Antrim. La Chaussée des géants m'attendait.
Je côtoyai le hough-lSeagh, lac de onze à douze lieues de long, ou, diaprés la tradition, plusieurs villes reposeraient englouties. J'arrivai à Coleraine, seconde ville du comté de Derrj^ ; et, par le plus beau temps du monde, je pris le chemin de la mer.
Mais les abords du plus poétique des pays ne devaient se présenter à moi qu'avec un entourasse en harmonie avec eux. J'étais sur un car découvert; à peine arrivais-je aux fameuses cô-
(1) Iklfastj située sur la rivière Lagcn, est à ce.utmilles de Dublin. Selon Spencer, elle fut assiégée par Edward lirucc, au qualo-zième siècle. Son château Ud brùié en 170S, e trois tilks d'un lord Doncijal y périrent dans lesllanimes.
tes à' Antrim que le ciel se couvrit d'épais nuages. Une tempête s'éleva; d'impétueuses nuées passaient rapidement au-dessus des pics gigantesques qui commençaient à se dérouler au loin devant moi. L'horizon était devenu le palais des météores du vieil Ossian ; et l'écho des montagnes répétait de toutes parts la grande voix des ouragans et des tonnerres. Je demeurais émerveillé devant ces sublimes tableaux; mon petit car, ou char, roulait avec les éclairs et les vents comme s'il m'emportait vers les demeures fantastiques des filles de Fingal ; ce fut un moment de délices.
Mais des torrents d'eau commençaient à tomber; les nuages noirs qui se succédaient sous les cieux et d'où ne jaillissaient que par intervalles les menaçantes lueurs de la tempête, étendaient une affreuse obscurité le long de la route. Le cheval qui conduisait ma frêle voiture s'abattit à quatre pas d'un précipice; et je fus forcé de mettre pied à terre. Une hutte s'offrit à moi; j'y entrai : quel triste spectacle ! Une famille de sauvages, à peine vêtus, était là accroupie devant un foyer de tourbe et me regardait entrer avec
des yeux hagards, comme si j'étais une émanation de l'orage ou un précurseur de la foudre ; le chef de celte étrange tanière n'avait pas de chaises à m'offrir. J'eus beaucoup de peine à m'approcher de la cheminée, car toutes les places y étaient prises par les bestiaux du logis ; et ceux-ci même y avaient le pas sur leurs maîtres. Un pourceau était langui ssamment étendu en face de l'àtre et y dormait avec les grognements d'un mauvais rêve. Des chiens, des chats, un mouton et des poules trottaient autour du compagnon de saint Antoine ; et, de tout cela, au miheu d'une fumée suffocante , partaient des odeurs méphytiques. Hélas! de même, en bien des lieux, s'offre [^chaumière irlandaise.
11 me fallut pourtant prendre mon parti et attendre la fin de la bourrasque sous l'inhabitable abri. J'offris quelques pièces de monnaie à ce qui me parut être de mes semblables; et, à la joie que ressentirent ceux qui s'en emparaient, je reconnus que décidément ils appartenaient à la grande famille humaine. M'aidant à distinguer les espèces, l'argent fut ma pierre de touche.
r.a tourmente apaisée, je remontai dans mon car; et bientôt les ruines du château de Dunluce ni'apparurent dans toute leur âpre majesté. Dunluce yu par un orage ! ... Il semblait que le ciel avait voulu, au moment où la terre moffrait un de ses plus admirables tableaux, se charger de la mise en scène.
Le castel de Dunluce est, au bord de la mer, sur un rocher à pic de trois cents pieds de haut. Ses tours , ses créneaux , ses galeries , sa chapelle et ses salons d'armes , y déploient encore des restes de magnificence. Les nuées venaient de séclaircir ; et un dernier rayon de soleil couchant s'en échappait. L'océan, à flots de saphir , écumeux et bouillonnant , se colorait de pourpre et d'or. Ses vagues agitées se brisaient avec fracas contre le rocher ténébreux perpendiculaire et pyramidal qui le bravait depuis des siècles , rocher où se dressait le fort que les vagues du temps , plus puissantes qae celles de la mer , avait brisé dans les pompes de son orgueil. Là et à la fois, tout était menaçant et mystérieux , sombre et rayonnant , splendide et dévasté. L" enthousiasme s'y mélangeait a une
268 l.i:S TROIS ROYAUMES.
sorte de saisissement; mais ce saisissement n'était pas Timmobilité de l'effroi , c'était la rêverie de l'extase.
Du sommet des tours de Dunluce, on a l'.Vtlantiqueà ses pieds. De petites iles, nommées Skerries ^ sur lesquelles paissent des troupeaux, sont semées le long de la côte où s'alignent les JVItite-Pwcks ( i ) . Ces masses blanches, creusées hardiment et en voûte , offrent vingt-sept enfoncements bizarres dont quelques-uns ont la forme et la régularité des arcs de triomphe. Ces grèves , au dire public , ont des mirages merveilleux. Il s'y entend des chants de syrène; il y passe des flottes fantastiques; il s'y étend de trompeuses prairies ; et des phares inconnus s'y allument.
Du temps de Jacques II , la duchesse de Buckingham allait se mettre à table au château de Dunluce. Tout-à-coup la cuisine et le dmer qu'on y préparait s'enfoncent et disparaissent :
(1) Ce sont des masses de pierres calcaires blanches Elles occupent une étendue de (pielque* milles. Le trui du Prêtre est une des plus étranges excavations de cette plage.
La mer s'en était emparé. L'épouvante fut générale ; et la noble dame s'enfuit.
Je ne pouvais m'arracher à ce magique castel où j'errais avec ravissement. Que de drames avaient du s'y passer !. . L'entrée de la citadelle est terrifiante. Il faut , du rocher qui défend son approche , passer au rocher sur lequel elle est construite, en franchissant un vaste ahime ; et le pont , sans garde-fous , qui y est jeté, est tellement étroit qu'on a , à peine, assez de place pour y poser les pieds. Sous l'immense forteresse est une caverne aussi immense que le reste : sa voûte a plus de soixante pieds de haut ; et sa longueur est de plus de trois cents pieds. La mer y entre en mugissant. Au-dessus est la tour redoutée , où apparaît la banshee des Macquillains , anciens suzerains de Dunluce. Je pénétrai sous ses murailles. Là est le donjon de Mava. On me fit remarquer avec quel soin il était balayé.
« — Qui se charge de cet emploi? demandai-je.
— Aucun être vivant ; me répondit-on.
S7d LES TROIS ROYAUMES.
Chaque nuit cette chambre de prison est nettoyée comme une salle de bal; il n'y entre pourtant personne.
— Qui donc la tient en ordre ?
— Mava. La balayeuse de Dunluce , et la ^d!«5/i^<?desMacquillains. »
Voici la légende du lieu.
LJ B.ILAYEUSE DE DUNLUCE.
Mava, asée de dix-sept ans, était au quinzième siècle , la fille du haut et puissant seigneur de Dunluce. Douce et charitable, elle se levait chaque jour , à Taurore naissante , pour aller secourir ses pauvres.
LES TROIS ROYAUMES. 2ri
« — Regardez-là ! disaient les paires de la contrée en la voyant passer : elle est aussi bienfaisante que le soleil du printemps, et plus belle que l'étoile du matin. >
Mais hélas ! un jeune et beau chevalier l'avait rencontrée plusieurs fois dans ses courses. Il lui avait même parlé. Qui était-il? Mava ne s'en était point informée. Elle ne le connaissait que sous ce nom : Lui. Quand elle voyait un canot se glisser lentement et avec mystère, sous les murailles du château , elle sentait battre son cœur. « Ce doit èire /m* ; » disait elle. Lorsque le soir une voix lointaine et touchante soupirait le long des rochers. « C'est bien lui : » se répétait-elle. Lui ! ce mot là disait tout. Il n'y a qu'un lui dans la vie d'une femme.
Bientôt le secret de cet amour est dévoilé au châtelain de Dunluce. Macqnillain^ le plus orgueilleux des chefs , était le plus sévère des pères. Irrité contre Mava . il lui déclare que la saison ne se passera pas qu'elle n'ait épousé le fils d'un de ses puissants voisins. « Je mourrai plutôt, » pensait la jeune fille. Et déjii, faisant à l'avance le sacrifice de sa vie,
elle préparait son suaire. Il n'était plus de bonheur possible pour elle , puisqu'elle ne pouvait plus être rien pour lui.
Son père , la trouvant , un jour, à coudre une blanche tunique :
« — Est-ce une robe pour vos noces ? lui demanda-t-il sèchement.
— Non mon père! répondit-elle. C'est un linceuil pour mon tombeau.
— Un linceuil ! Nous verrons cela.
— Oui , mon père : vous le verrez! »
Ces mots avaient été prononcés d'une voix prophétique : Macquillain en parut troublé, par malheur, i¥flr« n'avait plus de mère qui put la défendre, en pleurant, contre la tyrannie paternelle. Le châtelain, un instant ébranlé, se raflcrmil dans ses premières résolutions. Persuadé qu'il avait épuisé tous les moyens de persuasion auprès de sa fille, il essaie les voies de rigueur. La pauvre enfant , condamnée à ne plus voir un seul être vivant, est enfermée doûs
une des tours de Dunluce. Ses aliments lui seront glissés par une ouverture dans le mur ; elle fera son lit elle-même et balayera sa chambre. Plus rien autour d'elle que les murailles de son donjon ; plus d'espérance que la tombe; et plus d'appui que la prière.
Mava , résignée à son sort , prenait son balai chaque soir, et nettoyait sa chambre en silence.
c — Vous n'avez qu'un seul mot à dire, lui cria un jour Macquillaiu, du dehors; et je vous rends la liberté. Promettez d'épouser le noble chef que je vous destine. »
La prisonnière se taisait.
« — Parlez donc ! répondez ! ma fille , A quoi êtes- vous décidée?
— A balayer ma chambre ; mon père.
— Pendant combien?..
— U éternité.
— Encore un oracle lugubre ! reprend le châtelain hors de lui. Vous croyez m'épouvanter
274 LES TROIS ROYAUxMES.
avec vos accents de sibylle?.. Vous n'y réussirez pas. Faites-vous encore un suaire ?
— Il est fini. Vous le verrez. »
Le remords commençait à s'emparer du châtelain. Il a la certitude que rien n'ébranlera l'inflexible détermination deMava. Il faut qu'il cède oii qu'elle meure. L'amour paternel n'était point éteint dans son cœur : la peur en ravive la flamme. Il n'a que cette unique enfant: peut-il se résoudre à la perdre !
Mais l'orgueil du châtelain parlait aussi haut que l'affection du père. Se soumettre à sa fille! se reconnaître des torts ! s'avouer vaincu ! rétracter ses arrêts ! Ce serait une impardonnable lâcheté. En tous heux on rirait de lui. Se résignerait t-ilà une pareille honte !
Macquillain s'était procuré d'exacts renseiments sur l'amant deMava./îo6^r?estdénobîe lignage; il est brave et bien allié; la fortune seule lui manque. C'en est fliit : le châtelain prend son parti . Il ne cédera pas à sa fille ; il ne reviendra pas sur sa décision ; mais il sauvera son enfant.
Mava, seule dans son donjon, tenant son fatal balai , et la tête appuyée sur le manche de cet instrument de punition , répandait des larmes amères. Tout-à-coup , elle entend des accords de harpe à travers les barreaux de sa fenêtre; ils partent d'un canot de pêcheur.... Ce canot longeait le rivage.
Le matin, elle avait vu son père sortir du castel avec une escorte guerrière. Armé de pied en cap , il était sans doute parti pour une expédition importante ; il ne reviendra peut-être pas de plusieurs jours. M«tY({ renaît à l'espérance. « — Ce canot c'est le sien ! se dit-elle. // vient. Je sortirai d'ici. J'en sortirai par lui et pour lui. »
Hélas! la mer grossit, les vents sifflent. Le tonnerre se fait entendre. La nacelle, où retentissait la harpe , est devenue le jouet des éléments. Mava ne la perd point de vue ; il lui semble , à travers les siffiements de Forage, ouïr encore, par moments, les sons lointains d'un hymne sauveur.. Bientôt l'esquif est poussé par la bourasque au pied des rochers de Dunluce. Ya-t-il s"y briser et périr? Non.
î-a vigoureuse main qui le dirige brave les lames d'eau qui Tassaillent. Il se faufile entre les écueils; il les évite et les franchit. 11 est sous la caverne du fort.
La captive respire à peiue... 0 surprise ! une clef tourne dans la serrure de son donjon. Un des serviteurs du castel , enveloppé d'un manteau brun , s'avance à la hâte vers elle.
« — Vous serez sauvée; lui dit-il. Suivez-moi vite !
— Et /i<27s'écrie-t-elle.
— Et lui aussi.
— Oi^i dois-je aller ?
- — Sous la grande caverne du fort.
— Je l'y trouverai?
— Dans sa barque.
— 11 a donc vaincu la tempête?
— Il vous attend : venez î
— Me voici. »
La prisonnière suit son guide. Elie apprerxl qae sou amant, sï'tant procuré des intelligence s dans, la place, a séduit plusieurs de ses ga:diens, notamment le geôlier de la tour. Le ci< 1 secondait ses desseins.
Oh ! Robert aura eu peu de peine à mettre 1( s serviteurs du castel dans ses intérêts. Ceux-ci n'auront pas demandé mieux que d'aider à l'évasion de leur douce mai tresse : Elle était adorée à Dunluce.
Robert, du fond de sa caverne, aperçoit au loin une lampe... Mava s'avançait pâle et tremblante. Sa blanche robe est déchirée par les aspérités de la grotte. Ses pieds sont meurtris par les pointes aiguës d'un terrain crevassé. IN'importe : elle approche , elle arrive. Elle est entre les bras de Robert.
Comment décrire leurs transports! Ils oubliaient leurs dangers et la position , leurs infortunes et l'orage. Là, comme aux parvis immortels , le temps , pour eux , n'avait plus d'heure.
SrS LES TROIS ROYAUMES.
« — Partez 1 partez donc ! hàtez-vous î criait le geôlier de la tour. >»
Et les amants ont fui de la grotte ; et la nacelle a pris le large.
D'une des fenêtres de la citadelle, un homme, armé de toutes pièces, avait l'œil sur les fugitifs, et cet homme était Macquillain. Son départ n'avait été qu'une feinte ; et, pendant l'orage, à la faveur des ombres , il était rentré dans sa demeure sans avoir été remarqué de personne. 11 avait tout arrangé lui-même pour faciliter révasion de sa fille et pour entrer dans les vues de Robert. Le geôlier qui avait ouvert la porte de la prison était le plus dévoué de ses serviteurs et lui obéissait en secret tout en paraissant le trahir. Macquillain venait s'assurer du succès de sa ruse. Il se réjouissait d'avoir trouvé le moyen de rendre l'existence et le bonheur à son enfant , sans avoir en rien sacrifié ses droits et son orgueil. Sa volonté ne pliait point ainsi devant l'obstination de Mava : les circonstances seules avaient changé les situations ; et la Pro-
vidence seule, ayant paru tout conduire, son amour-propre , à lui , était sauvé.
« — Comme elle aime cet homme ! se disait-il en soupirant , et les yeux attachés sur la barque de Robert. Hélas! au cœur des jeunes filles, quand Vieni l'atîumt^ didieu le père l Ces deux êtres, en ce moment, songent-ils à rien qu'à leur flamme ! La nuit pour eux n a point de ténèbres , et la tempête point de foudre. N'importe! je suis satisfait. Mava m'oubliera, j'y consens. Qu'elle soit heureuse... sans moi! Je la sauve... mais je la pleure. >
Quel affreux spectacle 1 .. . grand Dieu!... La tempête a recommencé. De nouveaux ouragans se déchaînent. Le frêle canot , emporté par la tourmente avec une violence inouïe, tantôt monte au sommet des vagues , tantôt s'enfonce au sein des gouffres. . . Aucun secours ne peut lui être porté ; il est perdu. . . perdu sans ressource. Le malheureux père voit périr sous ses yeux son enfant; et c'est lui, c'est son aveugle orgueil qui l'a jetée au fond des abimes... Il aperçoit , au feu des éclairs , sa fille à genoux
dans la barque , et les mains levées vers le ciel.. . Elle pousse un cri de détresse , et il croit entendre : mon père \... L'enfant, à l'heure de la mort^ appelle presque toujours , à son aide, ceux de qui il reçut la vie : Il a pour dernier cri le premier.
Robert ramait toujours avec force; il résiste encore à la furie des flots... Il était haletant , épuisé ; une lame d'eau le renverse. Macquillam croit entendre un nouveau cri lamentable de sa fille... Il la voit s'élancer vers Robert. . Mais le canot vient d'être lancé contre les iSA^mV^; il est brisé en mille pièces; et tout disparait sous les flots.
A cet horrible moment le châtelain oublie toutes ses résolutions , il se précipite hors de sa retraite ; il va dévoiler hautement, à ceux qui le croyaient parti, les ruses de son amour-propre : on saura son lâche artifice... Ah ! que lui fait ce qu'on dira 1... C'est l'amour paternel qui celte fois l'emporte ; il veut sauver sa fille avant tout. Sa fille! au prix de sa réputation, de sa fortune, de sa vie ! Sa fille ! le reste n'est rien.
« — Dunluce et la moitié de mes biens, à qui me rendra mon enfant ! criait Macquillain hors de lui. »
Les gens du castel accourent en foule au pied des White Rocks, en face des Skerries; la plupart sont armés de flambeaux. On a des canots et des cordes, on a des marins et des plongeurs , on ne craint ni la mer ni l'orage ; mais l'enfer semble .^.oulevé contre les amants de Dunluce ; les canots sont repoussés vers la rive, ou brisés contre les écueils ; les matelots et les nageurs se voient engloutis sous les vagues. Plus d'éclairs , rien que l'ouragan ; partout les gouffres et la mort.
Macquillain, se tordant les mains et s'arrachant les cheveux, voulait se jeter à la nage ; il remplissait l'air de ces cris :
< — Elle vivait il n'y a qu'un instant ! et je me disais : Je la pleure ! Oh ! je ne savais pas alors ce que c'était que de pleurer!... Mava! ma douce enfant ! ... ma vie !.. . >
Rayon d'espoir et de bonheur ! un homme a
a8a LES TROIS ROYAUMES.
été aperçu nageant vers le rivage ; il tient une
blanche figure C'est Robert sauvant son
amante : Robert, athlète invulnérable!... Il ne faiblit point dans la lutte... Mais quelle épouvantable vague ! . . . Elle a saisi le malheureux Robert, et le jette contre un récif... Sa tête est fracassée sur le roc
Le lendemain, aux premiers rayons de l'aurore, on trouva le corps de Robert sur la grève, entre les White-Rocks et Portriisli (I ) . Sa tête était défigurée. Quant à la vierge de Dunluce, elle avait disparu pour toujours. La mer ne rendit point sa victime.
Macquillain , devenu presque fou de douleur, errait fréquemment sur la plage, y appelant encore sa fille. Un jour il passait au pied de la tour où sa capfive avait tant pleuré -. il lève la tête. . . 0 surprise ! ... il croit apercevoir Mava à travers les barreaux de sa fenêtre ; elle avait
(1) Petit port, en vue de Dunluce , à quatre milles de Coleraine.
son balai à la main, et était vêtue. .. d'un suaire.
La tête perdue, il s'écrie :
« — Pendant combien ?. . .
— L'éternité! »
Et le fantôme de Mava, les yeux fixés sur Macquillain, continuait à balayer ; elle lui montrait son suaire. Le châtelain, muet de terreur, croit encore entendre ces mots :
« — îl est fini : vous le voyez ! »
D3puis ce temps, à heure fixe, et au grand effroi du visiteur, la balayeuse du donjon ne cessa de nétoyer sa chambre, en dépit de tous les obstacles.
Un matin, elle réveilla le castel de ses cris , elle était vêtue de vert, d'un vert de mer foncé, orageux; elle avait les cheveux épars; et ses traits renversés dénotaient l'excès du désespoir. On courut chez le châtelain ; il était à ses derniers moments... Une heure après, il expira.
Mava devint alors la Banshee de la famille des Macquillain. Toutes les fois qu'un, membre
de cette maison devait être frappé de mort, elle apparaissait au donjon, jetait de côté son balai, et, YÔtue d'une mante verte, poussait de lamentables clameurs.
Le dernier de la race des Macquillain (I) étant au château de Dunluce :
« — Mylord! lui dit un de ses gens, la Banshee crie à la fenêtre ; elle est verte comme la mer.
— Je suis mort ! cria le jeune homme. »
Et ce furent ses derniers mots. Il tomba frappé d'une apoplexie foudroyante. . . Son nom s'éteignit avec lui.
(1) La légende ajoute le fait suivant : «Le dernier des Marquillaiii voulut surprendre un jour la balayeuse de Dunluce lorsqu'elle nétoyait sa chambre ; il arrive ; et, de derrière la porte, il entend le bruit de son balai. Mais, an moment où il entrait , Mata se Qt invisible, « — Balayeusel <!• dit le jeune homme , je suis sûr que lu nous tourmentes , « parce qu'on ne t'a jamais payé ton travail. Eh bien! voilà <' six pences, en bonne monnaie; prends! et qu'on ne te » voie plus] » Le lendemain , les six pences étaient ramassées ; mais l'apparition de la tour avait été tellement irritée des paroles outrageantes du dernier héritier des Dunluce , qu'elle avait juré de ne plus se montrer... dans l'exerciie de ses fonctions. Le balai lui seul va toujours , et le balai lui seul est visible.
La Banshee a cessé d'apparaitre car elle
n'a plus de mort à annoncer dans la famille des Macquillain. . . . Le balai, lui seul, va toujours. . . et cela pour \ éternité.
VÏII
Je quittai les ruines de Dunlace à l'approche de la nuit (1 ). Le ciel n'avait plus de nuées orageuses, mais d'épais brouillards s'élevaient. J'allais remonter dans mon car : nouvel incident de Yoyage : plusieurs dames, en toilette élégante, entouraient le petit équipage découvert où j'avais laissé mes effets. Elles étaient descendues de leur voiture en passant sur cette plage; elles
(i) A un mille de Dimluce, à l'ouest, on voit les ruines de Bellymcigary , résidence de la noble et ancienne famille des ■comtes d'Antrira.
avaient demandé à mon conducteur quelle était la personne qui visitait, par un temps pareil, la forteresse délabrée ; et, mon nom leur étant apparu sur une malle, elles étaient restées à m'attendre.
Au milieu de rochers déserts, sous l'épaisse brume du soir et aux mugissements de la mer, je me trouvai tout à coup environné d'un groupe de femmes charmantes. Trois jeunes filles, plus gracieuses les unes que les autres, s'avançaient vers moi. Leurs robes étaient de mousseline blanche; leurs chapeaux étaient garnis de fleurs; il ne leur manquait que des harpes, et je me serais cru parmi les filles d'Ossian. On venait de me parler de visions; j'étais sur le terrain des mirages; je ne demandai pas mieux que d'y faire une pause. Je m'arrêtai donc avec joie au milieu de ces hôtes inattendus de la ruine et de Torage. 3'espérais presque retrouver, parmi les jolis visages qui s'offraient à moi, la Balayeuse de Dun- Ince.
Une conversation animée s'établit entre mes inconnues et moi. Madame Steplienson, la première d'cntr' elles, m'offrit de venir descendre à
sa demeure. Elle habitait Portrush, au bord de la mer, près de Dunluce; et elle insistait pour que j'acceptasse un bon souper et un bon lit sous son toit hospitalier. J'étais bien tenté d'accéderà cette offre si séduisante, mais cela m'eut éloigné de la Chaussée des Géants; et mes moments étaient comptés. Je savais, en outre, que de Portrusli on pouvait se rendre en Ecosse; je promis donc à madame Steplienson de choisir ce port pour celui de mon embarquement, et d'y aller lui faire mes adieux avant de m'éloigner de l'Irlande. Puis, je quittai mes nouveaux amis : car, sur cette bonne terre à'Érin, les affections viennent vite et ne s'en vont jamais de même. Qu'on se rencontre, on a des frères; qu'on s'arrête, on a des amis(l).
La nuit, peu d'instants après, couvrit les montagnes d'Anlrim. 11 faisait un froid glacial ; mon manteau était trempé; il ne se trouvait pas la moindre habitation au milieu des landes stériles à travers lesquelles je cheminais. J'aurais voulu aller coucher au hameau le plus voisin de la
(I) C'est à in.TilnmoStcpheRson (jik' je dois !cs nomb:'en détails lie la h-gcndc de Maxa.
Chaussée des Géants : mais mon cheval s'était foulé le pied en descendant une côte; il boitait horriblement; et je commençais à craindre d'être obligé de passer la nuit dans quelque caverne isolée, ce qui du reste eut été, sinon gracieusement confortable, du moins singulièrement poétique. Tout à coup d'assez vives clartés se présentèrent devant moi : je me crus au but de ma course.
« — Nous sommes arrivés? n'est-ce pas? demandai-je à mon conducteur.
— Hélas! non : me répondit-il d'un ton piteux et découragé ; nous sommes encore loin du Giant's Causeway. Je suis mouillé jusqu'aux os ; et je grelotte tant, que je n'ai plus la force de guider mon pauvre cheval qui lui-même n'a plus la force de se tenir sur ses jambes. Je ne sais vraiment pas ce que votre /tonne ur^, ma bêle et moi, nous allons devenir tout à l'heure.
— Et quelles sont donc ces lumières? Je vois là-bas un édifice à créneaux.
— C'est le château de îady Mac Naghten.
— Que VOUS appelez?
— BusIimiUs-House .
— Et la noble dame y est-elle?
• — Oui. pour le bonheur du pays. Sir Francis Mac Naghten et sa famille en sont la providence.
— A merveille ! il sera la nôtre.
. — Comment !
— Conduisez-moi au château.
— Vous connaissez sir Mac Naghten?
— Pas encore, mais c'est égal : allons-nousen frapper à sa porte.
— A cette heure?. . par ce temps noir?. . avec ce cheval qui n'en peut plus ?
— C'est précisément à cause de tout cela.
— Votre honneur n'est pas attendu?
— Un pèlerin doit toujours l'être. »
Cette réponse était hors de la portée de mon conducteur. Il me regarda d'un air stupéfait; et je repris tranquillement :
« — Allons frapper à Biislimills-Hoiisc. »
Le cheval parvint à s'y traîner; et, pendant que ma carte était remise au concierge pour être portée au châtelain, je me disais à moi-même :
(( — Ce beau château m'ouvrira-t-il ses portes ? Dois-je encore ici me fier, comme en Allemagne et en Russie, à V Étoile du pèlerin ! »
Je faisais de la poésie en attendant du positif.
La porte du château s'ouvrit. Le fils de la maison vint me chercher lui-même à l'entrée de sa demeure; et je trouvai là cette cordiale hospitalité des temps anticpies que détruisent chaque jour les progrès de la civihsation, et qui n'existe plus, en France, que dans les anciennes chroniques. Sir Francis Mac IXaghten avait près de lui sa femme, son fils et deux de ses filles. Le ciel avait donné quatorze enfants à ce patriarche octogénaire, qui, ajoutant cinquante-huit petitsenfants à ce nombre, pouvait réunir à sa table une famille de soixante-douze personnes. Sans la mort qui avait promené là sa faux comme ailleurs, il en eut compté plus de cent. Hélas ! un
malheur récent avait brisé son àme. Un de ses fils, un jeune homme de la plus haute espéranee, avait été massacré dans l'Inde. La vertu, sur ce val d'épreuves, ne préserve pas du malheur.
Je fus accueilli à Bnskmills comme un nouvel enfant de la maison. On me prépara un bain chaud; on me servit un bon souper; un excellent lit m'attendait. Les grâces de la courtoisie étaient là les habitudes du cœur; et je remontais doucement , sous celte sphère de bonté , aux temps de la chevalerie
Le lendemain élait un dimanche; je me levai, j'ouvris ma fenêtre et j'aperçus la mer devant moi, cette mer qui allait motfrir la Chaussée des Géants. . . Le déjeuner était servi. On partit après pour l'église. Le village voisin avait une chapelle catholique : sir iMac Naghten m'y fit conduire.
Cette chapelle était une grange délabrée, a peine à l'abri de l'intempérie des saisons. Elle avait des murs crevassés et un pavé en terre battue. x\ufond, sur l'entablement d'une fenêtre à carreaux cassés, on avait posé de vieilles plan-
ches étroites et à demi pourries qui formaient un semblant d'autel. On y montait par trois marches disloquées. Les seuls ornements de cet autel étaient une croix de bois, telle qu'en offrent les fosses d'un cimetière de hameau; deux chandelles de lanterne dans deux mauvais flambeaux de cuivre ; de vieux et illisibles cartons pour la messe; un pot de faïence ébréché où il y avait de l'eau, et un verre de cabaret à demi rempli de vin, cela figurant des burettes. Le total de ces ornements pouvait s'évaluer à douze sous.
Je m'assis sur un escabeau d'honneur dans ce sanctuaire des commencements de l'ère chrétienne. Je me crus aux temps primitifs, alors que l'Église, errante et persécutée, essayait son culte naissant sous le sauvage abri des déserts, dans des parages inconnus et parmi des tribus sauvages. Le prêtre catholique arriva, il n'avait point de sacristie ; il dût s'habiller à l'autel, devant une croix en bois brut et un calice à pied d'étain. Sa chasuble était en lambeaux.
Oh ! c'était bien la messe des pauvres ! . . . Il y avait pourtant là des trésors, et des trésors inappréciables/, la piété de l'àme chrétienne, la sainte
LES TROIS ROYAUMES. 29a
résignation du juste. On y priait avec ferveur, et le peuple y avait la foi.
En retournant à Buslmiills-House , je jetai un coup-d'œil sur l'église protestante ; elle était parée, riche et brillante. Le contraste était douloureux... . La majorité de l'Irlande est catholique {\)\ et cette majorité, constamment blessée dans sa religion, voit tous les impôts qu'elle paie, enrichir les ministres réformés, tandis que le clergé catholique y est dans la plus extrême indigence. Un tel spectacle irrite le peuple -. est-il tout-à-fait dans son tort?
Et cependant l'Irlandais, quoiqu'on en puisse dire, est doux, paisible et patient. On m'avait peint ce royaume comme un volcan en irruption; on ne me parlait que de soulèvements révolutionnaires et d'émeutes terrifiantes; je croyais que j'allais traverser, non sans péril, un pays tout en feu, livré au démon de lanarchie et des guerres civiles; loin de là : je ne rencontrais que des populations tranquilles et des contrées pacifiques. On y désire un temps plus heu-
(1) Sur huit millions d'Irlandais, six millions et demi ?ont catholiques.
296 LES TRCIS ROYAUMES.
reux, ou y attend de meilleurs jours ; mais l'espérance y est sans murmures et l'attente y est sans fureurs.
Une petite voiture m'attendait à Biismills' House^ouv me mener h\hC haussée des Géants : j'y montai avec empressement; et j'arrivai au bord de la mer. Une légion de guides s'élança aussitôt vers moi. Ils poussaient des clameurs aiguës. Chacun voulait être choisi, chacun m'arrachait de son côté, et je crus que j'allais être mis en pièces. On me raconta qu'un étranger, cpii n avait pas été prévenu de cette scène, s'imagina, être tombé entre les mains d'une bande de pirates. Il tira sa bourse et sa montre. « Tenez! prenez! s'écria-t-il, mais du moins laissezmoi la vie ! »
La mer, soulevée par l'orage de la veille, était encore houleuse et menaçante. Ses vagues se brisaient avec fureur contre la C haussée des Géants. Elle était enfin devant moi celte merveille de l'Irlande!
Qu'on se figure, s'il est possible, d'innombrables piliers en basalte, s'avançant à vingt ou trente pieds de haut, au milieu de l'Océan,
comme une forêt de mâts d'airain, et assez rapprochés entr'eux pour présenter une route dont chaque pavé est le sommet d'une colonne gigantesque!... Je marchais, muet d'admiration, sur ces cristaux prismatiques, et sur ces pierres taillées à facettes, qui dominaient les flots de la mer. La jetée a, dit-on, sept cents pieds de long sur trois cents de large. La plupart de ses pavés hermétiquement joints, et sur le modèle des cellules d'une ruche d'abeilles, sont pintagones ou hexagones, il s'en trouve à sept pans, à quatre et à trois ; il en est de huit et de neuf. Cesbasaltes, ou pierres de fer, sont de couleur noire et verte ; inattaquables par Tacide, ils sont fusibles par le feu . Sont-ce des produits volcaniques? Mais comment des convulsions d'un brasier souterrain a-t-il pu surgir des chefs-d'œuvre d'architecture? Comment le chaos et les bouleversements ont-ils pu produire l'ordre etla régularité? Quoi! des laves ont fait ces palais, et des éruptions ces temples ! . . . . Mais où donc est le pied de ces immesurables colonnes qui vont de l'Irlande à l'Ecosse ? Leur base inconnue est au fond des abîmes, leur ligne souterraine s'étend jusqu'au
^8 LES TROIS nOYAU3ÎES.
polo (I); c'est l'invisible (Vwaq part, c'est de l'autre l'immensité. Que de versions sur ces prodiges! Pour moi, je rep;arde et j'admire. J'aime mieux planer dans l'infini que me traîner dans Tanalyse. La controverse, c'est la terre : L'enthousiasme, c'est le ciel (2)
En face de \diC haussée, et le long de la côte, est V Amphithéâtre du Géant. Son demi cercle est tout en colonnes . L'immense plateau de ce cotisée de la nature est crénelé comme un vieux fort. Non loin est le Spantsh-Bay d'oii s'élèvent des pyramides et des obélisques, dentelés comme à Yalliambra. La cime de ce mont, hérissée de pointes et de flèches, semble un amas de fortiiications. On raconte qu'un des vaisseaux û.ç^Y invincible Armada, jeté sur ces côtes par la mémorable tempête qui sauva l'Angleterre, arriva là au milieu des nuits de l'ourasfan. Les sommités ai-
(1) On le verra plus tard, à la description de Tilc de Stajfa et de la grotte de Fingal.
(2) Si les basaltes sont des produits de volcans^ pourcpioi n"en voit-on pas près du Vésuve ? Si, au contraire, ils n'ont nul rapport avec les montagnes de feu, pourquoi abondentils au mont Etna en Sicile , au mont Hecla en Islande , aux cratères de l'île Bourbon, et aux volcans éteints du Vivarais en Auvergne?
guës du formidable pic lui parurent évidemment les créneaux , les tourelles et les cheminées du castel de Duniiice; il se crut sauvé et se hâta d'entrer dans la baie. Hélas! il se brisa contre d'épouvantables récifs, et le navire sombra; tout périt, tout fut englouti. On ne retira des abîmes, selon la narration du pays, qu'un magnifique orgue espagnol. J'avais vu cet orgue à Dublin (!).
Les guides de Wickloiv et de Killarneij ne vous entretiennent que de légendes et de féeries; ceux de Gianfs Causewmj ne vous parlent que de cristaux et de basaltes. Ils ont mesuré les pierres, numéroté les pavés et compté les colonnes (2). Au milieu de la Chaussée et au-dessus de la mer, ils vous montrent une fontaine d'eau douce, et ils vous contraignent d'y boire :
(1) En mémoire de cette catastrophe, on appela l'endroit : Sphanish Bay (la baye espagnole). ÂupieddesbasaUcs verts et noirs de cette côte, on découvre des terres rouges, des pouzzoulanes et de l'ocre. Ces couleurs , diverses et réunies , produisent un graiid elïet.
(2) L'un d'eux m'assura que ^ajeiée avait 33,000 colonnes; et il se croyait sûr de sou chillVe; ils savent aussi les généalogies de tous les seigneurs de la côte, depuis Portrush jusqu'à Belfast.
car l'enthousiasme du voyageur est un patrimoine pour eux : c'est un droit, c'est un monopole.
Mon guide se nommait David Mac Midlen; il avait été celui du maréchal Gérard cinq ou six ans auparavant ; il me parla du plaisir qu'il avait eu a le voir dessiner le long de la côte. Apprenant ensuite que je logeais à Bushmills-House :
« ■ — Ah ! vous connaissez miss Mac Nagliten ! me dit-il d'une voix émue : c'est la joie et l'orgueil du pays ; il n'y a pas de pauvres qu'elle ne soutienne, et pas de malheureux qu'elle ne console. Son noble père, à qui presque toute la contrée appartient, a fondé, à ses frais, une école au village. Eh bien! chaque matin, sa lille y vient instruire elle-même une cinquantaine d'enfants; elle leur apprend à lire, à écrire et à prier Dieu. Aujourd'hui dimanche, elle était avant six heures du matin parmi ses petits pauvres ; et tout cela priait autour d'elle; et, comme elle, tous seront bons. Là-haut, j'en suis bien convaincu, Dieu n'a pas d'anges plus parfaits. »
David Mac MuUen ne manquait ni d'esprit ni
LES TROIS liOYAU.MES. èOl
de mémoire. Je lui demandai des légendes : il sourit, il en savait une quantité. Je vais en relater quelques-unes.
Finmacoulj, le Goliath irlandais dont j'avais tant entendu parler aux Sept églises et à Killarney^ était le suprême dominateur des côtes d'Antrim. Grandi outre mesure par la tradition et les âges, ce Finmacoul fut, incontestablement, un puissant guerrier de son époque. On sait que les Danois conquirent l'Irlande au neuvième siècle et l'occupèrent trois cents ans {\) -. Finmacoul les combattit victorieusement; et le nom de ce héros, alors immortalisé par la reconnaissance du pays, y devint depuis tellement colossal, que Finmacoul^ après avoir été l'homme de la gloire, est aujourd'hui l'homme des fables. Par de-là l'humaine nature, de chef il est passé géant ; de géant il est monté dieu.
Ecoutons les récits de David.
« Finmacoul s"élant pris de querelle avec un
(1) Ils y avaient apporlcîei rs dieux (tÎ!or,o;iin, Iokc,el-). Ccia e.\i)!iqu!.' les pierre? (''nidiniies de rirlaiide. 1! y a encore dos familles danoises dans ce rovaume.
géant de l'Ecosse, lui envoya un cartel en lui demandant sur quelle terre il désirait que le combat eût lieu : « en Irlande^ » répondit poliment le Calédonien; je regrette seulement d'être obligé de passer l'eau; l'humidité, par fois^ m'est contraire. » — Qu'à cela ne tienne ! répondit Finmacoul avec non moins de courtoisie : Mettons le combat à huitaine; et je vous construirai un passage j de manière à ce que vous n'ayez pas les pieds mouillés. » Admirez la délicatesse ! Finmacoul voulait bien tuer son adversaire, mais il €Ùt été désolé qu'il s'enrhumât.
« Le géant , de l'Irlande se mit de suite à l'œuvre. Il fut chercher des rocs monstrueux, fit travailler des fourneaux souterrains; et bientôt des colonnes de basalte, admirablement taillées, s'enfoncèrent dans l'Océan. Une semaine lui suffit pour achever son pilotis, aligner sa route et joindre ses pavés. C'était un merveilleux architecte : on n'en fait plus de cette trempe.
« Sur la chaussée est le cabinet de toilette du géant. — Là, chaque soir, disait David, Finmacoul, revenant de ses forges, se débarbouillait la figure. Voici le siégeoù s'asseyait sa femme pen-
dant qu'il se faisait la barbe et se nettoyait les ongles. Skyla. la belle géante, adorait son robuste époux ; il avait des reins si solides et des épaules si carrées!,., puis, rien n^égalait son courage ; et les belles aiment les braves. »
« Un jour, cependant , Sliyla fut horriblement grondée par Finmacoul; elle avait été, avec lui, chercher des rochers en Ecosse ; il était assez juste que la Calédonie fournit aussi son contingent dans la chaussée qui allait réunir les deux iles. Slujla, tout occupée de regarder son AÎgoureux mari, qui s'était hardiment mis sur le dos quelques cent mille colonnes à facettes , ne s'apercevait pas que le tablier dans lequel elle portait, elle, une quantité de montagnes plus ou moins grosses, s'était crevé le long de la route. Yoilà qu'au beau milieu de la mer toutes ces masses lui échappent et forment l'ile de Ratlilin (1 ) ; elles s'enfoncent à ses pieds ; Sliyla^ désolée de sa maladresse et des durs reproches de son compagnon, ne se sentit pas ie courage de ramasser tous ces pics et toutes ces
(1) Cette île, voisine de l'Ecosse, a trois lieues de long sur une et demie de large. Une de ses élévations, Kcnramev, a 449 pieds de haut.
roches. Elle gagaa la rive irlandaise, et vint pleurer à Coleraine ; une affreuse inondation fut la suite de ses larmes; et si Finmacoul , qui l'avait trop sévèrement morigénée pour n avoir pas recousu son tablier à temps, n'était promptement arrivé pour sécher ses pleurs, on ne sait ce que serait devenue l'Irlande ; elle eût probablement été submergée.
« Sbyla reprit force et courage ; les travaux, continuèrent; et, avant l'expiration de la semaine, la chaussée entre l'Irlande et l'Ecosse était complètement terminée : on y pouvait passer à pied sec.
« Tout obstacle au duel se trouvant ainsi dignement aplani, le géant de l'Ecosse se hâta de se rendre où l'attendait le géant de l'Irlande ; et chacun se plaça sur la pointe d'un rocher. En face l'un de l'autre, ils n'étaient séparés que par un abime de trois à quatre cents pieds de large ; ce qui ne signifiait pas grand'chose. La lutte eut heu à coups <Ie poing. L'Ecossais, après un pugilat de près d'une heure, eut la mâchoire fracassée; il tomba, il était vaincu. On croit même qu'il en mourut. Mais ce qui charma
ir.ES TROIS ROYAl'JIES. SO»
Finmacoul, c'est que son adversaire, en venant se faire occire, n'avait attrapé ni fluxion de poitrine, ni catharre. La chose s'était passée au mieux ; le coup de poing fut l'œuvre de mort,ei la c haussée l'œuvre immortelle. »
Quand Finmacoul cessa de vivre, (et ce qui étonne en cela, c'est qu'un pareil être n'ait pas été de nature à se jouer des massues du temps) ; un tremblement de terre eut lieu qui brisa, engloutit et fit disparaître une partie delà Chaussée des Géants: celle qui était en pleine mer. Il n'en resta que les deux bouts : l'un sur les côtes de l'Irlande et l'autre sur celles d'Ecosse ; ils sont vis-à-vis l'un de l'autre, et formés des mêmes basaltes. Les mêmes colonnes y ont été façonnées par le même ouvrier. En Irlande, elles ont bâti le Giants' Causeivay, et dressé les cirques de Shepherd's Path ; en Ecosse, elles ont créé Vîle de Staffa et fait la gi^oîte de Fingal.
« — Voyez- vous là-haut cette ligne de tuyaux ? me dit de nouveau Mac-Mullen ; plusieurs d'entr'eux ont \ 20 pieds de haut ; c'est V orgue du géant. Elle joue un air tous les ans, la veille de Noël, à minuit. Tant que dure la musique (et
quelques anciens du pays l'ont entendue), il y a des pierres qui dansent, des nains qui cabriolent et des fées qui tournent en rond ; l'harmonie est surnaturelle. A ce moment-là, si un parfait chrétien pouvait se trouver le long de la grève avec un livre d'évangiles, et lire à rebours la généalogie du Christ, il verrait la mer s'entr'ouvrir; il découvrirait, sous les eaux, une immense capitale qui y fut autrefois submergée à cause de ses crimes, comme Sodome et Gomorrhe ; et, de plus, il verrait tous les habitants en chemise, occupés, pour se purifier de leurs iniquités, à laver leur linge sale... en famille. Selon la tradition, ce pays, dès qu'il sera parvenu à se blanchir complètement, reparaîtra sur l'eau, clair et net. Le tout est de savoir s'il pourra réussir à se bien nettoyer ; car il faut que, toute tache lavée, il demeure blanc comme neige. Or, d'après plusieurs révélations de seconde vue écossaise, la lessive n'avance pas, et le linge est toujours malpropre.
Je gravis le PlaiskinsBay (1). De ce promontoire élevé , je dominais d'un côté les plaines
(1) Le plus haut des pics de cette côte. Il a 59» pieds.
de l'Irlande, et de l'autre, l'espace des mers. D'une part, la terre, les campagnes, le travail et l'homme ; de l'autre, l'Océan, l'immensité,
l'inconnu et Dieu Oh! les yeux attachés
sur ces côtes hérissées de colonnes et de cavernes, à travers lesquelles tombaient des cascades et se dressaient des obélisques, il me semblait que j'aurais voulu m'établir, seul, au milieu de ces sublimes merveilles de la création, pour n'y être qu'au Créateur, m'y soustraire aux agitations du monde, y pleurer des pertes de cœur, et n'y tendre qu'à l'autre vie... Mais il me restait ici-bas des êtres chéris à revoir. . , je soupirai péniblement, et je continuai ma route.
Une espèce de pyramide, isolée et d'une hauteur énorme, se dressait sur les flancs du roc ; on ne conçoit pas comment elle a pu s'y soutenir contre les ouragans, depuis qu'elle y est tombée des mains de Dieu. Un enfani y monta un jour et s'y assit ; descendre ne lui était plus possible. On l'aperçut , au loin , du rivage ; mais comme la nuit approchait, personne ne put aller à son secours. Le lendemain matin, on courut à la colonne , l'enfant n'y était plus :
on chercha son corps, on n'en trouva aucune trace. Le soir, ô surprise! il rentra au toit paternel. On lui demanda qui l'avait sauvé, il ne comprit ni n'entendit; on voulut le l'aire parler, il ne Su\ i* plus aucun langage. On ne découvrit jamais rien de ce qui lui était arrivé; il avait dû, sans doute, éprouver des tortures inouïes pour en être arrivé à l'état où il se trouvait. L'enfant existe encore au pays : ce malheureux est sourd et muet.
Une aventure aussi tragique , mais à suites moins cruelles, eut récemment lieu à \ amphithéâtre du géant. Une femme y tomba perpendiculairement de 4 ^ 2 pieds de haut, roula ensuite 50 pieds plus bas, et se releva encore vivante ; elle n'avait que des contusions peu dangereuses. Cette femme, qui était mariée, n'avait point eu d'enfant jusque-là, ce dont elle était désolée. Rétablie de sa grande chute, elle devint enceinte, et accoucha successivement de quatre enfants. Avisaux jeunes femmes stériles !
De la ruche, un des endroits les plus curieux de la chaussée des géants, je fus à l'antre de jiort Coon ; ici encore une lécrende. » Un fils de
Finmacoul s'y était fait ermite et avait juré de n'y jamais rien manger de ce qui lui serait présenté par une, main humaine. Un soir qu'il se mourait de faim, de jeunes filles, fraîches et jolies, lui apportent un bon pâté ; l'ermite remercie et refuse. Une heure après survint un phoque ; il sortait de l'eau avec un plat de poissons frits ; la patte du phoque ne pouvait être raisonnablement considérée comme une main humaine ; l'anachorète avala la friture sans scrupule. Aussitôt, fredonnant un air, le phoque jette ses écailles, et il en sort une stjrène. a J'ai trahi mon vœu! » dit l'ermite; et il tombe mort sous le coup. Quel dommage qu'il n'eût pas eu près de lui quelque savant de notre époque ! il lui eut été prouvé (\\iune syrène était chose inadmissible, et qu'à supposer que, par un étrange hasard, la mer eût formé dans ce genre une combinaison ayant apparence humaine, ce ne pouvait être classé, sous aucun rapport, parmi les natures réelles ; l'ermite eût été convaincu et ne serait pas trépassé. La science, en général, ne se trompe pas; seulement, de temps en temps, elle trompe les autres. »
La caverne de Port-Coon était d'un accès fort difficile; il me fallut sauter de rochers en rochers, au risque de me casser bras et jambes, pour parvenir à ime effrayante crevasse qui descendait sur un des côtés de l'immense grotte. La mer y entrait à gauche ; et ses vagues bouillonnantes arrivaient jusqu'à moi avec le bruit du tonnerre. Je m'enfonçai à droite et sans réflexion sous les excavations menaçantes oh tourbillonnaient vents et marées. Enthousiasmé, hors de moi, je n'entendais pas mon guide qui me criait de toutes ses forces : « N'allez pas plus loin ! revenez î » Sa voix était couverte par les mugissements de la mer. Soudain, je me sens saisi par le bras,« — Vous voulez donc périr? me dit David aveceflroi ; la marée monte, nous n'allons plus pouvoir sortir d'ici. Déjà l'eau nous gagne, elle arrive ! ...» Eu effet, d'une profondeur de 4 à 300 pieds, je voyais l'Océan se précipitant, au loin, sous la grande arche extérieure... Ses lames d'eau, en s'avançant, s'ouvraient comme la gueule d'un tigre pour dévorer une proie. Je reculais devant elles: « — Eh non ! reprit David, il n'y a pas d'issue derrière nouSf il faut retourner par où nous sommes en'
très. » La mer avait déjà envahi le bas de la crevasse par laquelle nous nous étions introduits dans la caverne ; et chaque instant augmentait le danger. Je me jetai à travers les vagues, en profitant du court moment où elles se retiraient rapidement pour revenir plus rapidement encore; trois pêcheurs de la rive, qui s'étaient aperçus du dehors que nous tardions trop à sortir, étaient accourus à notre aide. Da^^d me saisit par les jambes ; ses camarades, du haut de la crevasse, me saisirent par les bras ; et je fus arraché aux flots ; quelques minutes encore, et il eut été trop tard.
Je revins à Buslimills-House, oii m'attendait la plus aimable des familles ; et le lendemain je reprenais avec transport le chemin de la mer. Miss Mac Naghten m'y conduisit elle-même dans un petit char du pays ; elle allait à son école et à ses bonnes œuvres. La charmante fille du castel me rappelait les plus suaves créations de Walter-Scott ; elle eut pu lui servir de modèle.
Je pris un bateau sur la plage. La mer était encore violemment agitée ; mais je tenais à
longer les cotes d'Aotrim en marin, et avoir se dérouler devant moi la ligne de rochers qui s'étend depuis les arches des Jf'hiie- Rocks jusqu'au grand plateau de Fair-Head [\). J'entrai avec ma barque sous la caverne de Dimkerry. Aucune description n'en saurait rendre les sublimes beautés. Son ouverture, en voûte triomphale, a 96 pieds de haut sur \ G de large. On eut dit, aux temps mythologiques, le portique d'un des palais souterrains de Neptune. Mon canot y voguait avec une mystérieuse solennité, comme s'il me conduisait chez Plnlon, L'intérieur de la grotte s'était élargi (2) ; nous étions dans d'immenses galeries en arcades, oii se jouaient des vagues impétueuses ; le pied des rochers était rouge, les parois d'un noir d'ébène, et la voûte moitié verte, moitié blanche. J'avais devant moi une allée de près de 700 pieds de long ; cette allée tournait ensuite, et l'issue n'en est pas connue. Un de mes bateliers avait un fusil , il le déchargea sous ces voûtes ; la détonation fut terrible ; l'écho souterrain la
(l) C'est un des plus hauts promontoires de la pointe nord de l'Irlande.
^3; Elle a souvent plus de 30 pieds de large.
répéta sept à huit fois, et je ressortis de la caverne au comble de l'enthousiasme.
Ma barque se remit en mer; et alors, passèrent successivement devant moi toutes les merveilles de la Chaussée des Géants. Le Plaiskins- Bay m'ofTrit ses deux étages de colonnes en basalte; le Horeclme-Bay me présenta ses deux statues isolées sur un piédestal, que la nature a travaillées avec le talent d'un habile sculpteur, et qu'on dit être les deux fils de Finmacoul (i) ; puis vint, la chaire du géant, où le Sanson irlandais prononçait ses harangues ; je demandai à qui il parlait : la réponse fut peu précise. Je présumai que ce devait être à l'Océan , dont les flots rugissaient à ses pieds. Il pouvait, du sommet de ses remparts, lui parlant comme Jehovah, dire : « tun'iras pas plus loin! »
« — Voici, me dit mon guide, en me montrant deux pointes de rochers, le champ clos où s'est battu Finmacoul, et où son adversaire a péri ! »
(1) La tradition soutient que «'est Finmacoul qui les a sculptés lui même,
Peu auparavant, j'avais remarqué quatre figures debout le long d'une colonnade : c'étaient les quatre fils du géant écossais, venus pour assister au combat de leur père ; ils ne doutaient point de son triomphe. Ils le virent tomber toutà-coup... les malheureux en furent saisis d'un tel désespoir qu'ils restèrent pétrifiés-, ils n'ont plus bougé de la place (I ) .
Au milieu du site le plus aride et sur une plage déserte , une petite maison blanche me frappa. Pas un arbre n'ombrageait cette triste demeure ; aucune végétation à l'entour. J'appris que, là, avait été élevé le fameux lord Castlereagh, avec six autres enfants, parmi lesquels était sir Francis Mac Nagliteu. Un prêtre dirigeait leur éducation, loin de toute société. Ils y vivaient, comme exilés, seuls, avec les flots de la mer , les rochers , l'étude et le ciel.
Mais que de peintures à faire, si je voulais décrire les ruines du château de Dunsuvoreck,
(1) On voit aussi, à peu de distance , la statue de Finrnacoul lui-môme. Elle est assise sur la rive. Encore une extraordinaire œuvre de la nature.
celles de Green-Castle , la chapelle de l' Abbaye- Blanche, le Cave-HiU, le château d'Oldcrfleet où se retira Robert-Bruce, en ^ 315; Glenarm, le Grey-Man's Patli, le Fair-Head, Belly- C asile, le Wliite-Head, et le pont de Carrkkarède\ Deux volumes suffiraient-ils?..
Le pont de Carrick-a-rède , jeté sur deux rochers à pic, au-dessus de la mer, est en corde et fort dangereux ; il a soixante pieds de long et quatre-vingt-dix de haut. C'est une des étonnantes curiosités de la côte d'Antrim. En face est l'ile de Ragliery où plutôt de Rathlin (1 ) . Robert-Bruce s'y réfugia pendant les guerres civiles qui ravagèrent l'Ecosse à l'avènement au trône de Baliol , et y habita une forteresse dont on voit encore les ruines : Elles portent le nom de l'illustre prince ; ses ennemis l'y poursuivirent et l'en chassèrent. L'ile qui a environ mille habitants, appartient aujourd'hui à un prêtre , Tlie Rev. R. Gage, qui en est à la fois le pasteur, le magistrat , le propriétaire, et , en quelque façon , le roi (2).
(1) Ce fut cette île qui tomba du tablier crevé de Shyla, selon la légende.
(2) Près de Carick-a-rede est un petit rocher inhabité,
Le soir de mes excursions le long des côtes , j'étais dans le délicieux salon de lady Mac Naghlen; mais quel que fût le charme de la société qui m'entourait , mon esprit ne pouvait se détacher des souvenirs de la Chaussée des Géants. Une douce harmonie m'arracha , néanmoins, à mes méditations. Une jeune Irlandaise était au piano et chantait une romance française. Oh! qu'elle me parut ravissante cette voix étrangère qui me ramenait vers mon pays ! . . J 'appris, que cette aimable musicienne était née à Paris, et y avait été élevée au Sacré-Cœur. Ses traits réguliers étaient empreints d'une douce mélancolie. Je lui parlai de la France ; et je vis ses beaux yeux se mouiller de larmes. Elle était voisine de campagne de sir Francis. Elle s'approcha de moi avant de partir : je lui demandais
au milieu de la mer , où se troi/ve une fontaine d'eau douce. On explique ainsi ce phénomène. L'eau descend des montagnes de la rive voisine, passe sous la mer, et remonte dans l'île à la manière des jets d'eaux.
Une des preuvesd'unetrèsancienne civilisation, en Irlande, se trouve à Belly-Castle. Lix , sont des raines de cliarbon qui furent exploitées (on en a la certitude) avant Linvasion des Danois.
Les lapins abondent tellement le long des côtes d'Antrim, qu'on en lue, en certains endroits, jusqu'à 10,000 par an. Cela se vend pour la valeur de la peau.
encore un air : elle sourit tristement et me répondit , tout bas , par ce refrain du Pré aux Clercs : « — Rendez-moi ma patrie ! .. » — Je vous comprends, interrompis-je : Souvenirs du jeune âge!.. » Elle ajouta à la liàte : « — Sont gravés dans mon cœur. > Nous nous parlions , ainsi , par l'opéra de Paris ; et la réelle patrie, pour elle , était la France.
Hélas ! le lendemain, je partais ; je quittais ce castel hospitalier où j'avais éprouvé tant de vives jouissances. .. Oh ! si jamais ces pages arrivent kBiislimills , qu'elles portent à sir Francis et à sa noble compagne, à miss MacNaghten, et à la belle M'" Probyn sa sœur , les expressio ns , bien s nties , d'une reconnaissance éternelle (1) !
Je me dirigeai vers Portrush. Je n'avais pas oublié madame Steplienson ; et j'arrivai à sa demeure. Là , nouveaux soins , nouvelles atten-
(1) Hélas! depuis que ces pages ont été écrites, la mort estveiine porter ladouleiiretle deuil àBushmills Le noble sir Francis n'est plus. Les journaux en ont public la nouvelle ; et j'ai pariagé , de loin, les vives afflictions de sa famille.
sus LES TROîS ROYAUMES.
tions : continuité de plaisirs. Miss Stephenson , la muse de la province, avait écrit plusieurs ouvrages ; et l'un d'entr'eux me fut offert par elle : encore un précieux souvenir.
Adieu Irlande hospitalière ! . . . Adieu rivages poétiques!.... Le navire qui m'emportait ne pouvait m' arracher à vous. En vain fuyaient , à l'horizon, vos lacs, vos vallées, vos montagnes : l'œil du cœur ne vous quittait pas. O Irlande! te reverrai-je!....