L'ÉCLAT DE RIRE
Adolphe de Besville avait dix-liait ans (I). Étourdi comme on Test généralement à cet âge, il ne rêvait qu'amour et plaisir; il avaitpeu étudié, n"avaitpasappris grand chose, etavait horreur de toute espèce de leçons. €■ — Je sais, disait il, à quoi servent les machines industrielles qu'on nomme mécaniques : mais je n'ai jamais pu comprendre ce que pouvaient avoir d'utiles les machines morales qu'on appelle doctrines. »
Avec de pareilles idées, Adolphe devait, nécessairement, arriver tôt ou tard à quelque fatale mésaventure; il ne croyait point aux mécomptes et ne s'astreignait à aucune règle. Au printemps, novices matelots, nous sommes ainsi plus ou moins. Lancés, sur l'océan du monde, vers de chimériques bonheurs, nous coupons le
(1) Ce nom n'est pas le véritable : ni ceux qui suivront.
câble gaiement; n'apercevant aucun écueil, et Fœil fixé sur des mirages, nous crions : « le port est gafjné ! » quand souvent le port est perdu.
.-Vdolphe avait une fort jolie figure ; aussi, une quantité de bonnes fortunes le rendaient d'une présomption insoutenable. Il ne pouvait se figurer que l'œil d'une femme s'arrêtât sur lui sans que le cœur ne lui battîf. 11 se croyait, en outre, d'une invincible habileté en fait d'intrigues amoureuses. Or, rien de tel pour être trompé soi-même que de se croire plus fin qu'au (rui.
L'àrae chaste est, ici-bas, par vertu, ce que l'ange est, là-haut, par nature; il y a plus de bonheur dans la condition du dernier : n'y a-t-il pas plus de mérite dans celle de l'autre?.. Adolphe eut regardé de telles définitions comme absurdes, et un parallèle semblable comme ridicule. Il ne croyait pas à la possibilité de Vâme chaste; et quant aux anges vers lesquelles il s'élançait, il n'en aimait. . . que la chute.
L'amour des voyages était une de ses passions. Enregistrant partout avec soin ses galantes aventures, il prétendait se faire adorer aux quatre coins du monde. Il venait de quitter l'Aile-
magne où, selon lui, de nombreuses victimes étaient restées à le pleurer. Le voici installé à Venise.
Florella Marinelli, d'origine espagnole, était une des beautés célèbres de cette ville ; Adolphe se fait présenter à elle. Épris aussitôt de ses charmes, il met hardiment en usage ses séductions accoutumées,
« • — Oh! lui disait Florella émue de ses discours , il est plus facile de dire qu'on aime que d'aimer.
— Non, lui répliquait Adolphe : près de vous, au contraire, il est plus facile d'aimer que de le dire. »
Elle avait pour mari le plus farouche et surtout le plus bizarre des hommes. Marinelli, d'un âge avancé, avait un fils, d une première femme, qui voyageait à l'étranger. Florella, saisie quelquefois d'un tremblement soudain, lorsque Adolphe était auprès d'elle, lui racontait des traits de jalousie et de cruauté de son mari, à faire dresser les cheveux. Adolphe écoutait d'un air calme; et l'amour s'accroissait du péril.
Un soir, le jeune séducteur était auprès de la belle Vénitienne; elle lui parlaitdesonfrère, dont elle lui vantait la tendresse et le dévouement.
« — Me croirez- vous ! disait Adolphe : je porte envie à tout ce qui vous est cher: et pourtant je voudrais voir le monde entier aspirer à vous plaire. J'ai gémi quelquefois de ne pas savoir assez vous aimer : et cependant je vous aime de toute la puissance de mon àme.
— Dites, de toute la force de vos désirs.
— Florella! c'est mal méjuger. Dans un véritable amour, les sens même appartiennent au cœur. Leur fougue n'est que son langage; et leur délire n'est que Texpression la plus haute de cette passion que les paroles sont insuffisantes à rendre. >
Adolphe prononçait ces mots avec une chaleur entrainante. Florella devait-elle y croire? Jl les avait dits à bien d'autres.
La porte s'ouvre avec violence.
« — Je suis perdue! s'écrie Florella. >
Marinelli va droit à Adolphe. Ses soiirciis étaient fortement contractés; l'ironie et la fureur se peignaient sur son visage. Sa main tenait un pistolet.
« — M. de Besville! dit le Vénitien; vous ameniez ici l'amour : moi, je vous apporte la mort. »
Florella tombe en défaillance.
« — Sortons, monsieur! réplique Adolphe; quelles sont vos armes?
— Un duel? ne l'espérez pas, reprend Marinelli avec un mépris implacable et en armant son pistolet; le bandit qu'on surprend, on le tue : on ne se bat point avec lui.
— Monsieur! reprend l'amant indigné, je suis gentilhomme français.
— Que m'importe! ai-je besoin, pour vous brûler la cervelle, de savoir, préalablement, si vous avez ou non des ancêtres? brigand noble, infamie de plus.
— Lâche assassin!
234 LES TROIS ROYAUxMES.
— Trêve de mots . Croyez-vous à une autre vie?
— Sans doute.
— En ce cas, faites votre dernier acte de contrition. »
Fiorelia pousse un cri plaintif.
« — Monsieur! je suis prêt à mourir, reprend Adolphe d'un ton ferme: mais ne m'assassinez pas devant elle.
— Présomptueux fat! tu t'imagines qu'elle mourrait de ta mort; elle y survivra, sois tranquille. x\u surplus, je veux bien accéder à ton dernier vœu. Passons dans la pièce voisine. »
Le Vénitien, avec un ricanement barbare, indiquait du doigt au jeune Français une porte au fond de la chambre. Adolphe s'y dirige. Une simple cloison le sépare bientôt de Fiorelia. Marineili lève son arme et va tirer.
« — Monsieur, c'est trop près, dit Adolphe; votre femme entendrait le coup.
- — Et pourrait en devenir folle? n'est-ce pas? mon beau gentilhomme!
LES TROIS ROYAUJIES. 25S
— Poignarde -moi sans bruit, vil railleur!
— Poignarder ! . . . Ton idée est bonne.»
Marinelli jette de côté son pistolet.
« — J'avais prévu le cas, poursuit-il, ou soit d'une façon, soit dïine autre, je me serais vu dans l'impossibilité de faire feu sur toi ; mes mesures sont prises en conséquence. Tu ne périras point de ma main. Sors d'ici ! va-t-en ! deux bravis t'attendent dans la galerie que tu vas traverser; et tu ne saurais échapper à leurs stylets. Ta couardise aurait-elle encore à cet égard quelques observations à faire?... Voyons-les : je suis patient.
— Je ne daignerai plus te répondre. Tu as un fils : je désire qu'il soit traité ailleurs comme je le suis ici. Les meurtriers m'attendent : adieu ! »
Adolphe est au pouvoir d'un homme sans miséricorde. A quoi lui servirait maintenant de lutter contre la destinée ! ... il mourra du moins
avec courage. La tète haute et le pas ferme, il marclie vers la galerie ; les assassins étaient à leur poste. A l'aspect de leur victime, et de l'extrémité opposée de la longue salle, ils viennent lentement à sa rencontre. Leur taille est athlétique ; se mesurer contre eux ne servirait qu'à prolonger le supplice. 11 est sans armes, ils ont leur poignard à la main.
Adolphe les regarde et ne recule point.
« — Je n'ai plus qu'une minute à vivre, se disait-il en calculant la distance qui le séparait encore des meurtriers. »
Ces derniers, sans hâter le pas, l'examinaient avec une froide insouciance; ils allaient au crime sans trouble , ils donneront la mort sans pitié.
La galerie est plus qu'à moitié franchie.
« — Cinq ou six secondes encore !... > se dit le condamné à lui-même.
Puis, fermant les yeux il ajoute :
€ — Plus qu'une ! Pardonnez-moi , mon Dieu! »
Dernier cri de l'âme chrétienne.
Les bravis le saisissant chacun dune main, lèvent de l'autre leurs stylets. Adolphe attend le coup de la mort. Point d'atteinte : un éclat de rire.
Marinelli est devant lui.
« — Tu as fait preuve de courage, lui dit-il d'une voix farouche; mais que ceci te serve de leçon! Puisse mon fils, selon ton vœu, èlre traité ailleurs comme tu l'es ici ! Si mon penchant est d'être cruel, ma nature est d'être Jbizarre ; tu as échappé à mes poignards, comme raa femme à ton amour : par miracle ou bonheur : n'importe. Bravis ! rengainez vos stylets, €t jetez ce gentilhomme à la porte ! >
La volonté du maître est à l'instant exécutée.
33s LES TROIS ROYAUMES.
Honleu sèment chassé de la maison de Florella, Adolphe rentre exaspéré chez lui. 31ille projets de vengeance bouillonnaient dans son àme : il court le lendemain à l'hôtel Marinelli. Le jaloux Vénitien est parti dans la nuit , avec sa femme, pour un voyage de long cours. Il sera absent nombre d'années, à ce qu'on assure. Où a-t-il été? On l'ignore. Adolphe en vain cherche leurs traces ; il n'y aura eu rien que de honteux pour lui dans cette pitoyable affaire. ÎSi amour, ni mort, ni vengeance.
Il quitte ritalie et revient en France. Sa fatuité habituelle ne l'avait point encore quitté, mais elle avait subi des modifications ; il n'avait plus la même assurance auprès de la beauté ; il lui prenait même souvent des idées de misanthropie qui le portaient au dégoût du monde et de lui-même. Sa pensée s'égarait alors dans le vague des rêveries romantiques. Il se disait :
« — Je veux fuir les hommes. S'arrêter sur les rochers, méditer au Lord des eaux, errer dans la profondeur des bois, est-ce donc être
LES TIIOIS ROYAUMES. 23»
seul ? Non ; c'est vivre avec des amis, c'est converser avec la nature : là est la vraie société. Le monde, au contraire, cette foule peuplée de flatteurs et de méchants, parmi lesquels , hôte ennuyé des joies de la terre, on passe à poine remarqué : voilà la solitude réelle. »
Et pourtant, malgré ces profondes réflexions, il n'en continuait pas moins à se lancer, dans Paris, au milieu du tourbillon social. Une jeune veuve, la marquise de Miraile, avait paru faire attention à lui ; il revient à ses habitudes passionnées. Il ne tarde point à lui adresser, comme à tant d'autres, une foule de phrases en ce genre : « Votre regard est mon jour ! votre haleine est ma vie ! » Biais la marquise l'interrompant , dès qu'il abordait de pareilles vérités, lui répondait en riant aux éclats -.
1 — Je ne puis souffrir les mots éclievelés^ les fébrilités morales.
— Eh pourquoi donc, lui répliquait Adolphe, vous laissez-vous entourer d'adorateurs?
— Des adorateurs! répétait la marquise avec
Lin nouvel accès de gaîté; je n'y vois rien de dangereux : Est-ce que ces gens-là aiment ! »
Plusieurs mois s'étaient passés; Besville remarquait que la belle veuve avait perdu graduellement de sa gaité, et le regardait avec plus d'intérêt que de coutume. Le jeune présomptueux ne manque pas d'attribuer ce changement à un amour naissant et combattu. 11 avait pris le parti de renoncer auprès d'elle à toute expression passionnée ; il ne lui parlait plus de sa flamme ; il ne voulait plus être pour elle, disait-il, qu'un frère aftectueux et qu'un ami dévoué. La marquise le croyait-elle ? Il espérait bien le contraire. 11 était persuadé que sa ruse avait réussi, et que chaque jour r«w/faisait de nouveaux progrès comme amant. *. Les femmes, pensait-il, sont comme l'ombre qui marche à nos côtés. Courez après, elles vous fuient; fuyez, elles courent après vous. »
Madame de Miralle en est venue maintenant à lui parler avec abandon et confiance. Plus de saillies ni de persifllage ; elle a des secrets que par fois elle semble au moment de lui confier.
« — Ses secrets! se disait-il, je les connais : elle m'adore. »
Lin matin, il était seul auprès d'elle.
« — Monsieur de Bes ville î lui dit la marquiseavec émotion, jai foi envotredévoùment. .. On peut compter sur vous, n'est-ce pas?... »
Adolphe continue son rôle.
« — Madame ! disposez de moi I réplique-t-il d'un ton paisible : mettez mon amitié à Tépreuve, i
— Eh bien ! à quinze lieues de Paris, à mon château de Milforton , venez demain soir me rejoindre : entrez par la porte du parc. Mais du silence et du secret ! >
Adolphe est éperdu de bonheur ; néanmoins il réprime ses transports; son calme est d'un triomphateur.
« — Demain, répond-il, je serai... »
Il allait ajouter à vos pieds j, il met à la place à vos ordres..
a4à LES TROIS ROYAUMES.
Que la journée du lendemain lui a paru longue!... L'heure du rendez-vous approche. Adolphe se pare avec soin ; et, se mirant dans une glace :
« — Au fait, elle a des yeux, se dit-il : cela ne pouvait Guir autrement. »
Vers la tombée de la nuit, il était à la petite porte du parc de Milforton. Un vieux concierge l'y attendait, une lanterne sourde à la main. Le temps était noir et à la pluie ; le vent soufflait avec force. Adolphe suit son guide avec un délicieux battement de cœur. La bise, les ténèbres, le mystère , tout semblait n'être là que pour donner un charme de plus au rendez-vous de l'amour. Il monte un escalier dérobé ; il arrive à une espèce d'oratoire. Que voit-il? La marquise de Miralle en brillante toilette ! ... en costume de mariée 1 . . . Elle est seule, pâle et tremblante.
« — Ah ! Dieu soit loué ! dit-elle, vous m'avez tenu parole. Ami véritable et dévoué! je vais vous révéler tous mes secrets... Un prêtre m'attend à l'autel.
— Un prêtre ! interrompt Adolphe en pâlissant. Un mariage ! et celle nuit !.. . »
Besville était do ces lions adorables qui se sacrifient jusqu'à aimer, mais qui ne se compromettent pas jusqu'à épouser.
« — Oui, mon ami, poursuit la veuve, je suis résolue à contracter de nouveaux nœuds ; mais de puissantes raisons de famille m'imposent un mariage clandestin... à la chapelle du château. Que vois-je ! . . . Quels regards troublés ! . . .
— Moi ! . . . balbutie le séducteur. . . C'est que, peu préparé, je l'avoue. . .
— C'est vrai, interrompt la marquise, j'aurais dû vous prévenir à l'avance. . . mais je n'en ai pas eu le courage... Et puis, j'étais si sûre de votre entier dévoùment. Me serais-je trompé, Adolphe !
— Non certainement, non. Madame. Cependant. . . une décision aussi brusque , aussi imprévue... exige quelque réflexion.
— C'est impossible ! on nous attend.
— Quoi ! ... les formalités ?. . .
— Sont remplies. »
Adolphe recule effrayé.
« — Mais un tel amour, se disait-il tout bas, c'est de racharnement dans de la frénésie! »
Néanmoins, son amour-propre, au milieu du désordre de la situation, se trouvait singulièrement flatté.
Au dehors, des pas retentissent.
« — On vient nous chercher, dit la veuve ; ils sont trois. Le premier d'entre eux...
— Eh bien !
— C'est mon futur époux.
— Votre époux ! répète Adolphe hors de lui. Vous m'auriez donc choisi ?...
• — Pour témoin. »
La marquise, en prononçant ces mots, sort à pas pressés du boudoir. Celui qu'elle va épouser lui donne la main, et trois autres témoins le suivent. Adolphe, confus, attéré, n a joué qu'un rôle de dupe dans cette extraordinaire scène. Il est à la sainte chapelle. L'enceinte, à peine éclairée, ne lui permet pas de distinguer les traits des trois personnes qui assistent avec lui à la cérémonie. 11 s'agenouille à l'écart dans l'ombre; et, ne sachant quelle contenance tenir ni quelles paroles prononcer, il joint les mains et feint de prier.
« — Arthur Marinellil dit le prêtre, consentez-vous à prendre pour votre légitime épouse? etc.
— Arthur Marinellîl... interrompt tout bas Adolphe avec un gémissement étouffé. Le fils du mari de Florella ! ... »
Il croit ouïr un éclat de rire Oh! oui, un
éclat de rire semblable à celui qui retentit à son oreille lors de la scène des bravis. le père d'Arthur était-il là?....
Bes ville, la rage dans Tàme, se garde de faire
SU6 LES TROIS IlOYAUMES.
un esclandre : ce serait un ridicule de plus. La cérémonie achevée, il signe les papiers voulus; la marquise lui adressait pendant ce temps les remerciements de la reconnaissance, il l'écoutait sans lui répondre. Son œil cherchait en vain parmi les assistants celai qui avait ri pendant la célébration du mariage : un des témoins était sorti.
La marquise et son nouvel époux se retirent : ils sont tout entiers l'un à l'autre; Adolphe avait sa chambre préparée au château; il n'ira certes pas y chercher le sommeil et le repos. 11 fuit à jamais Milforton.
Besville avait perdu son ancienne gaité. Découragé de l'amour, il eut voulu se jeter dans la piété Cherchant à donner un nouvel aliment au feu de sa jeunesse, il avait pensé à un voyage en Judée.
« Mais la poésie des prophètes, se disait-il, n'a plus d'échos en Terre Sainte. 11 ne s'y fait plus
de pèlerinage comme au temps des croisades. Les lumières divines s'y éteignent. 11 s'étend sur Israël un grand silence et une grande nuit. Allons au pays des Zégris et des Abencerrages ! Où il y a des guerres civiles , il doit y avoir des croyances ; or, il m'en faut, n'importe lesquelles. »
Il prend le chemin de l'Ibérie. Sur la frontière, et du côté du nord, il rencontre une famille espagnole qui retournait dans ses foyers. Le hasard lui fait faire connaissance avec elle ; il en devient l'ami intime.
Cette famille se composait du père, de la mère, d'une jeune fille et d'un cousin. Le père, don Manuel de Cordomas, était un vieillard fortement constitué, mais qui se prétendait malade et infirme : rien n'eût pu lui prouver le contraire. La mère s'imaginait avoir été jolie et être restée spirituelle : continuité d'illusions. Quant au cousin, don Georges de Salvaros, il riait à tout propos, chantait continuellement et se moquait de toute chose. Athée et révolutionnaire, il ne voulait ni de religion, ni de trône. Les siens le trouvaient néanmoins, à part ces
deux petits travers, le plus honnête homme du monde.
Reste à peindre la jeune fille. On la nommait Dolorida : c'était un modèle de candeur, d'élégance et de grâce : Adolphe s'en était épris.
Sur les côtes de la Biscaye, dans une petite ville où don Manuel de Cordomas s'était arrêté quelques jours pour y voir plusieurs membres de sa famille, Adolphe était, un soir , avec ses nouveaux amis, au milieu d'une nombreuse réunion.
« — Voici un fruit superbe ! dit Georges de Salvaros au souper, prenant sur la table une pomme ; Monsieur Adolphe \ €àla plus belle!*
Besville, aussi vif qu'étourdi, la présente à Dolorida.
a — A merveille ! dit le cousin. Maintenant, vous qui avez une jolie voix et qui parcourûtes l'Italie ! chantez-nous quelque air de bravonrel des barcaroles... de Venise ! »
Adolphe tressaille et pâlit. Y avait- il eu une intention perfide de la part de Georges?... il
en rejette la pensée ; néanmoins il reste interdit. On n'eût pu le faire chanter.
Un bal masqué se préparait dans une des premières maisons de la ville. Don Georges, la veille, vient trouver Adolphe à son lever.
« — Cher ami ! lui dit-il avec un affectueux abandon : ma cousine t'aime décidément ; je lui en ai arraché l'aveu.
— Réellement ! . . .
— Eh mon Dieu ! elle te le dirait elle-même, si tu te trouvais seul avec elle...
— Tu le crois !
— Parbleu ! j'en suis sûr. Trêve d'inutiles détours. Dolorida, dont je suis l'ami depuis l'enfance, m'a ouvert son cœur avec franchise. Or , tu sauras qu'elle désire vivement te voir sans témoins , apprendre de toi tes véritables sentiments sur elle, s'assurer enfin que tu l'aimes.
— Oh ! avec transport, pour la vie ! réplique
le crédule Adolphe ; mais comment arranger un rendez-vous secret?
• — Le plus facilement du monde. Au bal masqué de demain, où tu es invité, prends un costume de pâtre, et tiens à la main une pomme. Ma cousine sera en habit de gitana ; et elle jouera des castagnettes. Suis-la : sors de la foule avec elle ; et. . . sonne l'heure du berger ! . . .
■ — Tout cela. . . c'est donc convenu ?. . .
— Oui ; silence et discrétion ! »
Adolphe, ne doutant pas qu'il n'ait tourné la tête à Dolorida, rêve les délices du ciel. Il se revêt, à l'heure du bal, d'un costume des plus soignés. Jamais berger des bords du Lignon, sous les coulisses d'un théâtre, n'eût plus de rubans et de fleurs. Il se rend où l'amour l'appelle ; il y cherche sa giiana. Les salons étaient pleins de monde. Une figure extraordinaire s'a- "vance vers lui ; elle a l'habit de Bohémienne, et elle joue des castagnettes.
< — A qui la pomme? lui dit-elle.
— A la plus belle ^ répond-il. >
La magicienne prend le fruit ; et, traversant la foule aussitôt, se dirige vers un salon écarté. Une porte dérobée s'y trouve ; elle en franchit le seuil et s'échappe. Adolphe, enivré d'amour et de joie, la suit le long d'un corridor obscur qui les conduit à une dernière enceinte où nul bruit ne se fait entendre. Une pâle bougie éclairait ce dernier sanctuaire ; et les deux amants y sont seuls.
«' — O Dolorida ! s'écrie Adolphe en tombant à ses pieds ; ôtez ce masque qui me dérobe vos traits ! . . . mon cœur peut enfin s'exprimer ! . .
— Plus bas ! plus bas ! interrompt la gitana d'une voix inarticulée ; on nous suit. . . écoutez ! . . je tremble. »
Et, saisissant la bougie comme pour fuir, elle la laisse échapper de sa main. Une complète obscurité s'étend autour d'eux ; un profond silence régnait. Cette obscurité, c'était comme une enveloppe d'amour ; ce silence, c'était comme un appel aux brûlants désirs. L'Espagnole était
entre les bras de son amant ; il la presse contre son cœur, lui arrache son masque, et pose ses lèvres sur les siennes. . . Besville, en ce m^oment de délire , était le plus heureux des mortels. . . O catastrophe inattendue! le plus bruyant éclat de rire a retenti, un rire à la Marinelti, un éclat de rire infernal. Une porte s'ouvre ; il en jaillit des flots de lumière ; et plusieurs jeunes gens, précédés par Georges de Salvaros, se précipitent vers Adolphe.
« — Admirable ! prodigieux ! s'écrient-ils d'une voix bruyante; quelle conquête et quel héroïsme ! »
Besville, épouvanté, regarde... il reste muet d'horreur et de confusion. Entre ses bras est une créature de la plus basse espèce, à traits flétris, à peau livide... une vile prostituée.
Les sarcasmes les plus moqueurs et les rires les plus outrageants se succédaient autour de lui. 11 se redresse l'œil en feu , la rage sur la figure et le désespoir dans Tàme ; il fond sur le cousin de Dolorida qui, en costume dllercule, et une
massue à la main, lui adressait ces mots goguenards.
« — Berger Paris, quelle Vénus !
— Lâche ! lui crie-t-il hors de lui ; c'est une infâme trahison. Il faut ici ta mort ou la mienne.
— La massue brise la houlette, répond froidement Salvaros. »
Et, soit accident, maladresse, ou chose préparée, la massue de l'arrogant alcide atteint au front le malheureux Paris. Ce dernier tombe à la renverse.
Etourdi du coup, il semble inanimé ; néanmoins il voit et entend. Le cousin de Dolorida, feignant d'être désolé des suites tragiques de ce qu'il appelait une plaisanterie de jeunes gens, s'était penché à son oreille et y avait glissé ces mots :
« — Je suis le frère de Florella Marinelli. Ma sœur a été ta victime ; elle est morte : malheur à toi î j>
Bien des heures se sont écoulées. Adolphe, revenu d'un long assoupissement léthargique, ouvre les yeux. . . Oh perfidie ! il est sur une petite barque en pleine mer, le long des côtes de la Biscaye ; il y est en costume de berger avec sa houlette et ses fleurs, sa pannetière et ses rubans ; quatre rameurs guident Tesquif ; la pomme de Paris est à ses pieds ; et un papier est à sa main, où sont écrits ces mots au crayon ; « J'ai vengé ma sœurFlorella.., pauvre sœur que tuas tuée.-»
Une sueur froide inonde son front... Sa raison résistera-t-elle aux violentes commotions qui le frappent ?. . . Les bateliers le regardent en étouffant des rires moqueurs. Quoi de plus ridicule en effet que cette élégante figure d'opéra sur un sale canot de pêcheur ! . . .
« — Où allons-nous?... quelle est cette barque? demande Adolphe à ses marins.»
Ceux-ci ne comprenaient pas le français. Il redouble d'efforts pour tâcher de se rendre intelligible ; aucun essai ne réussit : il ne sait pas un mot d'espagnol. Il avait sa bourse, il la leur offre en
LES TROIS ROYAUMES. 2oS
les suppliant [de le déposer sur la côte ; les bateliers prennent la bourse ; et, continuant leurs risées, ils ne délivrent point leur captif.
Où le mènent-ils ? de quelle mission sont-ils chargés? sa mort est-elle résolue? Adolphe eut préféré quelque condamnation positive à sa poignante incertitude. Un vent violent s'était élevé peu après l'aurore ; des nuages s'amassaient à l'horizon; les bateliers, effrayés du temps, se rapprochent'de la côte. Le ciel va-t-il venir au secours de la victime de don Georges en poussant la barque au rivage? Non; l'ouragan mugit et se déchaîne. Le canot, bien qu'allant rapidement et à force de rames, ne peut gagner un port secourable ; les vents et les flots s'en emparent; et rejeté en pleine mer, sa perte semble inévitable.
Les souflrances d'Adolphe étaient parvenues à un tel degré, que la mort ne lui apparaissait plus comme un fantôme redoutable; il allait presque avec satisfaction à sa rencontre. Le coup qu'il avait reçu sur le front, quoiqu'il n'eût rien de bien dangereux, lui causait d e
236 ' LKS TROIS ROYAUMES.
douleurs aiguës ; il se sentait un pied dans la tombe.
Le bateau, livré à la merci des vagues, était emporté vers des plages inconnues. Les marins, harassés de fatigue et consternés de terreur, ne cherchaient plus à le guider. Ils s'étaient résignés à la mort. Six heures se passent ainsi ; la tempête à la fin s'apaise... 0 rayon d'espoir!... une voile ! une voile qui vient à eux ! les bateliers reprennent leurs rames. On voit leurs signaux de détresse. L'embarcation est sauvée.
Le bâtiment libérateur était un vaisseau marchand qui se rendait en Irlande. Un éclat de rire général part du milieu des matelots à l'aspect du berger Paris sortant de la fatale nacelle, à la fois trempé et fleuri, chargé de rubans et de boue... Ce rire a fait l'effet de la foudre. Une heure après, dans le navire, Adolphe était devenu fou.
Débarqué en Irlande et dangereusement malade, il fut confié à d'habiles docteurs. On savait son nom ; on écrivit à sa famille; et un médecin français accourut. Ce médecin, chargé de pren-
(Ire soin de lui, était parvenu à lui rendre la santé, et même en partie la raison. Il ne contrariait jamais ses idées ; il l'avait mené, selon ses désirs, au meeting de Tara; et de là, par le port le plus voisin, il devait s'embarquer avec lui pour la France {\).
Le jeune Besville était quelquefois des journées entières sans donner le moindre signe d'aliénation mentale. A son langage, plein de naturel et de calme, on eut pu le croire entièrement guéri; mais si, par malheur, un éclat de rire se faisait entendre auprès de lui, ce bruit bouleversait son être, et sa folie le reprenait; il appelait alors Florella, s'accusait de l'avoir tuée, et , demandant ensuite des armes , appelait don Georges à grands cris : il lui fallait duel et vengeance.
Une des choses dont on se gardait aussi de lui parler, c'était du charme de sa figure; il y voyait noirceur et trahison. Peu de jours avant le meeting de Tara, une lettre d'Espagne que,
(1) Il partit, en effet, le lendemain de notre rencontre. Je ne le revis qu'un instant.
par un malentendu fatal , son médecin n avait pu intercepter, était venu retarder sa guérison, et lui porter un nouveau coup ; elle contenait cette nouvelle :
« La fille unique de don Manuel de Cor- « domas, a épousé , le mois dernier, don Geor- « ges de Salvaros. Dolorida aimait depuis « longtemps son cousin, et Georges adorait « sa cousine : c'est un mariage d'amour. »