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Les trois royaumes

Le bateau à vapeur qui me conduisait à Glascow était le Sainte-Colombe. Il avait à bord six cents passagers irlandais, qui allaient faire la moisson en Ecosse. Le temps était beau, la mer était calme ; la traversée se fit rapidement.

Vers le coucher du soleil, les côtes d'Jrgyle- Sliire, dépouillées d'arbres et de verdure, se déployèrent devant moi. Bientôt l'aspect devint solennel; les brumes dusoir étendaientsur Tatmosphère une espèce de gaze magique ; des phares

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allumés se perdaient au loin sous ces voiles aériens. L'Océan, que ridait à peine la brise, avait pris des teintes opales ; les oiseaux qui couraient au-dessus de ses vagues y confondaientleurs ailes blanches avec ses reflets argentés. La lune, se levant du sein des brouillards, jetait de pâles clartés sur cet ensemble diaphane. De vagues étoiles s'éteignaient çà et là sous des nuées transparentes et douteuses. Un chant insaisissable, et dont les sons fuyaient comme les soupirs du vent de la nuit, partait du milieu des moissonneurs irlandais à demi couchés sur le pont, et en partie assoupis. Cette harmonie mélancolique était, pour ainsi dire, aussi pâle que le firmament vers lequel elle montait; tout semblait se dissoudre et s'évaporer dans cette sphère de songes. J'étais sur les mers de la Calédonie : j'arrivais au pays d'Ossian.

Nous relâchâmes hCampbell-Town (I), et j'y mis pied à terre un instant. Cette ville a une

(1) Cette ville a 12,000 âmes. Il s'y fait beaucoup de fVhiskey, liqueur qui sent la tourbe à renverser, et qui me parut aussi détestable que le kwas des Russes. Ou pèche aussi des harengs à Cauipbell-Town.

LES TROIS ROVAIÎMES.

jolie baie entourée de rochers ; mais, comme il était nuit, je ne pus voir que peu de chose (^)uelques heures après, au lever de l'aurore, notre navire entrait dans la Ciyde.

La Ciydel... Avec quelle attentive curiosité je regardais ces fertiles rivages, tant illustrés par l'épée des héros et la lyre des poètes ! . . . J'avais passé le port de Greenock. Le château de Diimbarton, l'ancien Balclallia d'Ossian, m'apparut avec ses deux rochers en pointe et ses immortelles ruines. Là séjourna Marie-Stuart. Là, par rinfàme trahison de sir John Menteith, Wallace fut emprisonné (^ ) ; on y montre encore son sabre. Là vint écrire Wal ter-Scott (2).

Plus loin sont les ruines du château de Dunglass, où commençait le mur que fit bâtir l'empereur Jntonin-le-Pieux, pour séparer le midi

(1) La plus haute pointe de Dumbarton s'appelle encore JVallacé' s-Seat (demeure de Waliace) , et le lieu qu'il habitait IFallace's tower {iowv de Wallace). Rob-Boy y a laissé aussi des souvenirs.

(2) Dumbarton, sur son pic fortifié, que l'eau entourait au trefois, devait être un fort imprenable. Un château moderne a été bâti près des ruines de l'ancien. Walter Scott a chanté Dumbarton dans la Dame du Lac et dans Bob-Roy.

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de l'Ecosse, dont il était le maitre, du nord, dont il comptait s'emparer. Ce mur, qui finissait à Caer-Riden, à Tembouchure du Fortli, allait ainsi d'une mer à l'autre, en traversant tout le royaume (I).

La Clyde était chargée de navires. Que d'élégants châteaux sur ses rives ! . . . que de bocages enchantés!... Bientôt je débarquai hGlascotv, la métropole commerciale de l'Ecosse. Ici, plus de vues poétiques. Glascow, cité de mécaniques, de rouages, de chaudières et de creusets, pensa m'asphyxier sous l'épaisse fumée de ses industries, au moment oii j'y mis le pied. Ce n'étaient plus les blanches brumes d'Ossian, c'étaient les noirs tourbillons de Poliphème. Aucun arbre ne peut pousser sous les sombres murs de cette reine manufacturière ; on n'y voit, çà et là, que des troncs d'arbres sans feuillage. Une cheminée colossale de quatre cent trente pieds de haut,

(1) Ce grand travail fut exécuté par Lollms Urbiciis , lieutenant de l'empereur Anlonin. (Caledonia , by Georges Chalmers. Vol. i. p. 116). Maintenant, près des restes de ce mur , est un obélisque à la gloire de Henri Bell , le premier qui appliqua la vapeur à la navigation.

la plus élevée de l' Europe, avait excité mon attention . Je demandai à quoi servait ce prodigieux obélisque, qui par le bas était une grosse tour, et parle haut une flèche aiguë (\ ) . On me répondit que M. Tennant, le premier des industriels du pays, avait du la construire ainsi pour arracher la ville aux puantes exhalaisons de ses secrets Works (œuvres secrettes) . Les fatales évaporations de son établissement, où se préparent beaucoup d'acides sulfuriques, portaient à Tentour la destruction, les maladies et la mort : M. Tennant, pour obvier à de pareilles calamités, s'était vu forcé de lancer ses fumées chimiques hors de la sphère des vivants. II avait, en conséquence, élevé son tuyau pyramidal jusque dans les nues. Lèvent, malheureusement, rabat quelquefois vers ia terre les lialeines empoisonnées dont il gratifie le ciel, et quelques malheureux en pâtissent. Mais aussi les œuvres sccrcUes de M. Tennant jettent beaucoup d'argent dans

(1) On m'assura qu'elle avait coûté 80,000 fr. de maind'œuvre. On ne conçoit pas comment elle peut résister aux vents et aux tempêtes. Ellen'estbàtie que depuis environ un an.

le commerce, et l'argent dédommage de tout. L'argent désinfecte... les poches; l'argent consolerait. . . de la peste (4 ) .

Glascow, l'une des plus anciennes villes de rÉcosse (2), est sur les rives de la Clyde. Mais ce fleuve si large, si brillant et si limpide à Greenock, où il se promène au milieu d'une nature libre et riante, se raccornit, s'étiole et se pestiféré, en se resserrant sous les quais où trônent

(1) Lëfablissement de M. Tennant est un laboratoire immense , où se préparent d'admirables teintures. On m'assiu'a qu'il avait retrouvé le secret de la pourpre de Tyr -. ce qui avait h\l pdlir toutes les industries rivales.

(2) Glascow date de s,ainl Kentigern, qui y (ut évèque en S60. Guillaume le lion l'érigea en baronnie vers l'an 1173; et, en 1611 , Jacques V la constitua en royal burgh , ce qui lui donnait le droit de nommer et d'envoyer des députés au parlement. En 1631, elle n'avait que 1-4,000 habitants; aujoiu'dhui , elle en a plus de 230,000. Ses rues sont parfaitement alignées, et ses maisons fort bien bâties. La grande et belle rue de Glascow , la Trongate , a de magnifiques boutiques. Les principaux monuments de la ville , sont le Boyal-Exchange , le Collège ^ le Musée , le Jardin Botanique, le Townliall, V Infirmerie Royale; les statues de sir John Moore , de James fVatt et de JValter-Scolt. Aux environs de Glascow , se trouve l'ancienne ville de l'aisley , fondée par le premier des 67Mart; Elderslie, où naquit ffallace , et Linlithgow-Palace , où naquit Marie-Stuart.

les fours du cyclope : sa poésie s'en va en fumée.

La cathédrale de Glascow, fondée en ^^53 par l'évêque John Achaius, sous le règne de Dayid I", est un vaste et beau monument d'environ trois cents pieds de long. k\i temps de la réforme , elle échappa miraculeusement à la destruction générale. Abandonnée aujourd'hui par les presbylériens , qui ne veulent ni pompe ni éclat dans leur culte, elle tombe à peu près en ruines. Ses portes sont fermées , ses vitraux sont cassés, l'herbe et les ronces y poussent; elle a l'air frappée d'anathème (I ).

En face est le Père-la-Chaise de Glascoiv : ici le luxe est sans pareil. Si les presbytériens tiennent à être simples dans l'ordonnance de leurs églises, ils ont l'idée contraire dans les arrangements de leurs tombes. Le pompeux cimetière de Glascow, placé en amphithéâtre, a les décors les plus splendides, notamment le mausolée du

(1) Le patron de l'Irlande , saint Patrick , est supposé avoir pris naissance aux environs de Glascow , dans les montagnes qui portent son nom.

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fameux Knox. Où donc va s'étaler l'orgueil ? Là où n'est ni rang, ni puissance ; là où il n'y a plus que des cendres.

Je quittai Glascow pour me rendre au château de Moimt-Stuart, dans Tîle de Bute, la première île des Hébrides. Je me rembarquai sur la Clyde, et j'arrivai bientôt à Rothesay (t ). A quelques milles de là était la résidence du marquis de Bute ; elle me rappela nos anciens châteaux de France. Son parc est d'une vaste étendue ; son grand salon est entouré des immenses portraits en pied des ancêtres du propriétaire actuel , chacun dans le costume de son temps. La plupart avaient joué un rôle dans l'histoire ; et de grands souvenirs se rattachaient à eux. Rien de plus noble et de plus touchant,

(1) Cette ville , qu'on pourrait noiiuner la capitale de l'ile de Bute, est située aux bouches du C.'yde. De l'autre côté de ce fleuve qui, là, est une vaste mer, on voit les poétiques Iliglilands (hautes terres). Dans une assemblée solennelle, tenue au palaisde Scone, le 28 avril 1598, il fut décide que les fils aînés des rois d'Éco^^se prendraient tous le titre de duc de Bothesay. Chose étrange ! dans l'espace de 316 ans, pas un duc de Kothesay (excepté Charles I"} n'atteignit 21 ans, du vivant de son père, et ne fut duc de Rothesay après sa majorité. (Galedonia. By Georges Clialmers. Vol. 1.)

selon moi, que ces traditions d'honneur et de gloire, transmises de père en fils dans les familles, par la seule vue d'un portrait ( 1 ).

Je me reposai trois jours dans cette belle demeure. Une des fenêtres de mon appartement donnait sur la 67ï/</e,- j'apercevais au loin l'ile de Cumrae et les côtes de VAyr-Shire. Là se donna, en ^250, la fameuse bataille de Largs, entre les Norvégiens et les Écossais, bataille qui décida de la possession des Hébrides. L'Ecosse y vainquit la Norvège (2).

Le marquis de Bute avait visité l'ile d'Elbe alors que Napoléon l'habitait; sa conversation était pleine d'intérêt (5). Chez lui se trouvait en

(1)Lp marquis de Biilo me montra, dans ses appartement^;, la curieuse épée d'un de ses ayeux , qui commandait en second sous JVallace , à la bataille de Falkirk , et qui y fut tue ainsi que toute la jeunesse do Bute, formant son régiment (au nombic de 300]. Su' John Stuart deBonkhill , tuteur du Sénéchal d'Kcossc, devait être un guerrier robuste, car son épée, de cinq pieds de long, ne peut être soulevée d'une main. Le pommeau seul a un pied et demi.

(2) Caledonia. By Georges Chaimers. Vol. 1. p. 641

(3) Depuis mon départ d'Angleterre , un affreux incendie a dévoré le magnifique château de Luton-Hoo appartenant au marquis de Bute. Ses amis, et il en a beaucoup, en ont été vivement affligés.

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ce moment M. William Craufnrd, sous-trésorier général des armées anglaises, que j'avais connu fi Aix-la-Chapelle et à Londres. Je fus charmé de la rencontre. Son frère, sir John Craufurd de Aiickenames le chef et l'ainé de la famille, habitait à peu de distance un château nommé Crosbie, où était né le grand Wallace, et j'avais promis d y aller ( I ).

La famille de Craufurd est une des plus anciennes de VAyr-Shire ; Fhistoire suivante le prouve. Au commencement du douzième siècle, le roi David P' étant à la chasse dans la forêt de Dreumsheuch, fut tout-à-coup attaqué par un cerf sauvage, et se trouvait en danger de mort, lorsque sir Gregan de Craufurd accourut à son secours, tua la bête et sauva le prince. Une légende ajoute qu'en ce moment une croix miraculeuse descendit du ciel dans la main du monarque. Ceci pourrait se contester; mais,, ce qui est hors de doute, c'est que le roi David

(1) La mère de sir William Wallace, se nommait Marguerite de Craufurd^ et était fille de sir Régiuald de Craufurd, grand shéril horéditaire en Jyr-Shire.

fonda l'abbaye d'Hoiy-Rood en reconnaissance de son salut, et donna à la maison de Craufurd le droit de porter dans ses armoiries la tète et les cornes d'un cerf surmontées d'une croix, avec cette devise à l'entour : a Jeté sauvai par mon courage. »

Près de Crosbie est le vieux château de Portencross^ appartenant aussi aux Craufurd. Cette résidence est renommée pour avoir été le lieu où l'on portait le corps des anciens rois d'Ecosse vaut de les embarquer pour Yona^ Vile sacrée^ te \ h4ù devaient reposer leurs cendres (1 ). A Porten- ^1 ^ /ê^yoss est un canon pris sur un des vaisseaux wJ //'/laufragés de Y invincible Armada. ' o- /fy Je continuai mes voyages. Un bâtiment de l'Etat, the Shear Watter, commandé par le capitaine Robinson, vint me prendre à l'ile de Bute, et me conduisit à Gaer-Loch. Nous navigàmes toute la matinée le long des bouches de la (Jyde ; nous admirâmes en passant les deux

(1) De Portencross , ou transportait le cercueil royal à Easttarbet, sur la côte de Kantyre, puis il débarquait à l'isthme de Jrest-Tarbet ; et , de là , embarqué de nouveauj II repartait pour Yona.

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beaux châteaux du duc d'Argyle : Roseneath* House et Ardincaple-Casile . Nous visitâmes ShandoUj, la villa de Robert Napier^ célèbre ingénieur écossais ; et, débarqué ensuite à Gréenock, je fus au château d'Eglington.

Lord Eglington, de l'ancienne famille de Montgomery, était alors dans sa résidence, où avait eu lieu le fameux tournoi de 1 859, qui fixa l'attention de l'Europe. Tout le monde sait (ju'un Montgomery, ayant tué le roi Henri II dans m\ç joute d'armes^ fut cause de l'abolition des tournois en France. Il était assez singulier qu'un Montgomery de nos jours essayât de ressusciter les carrousels en Ecosse ( ! ).

Eglington-Castle est un magnifique château llanqué de tours et de tourelles (2). Son jeune et

(1) Le comte d'Eglington a des fleurs de lys dans ses armes , je ne suppose pas que ce soit en raison de la mort du roi de France, tué par son ancêtre.

(2) Le corps de logis a quatre tours aux quatre coins , une énorme tour au milieu , deux tourelles au portail , et sur ses ailes une profusion d'autres tourelles, liées les unes aux autres par des galeries crénelées. Le tout est d'une régularité parfaite.

noble propriétaire y mène un train de prince, et y tient cour plénière. Trente ou quarante personnes étaient en ce moment chez lui pour plusieurs jours ; il me fit examiner les attenances et dépendances de son chevaleresque manoir (^ ). Je vis l'endroit où avait eu lieu le célèbre tournoi, et la place où la reine de beauté, lady Seymour, avait couronné les vainqueurs ; puis je parcourus en détail l'intérieur de la résidence. A l'entrée du grand vestibule, entouré de faisceaux guerriers, est la figure équestre de lord Eglington, en costume des anciens preux de la Table-Ronde. Son armure est celle qu'il portait au carrousel; elle est en or, richement travaillée, et date des âges anfiques. La rotonde voisine est un immense salon d'armes où sont les écussons armoriés et les bannières féodales de tous les

(I) Ses chevaux sont logés, non dans des écuries, mais dans des appartements précédés d'antichambres; il n'y manque que des glaces pour être des salons ; cela viendra peutêtre. Dans la salle à manger du château, est un dressoir où sont étalés les prix gagnés par ses chevaux aux dilTerentts courses. Beaucoup d'objets en argent , en vermeil et en or y captivent le regard.

paladins qui joutèrent. Leurs noms sont en lettres (l'or sous les trophées (i ).

Une grande partie de chasse avait été préparée; j'y fus. Rien ne ressemble à cela dans notre France, où le gibier devient aujourd'hui tellement rare, qu'il finira par disparaître entièrement. Le rendez-vous était à un vieux château de la famille Eglington (2). Les coups de fusil commencèrent comme des feux de peloton ; la plaine devint un champ de bataille oii les morts se ramassaient par douzaines ; les détonnations étaient entremêlées de petits cris que poussaient les victimes blessées. Au milieu du désordre de

(l)Un beau livre, avec gravures peintes et riches enluminures, retrace la brillante fête. Lord Eglington fut à la tête des vainqueurs de la journée. Les poursuivants d'armes , réunis, offrirent un magnifique cadeau au célèbre châtelain : la représentation d'un ancien tournoi. C'est immense et monumental ; toutes les figures , et il y en a un nombre considérable , sont en argent , admirablement travaillées. Parmi les poursuivants d'armes., était le prince Louis Napoléon, aujourd'hui détenu à ham. Après le tournoi, il fit présent à lord Eglington d'une cravache du plus haut prix.

(2) Ce château inhabité s'appelle Ancheus. Lord Eglington n'y était jamais entré; il m'y accompagna par obligeance; et en monta les escaliers pour la première fois. Je lui ai fait connaître, ainsi , une de ses propriétés.

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cette échaufTourée, les batteurs se jetaient souvent à plat- ventre, afin de ne pas gêner les décharges qui se faisaient par-dessus leurs têtes Je ne concevais pas qu'il n'y eut que du gibier d'occis dans cette tapageuse boucherie. Nous commençâmes par tuer quatre cent quatre-vingtun lapins, quatorze lièvres, et je ne sais combien de grouses (I). Quand je dis « nousj, » je veux dire « ilsj, » car je ne voulus me mettre aucune mort sur la conscience. Au miheu des massacreurs qui m'environnaient, j'étais préoccupé de la pensée, non de tuer ni de blesser, mais de n'être ni l'un ni l'autre (2).

(1) Espèce de perdrix, de la grosseur d'une petite poule. Ce gibier renommé abonde en Ecosse.

(2) Cette chasse avait lieu parfois au milieu de troupeaux, de vaches , de chevaux , qui ne s'en embarrassaient aucunement ; ils paraissaient convaincus que cela ne les regardait pas. Il n'y avait à cette chasse que sept à huit tireurs, parmi lesquels était lord ff'iUiam Hervcy, aujourd'hui secrétaire de l'ambassade d'Angleterre, et l'un des plus adroits chasseurs que j'aie rencontrés. Nos huit tireurs n'avaient que le temps de charger leurs fusils quand leur coup était tiré. Des piqueurs remplaçaient sur-le-champ les armes vides, dont le tube était si brûlant (pi'il fallait le prendre avec des gants. Le 12 aiiùt, \n\ Campbell ^ à l'ouverture de la chasse, tua, à lui seul, dans la journée, 570 grouses, six lièvres et quatre bécassines. Le fait a été publiquement constaté.

J'avais jeté de côté mon fusil en passant près du vieux château de Dundonald^ ancienne résidence des rois d'Ecosse , et je lavais remplacé par un crayon. Tandis que lamousqueterie continuait ses ravages , et que les tireurs giboyaient de toute la puissance de leurs yeux , de leurs jambes , de leurs batteurs et de leur poudre , je m'étais assis sur les mélancoliques ruines de la forteresse royale , d'où je découvrais la mer, l'île d'Arran {\) , les montagnes du lacLomond et les campagnes de l'Ayr-Shire. Je m'y remémorais , puisiblement , mes doux souvenirs de l'Irlande. J'avais les yeux fixés sur les restes imposants de la demeure souveraine où jadis avaient résonné tant de clairons, où passèrent tant de puissances , où s'étaient

agités tant d'orgueils! Hélas! il n'y avait

plus là qu'un simple voyageur étranger , seul , pensif, et silencieux. Sous ces remparts plus de bruits d'armes , plus de preux aux casques d'airain , plus de pages aux lais d'amour : rien que le vent qui soupirait entre les crevasses des

(1) Elle appartient presque tout entière au due d'Hamilton.

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tours, les oiseaux de proie qui fuyaient devant le pas de l'inconnu , l'abandon des grandeurs du jour, et la poussière des vieux temps (1).

Je rejoignis la chasse au coucher du soleil ; les tireurs étaient fatigués de tuer le gibier , et les batteurs de le ramasser. Nous revînmes h Égiington'CasUc, et traversâmes, au milieu du parc , un troupeau de quatre à cinq cents cerfs qui y paissaient tranquillement. Au moment où nous rentrions, une imilation de tam-tam se préparait à sonner le diner : car il n'y avait point de cloche pour annoncer le repas ; c'est en faisant résonner une espèce de bouclier d'airain, à la manière de Grisi dans la Norma, que lord Églington appelle ses amis aux banquets. Tout est chevalerie sous ses murs , comme en lui tout est courtoisie.

Les voyages sont comme la vie. Ils offrent tantôt de belles scènes et d'heureuses rencontres, tantôt d'arides images et de pénibles dé-

(1) Ces ruines appartiennent aujourd'hui à lord Cochrane. elles ne sont entourées d'aucun domaine à lui, et ne lui rapportent pas un sou ; mais elles lui coulèrent le titre de lord Dundonald.

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parts. Je repris la route de Greeiiock ; et je m'embarquai pour Staffa.

Staffa! qu'il me tardait de Yoir cette île à jamais célèbre , où j'allais trouver la grotte de Fingal !.. Le bateau à vapeur qui m'y conduisait , franchit d'abord the kyles of bute {\ ) , puis , après avoir suivi quelques temps l'immense lac Fyne , rejoignit ia mer par le canal de Crinan, Nous nous retrouvâmes, alors, sur les côtes de l'Océan , au milieu des îles Hébrides (2).

Ici commença pour moi un spectacle que je n'oublierai jamais. Nous naviguions au milieu d'une myriade d'iles désertes , dont les rocs bizarrement découpés s'élevaient, autour de nous , à travers de légères brumes , comme de silencieux fantômes. Ces plages inhabitées, sans arbres, sans terrain, et d'où Tabsence de l'homme a comme rayé la vie, ne présentaient aux regards , que le ciel , des pierres et de l'eau.

(4) Délioit tournant entre des rochers.

(2) Ce fut clans ces iles que Bruce , Charles II et Charles- Edouard , vaincus et proscrils , errèrent de caverne en caverne , ayant leurs tètes royales mises à prix , et tous trois victimes du sort.

Cette profonde solitude , privée de mouvement, sans bocages et sans oiseaux, sans prairies et sans fleurs, n'était arrachée à sa muette solennité que par les mugissements de la mer et par les voix de la tempête ; elle ignorait toutes les joies de la terre , toutes les fêtes de la nature et toutes les merveilles de la civilisation. Parfois le long de ces côtes , et sur de larges nappes d'eau hérissées de rescifs, erraient quelques bateaux de pêcheurs ; de temps à autre sur les flancs caverneux de la roche oii se retrouvaient des traces de végétation , se glissaient de maigres troupeaux ; mais tout cela n'avait en quelque façon qu'une ombre d'existence. Le soleil, au moment où je traversais ces magnifiques tristesses , s'en était exilé comme toutes les autres splendeurs animées de la création. Point de brises , point de parfums. Le firmament , hostile et glacé , s'était mis , lui-même , en harmonie avec les sites farouches qui, fuyant au loin sous ses nues, y disparaissaient par moments, s'y remontraient ensuite , et finissaient enfin par s'y perdre , aussi vaporeux que les horizons blanchâtres qui les environnaient. Les rochers pre-

naient souvent la l'orme de châteaux tombés en ruines , de hameaux ravagés par la guerre , de villes renversées par des commotions volcaniques. On eût dit les immenses décombres d'un pays frappé d'anathème, oii avait passé l'ange de l'extermination...

Soudain, sur mon bateau à vapeur, un violon se fit entendre. Un montagnard se mit à exécuter une danse écossaise; et une foule de passagers accoururent autour de lui. Cette gaité , hors de situation , ne me produisit qu'une sensation pénible ; elle détournait mes regards et ma pensée des sublimes contemplations où jettent les grandes scènes de l'immensité , du mystère et de l'infini...

Les deux pointes du Bencruachan(l) nous annonçaient l'approche ^/'0^«w. Nous y débarquâmes vers le soir. Le port d'Oban est un des plus pittoresques de ces contrées. De tous côtés des pics et des lacs , des baies et des amphithéâtres : et tout cela changeant d'aspect à chaque instant, selon les efléts de la lumière où

(i) Une des hautes montagnes du lue ^hoe (3>400 piod.'*).

des brouillards. C'est la sphère du fantasliijue.

A quelques pas d'Oban^ sur un promontoire élevé , est Dunolly-CasUe , l'ancienne résidence des Mac-Dougals de Lorn. Du sommet de ces belles ruines on domine la mer et ses milliers d'iles sauvages, le détroit de MuU et les fameuses montagnes de Morven. Le son d'une voix humaine , en cet incommensurable désert, a quelque chose d'étrange et de discordant , qui étonne comme un blasphème. L'homme n'y est qu'un accident ; il semble n'y avoir pas le droit de faire acte de présence et de vie. On dirait que , momentanément autorisé à y jeter un regard respectueux, il ne doit y passer qu'en silence (i ).

Une foule de pèlerins, se rendant comme moi à la grotte de Fingal , encombraient l'auberge d'Oban ; nous partîmes au point du jour. Le long des côtes de Morven^ on me montra les ruines du château des Macdonald-Ardtornish.

(1) Au nord de Diinolly est le chàteat* de Diinstaffhage où résidèrent les anciens rois d'Ecosse. La pierre du couronnement était là. Elle fut transportée de ce château à 6'co«e par ivenneth II ; et de Scone^ elle a été à Westminster.

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J'avais voulu voir l'île de Skye, la principale des Hébrides, l'île immortalisée par les touchantes aventures de Charles Edouard, proscrit et fugitif; mais je ne pus y aborder. C'est dans cette île que naquit le brave maréchal Macdonald ; il n'était pas de la grande famille des anciens chefs Écossais ; mais la grande famille revendique l'honneur d'être de la sienne. Le maréchal visita la terre de ses aïeux pendant la restauration. Edimbourg voulut lui donner une fête ; le modeste guerrier la refusa. Il parcourut les Hébrides au bruit des acclamations publiques; et Ton y est toujours fier de sa gloire (-1).

J'étais sur le steamer la Brencla. Parmi ses

'A) Le père du maréchal Macdonald , Macdonald Mac- Eachan , ayant pris parti pour les Stuart , fut forcé de s'expatrier. Il était parent de la célèbre Flora Macdonald , qui sauva Charles Edouard dans Pile de Skrje. Macdonald Eachanx'mi retrouver son prince à Paris. « Il fut le seul , dit M. Amédée Picliot (Hisi. de Charles Edouard, t. 2. p, 5ti5), qui accompagna Charles Edouard à Vincennes, à l'époque de son arrestation. Quitt-aiit l'Ecosse pour la France , il y donna le jour à un de nos héros modernes. »

Je ne dois pas oublier de mentionner les belles ruines du castel de Duart, situées sur les rives de Mull. C'était la demeuri" de Maclean, un valeureux chef de clans.

LES TROIS ROYADMlîS. S&

passagers , deux jeunes gens avaient excité ma curiosité. Je demandai qui ils étaient , et j'eus la réponse suivante :

« — Ils viennent de Paris : ce sont deux frères de riche maison. Hier soir, sur un autre bâtiment que celui-ci , il est arrivé un accident terrible à l'ainé. Par des circonstances trop longues à vous détailler , il est tombé à la mer, au milieu d'une nuit obscure. Au bruit de sa chute , un matelot s'était heureusement écrié : Quelque chose vient d'être jeté à l'eau: je ne sais ce que c'est. On accourt ; on entend le bruit d'un corps luttant contre les flots à peu de distance des roues du bateau à vapeur. On prend une lanterne , on regarde. Un jeune homme , nageant avec intrépidité , disputait sa vie à l'Océan, au navire , aux ténèbres età l'abime. Son courage et sa présence d'esprit ne lui avaient pas failli un instant. On lui jeta une corde à la hâte ; il parvînt à la saisir ; et l'on sauva le jeune Rothschild. »

« — Rothschild! m'écriai-je étonné. »

En effet, c'étaient les fils du baron de Rothschild qui se trouvaient avec moi sur la Brenda;

24 LES TROIS nOYAUMES.

et dont l'ainé avait manqué périr la veille d'une manii^re cruelle. Ils étaient tous deux accompagnés de leur gouverneur ; et leur père , qui était alors aussi en Ecosse , devait venir plus tard les rejoindre, à Invérary , aussitôt leur retour de Staff a.

Enfin, dans un vague lointain, la fameuse île se montra. La mer était houleuse, et nous étions tous dans une vive inquiétude, car il est extrêmement difficile d'arriver jusqu'à la Crotte de Fingal. Il est des Écossais qui ont fait jusqu'à six fois le voyage de Staffa sans avoir jamais pu aborder la périlleuse caverne. L'ile est environnée de récifs ; les navires sont obligés de jeter l'ancre à une certaine distance ; et ce ne sont que dos bateaux pécheurs qui peuvent vous conduire à Fingal's Cave. Or, il faut, à cet effet, que la mer soit calme, sans quoi le steamer ne saurait jeter l'ancre, ni les barques quitter la rive.

L'horizon était brumeux ; le vent soufflait du nord-est. Rien, il est vrai, ne présageait un gros temps, mais aussi rien ne promettait une journée paisible. L'Océan grondait sourdement comme un dogue près de s'irriter; ie roulis du

bâtiment avait donné un violent mal de mer à la plupart des passagers. Chacun s'alarmait : tous souffraient.

La voilà donc cette ile célèbre ! Elle est à

quatre pas de nous. 0 bonheur ! le steamer s arrête : un cri de joie retentit à bord. Les flots étaient cependant bien agités, mais pas assez pour s'opposer complètement à notre débarquement. Les petits bateaux de Staffa viennent à nous; ils atteignent notre Steamer. Ici le danger fut réel. Pour descendre dans les barques, il fellait faire, en quelque sorte, delà gymnastique au péril de sa vie ; car, pour saisir juste le moment ou le bâtiment à vapeur, descendant du haut d'une vague, se trouvait de niveau avec la nacelle qui remontait d'un flot voisin, il était indispensable d'avoir le coup-d'œil rapide, le mouvement prompt, et le pied sûr.

Je touchais au but désiré ; je fus le premier qui sautai dans la première barque. Il me tardait tant de pénétrer sous la Grotte de Fingal, que j'aurais, je crois, sauté dans la mer plutôt que de rester à bord. Les deux jeunes Rothschild suivirent immédiatement mon exemple ; et bien-

36 LES TROIS HOYÂUMES.

tôt notre embarcation fut tellement pleine que peu s'en fallut qu'elle ne chavirât... avant même que de partir.

La traversée fut courte mais hasardeuse ; les vagues et le vent se jouaient de notre frêle esquif avec une malice satanique ; ils nous repoussaient violemment de la rive au moment où nous allions aborder, et nous relançaient ensuite vers elle alors que nous désespérions de l'atteindre.. Enfin, néanmoins, grâce à l'habilité de nos rameurs, nos alarmes eurent un terme. J'étais sur le rocher de Staffa.

Oh! je sens ici mon insuffisance. 11 faudrait pour peindre le tableau qui s'offrit à moi des images aussi prodigieuses que le lieu ; et la langue humaine n'en a pas. Je me retrouvais sur cette même Chaussée des Géants que, peu de jours auparavant, j'admirais au nord de l'Irlande. C'étaient bien le même pavé, les mêmes colonnes, les mêmes basaltes; il était évident que la môme puissance y avait travaillé sur les mêmes bases ; et cependant c'était un tout autre spectacle. L'ouvrier avait conservé ses matériaux, mais il avait changé ses merveilles.

Je traversai rapidement la voie colossale qui conduisait, le long des rochers, jusqu'à VàGroUe de Fingal. Marchant sur le plateau des colonnes qui portent l'Ile tout entière et la soulèvent hors de l'eau, j'arrivai à l'arche immortelle, entrée du gigantesque palais. L'Océan, y précipitant ses vagues mugissantes, y étendait des brumes magiques. Une immense cathédrale était devant moi ; d'innombrables piliers de basalte, y élevant leurs pans réguliers et leurs prismati-

ques cristaux, en soutenaient la voûte à ogives ; la mer en occupait la nef. \ quels dieux avait pu être consacrée celte métropole fantastique? Ce n'était plus ici l'œuvre de l'homme : l'humanité n'avait rien à revendi({uer parmi ces prodiges. . . J'appelai trois fois Ossian ; et l'écho retentissant de la basilique répéta Tappel poétique avec les solennités du mystère et les tremblements de l'abîme...

Des deux côtés du canal souterrain, et sur de^ pavés sonores, irrégulièrement formés par des milliers de fûts de colonnes, on pénètre sous les profondeurs du sanctuaire, comme on circule le long des galeries d'une église. Les eaux qui bouillonnaient avec fracas à nos pieds contre celte architecture d'airain à couleurs vertes, jaunes et rouges, s'y revêtaient de mille prestiges. Je crus, du sein des vents, des brouillards et des vagues, ouïr quelques accords de harpe... Etaitce un efïet de l'imagination? je refusai de le penser. J'aimais mieux, me livrant tout entier aux égarements de l'enthousiasme , me persuader que l'ombre de Fingal était là, et que les filles de Morven, errantes sous ces colonnades, à demi

penchées sur leurs harpes, y soupiraient la gloire et l'amour. Je m'environnais de leurs ombres ; je n'étais plus moi ni mon «<7^^ j'étais barde et siècles passés.

Je m'enfonçai sous le mervilleux temple. Le passage desesgalerieslatérales, planant de haut sur des ondes irritées, est loin d'être sans danger, car il se rétrécit par moments de la manière la plus effrayante ; et, obligé d'y sauter fréquemment d'un pilier à un autre, on y est suspendu sur un gouffre. Un faux pas peut être la mort. Mais si, d'un côté, des périls vous menacent et vous arrêtent, d'un autre, l'enthousiasme vous domine et vous entraîne. Je parvins jus(ju'à l'extrémité du palais de Fingal; je m'y assis contre un piher, et j'y écrivis quelques lignes. . . La hauteur des merveilleuses ogives de la nature qui alignent là leurs pointes hardies, y réduit l'homme à l'état de cyron ; mais si l'homme y perd de sa taille, il n'y perd point de sa grandeur : car il y entre avec sa pensée, il la sent s'y développer : il étudie, il juge, il admire.

Qui donc a taillé ces pyramides métalliques, ces obélisques cannelés et ces arcades

triomphal OS qui, dressées là depuis le commencement des siècles, ne devront sans doute s'y écrouler qu'avec la destruction du globe? des commotions volcaniques, dit-on? Mais ces commotions avaient donc une pensée et une volonté !.. . Les brutales laves des cratères inconnus étaient donc de véritables feux sacrés doués d'àme et d'intelligence ! . . . . Comment admettre de pareilles suppositions ! Et néanmoins en trouvant de sublimes chefs-d'œuvre où ne devraient exister que d'informes excavations et des masses désordonnées, comment croire aux effets du hasard! Une seule explication est possible:

« La main de Dieu a passé là{\)\ »

Staffa est une ile déserte de peu d'étendue. A la belle saison il y afflue un monde immense. Heureux qui parvient à fouler cette plage souvent inaccessible ! . . . Quand la mer est calme et

(1) La grande arche d'entrée de la grotte de Fingal a 70 pieds de haut et 50 à 40 de L^rge. Sa profondeur est de 2 à 500 pieds environ. L'île de Staffa a plusieurs autres cavernes. Le Clam-Shell Cave, le Boat-Cave et le Mackinnon's ou Cormorant's Cave sont les principales après la grotte de FingaL L'arche de la première ressemble à l'immense carcasse d'un vaisseau renversé. Elle a 30 pieds de haut , 18 de large et 130 de long.

limpide, le vaisseau qui traverse là ses flots de saphir, voit sous ses pieds la fameuse Chaussée des Géants qui liait l'Irlande à l'Ecosse. Phénomène inouï ! Son pavé basaltique qui commence aux cotes d'Antrim et qui, après avoir traversé rOcéan, reparaît à Staffa, s'enfonce et continue plus loin. On le voit de nouveau surgir aux rivages ouest de l'ancienne Calédonie; puis, il se replonge dans la mer, passe par-dessous l'Ecosse et se remontre encore en Norvège, sur les côtes en face, dans sa même largeur du chemin de Finmacoul.

Finmacoul! Je prononçai ce nom devant un Ecossais.

— Finmacoul^ me dit ce dernier, n'est autre que notre Fingal, dont la langue irlandaise a estropié le nom. 11 n'a été là-bas qu'en passant: son domicile était ici. »

J'admirai ce patriotisme. L'Ecosse réclame Fingal, et l'Irlande le lui dispute. Que conclure et que décider? Qu'il fut le héros des deux peuples, et qu'il en est encore l'idole.

Au Giant's Caiiseway, je m'étais plu a écouter les légendes du pays. Elles étaient à leur

32 LES TIIOIS ROYAUMES.

place au milieu clun chaos qui, bien que parfois d'une régularité réelle, y semblait lui-même aussi fabuleusement fou que les récits qu'on y joignait : mais, sous la Grotte de Fingal, un silencieux respect, un frémissement religieux, quelque chose de ce que fait éprouver l'aspect d'une métropole chrétienne, avait fini par y saisir tellement mon esprit qu'un' conte de fées m'y eût choqué. Ossian et Fm^/r// eux-mêmes disparaissaient de mes souvenirs ; de graves images étaient venues les remplacer. Il ne me fallait plus là que le ciel et ma pensée; je n'y voulais que Dieu et ses œuvres.

Je quittai Staffa comme on s'arrache d'un ami, avec un pénible regret. Je ne reverrai sans doute plus cette rive, mais elle me restera éternellement présente à l'imagination. Cette visite d'un moment est comme un grand jallon dans la vie ; on s'en éloigne, mais il plane : on ne saurait le perdre de vue.

Le ciel s'épurait ; les brouillards épais qui, peu auparavant, couronnaient le séjour du dieu de la Calédonie, s'étaient complètement levés.

LES TROÎS ROYArMES. 55

L'atmosphère devenait claire et brillante: nous vîmes les côtes d Irlande.

« — 11 y a plus de (juatre ans, me dit le capitaine de la Brenda, que pareille chose n'a eu lieu : nous voyons le Giant's Causetvay. »

Je n'étais plus au fond du temple aux émotions religieuses, je désirai rentrer dans la sphère des ingénieuses fictions. On me conta l'histoire suivante :

«Un géant irlandais, irrité de la supériorité renommée de Fingai, el sC cro} ant de taille à se mesm*er ^^Q(L^^ilautesse, traversa un jour l'Océan pour venir le défier, le combattre et le vaincre. Sliyla, la mère d'Ossian, apprit la détermination du terrible assaillant; elle était éminemment convaincue de 1 invincible force de son mari : néanmoins elle se disait tout bas qu'on avait vu des pigmées abattre des colosses: et il n'est pas avéré qu'elle n'eût point ouï parler de David et de Goliath. Bref, Sliyla résolut d'empêcher la lutte ; et voici comment elle s'y prit.

Le jour de l'arrivée du géant irlandais, elle endormit Fingai dans sa grotte, à la suite d'un bon déjeuner et avec le jus de certaines plantes

dont elle avait, seule, le secret. Puis, elle lui mit un bourrelet sur le front, des langes autour de la taille et des lisières aux bras. On eut dit un enfant au berceau. Mais quel maillot! et quel poupon !

Le colosse ennemi arrive. Il rencontre, au pied du rocher de Staffa, la femme de son adversaire.

« — Oii est Fingal? lui demande-t-il d'une voix qu'il cherchait à rendre aussi farouche que possible.

— A la chasse, répond Shyla de l'air le plus naïf qu'elle put se prendre; et, en attendant son retour, je donnais tout à l'heure à têter à mon Bébé qui est là, dans son berceau, le pauvre amour. Il ne fait que de naitre ; il est encore faible et petit; mais j'espère qu'il deviendra aussi fort et aussi grand que son père. Il est si gentil ! venez voir ! »

L'Irlandais haussa les épaules avec dédain. Néanmoins il suivit Shyla pour se désennuyer avant le pugilat redoutable; il y mit même une sorte de complaisance hors de ses habitudes.

« — Quoi! s'écria-t-il tout à coup à l'entrée de l'immense grotte, c'est là le berceau de l'enfant!

— Sans doute, répliqua la mère; et voici le petit poupon ! »

L'Irlandais poussa un cri de stupéfaction et d'effroi. Une sueur froide passa sur son large front ; les poils de sa barbe se dressèrent.

« • — Grand Dieu ! si c'est là le Bébé^ murmura-t-il avec épouvante, quelle est donc la taille du père ! »

Et il s'enfuit à toutes jambes, et la bataille n'eut pas lieu. Sliyla seule avait triomphé (4 ). »

Notre steaîner y oguaM vers Yona. Cette ile célèbre, que visitent tous les pèlerins de Staffa, fut le berceau du Christianisme en Ecosse, l^lle est connue sous plusieurs noms : Vîle des Vagues, Vile des Sépultures, ïîle des Druides, Vîle Sacrée. Ce fut sur sa plage lointaine que débar-

(1) La légende assure que le géant irlandais avait 50 pieds déplus que V enfant ; il s'était imaginé que \e père devait avoir au moins cent pieds de plus que lui.

qua saint Cotomba venant d'Irlande. L'apôfre missionnaire y bàtil une petite chapelle vers Tan 565 ; et de \h partit la première lumière évangélique qui devait éclairer, un jour, la Calédonie tout entière (1 ).

Je visitai cette chapelle, elle est simple et petite. A peu de distance sont les belles ruines de la cathédrale de Sainte-Marie dont saint Colomba jeta, dit-on, les premiers fondements, et qui fut achevée après sa mort (2). Non loin est le ii\meux cimetière où Ton enterrait les rois d'Ecosse aux premiers temps de l'ère chrétienne (5) .

(1) En 404: , Fergus, roi d'Ecosse , conquit cette île et en chassa les Romains. Il y fut enterré.

(2) Cette cathédrale , au bord de la mer , offre encore de beaux pilliers artistement travaillés et de larges croisées à ogives. Le bénitier y est encore. Il y avait là un magnifique autel en marbre blanc. Le bruit s'étanl répandu que celui qui en aurait un morceau dans sa poche ne ferait jamais naufrage, des matelots le mirent en pièces, et je ne sais s'ils furent noyés. L'île dTona a aussi les restes d'un couvent fie femmes où sont encore des tombeaux remarquables. Plusieurs ont des ornements mauresques. I/un d'eux molTril , en bas-relief, .Judith , tenant la tête d'ilolopherne. L'île a aujourd'hui 460 habitants et appartient au duc d'Argyle.

(5) On y voit aussi des sépulcres de chefs de clans. Celui deDuart a d'intéressantes sculptures. Non loin est la croix de Maclcan : un beau pilier sculpté. Cetle croix est une des

Li;S TROiS IlOVxVUMES. 37

Ou m'y montra nue lumbci où reposait un roi de France, mais on ne put me dire son nom. J'étounai beaucoup le gardien des sépulcres en lui certiliant qu'un roi de France ne pouvait pas avoir été enterré là; lui, au contraire, il trouvait cela tout simple. C'était pour lui un article de foi ; il s'éloigna de moi comme d'un blasphémateur, y diy ais douté danaV île S acrécj, je ne lui fus plus qu'un scandale.

Les habitants d'Yona ont l'air à demi sauvages. Une partie des enfants y sont dans la tenue primitive du paradis terrestre, excepté qu'au lieu d'une ceinture de feuillages ils ont une bande de chiiTons. Une femme, à peu près vêtue de la sorte, ayant une chevelure rouge et un visage livide, vendait de petits coquillages.

« ~ Grand Dieu ! dit à son aspect un de nos passagers en reculant d'effroi, n'est-ce pas là, feu madame de .Méduse! » , ,

Nous ne fûmes de retour à Oban que vers le milieu de la nuit ; et, pour la première fois, j'eus

560 qui oiiiaient autrefois l'Ile, d'après les tiadilioiis, ei qui fuient jetées à la mer en 1360 , par ordre du synode d'Ar-

le spectacle d'une mer phosphorescente. Nous voguions à travers les Hébrides. Le temps était froid, humide et noir. Soudain la mer s'illumina sous les flancs de notre navire. Les flots que nous fendions jetaient des torrents de lumière. Nous roulions sur des jets de flamme, sur un semé de diamants, sur un tapis d'étoiles ardentes ; et, à la fois, brûlante et froide, la mer était de glace et de feu.

Le lendemain je commençais mon voyage aux highlands (hautes terres). D'Obanà Invérary, la route à travers les montagnes est des plus pittoresques. Le lac Aive et ses vingt-cpiatre petites îles me transportèrent d'admiration. J'arrivai bientôt au fameux château du duc d' Argyle. Invérary, à l'extrémité du lac Fyne, est dans une position ravissante ; son lac , resserré entre des montagnes escarpées, avec enfoncements, saillies et pointes, rappelle celui de Lucerne. Au milieu d'une vaste pelouse ombragée d'arbres centenaires, le majestueux castel s'élève sur la plage avec ses quatre donjons féodaux, sa grosse tour centrale et ses belles galeries crénelées. J'écoutais si du seiii de ce beau parc où la nature et l'art ont

adjoint leurs chefs-d'œuvre, ne partiraient pas les vieux cris de guerre du clan des Campbell, et leurs populaires refrains....

The Campbells areXoming, oh! oh f The Campbells are Corning.

Great ^^rgyle he goes before.

He makes kis cannons and guns to roar , etc.

The Campbells are Corning , oh ! oh f The Campbells are Corning.

Je me les traduisais ainsi :

« Ils viennent les Campbell , oh ! oh ! « Voici le combat qui s'apprête !

« Ils franchiraient la flamme, ils marcheraient sur l'eau, « Le grand Argyle est à leur tête.

« Ils viennent les Campbell , oh ! oh !

« Voyez-vous flotter leur bannière !

« Écoutez leurs canons , ce tonnerre nouveau , <€ Devant lequel tremble la terre!

« Ils viennent les Campbell ! oh ! oh !

Et pourtant des idées mélancoliques s'emparaient de mon esprit. Le duc d' Argyle porte un des plus grands noms de l'Ecosse {\ ) ; mais son

(1) En Argyle-Shire on donne au duc le surnom montagnard de Mac-Callamore.

40 LES ÏIIOIS KOYAUMES.

clan , et ce fut le seul, combattit contre Charles-Edouard , à la bataille de CuUoden ; les Higidanders ont peine encore à le lui pardonner. Je me rappelais en outre que, peu d'années auparavant, sur ce même gazon et sous ces mêmes arbres , le descendant de soixante monarques était venu errer comme moi. Là , héritier de Saint-Louis , il admirait la terre d'Ecosse ; mais là aussi , fils de l'exil , il pleurait la terre de France.

La bannière seigneuriale flottait sur la tour d'invéranj ; j'allai frapper au grand portail , et il s'ouvrit au pèlerin. La touchante hospitalité écossaise m'accueillit; un magnifique appartement me fut préparé ; et, comme aux temps naïfs delà chevalerie, où l'étranger était un frère et le voyageur un ami , je fus m'asseoir, reconnaissant , à la table des vieux banquets,

La duchesse avait son fils et sa fille auprès d'elle. Son fils , le marquis de Lorne , est un jeune homme plein de talent. Doué d'une figure agréable , il a , par bonheur , des cheveux d'un blond prononcé : ouipa?- bonkeur, car, d'après une ancienne prophétie, des jours de gloire et

de prospérité luiront plus que jamais sur la maison d' Argyle , alors qu'il naîtra , parmi ses héritiers , un jeune homme aux cheveux roux. Sa sœur , lady Emma , est un modèle de grâce. Le lendemain de mon arrivée je gravis avec elle , avant le déjeuner , le pic de Doimquach , qui domine le parc et ses alentours. La jolie lady Emma , aussi légère qu'une gazelle , franchissait les escarpements du roc sans plus de difficultés que si elle eût marché sur un tapis de roses. C'était la fille des Higldands , la sylphide des bords du lae.

Le duc d'Argyle avait arrangé une partie de pêche aux filets , sous la cascade dun torrent. Nous primes quatorze saumons dont plusieurs pesaient quinze livres, le baron de Rothschild se trouvait des nôtres ; il avait rejoint ses enfants à l'auberge d'Invérary; et il était venu faire visite au duc d'Argyle. 11 rej)artait de là pour Paris.

Je ne tardai pas non plus moi-même à continuer mes excursions dans les montagnes ; j "allais au lac Lomond, l'un des plus célèbres de l'Ecosse. Avant d'y ai river, et après avoir examiné

les mines de Dimbrabli, ancien château des Mac Naghten (I), je menfonçai dans les rochers, etj'y recueillis une histoire qui me parut d'un vif intérêt : elle s'était passée sur ces poétiques parages. J'ai changé les noms des personnes et du lieu parce que , avant tout , le devoir d'un écrivain est de ne manquer à aucune convenance : dût son livre y perdre du charme.

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