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LA SECONDE OUÏE

Lady Elisabeth iVltirgh , jeune veuve de vingt ans , vivait extrêmement retirée , dans son château d' Altirgli en Ecosse ; elle était d'une beauté

(1) Illiisires chefs de dans. Même famille que les Mac Naghten d'Irlande.

romarquable ; et son esprit égalait sa grâce. Pourquoi , douée de tant d'avantages , se condamnait-elle à l'isolement au plus bel âge de la vie? C'est que bien des peines l'avaient déjà frappée , et qu'une espèce de fatalité s'attachait non-seulement à elle, mais au manoir qu'elle habitait.

Lady Elisabeth Altirgh était née sans fortune; mais un oncle extrêmement riche , et non moins bizarre , lui avait laissé en mourant son domaine des Highlands sous la condition expresse qu'elle l'habiterait toute l'année. Sir Macleven avait en outre un neveu , lord Altirgh , fils des anciens possesseurs de son château à qui il donnait le reste de sa fortune , sous la condition formelle qu'il épouserait lady Elisabeth. Les deux futurs époux étaient encore enfants à l'époque du décès de leur oncle. Il fut décidé qu'ils ne se marieraient qu'à la majorité de lord Altirgh ; et, en attendant cette époque , lady Elisabeth et sa famille vinrent s'établir à Altirgh.

Ce château était situé de la manière la plus romantique au milieu des Highlands de l'Ecosse, entre le lac Fyne et le lac Atve : près du pic de

Bencrnaclian. La jeune fiancée y arrive avec son père sir Glenfine , sa mère lady Hélène, et son frère Robert Duncan. Une fête est commandée nussitot en réjouissance de leur installation ; et tous les clans de la montagne y sont conviés avec pompe. La joie éclatait au pays ; et néanmoins, il y régnait une vague inquiétude. On navait jamais vu de solennités au manoir d'Allirgli , du vivant de sir Macleven. Ce noble chef défendait expressément chez lui toute manifestation d'allégresse ; il y attachait une idée su])erstitieuse. Cette bizarrerie , parmi beaucoup d'autres , avait d abord excité de Tétonnement ; puis on n'y avait plus foit attention : mais l'annonce d'une fête , à l'arrivée de la nouvelle châtelaine , était un si grand événement pour la contrée , qu'on eût dit une véritable révolution. Des illuminations, des chants et des danses au silencieux castel d' Altirgh !.. à cette mystérieuse résidence où à peine s(^ permettait-on de rire au temps du sombre Macleven !.. (^uel bouleversement d'habitudes !

Le père de lady Elisabeth avait conservé plusieurs vieux serviteurs de sir Macleven, entre

autres une ancienne femme de charge, la bonne M" Dcbora, que la fiancée de lord Altirgh avait prise en affection dès son arrivée. Débora était un de ces caractères indulgents, une de ces âmes dévouées , qui , sur les confins de la vie , finissent , comme un rayon de soleil qui s'éteint , toujours purs , bienfaisants et doux.

Le premier aperçu de sa nouvelle demeure avait d'abord effrayé lady Elisabeth , alors dans sa dixième année. Les vieilles murailles d'AItirgk étaient sombres comme si on les eût bâties avec des pierres de tombeaux. Les grands arbres d'alentour lui faisaient l'effet de cyprès. L'ensemble avait l'air mausolée.

« ■ — Altirgh aurait bien besoin d'être égayé, dit la jeune fille à la vieille femme de charge.

— Je n'y ai jamais vu donner ni bals ni concerts : répond Débora d'un ton grave. Il est quelquefois dangereux de changer les coutumes d'un lieu. Si milady voulait m'en croire , elle consulterait...

— Et qui donc ?

— La seconde ouïe .

— Ah mon Dieu ! qu'est-ce que c'est que ça !.. .

— Vous savez, milady, que, parmi nous autres Écossaises, il est des âmes privilégiées qui ont le don de seconde vue : c'est-à-dire la puissance de regarder dans le passé et dans l'avenir. Eh bien ! il est aux environs du château un vieillard , nommé Macquerson , qui a le don de seconde ouïe : c'est -^à-dire la faculté d'entendre ce qui s'est dit autrefois et ce qui doit se dire un jour.

— C'est bien curieux ! Débora.

— Allons le voir ensemble I

— J'ai peur.

— léserai là : soyez tranquille. Macquerson est une àme sainte. »

La fiancée se décida. L'entrevue se passa sous un ermitage, au pied d'un rocher couronné de bois , à peu de distance d'Altirgli, Elisabeth n osa en parler à son père. Sir Gleufine , rude en ses manières, avait horreur des superstitions. Que dit Macquerson à l'enfant ? Ceci est resté un mystère. La jeune fille et Débora gardèrent un morne silence ; on remarqua seule-

ment une profonde tristesse sur leur figure à leur retour de l'ermitage.

Le lendemain la fête eut lieu.

< — . Mon père ! dit le matin même Elisabeth à sir Glenfine. Avez-vous fait examiner ce ■vieux château? Croyez- vous qu'il soit bien solide ?

^- Quelle absurde idée te vient là ! dit Glenfine, éclatant de rire. »

La pauvre enfant rougit et se tut.

Les réjouissances commencent : les sous du bag-pipe (cornemuse), les exercices des clans et le réel écossais, dissipent peu à peu les sombres inquiétudes d'Elisabeth : elle s'assied gaiment aux banquets champêtres, se mêle aux rondes villageoises, et prend part aux joies générales.

Juste Dieu! quelle catastrophe ;... lady Hélène, à la fin de la journée, s'était retirée un instant avec Débora dans son appartement. A côté était une vieille tourelle où se trouvait un oratoire, et où chaque soir les deux femmes faisaient leur prière. Soudain la tourelle s'écroule avec un horrible fracas. Elisabeth n'a

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plus do more ; (>t Dobora est morte auprè"^ de sa maîtresse.

Vint l'époque de la première communion d'Elisabeth. Son frère, Robert Duucan, était depuis quelques temps en voyage ; il arrive au château à'Altirgli : de joyeux compagnons le suivaient. Plusieurs jours après la cérémonie religieuse, et voulant égayer sa sœur, il réunit ses h ig Mandats ; il simule avec eux des combats; il fait résonner des fanfares de guerre... mais, au milieu de cette fête martiale, Duncan est emporté par son cheval vers le pic de Bencruachen... et jeté dans un précipice ; on W ra})porte mort au château. Son père, frap})é do stupeur, le suivit peu après dans la tombe.

Lord Altirgh, au jour de sa majorité, réclama la main de l'orphelino. 11 était aimable et beau ; il réussit à plaire ; et Ton s'occupa de suite des [>réparalifs du mariage.

«'—Oh! pas de fêtes! pas de fêtes! disait lady Elisabeth : les joies ici portent malheur.

— Quoi ! répondait le noble Écossais, je serais au comble de mes désirs, et rien ne proclauierait hautement combien je suis heureux !

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non, non ; je veux que le village, les hameaux, le canton, la province entière, s'il se peut, participent à mon bonheur. »

Elisabeth voulait insister ; mais son caractère était timide et faible. Une grande solennité religieuse a lieu malgré elle à la paroisse ; elle est suivie d'un bal au château. Fatalité inconcevable ! le feu prend aux salons de danse. Désordre et cris de toutes parts. On se précipite hors des murs... les flammes gagnaient avec rapidité l'aile du manoir où étaient les titres et les joyaux de la famille. Lord Altirgh, aidé d'une foule de montagnards, s'élance de ce côté ; il était déjà parvenu à y arrêter les progrès du feu, lorsqu'une poutre à demi-brùlée tombe sur

lui et le renverse. Quels cris d'horreur!

Altirgh est tué.

Tels étaient les principaux événements de la vie passée d'Elisabeth. Comment , après de pareilles infortunes, aurait-elle pu conserver la gaité de la jeunesse ! Depuis le jour de son veuvage, elle s'é-

tait séquestrée du monde; et le rire n'avait plus reparu sur ses lèvres.

Mais vingt ans ! . . . est-il possible à cet âge, et avec une àme sensible, de renoncer pour jamais h l'amour?... la veuve, qui n'avait pu être épouse, soupirait vaguement après ces préoccupations de cœur sans lesquelles la vie est si dépourvue d'intérêt, si désenchantée et si vide. Un soir, le fils d'un laird d'Ecosse, paraissant s'être égaré à la suite d'une partie de chasse, vint demander l'hospitalité au château d'Altirgh ; lady Elisabeth l'accueillit avec sa réserve et sa tristesse accoutumées; néanmoins, elle fut frappée de son élégance et de sa bonne mine. Sir Arthur Lockmariel était un des gentilshommes les plus distingués du nord de l'Ecosse. Sa grâce à cheval et son adresse à la chasse le faisaient citer parmi le peuple comme un de ces cavaliers demi-fabuleux, au cor retentissant dans les bois, que les géants de la montagne avaient pris sous leur protection ; il ne lui manquait qu'un arc pour ressembler au fameux Nemrod, le premier chasseur. Sir Arthur sollicita la faveur de revenir présenter ses hommages à lady Elisa-

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beth; elle n'osa répondre ow«, car depuis quatre ans elle refusait toutes les visites : mais le mot îiou ne sortit pas de sa bouche, et sir Arthur revint au château.

Quelle surprise pour le pays ! la noble veuve a fait, en faveur du beau chasseur, une exception à la loi quelle s'était imposée, de \ivre confinée et de ne recevoir personne. On assure que ses vêtements de deuil se sont éclaircis, et que l'idée d'un second mariage ne lui inspire plus la même horreur. Le jeune laird avait feint de s'égarer à la chasse pour s'introduire chez laJy Elisabeth qu'il avait vue de loin plusieurs fois, et dont il s'était violemment épris. Par malheur, il était un jeune lord du voisinage, Edouard Sommer field, à qui il avait confié ses secrètes espérances ; et celuici, ne pouvant lui pardonner son triomphe, avait juré de se mettre à la traverse de ses amours. Lord Edouard., aussi perfide qu'audacieux, ne reculait devant aucun obstacle.

Arthur se livrait avec enthousiasme aux délices d'un premier amour; il avait touché le cœur de la belle recluse, et tous ses vœux étaient

comblés. Cependant une profonde tristesse continuait, en dépit de ses efforts, à assombrir le doux regard d'Elisabeth ; il était parvenu à obtenir la promesse de sa main ; mais elle frémissait chaque fois que son amant la suppliait de fixer l'époque du mariage. Le présent satisfait son âme; l'avenir effraie son esprit.

« ~ Chère Elisabeth ! lui disait sir Arthur, je veux non-seulement votre coîur, je veux aussi votre pensée ; il y a un mystère qui se pose entrf» nous comme un obstacle ; il est de mon devoir de l'attaquer; mais, pour combattre un adversaire, il faut qu'il soit visible et palpable, j^ïontrez-le moi, je le vaincrai.

— Arthur ! que me demandez-vous !. . . si je pouvais quitter Altirgh ! . . . Hélas ! une loi sacrée m'en empêche.

— Et pourquoi vouloir en sortir?... Quant à moi, j'adore ce lieu. C'est ici que je vous ai connue, que je vous ai aimée, que nous serons un jour l'un à l'autre. Je sais que vous y avez reçu des coups terribles, mais le sort y a épuisé ses rigueurs : votre horizon n'a plus de nuages.

— Il peut s'en élever encore. Aux beaux jours, la foudre vient vite.

— L'amour chassera les orages.

— L'amour, sir Arthur ! ne peut rien contre la fatalité. Ce malheureux castel est sous le poids d'une espèce de malédiction : le bonheur n'y est pas permis.

— Le bonheur, vous changez le mot, il fallait dire : les fêtes.

— Quoi ! vous savez qu'aucune réjouissance n'a lieu à Altirgh sans être suivie d'une catastrophe?...

— Certainement. Eh bien! qu'importe Nous nous marierons sans pompe et sans bruit. Qu'avons-nous besoin de fêtes publiques? les nôtres seront dans nos cœurs ; là sont les véritables joies. La solennité de notre union n'aura ni danses, ni concerts : tant mieux. Ces démonstrations extérieures ne feraient que troubler notre amour, en nous arrachant l'un à l'autre. Oui, je serais désolé que quelque chose vînt me distraire de la seule pensée qui remplit mon existence. Point de fêtes, Elisabeth !.. . ou plutôt fêtes éternelles; car pour nous, le su-

oi LES TROIS ROYAUMES.

prôme bien, le paradis, c'est d'être ensemble.

— Et d'être seuls, Arthur. Ohl il y a entre nous une telle unité de pensées et de sentiments que lorsque je vous écoute, il me semble que je m'entends parler. Je ne veux plus rien vous taire, Arthur ; sachez que je fus prévenue trois fois des calamités qui allaient fondre sur moi , et que trois fois, par une inconcevable foiblesse, je négligeai ces avertissements salutaires comme on repousse de vaines superstitions. Aussi, que de longues souffrances ! il y entrait chez moi du remords.

— Qui donc vous avait prévenue ?. . .

— Le vieillard à la seeonde ouïe.

' — Quoi! l'inspiré du bois d'Altirgh! l'octogénaire Macquerson ! . . .

— Lui-même. J'avais dix ans quand je le vis pour la première fois ; la femme de charge du château m'avait conduite auprès de lui. Je le questionnai ; il pencha son oreille à terre et m'adressa ces mots : « Um fête! malheur à vous! j'entends l'écroulement d'une tour. » Vous avez su ]a mort de ma mère.

— iii votre frère, Robert Duncan?

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— Je revis une seconde fois Macquerson, la veille de ma première communion ; il se coucha sur l'herbe et me dit : « Encore une fête! j'entends galopper un cheval. Le corps roule au fond d'un abîme. ^ Arthur! vous connaissez la suite.

— Achevez. Et votre mari?

— Je retournai à l'ermitage avant d'épouser lord Altirgh. 3Iacquerson prêta de nouveau Toreille dans l'avenir, et me dit d'une voix lugubre : « Toujours des fêtes!.., j'entends bruïr des flammes; » et un incendie me fit veuve.

— N'avez-vous plus revu Macquerson?

— Jamais.

• — Allons ensemble chez lui.

— Je tremblerais de l'écouter.

— Pourquoi ? nous suivrons ses conseils. » Les deux amants se dirigent, appuyés sur le

bras l'un de l'autre, vers la cabane du prophète. Elle était située au bord d'un paisible ruisseau, entourée de rochers et de bois ; le lierre y enlaçait la muraille, comme un dévouement le malheur ; et sur le derrière de l'habitation était un

petit parterre où le vieillard cultivait des fleurs: l'ensemble était des plus poétiques. Macquerson avait environ quatre-vingts ans ; une belle barbe blanche ombrageait sa poitrine ; il était chauve, et son front se courbait sous le poids des hivers. Cependant son front n'était point ridé , son regard avait de la vivacité, et il marchait encore d'un pas ferme.

11 arrosait tranquillement ses fleurs au moment de l'arrivée d'Arthur et d'Elisabeth . Rien n'annonçait en lui le nécromant ou l'inspiré. Sur sa physionomie, d'un calme inaltérable, était la sérénité du juste; et la simplicité de ses manières contrastait étrangement avec le renom de ses oracles. 11 avait jadis reçu un commencement d'éducation, et devait entrer dans les ordres ; puis, ses parents ayant perdu leur fortune, et n'ayant plus d'argent à lui fournir, le futur prophète était redevenu simple laboureur. Son langage élevé, néanmoins, bien qu'en disparate avec son humble position, tenait de ses premières études.

L'octogénaire vint à la rencontre de lady Elisabeth et la salua respectueusement.

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c — Je vous présente un ami, lui dit-elle, sir Arthur de Lockmariel.

— Avoir un ami, répond tristement Macquerson, c'est présenter parfois une surface double aux coups du malheur : on a un double deuil à porter, sa souffrance à soi et celle de Vautre.

' — 0 mon Dieu! interrompt la châtelaine alarmée, est-ce que déjà vous auriez entendu de fatales paroles dans notre avenir?

— Je nai pas encore attentivement écouté, répond on souriant le prophète ; en tous cas, je n'alarmerai pas beaucoup sir Arthur, quelque parole que je dise, car il est peu porté à croire.

— Moi ! répond le futur époux ; oh ! je me garderai bien de nier, quoique je n'en aie pas été favorisé, ces communications intimes, ces harmonies intermédiaires, quihent en secret ce monde à l'autre !...

— Phrase de politesse, réplique le vieillard avec une légère teinte d'ironie ; je vous ai entendu rire des visions extatic/ues : vous appeliez cela de Yéther mystique^ une sérap/m/ue évaporation; et vous ajoutiez fort gaiment : « J'ai peu

foi à ces prédestinés de la terre qui escaladmi le ciel à la sourdine. »

Le jeune laird reste confondu ; l'octogénaire venait de lui répéter ses propres expressions; et, certes, lady Elisabeth qui, seule, les avaitentendues un instant auparavant, n'eût pu les lui communiquer.

« — Sir Arthur! je ne vous en veux point pour cela, reprend Macquerson avec une afïéctueuse bonhomie ; je connais , sans y avoir été admis, le haut et brillant monde où vous vivez ; il faut y subir Y opinion : c'est un devoir qu'il vous impose; et V opinion, parmi les vôtres, c'est la nourrice de l'enfance, la maîtresse de l'âge mur, la béquille de la vieillesse. »

Le prophète, à ces mots, introduit les amants dans sa cabane et les y lait asseoir. Tout y était simple, mais propre ; il n'y manquait rien des choses indispensables à la vie matérielle; et, de plus, une foule d'images religieuses témoignaient de son amour pour les choses nécessaires à la vie spirituelle.

« — Vous le voyez, dit l'octogénaire. Dieu m'a donné de quoi subsister. Je puis même

faire du bien. Aussi moi, pauvre vieillard pr^s de retourner au vrai pays, je ne demande plus à la terre et à mes semblables que le soleil et quelques sourires.

— Vous faites pourtant pleurer quelquefois ! dit sir Arthur.

~ Malgré moi, répond Macquerson. C'est qu'aussi j'ai beau écouter pour autrui^ autrui souvent ne m écoute pas pour lui-même. Et, à propos de pleurs, sir Arthur ! s'il y a un paradis là-haut (ce dont ni vous ni moi ne doutons), lady Elisabeth en devra bien goûter les joies, car, ici-bas, elle a bien connu les larmes.

— Elle ne pleurera plus, n'est-ce pas? demande le laird avec une hésitation inquiète.

— Tout à l'heure, ']' écouterai: répond le prophète d'Altirgh. Enattenda it, permettez-moi un avertissement. Occupé des destinées de lady Elisabeth, j'ai entendu récemment de perfides menaces contre vous. Elles étaient prononcées par lord Edouard Sommerfield. Vous avez itnprudemment])m:\é devant lui; parce que, ne surprenant pas chez vous de mauvaises pensées, vous n'en soupçonnez pas chez les autres Lord

Edouard est votre rival en secret. Il a connu par vous les mystères du château d'Altirgh ; il sait la fatalité qui pèse sur cette noble résidence; et le traître en profitera. »

Arthur ne revenait pas de sa surprise. Il ne s'était pas attendu à des paroles si sages, à un savoir si étendu, et à des expressions si choisies. Des livres de religion et de poésie, des légendes et des missels, la Bible et les chants d'Ossian, avaient attiré ses regards ; il ne s'étonne plus de rien ; le vieillard l'avait subjugué.

« — Saint ami ! dit la châtelaine, sauriez-vous le but qui m'amène ?

— Oui, répond l'octogénaire avec un accent de soumission mélancolique; et vos désirs, pour moi , sont des ordres. Vous le voulez , ]' écouterai encore; je vous dirai néanmoins comme à tous -. « qui veut trop voir au-delà des limites posées par le ciel, s'écarte des vues du Seigneur. » Puis, vous le savez, je ne puis prononcer que peu de mots dans la courte extase où mes esprits se plongent. Dieu ne permet ni à la seconde vue ni à la seconde ouïe de voir et d'entendre longtemps, d'une manière claire et

précise. 11 laisse entr' ouvrir le rideau de l'avenir ; mais il ne souffre pas qu'on le tire. »

Macquerson s'agenouille, après ces mots, au pied d'une image de la Vierge. Il y demeure un instant immobile, enseveli intérieurement dans de mystérieuses contempfe lions. La perception des choses futures lui arrivait au milieu des élans de la prière. Il penche tout à coup sa tête, l'appuyé contre un saint évangile, et l'esprit d'Élie au Carmel descend sur le/ront du vieillard.

Elisabeth et Arthur se lèvent doucement de leurs sièges. Retenant leurs respirations pour ne pas troubler le prophétique sommeil de Macquerson, ils s'approchent de lui en silence. Ces mots s'échappaient de ses lèvres :

<L — Garez-vous des chants et des danses! J'entends un cliquetis d'épées!.,. quel bruit font les os du squelette!... le vent siffle sous le linceul. >

Et l'octogénaire se relève. Oh ! il ne se souvient sans doute pas de ses funèbres paroles : car son front est calme et serein : son maintien

n'a rien de sinistre, et son regard semble sourire.

Mais la châtelaine est en larmes. La seconde ouïe d'aujourd'hui a encore les menaces d'autrefois : quels tableaux offre l'avenir ? des coups d'épées, des spectres^, un linceul. Lady Elisabeth se prosterne à son tour devant la Notre- Dame de l'ermitage; un morne découragement s'empreint sur ses traits ; il lui est venu à la pensée de soustraire Arthur aux dangers d'un mariage avec elle en allant se consacrer à Dieu, et en s'effaçant à jamais des souvenirs de ce monde. Hélas! lorsqu'on a connu les déceptions de la vie et son cortège de misères, lorsqu'on a versé sa dernière larme sur sa dernière illusion, quelle ressource peut-il rester ici-bas à l'àme brisée, si ce n'est la foi dans l'éternité, la consolation dans l'oubh, et le repos dans la prière !

« — Noble dame ! dit le vieillard à la vue des souffrances d" Elisabeth, calmez vos appréhensions ! Je me souviens que lorsque vous veniez me consulter autrefois, j'étais accablé de tristesse en sortant du sommeil des révélations;

je pressentais pour vous des desastres. Aujourd'hui, au contraire, bien que j'aie entendu de sinistres ciioses, et que je vous croie appelée à de terribles épreuves, je n'ai rien de noir dans le cœur.

— Oh, merci ! répond la belle veuve en tendant une main reconnaissante à l'inspiré d'Altirgh ; mon courage se relève sous votre dernière parole. Merci ! Priez pour nous Adieu ! »

Quelques jours après la visite des amants au vieillard à la seconde ouïe, le mariage de sir Arthur de Lockmariel et de lady Elisabeth Altirgh se célébrait à la chapelle du château. Les ordres les plus sévères avaient été donnés pour que la cérémonie religieuse n'eut aucune splendeur. Les chants, les danses, les illuminations et les feux de joie avaient été expressément défendus dans le pays ; et le pays qui n'ignorait pas ce que coûtaient les joies d'une fête aux châtelains d' Altirgh, s'était interdit jusqu'au rire.

Sir Macleven avait vécu longtemps heureux

dans sa résidence ; la raison en était ainsi expliquée : il n'y avait jamais donné de fêtes.

Lady Elisabeth, parée de son amour et de ses charmes, se présente au pied des autels. Point de belle et riche toilette. Ni diamants, ni pierreries. La simplicité de sa mise excluait toute idée de faste et d'apparat. En revanche, elle n'avait jamais eu un regard plus brillant et un port plus majestueux. L'habit était dune bergère ; la grâce était d'une princesse.

De son côté, sir Arthur, habillé en montagnard écossais, une plume d'aigle à sa toque, un tartan jeté sur l'épaule, et la claymorc à son côté, semblait un simple higlander, du clan de Wallace ou de Bruce.

Le marié, sortant de la chapelle, se rend à la salle d'armes du manoir, longue galerie où les seigneurs d'Altirgh recevaient parfois les hommages de leurs vassaux, et tenaient souvent cour de justice. L'enceinte avait des drapeaux et des trophées ; de vieux portraits de fomille y étaient symétriquement rangés par ordre de date; et son aspect était des plus sombres. Les époux avaient recommandé qu'on ne l'égayât

lt;s trois royaumes. es

en aucune façon. Us sétudiaient à jeter de la tristesse sur leur noce, comme d'autres y appellent la joie.

J.ady Elisabeth et son époux, assis sur une estrade, au fond de la galerie, reçoivent les principales députations du pays qui viennent les féliciter. Us distribuent de l'argent aux pauvres, lis font mieux que de réunir autour d'eux les jeux et les plaisirs : ils y étendent les bienfaits.

Une troupe de pèlerins se rendant processionnellement et par suite d'un vœu, kVile sacrée d'Yona , avaient demandé l'autorisation de faire un instant leur prière à la chapelle oii les deux nouveaux époux venaient de recevoir la bénédiction nuptiale : cette autorisation leur est accordée. Sortis ensuite de la maison de Dieu , ces mêmes pèlerins sollicitaient humblement la faveur de remercier la châtelaine, et de lui offrir leurs vœux reconnaissants : on les mène à la salle d'armes.

Us étaient enveloppés de longues robes, portaient d'épaisses barbes grises et avaient la tête recouverte do leurs capuchons. La j>lupai't res-

semblaient à des moines. Leur nombre était considérable : ils remplissent la galerie. Beaucoup paraissaient d'un âge avancé ; et le chef de la confrérie, celui qui marchait à leur tête, pliait sous le poids des années.

Ce dernier s'avance gravement vers lady Elisabeth, appuyé sur son bâton auquel pendait une gourde ; il s'inciine humblement et s'écrie : « — Nobles époux î que Dieu vous bénisse ! S'il faut le bonheur à des noces, il faut des fêtes au bonheur. Vive l'amour, l'hymen et la joie! » Le prétendu pèlerin jette à l'instant son froc de moine et sa fausse barbe. Tous ses compagnons l'imitent, en poussant, àl'envi, ce cri d'effervescente allégresse: Vive l'amour! vive la joie! 0 métamorphose inouie î les pieux vieillards , à capuchons de cloître et d'église , sont devenus de jeunes fous en habits de banquets et de fêtes. Les uns ont des corbeilles de fleurs, les autres des paniers de fruits. Ceux-ci des décors de théâtre, ceux-là des instruments d'orchestre. En un clin-d'œil la sombre salle de justice est changée par eux en riante salle de bal. De tous côtés sont appendus aux murs des pampres

de verdure et des couronnes de roses. Le myrthc et le laurier s'entrelacent. Les drapeaux et les trophées disparaissent sous des tentures de pourpre, à paillettes d'or et d'argent, avec les chiffres radieux d'Arthur et d'Elisabeth. L'air retentit de mélodies ; on n'entend que des cors, des flûtes et des harpes, auxquels se joignent en chœur une foule de voix sonores. Ainsi chantait la bande joyeuse :

« Que l'allégresse soit complète !

« Inimorialisons ce grand jour!

« Et , par une éclatante fête , « Célébrons Thymen et l'amour ! »

.... j ii<

Ace refrain se joignent des rondes. On chante, on danse avec ivresse. Ce sont des transports déhrants; ce sont presque des bacchanales.

Qui peindrait l'état de la nouvelle mariée ?.. . A l'aspect imprévu de tous ces décors, de toutes ces fleurs, de toutes ces harpes, elle était restée comme frappée de la foudre. Ces mots une éclatante fête retentissent à son oreille comme un signal d'alarme et de mort. Elle eut voulu donner un ordre ; la musique étouffe sa voix. Elle

tombe, évanouie et brisée, sous les honneurs, les plaisirs et les joies, comme un autre sous les gémissements, les tempêtes et le désastre : c'est que les plaisirs étaient là pour amener la lempéte, et que le désastre était là derrière les joies.

Sir Arthur, moins pénétré que iady EUsabetli des idées superstitieuses du pays, avait d'abord regardé l'extraordinaire spectacle avec un éton« nement extrême et sans une inquiétude réelle ; il n'avait point encore réfléchi à tout ce qu'il })Ouvait y avoir de perfide et de menaçant dans ces chants, ces ris et ces danses ; mais la figure décomposée de sa femme et son état de défaillance étaient venus lui ouvrir les yeux. Il s'élance aussitôt de son siège ; et, saisissant le bras du chef des pèlerins dont jusqu'alors il n'avait pu distinguer les traits, il lui crie d'une voix terrible :

« — Qui êtes-vous ?

— Edouard Sommerfield. »

. Arthur reconnaît à la fois son rival et son ennemi.

« — -Nous venons célébrer vos noces, reprend

gaînienl !o faux pèlerin. Do qiioi vous [^hiignezvous? On vous fête.

— Votre fiHe! s'écrie Arthur, yoin- fête! C'est une insulte. Vous m'en rendrez raison. Sortez !

— J'ai d'abord à finir mes fanfares. . .

— Et moi à souffleter ta face. Tiens! voici mon cadeau de noces ! »

Et le geste suit les paroles.

< — Misérable! rugit Edouard en se précipitant sur Arthur, c'est maintenant ton sang qu'il me faut. »

On se jette entre eux, on les sépare de force ; et lord Sommerfield n'a que le temps d'échanger avec son ennemi ces énergiques pa-

« — Tes armes ?

— L'épée.

— En quel lieu ?

— Dans le bois d' Altirgh .

— Quand ?

— Demain matin à cinq heures. »

Lady Elisabeth n'avait heureusement rien vu de cette dernière scène. Tandis qu'Arthur, désespéré, lui prodiguait les soins les plus tendres,

les hardis compagnons d'Edouard, évacuant la galerie, continuaient leurs chants et leurs danses. Bientôt, non-seulement le manoir, mais toutes les contrées d'alentour, entendront ce joyeux refrain :

« Que l'allégresse soit complète !

« Immortalisons ce grand jour!

«c Et , par une éclatante fête , « Célébrons l'hymen et l'amour! »

« — Eh bien ! dit douloureusement lady Elisabeth à son mari, après le départ des prétendus pèlerins : vous rappelez-vous les paroles de la seconde ouïe: « Garez-vous des chants et des danses! j'entends un cliquetis d'épéesl...

— Mais rappelez-vous aussi, réplique Arthur, que Macquerson n'avait rien de noir dans le cœur \... Oh! sur votre ciel, croyez-moi, ce sera le dernier nuage. »

Hélas! quand on aime profondément, onabien plus l'inteOigence de la douleur que de la joie. La veille, Elisabeth avait peine à s'identifier avec les félicités de l'amour, aujourd'hui elle se livrait entièrement aux angoisses de la terreur.

LKS TROIS ROYAUMES. 71

Pourquoi faut-il donc qtffe' presque toujours, ici-bas, on sente moins le bien que le mal ! L'un effleure et Tautre déchire.

Dès qu'Arthur s'éloignait un instant, lady Elisabeth tombait dans un effrayant état de spasmes ; dès qu'il revenait, sa vie se relevait à sa vue, ainsi qu'une fleur au soleil.

Les ombres s'étendaient sous les cieux ; l'heure des amours allait-elle enfin sonner pour les époux d'Altirgh ! Ils se retirent dans leur appartement. Elisabeth a les yeux pleins de larmes, mais ce n'était plus de souffrance. Oh! l'amour a des palpitations de bonheur qui font pleurer au bel âge. Plus tard, quand le cœur n'a plus de battements que dans le souvenir, le regret fait pleurer encore. La vie ne sort donc pas des larmes !

Les fenêtres de la chambre nuptiale s'ouvraient sur les jardins du manoir. Au bout d'une vaste pelouse ornée de pièces d'eau, et entourée de bosquets, était un bois à charmilles touffues et à longues allées voûtées. Tout à-coup, comme par magie, voici le bois qui s'illumine î de toutes parts des feux de joie.

ra LES TROIS ItOVArMLS.

A chaque arbre on a suspendu des lanternes de couleurs ; à rexlrémité de la pelouse, des transparents à chiffres lumineux se déployent vis-à-vis le château. Des tables rustiques se dressent. On entend chanter, rire et boire. Sous le bocage orchestre et danses. La fête est vraiment éclatante. A ce nouvel aspect, la châtelaine d/Vltirgh, poursuivie par les fêtes comme Oreste par les furies, est saisie d'une violente attaque de nerfs. Arthur fait appeler un docteur en toute hâte ; et, l'épée à la main, réunissant les gens du château, il court fondre sur l'ennemi. La rage est au fond de son cœur, il ne respire que la vengeance ; mais il lui a fallu du temps pour rassembler et armer sa troupe. Arrivé au lieu de la fête, il ne trouve rien à combattre. On aéteinl les feux de joie ; on a décroché les lanternes ; les tables ont été emportées; plus de rondes, plus de musique. Tout s'est évanoui comme une apparition. Il est évident, néanmoins, que, peu auparavant, une immense réunion était là. Lherbe de la pelouse est foulée; on reconnaît la place où brûlaient les feux de joie, et les branches d'arbres où l'on avait suspendu des

LES TKOIS ROYAIjMRS. 75

transparents, des chiffres et des lumières. La fête a à' éclatantes traces.

Le marié retourne au château. Sa femme est plus mal que jamais ; elle a la fièvre et le délire. Le docteur ne permet pas qu'on l'approche ; elle repose en ce moment ; et l'important est d'éloigner d'elle, au moins pendant plusieurs heures, tout ce qui pourrait lui donner la moindre émotion : des convulsions seraient à redouter. Quelle première nuit de noces ! Une mariée au lit des douleurs ! et un duel au point du jour !

Arthur, sombre et inquiet, se retire un instant chez lui. Sa chambre a un balcon magnifique qui donne aussi sur les jardins. La nuit était douce et tranquille. On entendait gazouiller les oiseaux sous la feuillée ; la brise était chargée de parfums ; et l'herbe de la pelouse, imbibée de rosée, semblait un tapis d'émeraudes et de perles. Arthur, le cœur serré, détourne l'œil de ce tableau ; son intention est de ne pas se coucher : il s'étend tout habillé sur un immense fauteuil. Il y attendra que l'horloge du matin sonne les cinq funestes coups, l'heure

marquée pour la vengeance. Le sommeil peu à peu vient alourdir sa paupière ; il pousse un long soupir et s'endort.

Minuit sonne : Arthur se réveille. Il lui semble que l'aiguille du temps , poussée par une main invisible au cadran d'une horloge inconnue, fait résonner l'heure sinistre au timbre de sa destinée comme un irrévocable appel. 11 se relève en frissonnant. Il étouffait : il va au balcon. Les étoiles scintillaient au firmament. La lune avait des feux magiques ; et de grandes ombres s'étendaient sur la campagne avec d'extraordinaires formes. Pas un souffle d'air sous le ciel : et cependant les arbres agitaient leurs feuillages , comme tourmentés par les vents. Pas de nuage aux champs de l'espace : et pourtant les astres de la nuit voilaient par moments leurs rayons , comme traversés par d'errantes nuées. La nature, bien que riante, avait du convulsif dans son calme ; et, quoiqu'elle se déployât brillante et splendide , au milieu des solennités de la nuit , on eût dit que , secrètement , elle tremblait sous ses parui'es.

Dieu ! quels sons frappent l'oreille d'Arthur ! . . Encore des airs de danse !.. Un nouveau bal se prépare sous ses fenêtres. De quelle horreur est-il glacé l . . Des spectres , sortis de la tombe, enveloppés de leur suaire , se rassemblent sur la pelouse. En tête est un barde funèbre tenant une harpe à la main. Il joue les rondes les plus gaies. La mort aussi donne sa fête.

Arthur , debout sur son balcon , est dans une immobile stupeur. Les spectres sont couverts de linceuls blancs sur lesquels se détache une croix noire. Ils marchaient dabord deux à deux comme une procession de lautre vie ; mais , arrivés à la pièce de gazon choisie pour salle de bal, ils se dispersent et se mêlent. A la marche la plus grave succèdent les plus joyeux ébats. Chaque membre de chaque groupe , se débarrasse de son suaire et le suspend aux arbustes voisins. Juste ciel ! quel affreux spectacle!... Voici tous les squelettes à nu! et tous les squelettes en danse ! . .

Le barde qui les conduisait s'était fait dresser par eux , au milieu de la pelouse , un tréteau en guise dorchestre ; et il y jouait de la harpe.

11 avait ôté aussi son linceul blanc à croix noire, et l'avait posé, près du balcon d'Arthur, sur un vase de marbre à piédestal. Sa musique est de<i plus bruyantes ; la danse est des plus animées. Les rayons de la lune , en se glissant à travers les os de ces habitués du cercueil , donnaient à leur aspect fantastique des variétés terrifiantes. Leurs pas étaient vifs et cadencés ; mais le craquement de leurs membres dépouillés de chair , accompagnant les accords du spectre-musicien , y mêlaient une sorte de glas. C'était la fête des sépulcres.

Quatre heures sonnent à la Chapelle. Quatre heures! cela ne saurait être ; il n y a que quelques minutes qu'Arthur est sur son balcon à regarder danser la mort... C'est que peutêtre les douze coups de l'horloge qui Ta réveillé n'ont retenti que dans son cerveau !. . C'est que les heures de l'affreuse nuit n'ont peut-être pas plus de réalité que les squelettes n'ont de vie ! . . Arthur voit pointer l'aube du jour. Sorti de sa sinistre atonie , il se précipite hors de sa chambre , et veut aller s'assurer par lui-même de l'impalpabilité des fantômes. 3Iais ceux-ci , aux

premières lueurs du matin , cessent leurs danses et leurs jeux ; ils courent chercher leurs suaires, s'en enveloppent et s'échappent. Le musicien funéraire , obhgé de descendre de son tréteau , est seul demeuré en arrière ; il n'a pu reprendre son linceul aussi promptement que ses compagnons ; et, au moment où il allait s'en ressaisir , Arthur , arrivé avant lui au vase de marbre où ill'avait placé, le tenait déjà dans ses mains... Tous les spectres ont disparu.

Arthur regarde... Plus de bal. Pas un squelette , pas une ombre. Néanmoins il lui reste entre les mains une preuve palpable de la réalité des visions nocturnes ; il remonte à sa chambre avec ce lugubre trophée ; le jette sur son lit ; et, brisé par ses émotions, tombe anéanti sur un siège.

Sa rêverie léthargique était alors, pour ainsi dire , entre la veille et le sommeil , ce qu'est le crépuscule à la terre : un milieu entre le jour et la nuit, une halte entre la vie et la mort... Mais l'heure du duel va sonner. Sir Arthur vole au boisd'Altirgh.

78 Tiè^TROlS ROYxVtes.

Cependant lady Elisabeth , après un long accès de fièvre, était complètement revenue a elle. L'aube nouvelle avait paru.

« — Où est Arthur ? dit la châtelaine. Arthur ! je veux le voir : qu'il vienne ! »

On le cherche de tous côtés ; on ne le trouve point dans son appartement. Il est sorti sans avoir été remarqué par aucun des gens du château.

« — A-t-il emporté son épée? demande lady Éhsal3eth avec la constante préoccupation que lui avaient laissée ces paroles de la seconde ouïe : J'entends le cliquetis des armes.

La réponse est affirmative. »

L'infortunée n'a plus devant les yeux que des glaives et du sang ; elle ne doute pas d'une catastrophe prochaine. Mais contre qui Arthur aurait-il été se battre? Elle n'a point su que le chef des faux pèlerins était lord Edouard Sommerfield. L'idée lui vient subitement d'aller consulter Macquerson ; elle quitte son lit et sa chambre en dépit de son médecin ; et, suivie de quelques-uns des ses domestiques , elle court au bois du prophète.

0 terreur !.. A peine at-elle franchi les murs du château qu'un brancard se présente à ses yeux ; il est porté par quatre villageois ; et Macquerson marche à côté.

« — Arthur ! sécrie la châtelaine. »

La litière s'est arrêtée; etlady Elisabeth, se jetant sur le corps de son mari , s'abandonne à son désespoir. Hélas ! Arthur ne l'entend qu'à peine ; un coup d'épée lui a traversé la poitrine. Il semble à ses derniers moments.

« ' — Sauvez donc Arthur i sauvez-le ! dit Elisabeth , éperdue , saisissant le bras du prophète. Ne sauriez-vous que prédire les malheurs?.... Ne pourriez-vous les secourir?.... N'êtes-vous qu'une cloche funèbre ?...

— Une cloche funèbre ! répond le vieillard d'un ton sévère : pourquoi Tavez-vous fait tinter? Rappelez-vous ce que je dis constamment à ceux qui viennent m'interroger : a Qui veut trop voir au-delà des limites posées par le ciel y s'écarte des vues du Seigneur ! »

— Ah ! reprend Elisabeth hors d'elle , est-ce ici le moment des morahtés et des reproches !.. Arthur est-il perdu pour moi?

— Voulez-vous que fécotUe encore? dit Macquerson d'un ton solennel.

— Non!., réplique la châtelaine. Je ne veux plus de prophéties ; je n'interroge plus l'avenir; je me prosterne devant les mystères et les décrets de Dieu : Je lui crie : Que ta volonté soit faite! Vieillard ! achevez ma prière ! Ajoutez-y: Seigneur! ayez pitié d'Elisabeth! Vous dites que je suis coupable : je n'ose plus prier pour moi. n

La seconde ouïe avait entendu le duel cîés deux rivaux , du fond de l'ermitage d'Altirgh. S' élançant aussitôt vers le terrain du combat, l'octogénaire était arrivé au moment oii sir Arthur , baigné dans son sang , tombait sous le fer ennemi. Habile à secourir les malheureux et à soigner les malades, il avait porté avec lui de quoi poser un appareil à une blessure; et lord Sommerfield, ayant couru au village voisin, un brancard et quatre montagnards étiiient venus à l'aide d'Arthur. La châtelaine a tout appris , le duel et ses circonstances.

« • — 0 mon Dieu! murmurait-elle en mar-

LES TROfS ROYAUMES. 81

chant auprès de la funèbre litière : il ne me voit, ni ne m'entend!... »

Puis se tournant, d'un air égaré, vers l'inspiré du bois d'Altirgh :

« — Et vous! cruel vieillard! reprend-elle; vous! devant moi... je m'en souviens... vous avez parlé de linceul l

— Pourquoi me faisiez-vous parler !

— N'aviez- vous pas le droit de vous taire ! . . Oh! assez de vaines récriminations! Je ne vous demande plus d'écouter , je ne vous demande que d'agir.

— Ehl que fais-je ici autre chose! Qui a pansé la plaie du blessé ! Qui vous le ramenait à Altirgh 1 . . .

— Pardon! le désespoir m'égare. Vous êtes notre appui : c'est vrai. Vous serez son sauveur : n'est-ce pas ? Vous n'avez tien de noir dans le cœur? Repétez ces mêmes paroles! Mais non : ne me répondez pas ; je ne vous adresse aucune demande; je ne vous fais aucune question. Vieillard! je me prosterne et je prie. »

Le brancard s'était arrêté de nouveau pour

reposer les porteurs ; et lady Elisabeth était retombée agenouillée sur la bruyère. Sir Arthur, peu d'instants après , était au château , sur son lit. Il n'avait pas repris connaissance.

« — Faites appeler votre médecin ! dit l'octogénaire à la châtelaine,

— Non : Je ne veux que vous près de lui! répond lady Elisabeth. Vous seul , vous veillerez sur Arthur. Ce n'est pas la puissance de rhomme qui peut me le sauver : c'est celle du juge suprême. Il faut ici plus qu'un docteur , il faut la Providence. »

L'aumônier du château se présente ; il apporte au jeune mourant les secours de son ministère.

« — Un objet étrange a frappé mes yeux ce matin, dit l'ecclésiastique à Macquerson. En faisant le tour du manoir, j'ai trouvé, contre un vase en marbre , un squelette étendu sur l'herbe.

■ — Avait-il sur lui son linceul? demande l'inspiré d'Altirgh. »

Lady Elisabeth frémit. Linceul : Ce mot la glace d'horreur.

LES TROIS r.OYAUMES. »5

€ — Non : réplique le chapelain. Je n'ai vu que des ossements. J'ai donné ordre aussitôt qu'onles enterrât dans le cimetière delà paroisse. J'avais chez moi un drap noir marqué d'une croix blanche; j'en ai fait un suaire pour le squelette; et, maintenant, il repose en terre sainte.

— Dieu!.... interrompt la châtelaine : eu voici un... là... sur le lit!

— Quoi donc? Milady !

— Un linceul.

-— En effet , reprend l'aumônier : blanc et marqué d'une croix noire : Celui-ci est le contraire du mien.

— Macquerson ! dit Elisabeth d'une voix plaintive et lugubre : ceci est un mystère nouveau : je ne veux pas le pénétrer ; mais une secrète voix me parle : car le malheureux a souvent en lui des avertissements surnaturels : Quelqu'un mourra ici, j'en suis sûre !

— Silence! répond le vieillard. Nous prierons pour qui périra. »

Vers le milieu de la journée , Arthur revient à lui ; il est hors d'état de se faire enten-

dre. Son regard seul , plein de reconnaissance et d'amour , répond silencieusement aux douloureux accents de sa femme. A la chute du jour , sa respiration commence à s'embarrasser de nouveau. La nuit pourra être fatale.

c — Sir Arthur ! dit Macquerson tout bas au blessé, après lui avoir donné une potion fortifiante et salutaire, lord Edouard Sommerfield, dont j'ai vu le désespoir au sol de l'homicide, a compris l'horreur de son crime. Il a déjà imploré le pardon de Dieu : il voudrait maintenant cehii de- sa victime. Consentez-vous à ce qu'il vienne ? »

Le geste d'Arthur disait : Non.

« — Jeune homme ! reprend le vieillard : dans quelques heures , vous serez peut-être devant Dieu. Prenez-y garde ! il est peu d'âmes sans tache ici-bas : Vous eûtes aussi vos erreurs. Si vous n'avez pas pardonné sur la terre , vous ne serez pas pardonné dans le ciel.

— Qu'il vienne! aréphquéle mourant. »

La nuit se passe tranquillement. Macquerson,

un peu avant l'aurore , confie Arthur aux soins d'Elisabeth, et va chercher lord Sommerfield. A huit heures du matin, raumônier, qui s'était éloigné quelques instants , revient au chevet du malade.

« — Encore un fait inexplicable ! dit-il à la dame d'Altirgh. Le squelette que j'avais fait remettre en terre sainte est de nouveau ressorti de sa fosse. Il est encore étendu sur l'herbe au pied du balcon de cette chambre ; et le linceul imir à croix blanche dont je l'avais enveloppé. . .

— Eh bien !

— Le squelette l'a rapporté ; et , le considérant apparemment comme un fardeau inutile , il Ta déposé sur le vase en marbre de la terrasse. Maintenant , Milady , que faire ! »

Arthur , d'un geste de la main , redemande le suaire blanc à croix noire qu'il avait près de lui la veille. L'aumônier ne le comprend pas. En ce moment on annonçait lord Sommerfield et Macquerson : Lady Elisabeth se retire.

« — Sir Arthur ! dit le célèbre octogénaire avec l'exaltation de la foi. Au nom du Dieu des

miséricordes ! un oubli aux ressentiments , une parole au repentir. »

Le laird expirant tend la main à son rival agenouillé :

« — Edouard! dit-il. Je vous pardonne.

- — Bien : reprend l'oracle d'Altirgh. A présent , que Dieu se prononce ! »

Il ouvre la fenêtre du balcon pour adresser sans doute une prière à l'arbitre suprême : un cri s'échappe de sa bouche.

« — Le squelette ! ... à sa même place ! . .

— Edouard ! rendez-lui son linceul ! Murmure Arthur avec effort. »

Il montrait le suaire blanc. . . venu de la danse des morts. Lord Sommerfield prend le vêtement funèbre ; et , du haut du balcon de la chambre , il le jette aux pieds du squelette. 0 surprise! ô merveille! A peine l'a-t-il touché que l'hôte des tombeaux se relève ; il peut maintenant retourner à sa fosse. Il salue le balcon d'où lui est tombée l'enveloppe mortuaire sans laquelle , probablement , il n'eût pu reposer en paix; et, saisissant le manteau noir à croix

LES TROIS ROYAUMES. sr

blanche qu'il avait déposé sur le vase de inat bre , il le lance à lord Sommerfield.

Un vent extraordinaire se lève ; il s'empare du linceul noir , l'emporte dans les airs et l'y déploie. La croix blanche , apposée sur l'étoffe de deuil , y resplendit comme le labarum de Constantin au milieu des nuées. Le suaire mystérieux flotte un instant aux champs de l'espace, comme le manteau d'Elisée , qu'Élie jetait du haut de son char ; il tourbillonne çà et là ; puis, s' abattant sur le balcon , il vient , de ses plis fantastiques , envelopper le faux pèlerin. Edouard Sommerfield pousse un cri... il joint les mains et tombe. . . il est mort.

Elisabeth accourt effarée.

« — Quelqu'un ici devait mourir ^ lui dit le prophète d'Altirgh en lui montrant lord Sommerfield. Le voici ! Prions Dieu pour lui.

— Et Arthur?...

— Arthur est sauvé. »

Trois mois après, sir Arthur et lady Elisabeth jouissaient d'un parfait bonheur. Le pays re-

88 LES TROIS ROYAUiMES.

tentissait des événements qui avaient précédé et suivi leur mariage ; aucun fait n'était révoqué en doute, hormis l'iiistoire du squelette. On assurait que la danse funèbre n'avait été que la vision d'un esprit égaré par la souffrance , et qu'entrant dans les idées du malade pour rendre le calme à son cerveau brûlant , on avait imaginé Fétrange scène du suaire. La seule chose qui témoignât en faveur du récit miraculeux était la mort subite de lord Sommerfield sur le fameux balcon du manoir ; mais les incrédules affirmaient qu'il y avait péri , par suite d'émotions très-vives, d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Ceci était-il plus croyable? La majeure partie de la contrée adoptait l'autre version. La plus poétique eut le plus de partisans. On se disputa longtemps à cet égard; qu'en advint-il au bout du compte ! que rien ne fut prouvé d'aucun côté ; et que , selon l'usage , en pareil cas , chacun garda son opinion.

Je suis au bord du lac Lomond.

Ce roi des lacs de l'Ecosse ne ressemble ni au Léman de la Suisse , ni au lac de Corne de rilalie, ni au Wennern de la Suède, ni au ÎVolfgand-See de T Autriche 5 mais il n'en rivalise pas moins avec eux en beautés et en renommée. Il a trente îles de différentes grandeurs et de diverses formes, dont les unes sont couvertes de bois touffus et les autres de rocs arides. Là le ben Lomond, un des plus hauts pics

de la contrée, paré de ceintures magiques, élève son front vers les cieux ; le fameux Rob Roy Mac Grégor , le descendant du roi Alpine , en était autrefois le maître ; aujourd'hui la montagne entière appartient au duc de ^lontrose {\ ). Selon les récits populaires, le lac Lomond a trois choses merveilleuses : \^ des poissons sans arrêtes ; 1^ des vagues sans vent ; 5° des îles qui flottent. Je n'ai vu aucune des trois (2).

Le lac de Genève a été illustré par les écrits de Rousseau , de Voltaire , de madame de Staël et de lord Byron. Le lac Lomond perdrait une grande partie de ses prestiges s'il ne s'y rattachait les romantiques créations de Walter Scott. Je pris un bateau à Tarbet-inn, au pied du Ben Lomond, et parcourus une grande partie du lac.

(1) Le Ben Lomond est à 5,210 pieds au-dessus du lac. De sa cîme on découvre les comtés de Lanark et d'Ayr , les bouches du Clyde, les îles d'Arran et de Bute, les sinuosités du Forth , et les châteaux de Stirlind et d'Édinbourg. Ce point de vue est magnifique.

(2) Le lac Lomond a 20,000 acres de superficie, 30,000 de long du nord au sud, et environ 100,000 de tour. On pense que ce fut jadis un bras de mer. En 1755, pendant l'affreux tremblement de terre de Lisbonne, la surface du lac fut vior lemmcnt agitée. L'eau s'éleva, rapidement, à une hauteur inaccoutumée, et redescendit de suite avec la même rapidité.

je vis la caverne où se réfugia le célèbre Rob Roy ; et , peu après , je mis pied à terre à la petite auberge d'Inversnaid. Là fut bâti par le gouvernement, en 4 745, un fort contre les Mac Grégor ; Rob Roy j mit le feu ; et son neveu s'en empara. Les gorges de ces admirables plages offrent des sites tels qu'il ne s'en voit nulle part ; je m'y enfonçai avec enthousiasme. Ni voitures publiques, ni voitures particulières ne peuvent y circuler ; je fus obligé de prendre des potiey pour moi et mon valet de chambre. On porta mes effets à dos d'homme. Arrivé à moitié chemin du lac Katrine , je vis tout-à-coup sortir d'une hutte sauvage, au milieu des rochers, une étrange figure de vieille femme. Elle avait une carabine à la main; le vent faisait flotter ses cheveux blancs autour de sa tête nue ; et son costume était celui de la Meg Mérillis de Guy Mannering ; elle me présenta l'arme qu'elle tenait , et me dit d'une voix aussi rude que sa physionomie :

« — Voici le fusil de Rob Roy! »

L'arme était longue , étroite et rouillée ; elle avait l'empreinte du temps et le caractère du

lieu. « — Qui vous l'a donné?» répondis-je.

La vieille montagnarde redressa son front avec orgueil ; son œil s'anima comme celui des Bohémiennes inspirées ; son attitude prit une dignité farouche ; et elle répliqua brusquement :

« — Qui me l'a donnée ma naissance. Je suis du sang des vieux Mac Grégor ; je suis Marie Mac Grégor de Glengyle ; et , comme l'illustre Rob Roy, je descends à' Alpine, roi d'Ecosse. »

Je restai confondu ; cette espèce de sorcière aux traits durs et à l'accent rauque avait de la hauteur dans son abjection et de la grandeur dans sa misère. On avait foi à ses paroles. Je saluai silencieusement cette bizarre fille de roi ; et, en lui glissant une pièce d'argent dans la main , je me sentis prêt à lui demander pardon de la liberté grande que je prenais en lui ofî'rant si mince tribut.

J'arrivai au lac Katrine et le traversai sur une petite barque de pêcheur. Quel tableau j'avais devant moi!... la nature a déployé là sa puissante énergie. Les montagnes et les rochers s'y entassent avec un sublime désordre ; tout y

remue l'àme au plus liaut degré ; on sent qu'on est dans la sphère des poétiques inspirations. J'étais sur les domaines de la Dame du Lac; je la cherchais sous les flottantes vapeurs qui s'élevaient de la rive ; j'entrevoyais sa forme aérienne ; on me montrait sa petite lie; et, au bruit magique des flots , mes bateliers , la rame à la main , chantaient les vers de Walter Scott.

Les Trosachs , montagnes qui bordent l'extrémité du lac, m'otfraient leurs noirs escarpements , leurs sombres cavernes et leurs arbres majestueux. Il me semblait que la brise du soir , en ces déserts silencieux , devait me porter quelques vagues accords de la Dame du Lac. Sa harpe devait être là ; ses chants ne peuvent y mourir. La nuit me surprit au milieu de mes douces rêveries; il me fallut quitter mon bateau et avec lui mes illusions; je dis adieu au poétique rivage. Hélas ! ne faut-il point ici-bas adresser ce mot à toute chose! la vie n est-elle point une suite de départs 1... et une continuité d'adieux!...

L'an dernier, on voulut établir un bateau à vapeur sur le lac Katrine. C'eût été en détruire

une grande partie du charme. Les bateliers de la rive étaient désespérés : le steamer arrive et s'installe; mais, une belle nuit, il disparut. Comment? on ne put le savoir. On présuma que les bateliers l'avaient conduit au milieu du lac et l'y avaient englouti.

Le Ben Venue, le Ben Ledi ( 1 ) et le lac Achray me présentèrent successivement leurs magnifiques points de vue. Je passai la nuit à Callender, et le jour suivant à Stirlîng (2).

Stirling ! Que de grands souvenirs ce lieu rappelle ! là , au neuvième siècle , était l'armée écossaise qui défit les Danois à Luncarty. Là, le i 5 septembre \ 297, eut lieu la célèbre bataille oii Wallace, trahi, fut vaincu (5); là fut couronnée Marie Stuart ; et là eurent lieu, en \ 746,

(1) Sur la cime du Ben Ledi on trouve les restes d'un temple druidique.

(2) Le château de Stirling> devint, au douzième siècle, une résidence royale. Là , naquit Jacques 11 ; et là eut lieu le meurtre du comte de Douglas. La chambre où il fut assassiné par le roi lui-même est encore nommée : Chambre de Douglas. Ce crime a souillé la mémoire du prince.

(5) La ville fut livrée aux flammes ; et Edouard , blessé , mais vainqueur, y demeura 15 jours, au milieu de ruines fumantes-

après la mémorable victoire de Falkirk, les premières amours de Charles-Edouard (^).

Le palais bâti par Jacques V, au sud-est de la forteresse , domine une vaste contrée ; la position est ravissante : Bruce, revenant d'Afrique, assurait n'avoir jamais rien vu de comparable au monde. Je m'exprimai là comme Bruce.

Je m'étaisprocuré une bonne calèche ; et je fendaisles airs surles délicieux bords dulacLi</>«flï^j où Robert Bruce venait prendre le plaisir de la chasse et de la pêche , et où l'on montre encore sa demeure. Je visitai le tombeau de Rob Roy à Balquhidder. Sur sa pierre funèbre est sculptée

(1) L'objet de son amour s'appelait Clémentine ÏFulhenshaw. Elle était belle et pleine d'esprit. « Charles Edouard ne se livra néanmoins à l'amour qu'après la victoire... Clémentine écoutait ce prince lui racontant ses aventures en Italie et son débarquement en Ecosse. Elle l'aimait pour les dangers qu'il avait courus... Le résultat de ces doux entretien fut nue passion sérieuse. II y eut entr'eux un échange de promesses, faites avec tout l'abandon d'un premier amour. « (Hist. de Charles Edouard, par Amédée Pichot, t. 2 p. 198).

Lorsque Charles Edouard, vaincu et proscrit, revint en France , Clémentine s'échappa de l'Ecosse et vint le retrouver. Une filie, nommée Charlotte, fut le fruit de leurs amours. Charles Edouard la fit reconnaître pour sa fille légitime, sous le titre de duchesse d'Albanie.

son épée; on n'y lit aucune inscription (I).

La route était couverte d'une quantité de troupeaux que l'on menait au marché voisin : il en passa plus de 6,000 auprès de moi dans l'espace d'une heure. Le nombre de bestiaux qui paissent sur les montagnes de l'Ecosse est incalculable ; il est des propriétaires qui ne savent pas eux-mêmes le chiffre de leurs moutons : au surplus , j'avais vu la même chose en Hongrie. Un noble Anglais disait un jour avec orgueil au prince Esterhazy : « — J'ai dix mille moutons sur mes terres ; et vous ? — Moi, répondit le prince, je n'en sais vraiment rien; mais j'ai dix mille bergers : autant de bergers que vous avez de moutons. » Or , chaque berger a habituellement deux cents têtes de bétail.

Ceci me rappelle une anecdote relative à ce même prince Esterhazy : il s'était rendu à un fort marché de chevaux près de Vienne ; un maquignon y montrait aux amateurs un étalon de la plus rare beauté. Voyant venir le prince et ayant ouï parler de son caractère , il feint de

(1) Roy Roy , voulant mourir tout armé , se fit revêtir , à ses derniers moments , de sa claymore et de son épée.

nn pas le connailre; et, au moment ou le grand seigneur examinait son cheval, il dit à un de ses camarades , d'un air méprisant et à demi voix , mais de manière à être entendu : « — Il ne rachètera pas : c'est trop cher; un pareil cheval ne va pas à un Mlemand. »

Le haut et puissant suzerain s'avance aussitôt vers le marchand : « — Combien voulez-vous de votre étalon ? — Dix mille louis. — Les voici ! » Et la somme est payée de suite. — Maintenant , continue le prince , menez cette bête à mon écurie , et faites-la trotter devant moi. »

Le maquignon obéit. Arrivé à son hôtel : « — Je croyais votre bête infiniment supérieure à ce qu'elle est, reprend le prince avec dédain, en armant un de ses pistolets ; décidément vous aviez raison : nn pareil cheval ne va pas à un Allemand ; » et il brûle la cervelle à l'étalon.

Le maquignon, bien entendu, garda ses deux cent mille francs.

Je me dirigeais vers Taymouth (I ) ; ma bonne

(1) Je ne nianquat pas (l'aller admirer sur ma rowtc le lac Farn ^ le Ben roirlich^ le Ben More, et, les cascades de Killin.

étoile m'y préparait un spectacle tel que je pouvais le désirer. Le noble seigneur de Taymouth , le marquis de Breadalbane , avait reçu chez lui , l'année d'auparavant , la reine d'Angleterre ; il avait réuni à son splendide manoir tous les clans de la montagne en costume de Highlanders\ et y avait donné à S. M. britannique une fête des plus brillantes. Les mêmes tableaux et les mêmes scènes allaient se renouveler à Taymouth , pour célébrer l'anniversaire de la royale visite ; et , sans l'avoir cherché ni prévu, j'arrivais juste, à point nommé, pour la grande solennité.

Taymouth, en partie semblable à Windsor^ offre une multitude irréguUère de grosses tours, de petites tours , de porches , de donjons , de galeries , d'arcades et de plateformes. Ces masses gothiques et chevaleresques sont au milieu d'un parc immense , hérissé de montagnes avec rochers , torrents et cascades ; plusieurs parties de ce parc , ombragées d'arbres centenaires, rappellent la Grande Chartreuse de Grenoble ; puis, là, sont toutes les richesses de

l'art , au milieu de toutes les splendeurs de la nature.

Quant à l'intérieur de cette résidence princière , il reproduit les contes arabes. Le luxe y est asiatique. Les murs du grand escalier, dentelés à la mauresque, ont des figures en marbre, surmontées de couronnes en saillie , à découpures gothiques. Le salon d'armes, avecseslarges fenêtres de cathédrale à vitraux coloriés et à rosaces peintes, est entouré de trophées et de drapeaux. Des chevaliers , armés de toutes pièces , garnissent l'enceinte , dont la voûte à ogives resplendit d'or et d'armoiries ; de riches bannières y flottent; et, parmi elles, on remarque celles de la reine Vittoria et du prince Albert. Les lambris de cette salle sont en bois sculptés comme les stalles d'un sanctuaire , aux basiliques des vieux temps.

A la suite de cette pièce, où l'imagination appelle les Lancelot du lac et les Amadis de Gaule, une foule d'appartements étalent encore d'autres pompes. Ce ne sont que plafonds d'or, riches statues , tableaux de prix, musées, bibliothèques : et tout cela dans des proportions

royales. On dirait un palais pour Cliarlemaj:;ne , bâti par l'onchantour Merlin (i ).

Passons à la fête des CJans.

Le soleil s'était levé radieux ; la voûte céleste était, comme les salles de Taymouth, éclatante de pourpre et d'or. Les sons du bagpipe (la cornemuse ) retentissaient dans le lointain ; toutes les routes du pays étaient couvertes de piétons, de cavaliers et d'équipae^es, accourant en hâte ;\ la fête. Je descendis de ma chambre au salon d armes oii se trouvait déjà le marquis de Breadalbane, en costume de fAé/flf^67<r«5, et entouré de plusieurs seigneurs montagnards, habillés comme lui. Leurs cl ay mores et leurs poudrières étaient suspendues à leur côté par des chaînes d'argent; leurs brogiies (vestes), à boutons d'agatlic , étaient serrés autour de leur taille par une ceinture enrichie de joyaux; leurs kills (petites jupes) de diverses couleurs, laissaient voir leurs jambes à nu ; au-dessus de leurs

(1) Lemarqnis de Di'eaHîilbane a utifi telle fortune et ÛC9> domaines si étendus qu'il peut, faire 40 lieues de l'est « l'ouest de Taymoiill'. sans jauiai^ ;;orlii- de ses pioprieles.

IKS TKOIS KOVAl'MLS. loi

spormn^ blancs (petits tabliers) à poil de ciièvrc et à glands d'or, étaient leurs pistolets et leurs dagues élincelantes de pierreries ; leurs plaids , retenus sur leurs épaules par des broches du plus grand prix, se drapaient avec grâce autour de leur taille ; leurs toques avaient des plumes d'aigle et la verte palme du Clan. Cette assemblée de chevaliers d'Avenet était comme une réminiscence des âges d'héroïsme et de féerie. Aumilieu de ces vaillantes bannières, de cesponipeux faisceaux d'armes et de ces gothiques armoiries, on eût pu se croire aux mémorables temi)s de la gloire écossaise : j'y cherchais Robert Bruce et Wallace.

il Sonnez ! suiiiiez ! cors et niusetles I « Les montagtiartls sont réunis.

J'entendis résonner cet air. Les délicieuses fictions de la poésie et des théâtres se réalisaient devant moi. La marquise de Breadalbane était là, parée du double prestige de la richesse et de la beauté ; sa ravissante sœur, miss Baillie, nous offrait des rameaux de myrthe : c'était la tïeur

102 LES TRCIS ROYAUMES.

des Clans de Taymoiith ( i ) ; et le canon retentissait.

Nous nous rendîmes au préau oij les liighlanders devaient exécuter leurs jeux, leurs luttes et leurs danses ; les dames du château et leur suite se placèrent à un amphithéâtre de verdure et de fleurs : de ce lieu, qui dominait le champclos, on découvrait à perte de vue le lac Tay, le Ben-Laivers^ les rochers de la montagne et les bosquets du parc ; un temple agreste y était dressé , surmonté des couronnes d'or du châtelain et de ses bannières seigneuriales ; à Tentour, sous les arbres et sur le gazon, s'échelonnait une masse immense de peuple. Le canon continuait ses salves que répétait au loin l'écho des montagnes. L'arrivée de la châtelaine venait d'exciter de longues acclamations : elle prit place sur son estrade ; et les jeux montagnards commencèrent.

« Sonnez ! sonnez ! cors et musettes !

Une première troupe de Highlanders apparut

[i) Le nom écossais de cette fleur était gale : c'est une espèce de rayrthe qui ne pousse qu'au bord de l'eau.

SOUS les bocages , ils jouaient de la cornemuse. Leur air national, le pibrock^ excita de premiers transports ; puis , yint le second bataillon , aux sons d'une marche guerrière : celui-ci avait des boucliers à clous d'or (I ) : les juges du camp les escortaient. Bientôt la vaste pelouse fut remplie de ces pittoresques enfants delà montagne et des rochers; leurs brogues et leurs tartans (2) , leurs plumes d'aigle et leurs rameaux verts, leurs jambes nues et leurs skeandliu (5)^ leurs A^Y^j et leurs sporrans (4)^ leurs clay mores, leurs dagues et leurs poudrières , scintillaient aux feux du soleil. Cet ensemble était à la fois champêtre et guerrier, simple et fier, naïf et grand , chevaleresque et montagnard. Les Higlanders défilèrent deux à deux aux fanfares du bagpipe. L'élégance de leur taille était aussi remarquable

(1) Le bouclier était en bois doublé de cuir de taureau, à larges clous dorés.

(2) Brogues , vestes de chasse en velours, ornées de boutons en agathe ou en Cavingorum, pierreries d'Ecosse. tartan , étoffe des Plaids.

(3) Skeandhti : chaussures,

(4) Kilt^ petit jupon qui ne vient pas jusqu'au genou. Sporran , petit tablier en poil de chèvre , avec des glands d'or ou d'argent, qui tombe sur le kilt.

104 LES TUOIS liOVAUxMtS.

que la force de leurs muscles. Les jouteurs entrèrent en lice.

Après le prix décerné au meilleur joueur du pibrock, le prix de force et d'adresse fut disputé par de nombreux concurrents. Je remarquai, parmi ces jeux , celui de la massue de fer : il s'agissait de savoir qui jetterait le plus loin une massue herculéenne. La souplesse de ces jeunes alcides qui faisaient tournoyer leur pesant maillet au-dessus de leur tête avant de le lancer dans l'espace , la grâce de leur maintien et la vigueur de leurs mouvements, me rappelaient les scènes de l'Iliade et les jeux où présidait Achille; j'étais aux bords du Simoïs ; et , regardant les fils de lÉcosse , je voyais les enfants d'Homère {\).

Les prix de la course suivirent : jamais je n'avais vu tant d'agilité jointe à tant d'énergie. Les quatre à cinq mille spectateurs qui suivaient des yeux les rivaux , saluèrent des plus vifs ap-

(1) Les vainqueurs , aux joules de force , étaient d'une taille athlétique et d'une mâle beauté. On les nommait Macdonald et Macpherson.

LES TROIS KOYAUMJ-S. 103

plaudissements le premier qui toucha le but {\). Puis vinrent les prix de la danse.

On avait disposé un parquet sur la pelouse ; le réel écossais et le lioulakin y furent dansés avec une perfection inconcevable. Aucune expression ne saurait rendre la grâce originale et Télégance rustique avec lesquels fut exécutée cette espèce de ballet; ce n'étaient point des pas calculés ni des poses étudiées , choses préparées à l'avance : c'étaient , au contraire, des inspirations soudaines , des improvisations inattendues ; le véritable génie de la danse était là dans tout l'abandon de ses joies et toute la verve de ses folies : tantôt de farouches transports et le cri des hordes sauvages : tantôt de gracieuses passes et la légèreté des Sylphes. On ne pouvait définir ce genre de pas et d'attitudes ; mais, sur ces plages poétiques, après ce ballet plein de charmes , on neùt pu admirer d'autres danses (2) .

(1) Il y eut aus«i des prix pour celui qui sauterait le plus loin.

(2) Mac-Alister fut le vainqueur. Il était non-seulemeut charmant danseur, mais joli garçon. Parmi les danses remarquables , je citerai la danse entre les épées. On place des glaives en croix et il faut, sans les faire bouger, danser au milieu d'eux avec les pas les plus rapides.

Les exercices finis, les Higlanders reprirent la route du château, aux acclamations générales. Un grand banquet leur était préparé sous les arbres du parc; nous assistâmes au repas.

Je ne peindrai pas ici le somptueux dîner qui nous attendait aussi à notre tour : on comprendra facilement ce qu'il devait y avoir de luxe à la table du chef des Clans. Des toast y furent portés successivement : à la Reine Vittoria, au V rince Albert, aux Clans Écossais et au marquis de Breadalbane. Chaque toast était précédé, selon l'usage, d'un discours assez étendu et suivi de hourras assez prolongés. On pourra juger de l'émotion que j'éprouvai quand le châtelain , se levant , prononça tout-à-coup ces paroles :

« Messieurs ! un illustre voyageur est parmi « nous. Accueilli avec une haute distinction par « tous les rois de l'Europe qu'il a visités, il porte « sur sa poitrine une quantité de décorations c qu'il a conquises au double champ d'honneur « delà guerre et des lettres. C'est en présence « de cette grande renommée que je crois devoir

€ VOUS proposer de boire : à la prospérité de la « France! Puissent la France et IWngleterrc « être à jamais deux peuples amis ! »

J'étais violemment agité ; je répliquai ce peu de mots :

« Je ne saurais exprimer combien je suis tou- 4 ché des louanges , beaucoup trop flatteuses , « que m'a adressées le noble marquis de Bread* « albane. A la prospérité de la France \ voilà c les seuls mots que j'accepte ! Puisse une amitié « sincère et durable s'établir et se consolider < entre les deux plus grands peuples de la « terre! »

Ce discours, d'une extrême simplicité, n'avait, certes, rien de brillant; il fut néanmoins accueilli par de vifs applaudissements. La courtoisie a son quand même.

Après le dîner , il y eût bal dans les appartements du château. La marquise de Breadalbane avait distribué de charmants plaids écossais à toutes les dames invitées , parmi lesquelles se remarquait lady Kinnaird , une des plus jolies femmes des trois royaumes. Plusieurs chefs de

108 LKS TllUlS ROYAUMES.

Clans étaient là , en costumes de HiglUanders. Ces nobles montagnards ctcesbellesÉcossaises, à la clarté de mille bougies, au pied des trophées du salon d'armes et sous de royales bannières , offraient un coup-d'œil enchanteur : c'était de la chevalerie moyen-àge au milieu des splendeurs de la civilisation, et le pittoresque des clans au miheu du luxe des cours.

De Taymouth à Dunkeld , la route offre une continuité de sites ravissants; j'y \isla belle cascade (ÏJchartij tombant de quatre-vingt-dix pieds de haut; et, dans une auberge isolée, je retrouvai deux des athlètes vainqueurs à la fête de Taymouth : Macdonald et Macpherson. J'eus un plaisir extrême à causer avec eux ; ils étaient aussi modestes et aussi simples dans leur langage que vigoureux et beaux dans leurs luttes.

Dunkeld est une ville située au milieu des montagnes; et, comme le pays auquel elle appartient, elle a des points de vue admirables. Le chef de

LES TROIS ROYÂUMKS. i09

Clans Ij)cliiel y proclama Jacques VIIÏ peu après le débarquement de Charles-Edouard en Ecosse. Lorsque le duc de Bordeaux , encore enfant , y passa en J853, pour aller visiter Inverness, la société des vrais HighUinders lui forma une garde d'honneur. Près de Dunkeld est le fameux bois de Birnam , si célèbre dans l'histoire de Macbeth. A l'entrée de la ville sont les magnifigues ruines du nouveau château du duc d"Atliol. Ce chàleau , commencé sur une échelle gigantesque, il y a peu d'années , est resté à moitié bâti. Le duc d'Athol étant devenu fou , lord Glenlyon , son neveu et son héritier, continuera , dit-on, r édifice après le décès de son oncle : mais , d'après les devis de l'architecte , il faudra pour cela cinq mil lions.

La cathédrale de Dunkeld , bâtie au huitième siècle, fût détruite au treizième par le fameux John Knox, élève de Calvin; ses ruines attirent le voj-ageur. On a arrangé, à Tune des extrémités delà basilique, une espèce déglise moderne, ouvrant sur les décombres de l'ancienne nef. Cette nef, qui a encore des piliers, des fenêtres, des ogives et des tours, n'a ni toit ni charpente,

lie LES TROIS ROYAUMES.

ni portes : au milieu est un cimetière; Tensemble est d'un effet bizarre (I).

Une des curiosités de Dunkeld est le lieu nommé Y H ermitage cCOssian ; il est sur une montagne , au milieu des bois et à côté de la belle cascade de Braan. Au fond de la poétique retraite est le portrait du fils de Fingal , chantant et jouant de la harpe. Au moment où le voyageur le regarde,' ce tableau glisse et fuit par le moyen d'un ressort secret; et la cataracte apparaît en face, tombant du milieu des rochers avec le fracas du tonnerre : le coup de théâtre est magique.

Je pris la poste à Dunkeld , et me dirigeai vers la jolie ville de Perth. A peu de distance est le palais de Scone, appartenant aujourd'hui à lord Mansfield , et oii était jadis la fameuse pierre sacrée sur laquelle on couronnait les rois d'Ecosse. Edouard 1", devenu maître du royaume, après la bataille de Dumbar, s'empara

(1) Près la calhédrale , on montre doux mélèzes fort curieux. Ce sont les premiers qui furent, plantés dans les îles britanniques. On les apporta eu 1757, de la Suisse, dans de petits pots qui furent mis en serre, lis ont présentement 93 pieds de haut et 107 ans.

du palladium mystérieux, à l'abbaye de Scone(1 ), et le fit transporter à Westminster, oii il est encore (2). Le vieux palais n'existe plus; mais sur ses ruines est un vaste et superbe château où descendit la reine Yittoria , lors de son récent voyage en Ecosse.

Perth, qui fut longtemps la métropole de l'Ecosse , et où se tint plusieurs parlements , est une charmante ville d'environ vingt mille âmes, elle est traversée par le Tay, qui va de là se jeter dans la mer à Dundee. De nombreux faits historiques ont illustré ses murs. Occupée par les Anglais , sous Edouard P' , elle repassa bientôt au pouvoir de Robert Bruce. Aux temps de la grande guerre civile , elle fut prise par le marquis de Montrose , après la bataille de Tipper-

(1) L'abbaye de Scone fut détiuite aux temps de la réformation.

(2) Quand Robert Bruce, voulant reconquérir son royaume, vint à Tabbaye de Scone pour s'y faire conronner, la pierre sacrée n'y était plus. On raconte qu'il était si pauvre, en ce moment , que le prélat de Glascow lui fournit ses vêtements royaux. Au lieu de la couronne héréditaire, on emprunta un mince diadème d'or à l'un des saints en pierre de Tabbaye ; et ce diadème fut posé, en grande pompe, sur la tête du nouveau roi.

mnir; et ce fût là, qu'en 'J715, Tarniée des Ilighlanders proclama roi le prétendant {\).

Deux foits éminemiuent dramatiques méritent ici une place.

En 4457 , Jacques î", roi d'Ecosse, se rendait à Perth , oii de l)rillaiites fêtes lui étaient préparées; une seule inquiétude troublait les joies de son voyage : il avait dans la contrée un ennemi juré, nommé sir Robert Graham; et une vieille prophétie annonçait que cette même année un roi d'Ecosse terminerait ses jours à Perth. Jacques P', néanmoins, allait traverser 'le Tay pour entrer clans la ville, lorsqu'une espèce de sorcière , à cheveux blancs et à teint plombé , s'avance vers lui et lui dit : — Monseigneur le roi ! si tu passes cette rivière, tu ne la repasseras plus. »

Un des seigneurs de la cour engageait le monarque à retourner sur ses pas : mais c'eût été xm acte de lâcheté. Le jeune courtisari persistait. « — Rappelez-vous, dit-il à son maître,

(1) Poith est tians losLowlands. Dunkeld, de ce cûté, est la frontière desni"lilaiids.

que, selon les prédictions, un roi mourra ici cette année! — * Dans une fête, l'autre jour, lui répliqua le prince en riant, je t'ai proclamé roi d'amour : il y a donc ici deux rois aujourd'hui ; et c'est peut-être de toi qu'il est question. »

Puis il continua son chemin.

L'abbaye de Blackfriars, le plus bel édifice de la ville, avait été arrangé pour le recevoir ; il s'y installe ; et de grandes fêtes ont lieu durant la journée. Le soir, il s'était retiré dans ses appartements avec la reine, lorsqu'un bruit extraordinaire se fait entendre. Une troupe de conjurés se sont emparés delà demeure royale. Jacques 1'' se précipite à la fenêtre; il voit sa garde désarmée ; et, à la tête d'une horde d'assaillants, il reconnaît Henri Graham.

< ■ — Je suis perdu ! s'écrie le monarque.

A l'instant des pasretentissentdansla salle voisine... La reine s'évanouit; une de ses dames, lady Catherine Douglas, s'élance vers la porte et passe son bras, en façon de verrou, entre les crochets où se mettait la barre de fermeture... les meurtriers lui cassent le bras. Robert Graham il. 8

entre le premier ; il lue le roi d'un coup d'épée ; et les assassins disparaissent.

Le crime ne resta pas impuni. Robert Graham, qui s'était retiré dans les Highlands, fut arrêté lui et les siens, mis à la torture et exécuté. Le seul regret qu'il manifesta, fut celui de n'avoir pas tué la reine, alors qu'il égorgeait le roi.

Autre événement tragique.

A l'extrémité sud de Watergate, était la belle et riche maison du comte de Gowrie, le plus puissant des seigneurs du Pertlishire. Alors que Jacques VI (-1), fils de Marie Sluart, était encore en bas âge, un comte de Gowrie, descendant des premiers rois d'Ecosse, avait été mis à mort et exécuté, comme ayant conçu le dessein de remonter au trône ; les immenses biens du comte avaient été confisqués : mais il laissait deux fils ; et Jacques VI avait rendu à Tainé le patrimoine de son père. Les choses en étaient là, lorsqu'en ^600, Alexandre Ruthven, le second fils du comte de Gowrie, fut, un matin, trouver le roi qui chassait dans son parc de Falkland à peu de distance de Perth.

(1) Jacques VI d'Ecosse : Jacques !«> d'Angleterre.

« — Sire! lui dit-il, je viens de m'emparer d'un personnage mystérieux, sous le manteau duquel j'ai trouvé un vase plein de pièces d'or. Il parait que cet homme est en possession d'un immense trésor, d'où il a tiré ces premiers objets. Il refuse de révéler le lieu oii il se trouve; il prétend qu'il ne le dirait qu'à Votre majesté ; je l'ai conduit chez mon frère où il est prisonnier en ce moment. Sire! venez l'interroger; et il vous livrera ses richesses. »

Jacques VI, ayant ses caisses vides et un extrême besoin d'argent, s'empresse de quitter la chasse. Suivi d'une faible escorte, il se rend à Perth avec Alexandre Ruthven. Le comte de Gowrie parait extrêmement surpris de la visite inopinée du monarque ; il lui fait servir néanmoins un grand dîner; et, le repas achevé, Jacques demande le captif. Alexandre Ruthven conduit aussitôt le roi, par de longs corridors obscurs, jusqu'au sommet d'un vieux donjon. Une porte massive s'ouvre... elle se referme ensuite avec un bruit étrange... et Jacques voit au fond de l'enceinte, au lieu d'un prisonnier enchaîné, un guerrier armé d'une dague... Ce

gueirier s'élance sur lui. Le prince épouvanté recule, appelant [îuthven à son aide.. Mais, Ruthven, armé d'un poignard, lui crie d'une voix de tonnerre :

« — Perfide ! ton heure a sonné.

— Grand Dieu î

— Tu as tué mon père.

— Moi ? répond Jacques : non , Ruthven ; non, je n'ai été pour rien dans cette fatale exécution; je n'étais alors qu'un enfant. Rappelle-toi, depuis, mes bienfaits ! Ton frère a recouvré ses domaines. Ingrats ! j'étais un père pour vous. »

Alexandre hésite à frapper : le remords s'empare de lui ; il ne veut pas tremper lui-même sa main dans le sang de son roi ; il charge le soldat de ce soin ; et, refermant le donjon, il s'éloigne.

4 — Oseras-tu tuer ton prince ? dit alors Jacques au meurtrier.

— Non, répond celui-ci tombant à ses pieds; je ne m'en sens pas le courage. »

Le monarque, aussitôt, s'approchant de l'étroite fenêtre du donjon, appelle à grands cris : au secours î Sa voix est entendue au dehors ; un

]e ses pages, sir John Rarasay, après avoir donné l'alarme aux siens, me -te à la tour en toute liàte ; les portes en étaient fermées à l'intérieur. Tandis qu'on les enfonce à coups de hdches, il découvre un passage secret qui le mène au fatal donjon. Le roi y luttait avec Alexandre Ruthven qui, un instant ébranlé dans ses résolutions, avait quitté le poste du crime, mais qui y était revenu plus furieux que jamais. Ramsay se précipite sur le traître et lui passe son épée au travers du corps. Sir Thomas Erskine et sir Hugues Herries, ayant suivi les pas du jeune page, achèvent de tuer Ruthven. Lord Gowrie tenant une épée nue dans chaque main, entre alors avec sept hommes armés ; Jacques n'avait, lui, que trois braves. Un combat désespéré s'engage. Ramsay plonge son fer dans le sein du comte de Gowrie qui tombe mort sur le coup ; et les lâches brigands s'enfuient.

Jacques est entouré de ses gardes : mais, un Douveau péril le menace; le bruit s'est répandu quil n'était venu à Perth que pour tuer les deux Gowrie, dont il voulait reprendre les biens. Lord Gowrie, provost de la ville ^ était adoré du

pays. Le peuple se soulève et redemande son chef. Il fallut des efforts inouis pour calmer son irritation. Le roi ne fut sauvé qu'à grand peine.

Le récit que l'on vient de lire est celui que fit Jacques YI ; personne ne crut un mot de l'attentat des frères Gowrie, car rien n'en attesta la vérité; il y eut même des preuves contraires. {\) L'étrange événement resta enveloppé d'impénétrables mystères. La version la plus accréditée , fut celle-ci : « Jacques aurait vivement regretté d'avoir rendu aux Gowrie, leurs domaines et leur puissance. La mort des deux frères le remettait en possession de leurs richesses; il avait, en conséquence, imaginé leur inconceva])le conspiration, pour en arriver au vrai but : à la confiscation de leurs biens. Cette confiscation eut lieu. »

Ce qui appuierait cette dernière opinjon, c'est que lorsque le souverain demanda à l'é-

(1) Le soldat de la tour, chargé, disait-on, de tuer le loi , se coupa vingt fois dans le récit de sa mission et de ses remords. Il finit par disculper Alexandre Ruthven. Le témoignage de Jacques VI fut le seul auquel le gouvernement donn;» de la publicité. Cela se comprend aisément.

glise un Te Deum en actions de grâces pour son heureuse délivrance, le clergé de Perth refusa.

€ — Quoi ! vous doutez de l'attentat? disail le prince à l'un des prêtres.

— Votre Majesté doit y croire, lui répliqua ce dernier : puisqu'elle prétend l'avoir vu ; mais j'en aurais été le témoin, que je n'en croirais pas mes yeux (^ ) . »

On ne voit plus que peu de vestiges de l'abbaye de Blackfriars. Sur son emplacement il y a présentement une quantité de petites maisons, de rues et de ruelles. J'entrai dans une de ces maisons rue Carfmv roiv : elle se trouve sur le sol de l'ancienne église abbatiale, et est habitée par un ébéniste nommé Wilye. Cet homme, apprenant que je recueillais les anciens souvenirs du pays, m'apporta une boite artistement travaillée de ses mains, et m'adressa ces mots avec pompe :

(1) Jacques VI (ou Jacques \") affirmait, avoir combattu ses assassins. Or, on savait qu'il ne touchait jamais une épée, et que sa couardise était telle à cet égard , qu'il ne pouvait même pas supporter la vue d'un fer nu. (Church of Scotland. Uv. 6. p. 461. — // tour in Scotland^ t, 1. p. 71). Sur la place où était la 1)6116 maison des Gowrie se voit aujourd'hui the County-hall ; édifice du style grec.

120 LES ÏI5U1S ROYAUiMbS,

« — Ce coffre a été fait avec le bois d'une poutre eu chêne, qui soutenait la maison qu'habitait le père delà jolie fille de Penh (1 ). »

Auprès de cette ville, à laquelle \¥a}ter Scott a consacré de belles pages, est le château de Freeland, appartenant à lord /îîf^/iy^M, de l'illustre sang des Gowrîe. Lord Ruthven n'a plus, depuis l'histoire de Jacques VI, les immenses domaines de ses pères : mais il n'en a pas moins conservé l'autorité d'une grande fortune et d'un grand nom. Me rendant à sa terre, je m'arrêtai sur la montagne de Moncrei/f, d où l'on découvre le carse de Goivrie , (2) la vallée de Strathearn^ la ville lointaine de Dundee^ et les belles rives du Tay; (5) P^r/A était à mes j)ieds, avec ses jolies maisons, ses rues bien ali-

(1) Voyez le roraandeWalter-ScoU. Co coffre, commandé par l'incorporation Gueldry^ de la ville de Pertii , est desliné à coiilenir les précieux autographes de Jacques VI, de Charles H , de la reine Vitloria et du prince Albert.

(2) En Ecosse , on appelle carse une large vallée entre une rivière et des montagnes; slrath, une vallée entre deux nîoutagne? ; et f/len , une gorge étroite entre des rochers.

(5) Le pont qui traverse le Tay , au nord , a dix arches et 900 pieds de long. Il date de 1772. Perth est une ville de haute antiquité. On ne sait point Popoquc où fut bâtie sa vieille église de Saint-Jean.

LES TROIS ROYAlMliS. 121

gnées, SOS bateaux à vapeurs, ses clochers, ses bocages et ses villa. Le coup-d'œil était enchanteur.

A quatre milles de Perth et sur les bords de l'Earn, est Abernétliy^ l'ancienne capitale du royaume des Picts ; et, non loin, sont les eaux célèbres de PiicaitlUy. Les restes du palais à\4bernétlitj se remarquent encore; et chose étrange, une des tours rondes de l'Irlande s'élève du milieu de ses ruines, semblable à celles ([Qsseplcg lises àyimiwXé de Wickloiv. Cette tour et celle qui se voit à Brcclien en Angusshire, sont les deux seules de ce genre en Ecosse.

Alpine^ roidesScots, TayeuldesRobRoyMacgregor, la souche des premiers souverains de l'Ecosse, disputait, en 83^ , la contrée d'^/»^rw^'thy^ à Brudus roi des Picts. Une grande bataille fut livrée. Alpine est battu et fait prisonnier près de Dundee dans le comté d'Angus ; le vainqueur ordonne qu'on lui coupe la tête à l'endroit même où il avait été pris ; ( cet endroit s'appelle encore Pitalpine^ fosse d'Alpine ) ; et la tête du roi vaincu, attachée au bout d'un pieu par ordre de Brudus , fut placée, en guise de trophée,

sur la principale porte d'Abernéthy. Le tronc, dépouillé de son chef, fut enieTTéhPûalpine.

Trois ans après, Kenneth II, fils d'Alpine et roi des Scots, voulut venger la mort de son prédécesseur. Il attaqua Brudus à son tour, le mit en déroute complète, entra triomphant dans Abernéthy et reconquit la tête de son père, qu'il fit ensevelir où reposaient ses autres dépouilles mortelles. On posa sur cette tombe la pierre où Alpine avait planté son étendard au moment où il succombait.

Circonstance extraordinaire. Le jour où la reine d'Angleterre arrivait à Perth au bruit des acclamations publiques, un paysan qui travaillait à la route , ayant aperçu près de lui la pierre de Pitalpine^ la souleva pour regarder ce qui était dessous, et trouva le corps du monarque ; la tête coupée était au fond du même sépulcre. Lord Camperdowfi.) propriétaire du lieu, donna ces funèbres dépouilles au musée de la ville de Dundee.

Abernéthij> situé près le confluent des deux rivières de l'Éarn et du Tay, est maintenant un village où il n'y a plus que quelques maisons,

et les arches brisées d'un pont bâti par les Romains. Ce pont, où l'on ne passe plus depuis bien des années, captiva longtemps mon attention. 11 s'y rattachait des faits merveilleux, une légende curieuse, et jusqu'à l'origine de Pertli.

LE PONT D'ABERNÉTHY.

Berthe Graham était, en 909, la plus belle, la plus riche, et la plus noble des jeunes filles du vieux royaume des Picts. Agée de \ 8 ans et n'ayant plus ni père ni mère, elle habitait le château de Kincardine, aux bords du ruisseau de Rutkven en Strathearn ; (I ) et, dans les contrées d'alentour, il n'était bruit que de ses charmes.

(1) Rincardine-Place appartient aujourd'hui aux marquis de Montrose. Berthe Graham fut une des premières illustrations de cette noble famille.

Parmi les prétendants à sa main (et il s'en présentait en foule), on en citait deux qui paraissaient devoir l'emporter sur leurs concurrents. L'un était Malcolm Murray et 1 auirc Donald Rutliven ; le premier passait pour !e plus beau des enfants de l'Ecosse, et l'autre pour le plus vaillant.

Malcolm Murray était d'une illustre naissauce. Un tableau représentait, chez lui, Noé sortant de l'arche, après le déluge, avec un coffre sous le bras, où se lisait cette inscription ; papiers de la famille Murray (( ) ; il avait une fortune considérable ; et la nature l'avait, en outre, doué d'une figure charmante. BertheGraham le regardait souvent avec une sorte d'intérêt : néanmoins lorsque Malcolm , encouragé par ce regard, cherchait à lui adresser de tendres discours, Berthe, du haut du piédestal que lui dressaient les adulations humaines, l' écrasait de son altier silence.

Donald Ruthven était moins beau que son rival ; mais, renommé par son audace et son

(1) Horace Walpolc , dans un de ses écrits , donne ce tableau à la famille de Northunberland.

courage, il avait de ces yeux étincelants qui, soit qu elle y consente ou non, disent à une femme : je t'aime. Son caractère était irascible et fougueux. En toute chose, attendre lui paraissait une défaite : un retard lui était un affront. Son visage avait parfois une expression bizarre ; car quand la surface unie de son large front venait à se rider au vent des passions qui soufflait dans son âme, il se creusait entre ses noirs sourcils une espèce, d'abîme, et l'on eût dit qu'il s'y empreignait la griffe de Satan; mais sa bouche, un instant après, avait un ineffable sourire, le sourire d'une belle àme. Un tel homme avait bien des chances de succès en matière de sentiment, car il étonnait toutes les femmes. Or, sur le terrain de l'amour, qui étonne, intéresse; qui intéresse, plait; et qui plaît, ne tarde pas à être aimé.

L'àme énergique de Ruthven avait cependant une étrange faiblesse : lui, qui ne reculait devant aucun des périls de la vie, et qui eût bravé les puissances les plus formidables de la terre, il croyait aux choses surnaturelles et s'en épouvantait. Des idées superstitieuses trou-

■ tas LES TROIS ROYAUMES.

blaient souvent sa raison. Il lui avait été prédit par de vieilles Bohémiennes que parmi ses arrière-neveux, il naîtrait un jour un vampire ; et Ruthven croyait aux sorcières (I ) .

Ruthven et Murray se haïssaient mortellement. Ils se rencontraient parfois chez la reine d'Ecosse, au palais d\\.bernéthy ; et là, lorsqu'ils s'adressaient la parole, on eût pu croire, à leur accent, que l'épée allait sortir du fourreau. Abernéthy était alors la résidence de l'auguste femme du roi Guillaume, quatre-vingt-treizième souverain de l'Ecosse (2) ; ladye Bertfta Graham y occupait un appartement : la reine l'affectionnait tellement que, ne pouvant s'en séparer, elle l'avait attachée à sa cour. Donald Ruthven, Malcolm Murray et vingt autres nobles seigneurs se pressaient autour de la brillante favorite ; ils se disputaient un de ses regards ; ils se fussent tués pour un de ses sourires. Ruthven avait un amour h convictions profondes

(1) Tout le monde a lu le Fampire , de lord Byron , et connaît le drame du même nom. Le héros du livre et de la pièce était, comme on le sait, un lord Biilhven.

(2) Voyez Georges Buchanan. Hist. d'Ecosse, 1. 1. livre 7. ch. 30.

et à fougueux entraînements ; Murray en avait un à froids raisonnements et à profonds calculs. Ladye BerthaGraham, les examinant tous deux attentivement, ne se prononçait pour aucun. Plusieurs pensaient que l'adroit Murray finirait par l'emporter. Bertha était calme et gaie avec iMalcolm; elle était inquiète et soucieuse avec Donald : n'aimait-elle ni l'un ni l'autre?...

« — Bertha! lui dit un jour la reine, que penses-tu de Malcolm?

— Il ne m'a jamais fait penser, répliqua en souriant la favorite.

— Et as-tu quelque idée sur Ruthven ?

— Oui ; j'ai l'idée qu'il me fait peur.

— Rappelle-toi combien il est brave !

— Oui ; mais voyez comme il est sombre I

— Que de triomphes dans sa vie !

— Mais que de visions dans sa tête !

— Celui-là t'aime avec passion.

— Aujourd'hui, c'est possible : rien ne l'en empêche ; mais si demain quelque fantôme lui défendait de m'adresser ses hommages, je suis convaincue que demain il cesserait de me par-

1er. Son amour ne tiendrait pas contre une apparition.

— Bertha, je pense le contraire; fais-en l'épreuve !

— Dieu m'en garde !

— Il faut pourtant te marier, reprend la reine d'un ton grave ; les deux plus beaux partis de l'Ecosse se présentent à toi : choisis entre Malcolm et Donald.

— Je consulterai Brother John (-1 ) . » Brother John, sorte de vieil astrologue en

grande vénération dans la contrée, était de l'illustre famille des Graham, et tenait à Bertha par les liens du sang. iNé dans les grandeurs et l'opulence, il eût pu aspirer aux plus hautes positions ; mais, pour embrasser la vie scientifique et se consacrer entièrement à des études alchimiques, il avait renoncé à toutes les pompes de la terre, et s'était bâti dans les bois de Glenfearg, auprès d'Abernéthy, un mystérieux laboratoire. Là, sur la montagne ou aux bords du torrent, il livrait ses jours studieux à la recherche du grand œuvre. Ce n'était point en-

(4) Frère Jean.

core l'époque : Brother John devançait son temps.

Bertha, depuis son enfance, avait l'habitude de consulter son docte parent dans toutes les circonstances oi^i il lui importait d'être éclairée. Elle appelait ce vieillard, mon père! Brother John, plein de piété, était plus à ses yeux qu'un sage conseiller ; il était un flambeau divin.

A l'aurore naissante, et au septième jour du mois de mai , elle dirige ses pas vers Glenfearg ; elle n'a pour l'accompagner que son fidèle Whileboy. C'était un grus dogue qui ne la quittait jamais, et dont rinlelligence extraordinaire égalait l'entier dévouement. Il pressentait jusqu'aux désirs de sa maîtresse; et, aux heures du danger, le plus intrépide soldat n'eût pu mieux défendre son drapeau que Whiteboy ladye Bertha,

- Brother John, couvert d'une robe de bure et la taille ceinte d'une corde, à la façon des Cénobites, s'occupait à distiller des plantes médicinales. Ladye Bertha lui ouvre son àme. Quel conseil donna l'astrologue? ceci demeura un mystère. Whiteboy, lui seul, était là ; elle chien

d'Abernéthy, eùt-il pu parler comme l'àne de Balaam, n'eût pas trahi le secret de sa maitresse.

Bertha revenait de Glenfearg ; Malcolm, sur une plage isolée, se présente à l'improviste devant elle. 11 était en habit de chasse ; la beauté de ses traits était rehaussée par T élégance de sa mise. Il croit remarquer de l'émotion dans les yeux de la noble fille des Graham. Sa vanité lui persuade qu'il ne tient qu'à lui d'assurer sa conquête; il met un genou en terre devant elle; et, d'une voix à laquelle il cherche à donner l'expression la plus irrésistible, il ose lui parler d'amour.

Indignée d'un pareil langage, Bertha eût voulu prendre la fuite ; mais cette démonstration de crainte eût pu enhardir encore Malcolm. Elle se contente de garder le silence et ne presse même pas sa marche. Ils traversaient un bois touffu ; les paroles du jeune chasseur devenaient à chaque instant plus brûlantes. Bientôt il lui saisit la main... <^ — A moi\ Wliiteboy\ crie Berlha. » Et le dogue fidèle a compris : il se jette avec fureur sur Murray. Celui-ci, armé d'une

dague, ne tardera pas sans doute à se défaire de son ennemi ; mais tandis que Bertha, dégagée des étreintes de Taudacieux, fuit du côtéd'Abernéthy, un inconnu, qui, depuis un moment, caché derrière un taillis, avait tout vu et tout entendu, se précipite vers Malcolm. Cetinconnu était Donald.

((• — Malcolm! s'écrie-t-il avec l'accent du plus insultant mépris; ici, pour adversaire, un dogue ! ... Ah ! si le chien est digne de l'homme, l'homme n'est pas digne du chien.

— x\pproche ! réplique Murray en se débarrassant do Whiteboy par un coup de dague à la gorge. Après le chien, la bête fauve ; j'épargnais l'un, je tuerai r autre.

— C'est ce que nous verrons avant peu, répond Donald tirant son épée ; as-tu ton glaive? défends-toi !

— Je n'ai qu'un poignard; prends le tien. On peut se battre à coups de dague.

— Je n'en ai pointa ma ceinture.

■ — Eh bien ! à ce soir le combat ^Où?

— Sur le pont d' Abernéthy.

— A quelle heure ?

— A minuit précis : l'heure des fautâmes, Ruthven ! »

Mal col m savait qu'il frappait, juste en se servant de ces images.

« • — Quelles armes choisissons-nous ? continue Donald d'une voix altérée.

— Le glaive des fils d'Ossian.

— Les braves de Morven ne te couvriront pas de leur égide.

— 11 m'entoureront de leurs ombres. *

Les rivaux se séparent. Whiteboy avait disparu ; et, sa tâche finie, s'était traîné tout sanglant jusqu'aux pieds de sa maîtresse. Bertha avait vu de loin Malcolm et Donald en présence ; elle pressentait un combat.

« — Lâche Murray ! disait-elle en pansant la blessure de son chien, tu as osé frapper mon compagnon chéri, le modèle du dévouement et de la fidélité ! ... 0 Ruthven ! où était ton fer !.. . je t'aimerai si tu me venges. >

Ruthven ne pouvait entendre ces paroles -, mais à l'ardeur avec laquelle il appelait le combat, on eût dit qu'elles avaient retenti au fond

de son àme. Son œil avait des feux sinistres, son fer de menaçantes lueurs ; la haine et la mort étaient là.

La nuit couvrait les rives de l'Éarn ; l'airain sonnait l'heure funèbre. Deux hommes armés sont sur le pont d'Abernéthy en face du palais ; ils s'approchent en silence. Leur fureur, dédaignant l'attaque des paroles, ne veut que le choc des épées ; ils craindraient que le bruit n'appelât des témoins et n'interrompit la vengeance ; ils retiennent leur respiration. Déjà les glaives sont tirés.

« — Combat à mort ! s'écrie Donald.

— Oui, à mort! répli(|ue Malcolm.

— A mort! redit l'écho de la rive. »

Et, sous les brouillards de la nuit, roule au loin l'appel des tombeaux.

I — Ruthven! dit Murray, tu frissonnes.

— Non, lui répond Donald, je tue. »

II le perce de part en part.

Murray tombe en poussant un cri lamentable. Ruthven, en retirant son épée, se voit couvert du sang de son adversaire. Ce sang s'est répandu sur lui comme un jet de flammes ; il re-

im LES TROTS ROYAUMES.

cule avec un mouvement de surprise et d'horreur... En ce moment, des brumes de Thorizon s'échappe un rayon de lune : ce rayon subit et imprévu, ce rayon magique et fatal, éclaire le front do Mal col m ; un rire affreux est sur sa bouche. Le visage empreint des couleurs plombées du sépulcre, il se redresse avec la froide lenteur du spectre, comme si quelque esprit invisible était venu lui souffler une dernière pensée de haine et de vengeance. De ses lèvres déjà glacées sort une voix prophétique... une voix presque surhumaine :

« — Malheur ! malheur à toi, Ruthven ! tu ne jouiras pas de ton triomphe. Repasse une autre fois sur ce pont, nous y serons la mort et moi! »

Des semaines et des mois s'écoulent. La faivorite de la reine n'est plus cette indifférente et hautaine Bertha qui, toujours vive et gaie, repoussait les amours et dédaignait les hommages; son reg-'rd est devenu vague et mélancolique ;

LES TROIS ROYAUMES. iy.i

une harmonieuse langueur est répandue sur ses traits ; sa physionomie a pris une expression plus tendre ; elle ne recherche plus les plaisirs et les fêtes ; elle s'isole, elle rêve, elle aime.

Donald, de son côté, n'avait plus cette fougue impétueuse et ces rudes transports qui rendaient son caractère redoutable à ceux qui l'approchaient. Ses manières étaient devenues plus calmes et plus bienveillantes. La singulière empreinte de son front, la griffis de Satan, a pre^ que entièrement disparu ; une secrète voix du cœur l'avait averti qu'il était aimé de Bertha, quoique rien encore ne le lui eût prouvé. Admis rarement auprès d'elle, il lui adressait peu la parole; il la voyait et l'aimait à la façon des poètes, plus en dedans qu'en dehors de luimême ; mais l'amour du poète demande à la femme ce qu'il exige de la lyre ; accord parfait, céleste harmonie : Ruthven atteindra-t-il ce butl...

Comme tous les hommes supérieurs, il avait de nombreux ennemis. Le corps de Murray , peu après le fatal duel, avait été retrouvé dans les eaux duTay, près de Dundee. Oii avait eu lieu

l'homicide ? quelle main frappa la victime ? les recherches à cet égard étaient restées infructueuses. Néanmoins les bruits publics accusaient Donald ; ses détracteurs remarquaient qu'il ne passait jamais sur le pont d' Abernéthy ; et on faisait circuler tout bas que ce pont avait vu le meurtre.

La reine d'Ecosse engageait toujours vivement sa favorite à choisir enfin un mari : Bertha ne se décidait point. Rulhven, commençant à se décourager, s'était retiré à l'entrée de la belle vallée du Tay, nommée le Carse de Goivm, dans un château womxué Kinfauns{\). De ce lieu il avait écrit la lettre la plus touchante à la noble fille des Graham. Il mettait à ses pieds son nom, sa fortune et sa vie ; il implorait une réponse; et son intention, en cas de refus, était d'aller chercher à l'étranger, dans les guerres les plus lointaines, la fin dune existence flétrie.

Ladye Bertha ne peut hésiter plus longtemps. Son cœur se prononce; elle va répondre à

{i) Kinfauns-Casile appartient aujourd'hui a lord Gray. Il est presque en face de Perth.

Rutliven, et lui dire : « venez! » Brother John se présente à elle. Il a quitté sa solitude ; il a dérogé, en cela, à toutes ses habitudes. Son apparition au palais d'Abernéthy est un événement remarquable. L'astrologue a sans doute une grande révélation à faire... ou un arrêt à prononcer.

11 est seul auprès de Bertha.

« — Ma fille! lui dit-il d'un ton d'autorité imposante, je sais vos secrètes pensées. Vous voulez devenir la femme de Ruthven. Je m'y oppose.

— Vous ! mon père ?

— Donald Ruthven a tué Malcolm Murray.

— Ce ne sont que des bruits publics.

— C'est pour moi un fait démontré.

— Eh bien ! admettons qu'il soit vrai : le combat entre Donald et Malcolm n'a pu être qu'une lutte vaillante entre deux hommes de cœur. Rien en cela ne fait tache à la noble vie de Ruthven ; je n'y vois qu'un triomphe de plus. Donald aura sans doute été contraint à tirer l'épée contre Malcolm ; et ce dernier, j'en suis convaincue, doit avoir mérité son sort.

m I-ES TROIS ROYAUMES.

Que trouvez-YOUs donc de si singulier, mon père, à ce qu'un guerrier décide une question d'honneur les armes à la main î Respect au^wgement de Dieu ! .

— Je le vois, interrompt l'astrologue, vous aimez Rutliven.

— Oui, mon père.

— Et vous vous figurez qu'il vous aime?

— J'en ai l'assurance certaine. Il n'est aucun sacriiice et aucun dévouement dont il ne soit capable pour moi. Son amour est comme son courage . sans bornes et à toute épreuve.

— A toute épreuve : non, ma fille. Faitesen vous-même l'essai.

— Vous vous méfiez de lui, mon père? Eh bien ! promettez-moi de ne plus vous opposer à mou mariage avec lui, si, mettant sonàme à l'épreuve, du moins à une épreuve possible, je l'en vois sortir à sa gloire.

— J'y consens et du plus grand cœur. • • — Quelle épreuve imposerez -vous ?

,; — La plus simple et la plus facile. Ecrivezlui qu'il se rende au pont d'Abernéthy, le septième jour du mois, dila douzième heure de la

nuit, et que vous lui donnerez là votre réponse.

— Quoi, mon p^re, vous voulez que, seule et sur un pont désert, j'aille trouver un homme à minuit ?

— Ne craignez rien, je serai près de vous. Quant à lui, il n'y viendra point.

— Et votre but ?

— Est celui-ci : de vous prouver que votre courageux Donald n'est qu'une àme pusillanime, et que cet homme qui vous paraît capable de tant de sacrifices et d'abnégation n'est pas même en état de braver pour vous une idée superstitieuse. Vous en aurez la preuve, ma fille ; il n'osera pas, quelque bonheur que vous lui promettiez, se trouver au rendez-vous de l'amour, à l'heure des revenants et des spectres. Il craindra l'esprit des ténèbres. Vous verrez sa flamme s'éteindre, et s'éteindre devant une ombre. »

Ruthven, assis tristement sur une des esplanades de Rinfauns qui dominaient les belles rives du Tay, tenait ses yeux fixés vers l'horizon d'Abernéthy. La réponse de Bertha n'arri-

140 lES TUOIS ROYAUMES.

vait point. Pas un courrier ; pas un message. 0 ciel ! qu'aperçoit-il sur la route? le dogue de sa bien-aimée. C'est bien lui, c'est Wliiteboy. Oh ! l'extraordinaire animal remplit une mission secrète, une mission que Bertha n'osait confier à personne. Donald s'élance à sa rencontre ; le chien manifeste une vive joie ; son regard intelligent semblait lui dire : « cherche sur moi! » Il avait un collier ; Ruthven l'ouvre. La lettre de Bertha s'y trouve.

Quelle joie s'empare de lui ! ses vœux ne sont point rejetés. Bertha lui accorde sa main. Mais, avant qu'il la conduise à l'autel, elle désire un entretien particulier avec lui ; elle l'appelle à un rendez-vous nocturne et mystérieux hors du palais d'Abernéthy...

« — Oh ! s'écrie Donald en s' interrompant avec transport : j'y serai, Bertha, j'y serai'. »

Puis, il continue et tressaille. Le jour du rendez-vous est le sept ; le lieu le pont d'Abernéthy ; et l'heure désignée minuit.

«• — 0 mon Dieu! reprend-il d'une voix étouffée, ce billet de félicité ne serait-il qu'un appel de mort? Choisir le septième jour du

LFS TROIS ROYAUMES. 441

mois ! Ce fut un sept qu'eut lieu le funeste duel. « au pont d'Abernéthy^ à minuit. » Quoi ! le rendez-vous de l'amour sur le terrain de r homicide !... N'entends-je pas la voix de Malcolm : « repasse une autre fois sur ce pont , nous y serons, la mort et moi! »

Un frisson glacial paralyse ses membres. Sa chevelure se hérisse. Sur son front pâle, et entre ses sourcils creusés, reparait l'empreinte terrifiante de la griffe de Satan. Une imprécation éperdue sort de ses lèvres, semblable à celle du criminel, condamné à réchafaud,qui au moment suprême et à l'heure du repentir voit se dresser devant lui les ombres de ses victimes, sans miséricorde et sans pardon. Baigné d'une sueur froide, il se laisse tomber anéanti sur un tertre de gazon. Il n'est rappelé à lui que par les caresses du fidèle messager de Bertlia. Whiteboy lui léchait les mains, et, le regardant avec une tendre inquiétude, lui redemandait son collier.

Ruthven prend sa dernière détermination.

Bertha ne l'aura point appelé en vain. Que ce soit le ciel ou Tenfer qui ait donné à celle qu'il

aime la fatale inspiration dont il pourra être la victime, il ne reculera point devant sa destinée , il marchera vers l'abime ; et , dùt-il passer à travers les poignards ou les flammes du démon, il combattra les puissances invisibles comme il dompta les forces humaines. Sa réponse est faite : « j'irai. »

Le jour du rendez-vous, au lever du soleil, le ciels'ofl're chargé de nuages. Dieu ! que d'augures menaçants 1 A l'aube matinale, des torrents de pluie ont inondé la campagne. Pendant la nuit et aux sifflements d'un vent furieux, on a entendu hurler les dogues du canton comm-e à l'approche d'un grand danger. Sur la montagne de Dunsimane{\)^ enveloppée d'un noir brouillard, il est apparu trois sorcières. Un rire satanique était sur leurs lèvres. Travaillant à une œuvre sans nom, elles tournaient rapidement, en poussant de lugubres cris, autour d'une chaudière bouillante. Leurs mains de squelettes se levaient de temps à autre vers la nue, et y montraient de nombreuses troupes d'oiseaux de proie qui accouraient aux rives de

(1) Où fut le château de Macbeth.

l'Éam comme y étant attirées par une odeur de cadavres. L'alarme est générale au pays.

Donald voit s'écouler la journée avec une terreur croissante. Jamais rendez-vous d'amour ne fut précédé de souffrances aussi vives. Hélas ! c'est que l'heure du berger ne paraissait devoir sonner à son oreille que le glas des tombeaux. L'astre de la lumière s'est couché derrière un rideau noir traversé par des hgnes rouges : c'était comme un drap funéraire avec des barres de sang.

Le tonnerre commence à gronder du côté de Dunkeld. La tempête vient des Highlands, où déjà, sous un déluge de pluie, les torrents débordés roulent avec fracas leurs ondes impétueuses. Par moments l'horizon s'embrase.

Quelque chose de convulsif et de désordonné s'empare de la nature. Une prochaine catastrophe est annoncée par de sourdes commotions dans la montagne. Bientôtle ciel, livré aux ténèbres et àl'ouragan, n'a plus d'autres flambeaux que les éclairs. On les dirait portés par les génies de la destruction : car ces lumières, c'est la foudre ; et leur passage, c'est la mort.

Ruthven, monté sur un vigoureux cheval blanc, part de Kinfauns pour Abernéthy. Son âme a la ferme volonté de se jouer de tous les périls ; mais ses sens, en dépit de lui, n'ont plus leur éy^ergie accoutumée ; il a cessé d'être luimême : il se olicrche, il a lisparu. Plein de force, il se sent tomber ; plein de vie, il se sent mourir.

A la lueur des éclairs qui, du milieu d'une profonde obscurité, dardait sur son pâle visage, il fendait les airs comme un spectre. A le voir passer ainsi, sur sa blanche monture, au milieu des sombres nuées qui couraient avec lui, audessus de lui et autour de lui, on eût dit l'effrayante figure de la fin des temps, le messager funèbre de rApocalypse.

Il franchit le Tay avec une difficulté extrême ; ce fleuve commençait à grossir et à déborder de la manière la plus effrayante. Repoussant toute réflexion et toute pensée, Donald se dirige vers la rivière de l'Earn avec la raide immobilité de la consternation et l'œil hagard de la démence. L'ouragan redouble de violence ; les masses orageuses du firmament se brisent et se déchirent. Un ciel étoile ressort du milieu de la tempête.

LES TROIS ROYAUMES. i4S

Une lune à rayons magiques, la lune de la nuit du meurtre, étale son disque argenté. De toutes parts fuient les nuages: oh! quelle scène de désastres !

Les eaux de VEarn^ gonflées par les torrents des Highlands^ sortent en fureur de leur lit. L'inondation croit et s'étend : aucune digue ne saurait en arrêter les ravages-, elle renverse, entraine et détruit tout ce qui se rencontre devant elle. On peut mettre obstacle aux progrès du feu, on n'en saurait opposer aux dévastations de l'eau. Contre les ondes soulevées, il n'est ni résistance ni lutte : il faut ou la fuite ou l'abime.

Donald est vis-à-vis le pont d'Abernéthy; il ne peut déjà plus en approcher. Un lac, se formant à l'entour, couvre la route qui y mène. Va-t-il retourner sur ses pas? ses idées superstitieuses le lui conseillent ; son amour dévoué le lui défend. Ce dernier sentiment l'emporte ; il presse les flancs de son cheval ; et, dùt-il passer à la nage, il arrivera jusqu'au pont.

Qu'entend-il?... des cloches d'alarmes. Les habitants d'Abernéthy, assaillis et cernés par l'eau, appellent à leur secours les contrées envi-

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