AVANT-PROPOS
mais je n’ai jamais envoyé à l’impression un compte rendu comportant moins de corrections que celui dont je suis redevable à l’ami qui l’avait rédigé en amateur.
Annie Besant.
BÉNARÈS, le t" février 1897.
KARMA MÂRGA
Les Sages ont décrit trois Voies qui permettent toutes d’atteindre la libération et parmi lesquelles l’homme peut choisir celle qu’il suivra. Les Sentiers sont au nombre de trois et pourtant, dans un certain sens, ils n’en font qu’un. Tout en différant entre eu.x par leurs méthodes, ils aboutissent tous au même point. Tout en différant entre eux au point de vue des conditions extérieures, ils mènent tous au Moi unique, ils visent tous le même but. Ces trois Sentiers — les trois Mârgas, comme les appelle la philosophie indienne :
celui de Karma ou de l’Action, celui de Jnâna ou de la Sagesse et celui de Bhakli ou de la Dévotion — ces trois Sentiers finissent par se
confondre en un seul, attendu que chacun d"eux acquiert à la fin les qualités des autres, que chacun d'eux se fond, eu quelque sorte, dans les deux autres, en unifiant les caractéristiques de tous les trois. En effet, lorsque vous atteignez la Yoga, que ce soit la Karma Yoga la Jnâna Yoga ou la Bhakti Yoga, le résultat est identique — c'est TUnion avec Dieu. Les attributs nécessaires se ressemblent, et rhomme qui atteint la perfection en suivant Tune de ces Voies n’est dépourvu d’aucune des qualités qui ont été développées sur chacune des trois.
Ces trois Sentiers, avec leurs méthodes différentes et leur but identique, nous ont été décrits dans la partie la plus belle et la plus répandue des Écritures indiennes, dans le Chant du Seigueur, le discours AeShrî Krishna — dans la Bhagavad Gitâ. C'est là que les Sentiers ont été décrits et que leur but a été affirmé. Là nous apprenons comment la sagesse jaillit dans le cœur de l’homme dont la dévotion est parfaite; là nous apprenons comment on peut accomplir l'action sans attachement, sans qu’elle vous enchaîne à la renaissance, et c'est encore là que nous appre-
KAHMA MÀRtiA
nons que aur n’importe laquelle de cea Voies le Seigneur rencontrera l’homme, le Suprême le bénira. Que les hommes accomplissent leur pèlerinage en suivant l’une ou l’autre de ces Voies ; toutes conduisent au Moi Divin, que ce soit par l’action, par la sagesse ou par la dévotion, ceux qui cherchent Le trouveront sûre^ ment, Le trouveront inévitablement, car le Moi universel est Unique, comme l’est le but vers lequel tendent les trois Sentiers.
Si nous tournons nos regards du côté de la Nature, si nous jetons les yeux sur le monde tout entier, nous rencontrerons partout la recherche du Divin, Partout, dans toutes les directions, quelles que soient leurs formes, quels que soient leurs noms, que ce soit sciemment ou en tâtonnant, les choses et les êtres cherchent tous l’Ame suprême, s’efforcent tous d’y arriver. Le soleil cherche le Divin lorsqu’il darde ses rayons à travers l’espace; le vaste océan cherche le Divin lorsqu’il enfle ses lames; les vents cherchent le Divin lorsqu’ils errent sur la surface de la Terre ; c’est le Divin que cherchent les arbres des forêts lorsqu'ils allongent leurs branches; chaque animaL si vaguement que cela puisse être,
tâtonne à la recherche du Divin; Thumanité cherche le Divin, si aveuglément et si follement que cela puisse être, si erronés que soient les procédés qu'elle emploie. Cette tendance que manifeste toute la création, ce fait universel dans toutes les formes que revêt la vie, on l’appelait jadis la recherche du Divin. La science moderne constate cette même tendance de la Nature et lui donne le nom d’Évolution. Ainsi, de quelque côté que nous nous tournions, du côté des anciens ou des modernes, nous retrouvons cette aspiration à s’élever, à rentrer en soi-même.
Pourquoi toutes les choses et tous les êtres chercheraient-ils le Divin? Pourquoi le Divin serait-il le but de tous les efforts ? Ne serait-ce pas parce que le Divin élit domicile dans le cœur de tout ce qui existe? Que ce soit dans l’océan, dans un minéral ou dans un arbre, que ce soit dans un animal ou dans un homme, le Divin est là, caché sous les voiles extérieurs de l’illusion. L’Ame suprême se trouve aussi bien dans le Soleil que dans la cavité du cœur et toute créature vivante qui cherche le bonheur ne fait, en somme, que la rechercher. En effet, la recherche du bonheur, si erronée
KARMA MÂRGA
qu’elle soit, n’est autre que l’aveugle tâtonnement d^un être qui cherche le Divin, c’est-àdire la Déatitude. Oui ! l’Ame suprême, c’est la Béatitude éternelle, infinie, impérissable, et ce que nous appelons le bonheur n’est autre que son reflet déformé en traversant le milieu qui nous entoure. Que personne ne se laisse égarer, que personne ne se laisse aveugler par les différentes méthodes de recherches, par les erreurs qui ont pour cause les illusions extérieures, car tous cherchent la vie intérieure dans la forme extérieure.^ Ils la cherchent partout, au milieu des efforts aveugles qu’ils font pour atteindre le bonheur et Shrt Krishna^ la Divinité incarnée, a dit: « Celui qui voit le suprême Ishvara (i) résider également dans tous les êtres, celui-là voit (2). »
Les Sentiers que nous allons avoir à décrire sont les trois Voies principales sur lesquelles on cherche, consciemment ou inconsciemment, le Divin. Durant les premières phases, la recherche est inconsciente; c’est l’aveugle aspiration vers le bonheur, les satisfactions et la joie. Plus tard, la recherche devient consciente;
(1) Le souverain « Seigneur ».
(2) Bhagavad GM, XIII, 27.
on se rend intelligemment compte de ce que l’on cherche et des procédés que l’on emploie dans cette recherche. Que ce soit aveuglément ou avec la perception nette de ce que l’on fait, la recherche se poursuit et la connaissance des méthodes employées et du but final vers lequel elle tend est en rapport avec le degré d’évolution de l’âme. A mesure qu’il parcourt ces Voies, l’homme s’élève au-dessus des illusions provoquées par les qualités de la Nature, par ces qualités que nous connaissons, dans leur sens le plus large, sous le nom des trois gounas (i). Ce sont elles qui aveuglent les âmes, qui cachent le moi divin? qui font naître f illusion et empêchent de reconnaître la réalité. En parcourant les voies, les hommes apprennent à s’élever au-dessus de ces mêmes gounas, tout en les utilisant, apprennent à faire usage de différentes méthodes d’activité, de sagesse et de dévotion, afin d'arriver à séparer le Moi des activités extérieures, afin d’arriver à établir une distinction entre le moi et les sens, entre le moi
(1) Qualités ou attributs, les trois énergies de la nature par lesquelles a été édiüé tout ce qui nous entoure : Saliva, Rajas, Tamas. N. d, T.
KARMA MÂRGA
et le mental, dont l’activité est appropriée à leur destination, et de s’élever au-dessus et au delà des gounas. C’est alors qu’au-dessus et au delà des gounas ils trouvent l’Ame suprême.
Le Sentier qui doit servir de thème spécial à notre étuded’aujourd’liui, est ATacmo Mârga^ le Sentier de l’Action, lequel est parcouru aveuglément et tout à fait inconsciemment par la masse de l’humanité, qui n’en connaît ni le bld ni la méthode. Nous constaterons, en jetant un regard sur l’histoire de notre race, que ce Karma Mârga pousse l’homme à accomplir des actions de toutes sortes, à poursuivre des buts de tous genres, à chercher sans relâche des satisfactions dans l’univers extérieur, s’efforçant toujours d’en obtenir de plus en plus, d’en accumuler de plus en plus, et grâce à un redoublement d’activité, grâce à une énergie toujours croissante dans ses mouvements, grâce à une plus grande concentration dans ses efforts, afin de découvrir enfin le Divin. Il se plonge dans l’action en disant : « J’agis, je sens, j’acquiers de l’expérience, j’éprouve du plaisir et de la douleur. » Il ignore que toutes ces actions,
toutes ces sensations, tout ce plaisir et toute cette douleur, appartiennent aux énergies de la Nature, que l’Ame suprême ne fait rien, ne sent rien, n’agit pas, et que ces énergies de la Nature parcourent une ronde éternelle et incessante. Au début, il est poussé à l’action par le désir d’en recueillir les fruits. Il aspire à jouir. S’il reste couché, sans rien faire, sans activité, il n’éprouvera aucun plaisir, il souffrira constamment; le corps lui-même périrait, si la complète inaction venait à prévaloir. Il faut d’abord vaincre Tamas; cette qualité de la Nature qui représente les ténèbres, la paresse, l’inertie, l’indolence, doit être maîtrisée, contrôlée et complètement soumise.
Considérez la masse de l’humanité et voyez combien peu de gens sont jusqu’à présent capables de répondre à des impulsions d’an ordre élevé. Ce serait en vain que Ton ferait appel à leur désir de s’instruire,carils n’éprouvent aucun désir de ce genre. Ils ne peuvent apprécier les jouissances des luttes intellectuelles et sont encore plus incapables de sentir l’aiguillon des aspirations spirituelles. Ils sont plongés dans les ténèbres dela gouna tamasique, sont enveloppés dans les voiles de
IvARMA MÂRGA
rignorancft et de l'obscurité, et désirent rester paisiblement dans cet état. Comment pourrat-on les pousser h Tactivité ? Mieux vaut une activité quelconque que pas d’activité du tout; mieux vaut une énergie mal employée que l’inertie absolue, que l’absence de tout mouvement. Il faut les faire mouvoir. Au début, ce sont les désirs animaux les plus rudes et les plus grossiers qui sont les éperons de la Nature, quelque chose comme la mèche du fouet de la Nature, pour exciter les efforts des êtres paresseux et les faire entrer, en les flagellant, dans la voie de Taction. L’homme doit être poussé au mouvement par les désirs, par une chose à laquelle sa nature puisse répondre. Plus tard, ces désirs seront reconnus comme étant dégradants, comme étant indignes de riiumanité, comme la faisant rétrograder, comme étouffant ses possibilités, mais, durant les premières phases, ils sont nécessaires au développement deriiomine, aux progrès qu’il fait pour se dégager des voiles de cette qualité tamasique qui l’enveloppent, qui le mettent dans l’impossibilité de se mouvoir. Ils sont préférables à la mort; si inférieurs qu’ils soient, ils sont plus remplis de promesses
que ne Test Tiinmobilité absolue. L’activité qui naît du désir, qui pousse l’homme à Faction, qui le lance au milieu des plaisirs, même si ceux-ci sont d’ordre inférieur, est donc le premier enseignement que lui donne la Nature pour le rendre actif, afin qu’il puisse se développer. Quelle que soit la réprobation qui doive s’attacher à ces maux, ils ont donc leurs places, leurs fonctions, vis-à-vis des natures les plus inférieures et les plus inertes. C/est pour cela que le Seigneur a dit qu’il était présent même dans les vices des vicieux, dans ce qui les entraîne à l’action, afin de donner naissance à un certain degré d'activité.
Lorsqu’il suit le Sentier de Karma, Thomme est plus tard mû par le désir de recueillir des fruits d’une nature plus élevée, et cela développe en lui la qualité de/Jqy'as (i). Il devient alors excessivement actif ; il se précipite dans toutes les directions. Son énergie est abondante, irrésistible, agressive et combative. Il se lance dans le monde extérieur, poussé par l’activité de ses sens et de son esprit, qu’il
(1) L’activité grossière.
KARMA MÂRGA
cherche à satisfaire. 11 agit dans le but d’arriver à ce résultat.
Or ce résultat peut être de deux sortes, fl désire jouir du résultat de ses actes, soit dans ce monde, soit, peut-être, dans un autre. Si nous jetons un coup d’œil rétrospectif sur des époques qui sont connues pour avoir été moins matérielles, si nous reportons nos regards vers le moment où la religion exerçait une influence prédominante sur l’humanité, où rhomme reconnaissait l’immortalité de Tâme, non pas du bout des lèvres, mais comme l’idée maîtresse de sa. vie, où Thomme sentait et sa^ vait qu’il était lui-même immortel, tous les actes avaient alors pour cause le désir de recueillir des fruits dont on jouirait dans le royaume de Svarga (i). L’activité de l’homme pouvait être rajasique, pouvait ne se manifester que dans le but d’en recueillir les fruits; il pouvait abandonner ici quelque chose, afin d’obtenir bien plus ailleurs, con*^ sacrer une partie de sa fortune à des œuvres de charité dans le but d’acquérir des richesses dans les régions d’outre-tombe, amasser du bonheur dans le royaume super-physique afin
(1) Le Paradis des Hindous, le Ciel.
de jouir des résultats dans Svarga^ il n’en était pas moins vrai qu’à cette époque, si les actions étaient généralement motivées par le désir d’en recueillir les fruits, on ne devait jouir de ces fruits que dans les régions d’outretombe, au lieu de s’en tenir aux joies matérielles de la Terre.
Par contre, si nous considérons le genre d’activité que l’on déploie aujourd’hui autour de nous, si nous étudions la voie dans laquelle l’Occident en général s’est engagé et que l’Orient tend de plus en plus à adopter, nous constaterons que les résultats que les hommes désirent retirer de leurs actes, que le bénéfice qui constitue le motif de leurs efforts et le but de leurs travaux, doivent être recueillis de ce côté-ci de la tombe et consister, d’une façon générale, en un accroissement des choses matérielles, être représentés par l’acquisition et la possession de richesses matérielles. Étudions un instant les nations occidentales. Nous les voyons travailler sans cesse à accroître leur bien-être. Je puis vraiment appeler cela une activité maladive. Un homme n’est jamais supposé faire quelque chose, à moins que son labeur ne se traduise par des résultats
KARMA MÂRGA
obtenus sur le plan matériel physique. L’activité n’est pas reconnue comme telle, à moins qu’elle ne produise des résultats dans le monde physique, dans le monde extérieur ou monde matériel inférieur. Vous rencontrez très souvent des hommes qui s’adonnent à la science.
Tandis que le savant chercheur peut n’être animé que par l’amour de la science pure et simple, l’intérêt que le public attache à ses découvertes, l’ardeur avec laquelle il s’approprie les résultats qu’il obtient, naissent de ce que l avancement de la science confère de plus grandes facilités pour amasser, pour accroître la satisfaction des désirs matériels, pour augmenter l’abondance des richesses matérielles. Nous nous trouvons en présence d’une multiplication infinie des choses. Il y a comme une lutte entre les choses qui servent à satisfaire les désirs et la création de nouveaux désirs, dont la satisfaction exige de nouveaux procédés. Nous assistons à une lutte incessante entre les hommes du monde, entre les amateurs de richesses et de plaisirs, qui sont poussés par le désir d’éprouver des sensations nouvelles, de déployer unnouveau genre d’activité, de découvrir de nouveaux débouchés à leur
aclivilé, et ceux qui s’efîorcent de satisfaire leurs désirs, qui cherchent à inventer quelque chose de nouveau, afln de stimuler denouveaux désirs et de se créer ainsi de nouvelles occupations pour eux-mêmes. Les hommes aspirent donc toujours à augmenter de plus en plus la somme des plaisirs de même genre dont ils jouissent. Ils ont appris à voyager plus vite; les voyages qui, jadis, absorbaient peut-être la plus grande partie de l’année, se fout aujourd’hui en un mois environ, et les voyages d’un mois s’achèvent en quelques semaines, ou même en quelques jours. L’honiine en est-il beaucoup plus heureux, et ses désirs ont-ils été satisfaits ? Non ! Le cri d’appel qu’il adresse au savant est toujours le même : « Découvreznous une nouvelle forcemotrice, quelque chose qui dépasse ce que l’on peut obtenir au moyen de la vapeur, quelque chose comme l'électricité, si vous voulez, qui nous permette de traverser en deux jours les continents et les océans, et de voler au-dessus de la terre avec une plus grande rapidité. Nous sommes las de la vapeur; découvrez un moteur, électrique ou autre, qui nous transporte avec une plus grande vélocité. »
KAHM.V MÂKGA
Dans quelle mesure cet accroissement de rapidité rend-il l’homme plus heureux? Dans quelle mesure sôn progrès spirituel serait-il accru, s’il pouvait accomplir en un jour ce qui eût nécessité autrefois un an de labeur ? Une vélocité toujours croissante, des vaisseaux de plus en plus grands; les efforts des hommes se succèdent sans interruption dans cette voie. Les journaux proclamaient récemment qu’un nouvel homme allait naître sur une terre régénérée, parce que l’on a l’espoir de créer des aliments chimiques au lieu d’avoir recours à l’agriculture, parce que la science avance et que l’accumulation des richesses augmente.
Cette tentative est condamnée à un échec.
Cette poursuite inquiète du plaisir, au moyen d’un accroissement d’activité, n’a pas de limites. On peut acquérir de plus en plus, accumuler toujours davantage et, au milieu de tout cela, l’homme restera las et mécontent, parce que dans rien de tout cela on ne peut découvrir l’Ame suprême et que l’ame de l’homme, dont la nature lui est identique, est toujours lasse tant qu’elle n’a pas trouvé un refuge en Elle. C’est pour cette raison qu’en suivant cette direction particulière de Karma
on ne peut obtenir aucune satisfaction définitive. Un homme lutte toute sa vie pour acqué rir des richesses, mais il reste mécontent et, au milieu de tout ce qu’il possède, il aspire à quelque chose de plus. C’est avec raison que Manou a dit qu’il serait aussi facile de chercher à éteindre un incendie en jetant du beurre sur le feu, que de chercher à éteindre les désirs en leur fournissant, pour les satisfaire, les choses mêmes auxquelles ils aspirent. Ce genre de satisfaction aboutit à la satiété, et le Moi, qui domine tous les objets des désirs, poussera l’âme en avant, à la recherche d’une satisfaction plus profonde.
Après un certain temps, l’homme qui suit le Sentier de Karma s’aperçoit de cela. 11 constate qu’il est las, contrarié et mécontent; que plus il amasse, plus les causes de mécontentement surgissent autour de lui et plus sou désappointement est amer et profond. La réaction se produit alors. Il comprend qu’icibas il n’y a ni satisfaction, ni contentement. Il s’écrie : « Je veux quitter le monde, je veux renoncer à tous tes objets des sens, parce qu’ici, sur la voie de Karma, on ne trouve ni la paix ni le contentement », et, par dégoût.
KÀRMA MÂRGA
l'homme fuira momentanément tous les objets des sens et cherchera la paix dans la solitude d’une vie de réclusion ; mais, à son grand désappointement, il constatera avec découragement et chagrin que ce n’est pas en fuyant les choses qui excitent les désirs que l’on peut arriver à supprimer le désir lui-même.
Il découvre que le penchant qu’il a pour ces choses le poursuit jusqu’au milieu des jungles. Les images des objets des sens le suivent dans sa grotte et dans son ermitage, et son esprit se fixe longuement sur ces images sensuelles. Bien que le corps soit mis à l’abri, riiomme reste la proie des désirs, il est toujours déchiré par le conflit des passions de sa nature inférieure, car le désir ne s’éteint pas au moyen de la suppression externe de la chose qui le provoque. Ses racines s’enfoncent plus profondément dans la nature humaine, et il faut poursuivre sa marche sur le Sentier de Karma si l’on veut que le désir disparaisse.
C’est alors que la voix du Seigneur arrive jusqu’à lui dans le silence de cette inaction qu’il s’est imposée. La voix se fera entendre au milieu du silence et prononcera ces pa-
rôles de réternelle sagesse : « L’homme ne s^affranchit pas de Paction en restant inactif et ne s’élève pas jusqu’à la perfection en renonçant simplement (à l’activité). »
[Bhagavad Gîtâ^ 40 Ce n’est pas au
moyen de Pinaction extérieure, mais grâce à l’affranchissement du joug des désirs, que Pon doit parcourir le Sentier de Karma. L’affranchissement du joug de l’action ne peut être obtenu en forçant le corps à s’abstenir de toute activité. Le Sentier de l’action doit être parcouru avant que Pâme puisse être libre.
La liberté est conquise sur cette voie ellemême, en y apprenant une leçon plus sérieuse que le simple transport du corps^ de la ville au milieu des jungles. L’homme tire cette leçon de la même source divine : le devoir de Phomme qui vit au milieu du monde et qui voudrait cependant être libre de tout attachement. 11 apprend qu’il doit agir, mâis que le motif qui le fait agir doit être changé. Il doit parcourir le Sentier de l’action, mais le motif de ses actes doit être nouveau et revêtir un caractère divin. La même Voix, le même Instructeur insuffle alors une fois de plus son enseignement dans Pâme de Photnme, las et
KARMA MÂRGA
épuisé, qui cherche la liberté : « De même que l’ignorant agit par amour de l’action, ô Bhârala, de même le sage agit sans attachement, en ne désirant que la conservation de riiumanité. » {Bhagavad Gitâ, III, 25.)
Ici, un changementréelseproduit.L’homme ne se lance plus tête baissée au milieu des activités extérieures, en désertant la place que Karma a marquée pour lui dans lè monde, il ne manque pas à ses devoirs envers sa famille ou son pays, mais il apporte un nouvel esprit dans l’accomplissement de ces devoirs, il agit sous l’inspiration d’une impulsion nouvelle Sa place peut être celle d’un homme dont le devoir est d’acquérir des richesses. Qu’il les acquière ! Mais là où un ignorant entasserait les richesses pour en jouir, qu’il travaille, lui, sans attachement; que les richesses affluent entre ses mains, mais qu’il en prenne poS” session comme s’il était l’intendant du monde et non le propriétaire de ces richesses. Il travaille pour le bien de l’humanité et non par amour de l’action. Un tel homme emploie ses richesses à créer de nouveaux débouchés à l’activité humaine. Il sera l’auteur de projets magnifiques, il méditera, travaillera et peinera
sans cesse pour le bien des hommes; de même qu'un autre travaille et peine dans l'intérêt de son propre Moi personnel et dans l'intérêt de ses proches, celui-ci travaillera pour les autres et emploiera ainsi ses facultés pour le bien de riiumanité.
A ce moment, il est soumis à une tentation plus subtile. Cette œuvre de conservation de l'humanité peut elle-même cacher un but personnel et peut avoir pour point de départ une source d'actions plus subtiles, peut tendre à l'obtention d'un résultat d'un genre tout différent. En effet, l’auteur de grands projets bienfaisants est anxieux de les voir réussir. Il désire le succès, et ce qui le pousse, c'est en partie cette aspiration au succès, à la joie de voir son labeur produire des fruits. Peut-être aussi désire-t-il l'amour et la gratitude de ses semblables, peut-être désire-t-il mériter leur approbation. De la sorte, il pourrait aspirera retirer un bénéfice personnel de ses actes, mais il ne doit pas en être ainsi. Si un motif personnel entre en jeu, il se trouve lié par le fruit de ses actes, il se trouve enchaîné parle résultat souhaité.
Aussi le même Seigneur qui l'a déjà instruit,
KARMA MÂRGA
le même Instructeur Divin qui lui a fait comprendre que l’affranchissement du joug de 1 activité extérieure n’équivalait pas à l’affranchissement du joug de l’action, que le sage doit agir dans le seul but de servir l’humanité, ce même Instructeur lui enseigne maintenant une leçon plus profonde, lui fait faire un nouveau pas en avant sur le Sentier, — il lui enseigne la grande leçon du renoncement à tous les fruits de l’action, de l’abandon, plein d’amour et de joie, de toutes les impulsions qui ont leur source dans le moi personnel.
La leçon se trouve dans ces paroles du Seigneur ; « Tu n’as à t’occuper que de l’action seulement et jamais de ses résultats ))j même si ces résultats sont représentés par l’amour et la gratitude qui réjouissent l’homme inférieur. « Jamais avec ses résultats »; ceux-ci ne doivent jamais être alliés aux motifs. L’Instructeur ajoute ensuite ; « Ne sois pas poussé par le résultat de l’action et ne sois pas non plus attaché à l’inaction. » (Bhagavad Gîlâ,