‹ Les trois sentiers conduisant à l'union divineChapitre 3 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

Renonciation parfaite. N’être plus mû par le désir personnel de jouir ici-bas des résultats, n’être plus mû par le désir personnel de jouir

des résultats dans les régions d’outre-tombe, n’être plus mû par le désir personnel supérieur de récolter Tamour et la gratitude de ses semblables, mais renoncer à tous les désirs et accomplir l’action sans tenir compte de ses résultats. Vienne le succès; qu’importe à l’auteur de l’action ? Viennel’insuccès ; qu’importe à celui qui s’est acquitté de sa tâche ? « Bien équilibré dans le succès comme dans l’insuccès : cet équilibre s’appelle la Yoga. »

(Bhagavad Gîlâ, 11,48.) Resterlemême dans le succès comme dans l’insuccès, dans le plaisir comme dans la peine, dans l’honneur comme dans le déshonneur, dans l’amour comme dans la haine. Rien de ce qui touche le moi inférieur n’est mêlé à l’activité. L’action fait partie de l’œuvre du Seigneur et, quel qu’en soit le résultat, elle provientdu Seigneur, Vous établissez un projet dans l’intérêt des hommes, et votre projet échoue. C’est bien.

Vous établissez un projet dans l’intérêt des hommes et votre projet réussit. C’est encore bien. Vous n’aviez pas le succès pour objectif; vous n'aviez pas l’insuccès pour objectif, \ otre seul but était d’accomplir votre devoir. 'Quel que soit le résultat de l’action, l’homme

KARMA MÂRGA

demeure indifi'érent et paisible. L'action seule constitue son devoir. La vraie manière de par- .. courir la Voie de Karma est la suivante ; ne ■ pas rechercher Taction lorsqu’elle ne se pré- | sente pas; ne pas refuser de l’accomplir lorsqu’elle se présente. Être prêt à agir lorsque le devoir l’ordonne; être prêt à rester inactif si aucune tâche à accomplir ne fait partie du devoir actuel; rester absolument indifférent à tous les résultats. L^homme qui parcourt ainsi la Voie de Karma peut vivre dans un ^ palais, peut être nourri avec les mets les plus ^ délicats et les plus savoureux, il peut être M | entouré d’objets agréables aux sens, il n’en restera pas moins impassible. Tout cela peut exister ou disparaître, « les sens se meuvent au milieu des objets sensibles » {Bhagavad ; <7//d, V, 9 ), quant à moi, je reste indifférent ' et paisible. Ces choses ne lui causent ni plaisir ni répulsion. Il ne repousse pas les objets lorsqu’ils sont présents, etne les désire pas lorsqu’ils sont absents. Il se trouve précipité d’un palais dans une chaumière; au lieu de riches vêtements, il se trouve couvert de haillons; au lieu de plats savoureux il lui faut se nourrir des aliments de hasard que lui

donnent les pauvres, — que lui importe ? fl ne désirait pas les biens qui ont disparu, pas plus qu’il ne les repoussait lorsqu’il les avait sous la main. Il est aussi heureux dans la chaumière que dans le palais, aussi heureux dans le palais que dans la chaumière. Ni Tun ni Pautre ne l’attire, ni l’un ni l’autre ne lui inspire de la répulsion. Ce sont des énergies extérieures de la Nature, des illusions transitoires de la Matière. Que sont ces choses pour lui qui a atteint la renonciation, pour lui qui ne tient aucun compte des résultats et n’attache de prix qu’à l’accomplissement du devoir?

C’est là une existence sublime, une noble existence, une des existences les plus dures à mener, — vivre entouré de toutes choses et rester absolument indifférent à toutes dans la richesse et dans la pauvreté, au milieu du ; plaisir ou de la peine, au sein de l’honneur ou ; de l’ignominie, agir avec une égale satisfaction, avec une égale sérénité, faire preuve du ^ même calme. Quel sommet n’a-t-il pas atteint, cet homme qui a parcouru le rude Sentier de Karma^ devenu aujourd’hui la Voie de Karma Yoga (i) ! Il approche de cette phase de la (1) L’Union par l’Action. Méthode de purification.

KARMA MÀRGA

Yoga OÙ toutes les Voies se fondent en une et où la volonté Suprême Se dévoile à l’homme qui est délivré des illusions de la matière.

Du sein de cette vie — de cette vie qui ne demande rien, qui ne cherche rien, qui ne réclame rien et ne refuse rien — du sein de celte vie jaillit la sagesse. Comment pourraient-ils manquer de discernement, les yeux de celui qui a appris à établir une distinction entre les activités extérieures et le moi, en renonçant au désir tout en accomplissant Faction? Un tel homme devient sage par l’action, comme un autre devient sage par les éludes intellectuelles et la contemplation, mais il y a encore un autre Sentier — le Sentier de Bhakti — et il doit se confondre avec les deux autres lorsque le pèlerinage est achevé.

A ce moment, on a mérité d'entrevoir le Suprême. Les yeux, purifiés de tous désirs, L’aperçoivent sous tous les voiles de la matière. Le cœur, qui n’est plus souillé par aucun désir, voit tout au fond de lui-même l’âme unique et universelle. Cette vision du Suprême, cet aperçu de l’Éternelle Beauté, met la dernière touche à la Karma Yoga^ fait

faire le dernier pas sur la Voie Karmique et ce dernier pas n’est autre que la leçon du sa-^ crifice. Cette leçon est encore donnée par le n>ôme Instructeur, elle jaillit des mêmes lèvres Divines ; une fois de plus, l’âme qui est purifiée^ qui a appris la leçon de l'activité considérée comme un devoir, la leçon de la renonciation aux fruits de l'action et qui se conforme à la loi, cette âme arrive à la leçon suprême : « Le monde est enchaîné par toutes les actions, à moins qu’elles ne soient accomplies dans un but de sacrifice. » {Bhagavad Gîlâ , III, 42 .) Toutes les actions doivent être maintenant accomplies, non seulement sans désir d’en recueillir les fruits, mais encore dans un but de sacrifice au Suprême. L’homme doit devenir un collaborateur du Seigneur^ uiToo^-^ pagiio^n de teavail de l a Divin ité E^ mê me. Tiadis il agissait en vue du résultat, ensuite il apprit à le faire pour le bien de l’humanité, puis il le fit pour s’acquitter d’un devoir, en renonçant à tous les résultats, en acceptant tout de la même façon, et enfin il apprend à ^ le faire pour le bien dans un but de sacrifice, et chacune de ses actions devient un acte d’adoration, est transformée en un hommage

KARMA MARGA

âO

au Suprême. C’est alors que sur la Voie de liarma il goûte vraiment la joie du Seigneur; la béatitude divine commence alors à s’épandre en lui. 11 apprend à renoncer et à souffrir sans attachement pour le moi inférieur, et le moi supérieur l’inonde, emplit soti être, et il constate qu’il ne fait qu’un avec le Suprême. Là Joie la plus profoûde se répand partout en lui; sa lâche est accomplie comme un sacrifice et il éprouve les joies du sacrificateur. 11 participe à la vie d’/s^üura (i ), il est un chenal servant à la transmission de l'œuvre du Seigneur, il voit toutes les actions s’accomplir comme un sacrifice qu’on Lui fait — à Lui Tunique Artisan, Tunique Sacrifice, Lui le Dispensateur, Lui qui recueille tous les résultats, Lui qui en jouit, tout étant concentré en Lui. Lorsque ce sacrifice parfait est accompli, lorsque la vie se donne toujours et ne prend de personne sauf de Dieu^ lorsque la lumière jaillit d’elle, mais qu’elle ne demande rien pour elle-même, lorsque le Soleil brille jusqiVaux extrêmes limites de ce monde, sans attacher d’importance à son propre éclat, en ne demandant rien que d’appartenir au (1) Le Logos.

Seigneur — à ce moment la Voie de Karma entre dans la Paix Suprême. L’homme alors a atteint son but, il est arrivé à l’union avec Dieu.

Nous pouvons donc conclure en reproduisant l’enseignement et la promesse du même Instructeur Divin, dont nous venons de nous efforcer de comprendre les préceptes et de les appliquer à nos propres vies. Cet enseignement et cette promesse sont contenus dans ces paroles puissantes : « Le moi discipliné qui se meut au milieu des objets sensibles, les sens libres de toute attraction ou de toute répulsion, qui est maîtrisé par le moi Divin, marche vers la Paix...

«Ceci est l’état de ô filsdejP/*///îa.

Aucun de ceux qui l’atteignent n’est égaré.

Celui qui, même à l’heure de la mort, reste fixé dans cet état, va dans le Nirvâna de Brahman. » {Bhagavad Gtlâ, III, 64, 72.)

JNÂNA mArGA

Nous avons examiné hier comment on pouvait chercher le Divin au moyen de l’activité. Nous avons étudié cette Voie de l’action, que tant d’êtres humains doivent parcourir. Au cours de cette étude, nous avons appris comment un homme peut se développer et passer de l’attachement au détachement, comment il peut mettre la renonciation en pratique, et comment enfin il peut atteindre le Suprême par le sacrifice. Cet après-midi, nous allons étudier la seconde des grandes Voies qui mènent à Dieu, celle que l’on appelle la Jnâna Mârtja ou Sentier de la Sagesse. C’est une Voie qui n'est parcourue que par la minorité, qui n’est pas faite pour la masse de Thumanité et qui est hérissée de dangers d’une nature toute spéciale, surtout pour ceux qui ne sont pas exercés, pour ceux qui n’ont pas

Les thois sentîeîis

passé par les premières phases de la purification. En effet, on ne rencontre, ni sur le Sentier de Karma^ ni sur celui de Bhakli^ le même danger de fausses conceptions, la même probabilité de confusion, la même possibilité de faire complètement fausse route, si Ton ne s’est dûment préparé à affronter les phases supérieures qui se rattachent à la Jnâna Mârga, Il nous faut la décrire depuis ses premières phases jusqu’à son développement final. Il nous faut étudier la façon dort elle conduit de la vie du monde au but Suprême. Nous Tétudierons phase par phase,afin de la bien compi'endre, afin d’éviter les fausses conceptions et de ne pas risquer de tomber dans les pièges qui la bordent de part et d’autre et qui trompent tant de pèlerins infati-^ gables.

J’ai déjà dit qu’il n’était donné qu’à peu de personnes de s’engager sur cette voie. La voie qui a son point de départ dans rinlellcct pur, bien qu’elle dépasse cet intellect pur durant ses dernières phases, implique chez l’homme qui voudrait la parcourir le développement d’un intellect subtil, très étendu, très vaste et très pénétrant. Les sens doivent

JNÀNA MÂRGA

être domptés, l’esprit doit être cultivé, et cela, non pas dans le but d’obtenir quelque chose en l’exerçant, mais seulement en vue d’éprouver plus tard les joies pures delà pure sagesse; l’esprit ne doit pas être souillé par le désir d’obtenir, comme résultat du savoir, quelque chose qui puisse se rattacher à la satisfaction des désirs inférieurs de I homme.

Comme nous l’avons observé hier, rintellect est souvent mis au service des satisfactions sensuelles. La science est souvent employée à accroître l’accumulation des choses matérielles, dans le but de rendre le monde physique plus confortable. L’homme qui se prépare à parcourir le Sentier de la Sagesse doit s’être élevé au-dessus de tous ces désirs inférieurs, doit s’être détourné des attractions des sens et doit trouver,' d’abord dans le savoir, et plus tard dans la sagesse, la récompense qui est amplement suffisante par ellemême et qui n’a besoin d’aucun avantage accidentel pour exercer de l’attraction sur l’homme interne. Tamas (i) doit être complètement dompté, ne doit plus être capable d’influencer sa nature, ne doit plus être à même (1) I/Inertie.

de river les pieds de rhomme dans la boue qui relève du monde inférieur. RaJaSj ractivité, doit être écarté de tous les champs d’action qui ont un rapport quelconque avec les choses matérielles. Rajas doit être appliqué à l’acquisition du savoir; toutes ses énergies doivent être concentrées dans le but d’amasser des connaissances, avant qu’il puisse approcher le moins du monde du Sentier de la véritable Sagesse.

Durant les premières phases de la Voie, durant ce que nous pourrions appeler les phases du début, le savoir sera redherché pour lui-même. Vous pouvez reconnaître les âmes qui se sont engagées sur cette Voie, en étudiant comment un homme développe en lui-même, ou vient au monde avec la tendance innée qui pousse TEgo à acquérir des connaissances, en n'aspirant à rien d’autre qu’aux délices de la découverte, à la joie de posséder une vaste intelligence et d’avoir conscience de l’accroissement des facultés de l’esprit. Vous trouverez de ces hommes un peu partout sur la surface de la terre, mais ils sont peu nombreux et disséminés; — ce sont des hommes qui ne tiennent ni à la cé-

jnAna mârga

lébrité, ni aux richesses, qui n’ambitionnent ni les éloges de leurs contemporains, ni la satisfaction de leur nature inférieure. Ce sont des fidèles de la science, à cause des joies que cette science leur procure, et cette recherche comporte sa propre récompense.

Jusqu’à leur mort, ils cherchent passionnément à augmenter leur savoir. Ils aspirent à connaître la nature de l’univers, la nature de l'homme, ils aspirent à escalader les sommets de l’exislence et à plonger dans ses profondeurs, à pénétrer tous les secrets de la Nature, à s’assimiler toutes les connaissances que le monde extérieur est capable de leur procurer. Le savoir, comme nous l’avons dit, n’est pas la sagesse. Le savoir a sa source dans l’observation des faits, dans l’observation des phénomènes, dans l’assemblage de toutes ces observations, dans leur classement, dans le relevé des rapports qui les unissent, dans la recherche d’un principe latent en vertu duquel on puisse grouper, classifier et coordonner tous ces phénomènes observés séparément et ensuite tirer de leur ensemble une hypothèse qui s’applique à eux tous et les explique tous. L^étudiant prend ensuite pour

point de départ cette hypothèse basée sur l’observation et sur les raisonnements tirés des résultats de l’observation et, la comparant de nouveau avec les phénomènes du monde extérieur, imagine des expériences pour en éprouver le bien-fondé, emploie toutes les méthodes qui lui permettent de vérifier sa justesse ou sa fausseté et, après avoir complété toutes ses expériences, il peut dire: «Je me suis livré à des expériences et j’ai abouti à un résultat invariable que prédisait mon hypothèse. » Ce résultat est alors considéré comme une Loi de la Nature sur laquelle les hommes peuvent se baser avec certitude.

C’est ainsi que travaillera le savant, en accomplissant une œuvre admirable en son genre, en étudiant soigneusement, en observant avec une infinie patience, en déployant ce que Ton a appelé « la sublime patience du chercheur », en posant sans cesse des questions à la Nature, en l’interrogeant mois par mois, année par année, jusqu’à ce qu’elle lui fournisse une réponse constamment identique qui lui permette de se baser sur une vérité solide comme un roc, sur lequel la science puisse s’appuyer dans sa marche en avant

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vers de nouvelles découvertes. Si vous voulez vous rendre compte de la façon dont on acquiert ainsi le savoir, prenez pour exemple Charles Darwin, le grand naturaliste anglais, dont les merveilleuses expériences ont fait Tadmiration des hommes de sa génération, comme de ceux des générations suivantes.

Vous le verrez, par exemple, se consacrer à la culture de certaines plantes, changer le terrain, régler la lumière, observer toutes les conditions qui les entourent, donnant à Tune davantage, à Tautre moins, faisant varier les conditions de toutes les manières possibles et prenant note des résultats produits par chaque variation. Vous le verrez, peut-être, recommencer une centaine de fois ses observations. Il faut cela pour qu'aucune inexactitude ne se glisse dans son œuvre, pour qu’aucune conclusion hâtive n’en soit tirée, pour qu’aucun aspect partiel ne soit pris pour le tout, pour qu’aucune erreur ne soit commise en relevant la succession des causes et pour qu’une simple succession de phénomènes ne pousse pas l’observateur à se faire une idée erronée d’un ordre de choses qui ne change jamais. Ce culte de la vérité, cette sincérité,

iiliï

qui détermine l’homme à entreprendre un travail sans fin avant de risquer une assertion, sont admirables. Tout cela constitue un culte réel voué à ce Dieu de vérité, dont l’intervention se manifeste dans les lois du monde physique. Cette patience même qu’il déploie est la preuve du désir réel et sans mélange qui pousse l’homme à acquérir des connaissances. Pour un travailleur comme celui-là, rien dans la Nature n’est petit, rien n’est grand. Tous les phénomènes sont étudiés avec la même précision patiente, que ce soit l’orbite de soleils ou les mouvements auxquels se livrent des créatures microscopiques dans une goutte d’eau. Qui saurait dire où le savoir peut se cacher, qui saurait dire de quel côté se tend le doigt de la Nature pour indiquer la voie qui conduit à une nouvelle découverte ? Il se peut que les mouvements d’un atome, observés au moyen du microscope, indiquent mieux fintervention divine dans la Nature que le chemin parcouru par une comète en décrivant son orbite, lorsqu’elle tourbillonne dans l’espace pour se plonger ensuite dans les abîmes sans fin. Rien n’est petit ni grand, tout n’est qu’une manifesta-

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tion de la Nature et peut cacher le secret de sa manière de faire. A mesure qu’il étudie, Thomme apprend que la Nature travaille avec le même soin, avec la môme exquise délicatesse, avec la même rectitude géométrique et la même précision dans la forme, lorsqu’elle façonne l’enveloppe d’un invisible diatome, que lorsqu’elle crée un système solaire de planètes tournant autour de leur soleil central. Cette théorie de la nature — d’après laquelle tout dans la nature est digne d’être étudié — fait partie de la vie même de l’homme qui s’est consacré au savoir et se retrouve dans ses recoins les plus obscurs.

Vous raconterai-je une curieuse fable qui met cette vérité fortement en lumière, en nous présentant un tableau frappant qui exprime, aussi parfaitement qu’aucun de ceux que j’ai rencontrés dans mes lectures, cette caractéristique de l’homme qui poursuit la connaissance, caractéristique qui se dessine durant les premières phases de cette Voie ?

Un Russe célèbre, auteur de nombreux contes que quelques-uns d’entre vous ont pu lire^je veux parler de Tourgueniefl^a écrit la fable suivante pour nous montrer comment la

Nature prépare ses plus petites productions avec autant de soins qu’elle en apporte à la préparation de ses créations les plus grandes et les plus imposantes. Il raconte qu’il a traversé un temple majestueux creusé dans le roc, un vaste temple dont les limites invisibles se perdaient de toutes parts dans robscurité, un temple si vaste que seules les ténèbres semblaient le limiter : la roche vive lui servait de toiture et de sol, la roche vive formait ses piliers et les arceaux de son toit gigantesque. En avançant à travers ce temple, il aperçut une puissante Déesse assise, dont la taille était gigantesque et les formes magnifiques, dont la puissance divine, l'amour et l’intelligence faisaient rayonner la face. Cette figure héroïque, assise seule au milieu de cet immense temple creusé dans le roc, était l’incarnation de la force et de la sagesse. La Déesse était absorbée par un travail — penchée sur sa tâche dans une intense contemplation, ses doigts travaillaient assidûment à façonner un objet, à produire une créature.

Ses sourcils se fronçaient sous l’empire d'une profonde attention; toutes ses pensées étaient concentrées sur son travail. Un profond si-

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lence régnait partout autour d’elle. Tremblant, il avança, en se disant : « Certainement cette Déesse est occupée à façonner le cerveau d'un héros puissant ou d'un grand penseur; un illustre membre de l’humanité accapare son attention, et toutes ses facultés sont concentrées sur sa gigantesque lâche. » Il s’approcha respectueusement et lui demanda ce qu’elle faisait. La Déesse leva la tête et répondit —d’une voix profonde et douce qui se répercuta dans l’espace autour d’elle : « Je façonne la patte de derrière d’une puce. »

Telle est la fable. Sa signification est assez claire : elle dépeint la manière de voir qu’apprennent les disciples du savoir lorsqu’ils se rencontrent avec la puissante Déesse, c’està-dire que pour Elle toute chose est digne de la perfection. La plus petite comme la plus grande, la plus humble comme la plus puissante, renferment en elles quelque chose de l’Esprit de la Nature, et les travailleurs son¬

dent les secrets de J§^|^ature avec une respectueuse assiduité, dé sorte que le savoir grandit et que les différentes sciences sont vement fondées.

Le microscope déroule sous nc^s .-yek

monde illimité des infiniinenl petits, elle télescope celui des infiniment grands. En haut et en bas, dans toutes les six directions de Tespace, s’ouvrent devant nous de nouveaux champs, source de découvertes toujours nouvelles. De nouvelles sources de savoir attirent de toutes parts l’étudiant. Notre système solaire renferme toute une série de mondes à étudier, toute une série de mondes à conquérir. Supposons qu’un homme soit armé, comme il pourrait l’être, de façon à pouvoir étudier toutes les régions de l’espace solaire, qu’il ne soit entravé par aucune limite imposée par l’existence physique. Que cet aspirant au Savoir passe du monde physique au monde astral qui est aujourd’hui invisible aux yeux de la chair. Là, il lui faut acquérir la connaissance de toute une variété d’objets, de toute une yariété de phénomènes et de possibilités nouvelles. A mesure que l’intellect évolue, de nouvelles capacités, de nouvelles profondeurs de l’être, se déroulent devant ses yeux éblouis. Il conquiert l’astral et un monde nouveau s’ouvre devant lui: le monde de l’intellect fournissant encore une nouvelle infinité de choses à observer, d’expériences variées à

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acquérir. Supposons qu’il ait conquis les régions physique, astrale et mentale ; il n’aura conquis que les trois mondes de cette petite sphère, tandis que le reste de TUnivers sans limites s’étend autour de lui, inconnu et inexploré. Supposons qu’il fasse la conquête des planètes, les unes après les autres, jusqu’à ce que toutes, avec leurs vastes champs dephénomènes, lui soient aussi familières que l’est pour nous la ville que nous habitons. Imaginons-nous qu’après la conquête de ce système solaire, il entreprenne la conquête d’autres systèmes à travers l’infini de l’espace. Où sera le terme de la connaissance. A quel moment l’intellect reconnaîtra-t-il qu’il est épuisé? Il a beau accumuler la connaissance, entasser mondes sur mondes, systèmes sur systèmes, l inconnu ne l’en entoure pas moins de toutes parts et l’inexploré l’appelle dans ses mystérieuses profondeurs en même temps que la soif du savoir aiguillonne l’âme paresseuse. On raconte l’histoire du pilier de feu dans lequel Mahàdéva (i) s’entendait en haut et en bas et qui se perdait dans l’infini de l’es-

(1) La Trinité hindoue : Mahàdéva ou Shiva, Vishnou, Brahmâ.

pace. Brahmâ s’éleva dans les hauteurs durant mille ans et constata que le pilier de feu s’étendait encore au-dessus de Lui: Vishnou plongea dans les abîmes pendant mille ans et le feu s’étendait encore au-dessous de Lui.

On peut considérer ce récit comme le tableau représentant l’Être Divin Infini qui Se manifeste dans tous les mondes et qui dans chacun de Ses mondes ne dévoile qu’une fraction de Ses possibilités. L’Aparâ Vidyâ, la connaissance des phénomènes n’a pas de limites; il n’y a pas de limite aux recherches. Les ailes de l’âme battent dans les abîmes sans fin de l’espace et le mental plein de lassitude retombe vaincu, dérouté et incapable de compléter sa connaissance.

Cependant, durant cette recherche de la connaissance, durant cette accumulation d’observations, l’Ame Divine a parlé au cœur de l’homme. Elle s’est révélée cachée sous le voile de Mâyâ, elle lui a fait comprendre que tous ces objets ne sont qu’illusoires et que l’éternel et l’infini ne font qu’un; qu'il n’est pas nécessaire d’acquérir tout le savoir avant que la véritable sagesse n’ait pu être gagnée; qu’il n’est pas nécessaire de s’emparer de

JNÂNA MÂnCA

Timivers avant que le Moi Divin ne puisse être distingué sous le voile de Tillusion, et le degré qui mène de la connaissance à la sagesse peut être franchi à n’importe quel moment de la poursuite, car le Moi est caché partout : « et rien de ce qui se meut ou de ce qui est immobile ne peut exister hors de moi (i) ».

L’homme a vaguement conscience de l’Unique caché sous le multiple. Il a vaguement conscience de Sa présence sous les voiles qui Le cachent aux yeux des hommes.

Lassé par une poursuite sans fin, car les objets succèdent aux objets, lassé par une Voie qui n’offre aucun but, car l’observatiori des phénomènes est infinie pour l'intellect, Thomme sait, d’abord vaguement,maisnéanmoinsvéritablement, qu’il doit abandonner les objets, qu’il doit abandonner l’observation, qu’il doit abandonner le monde extérieur et tourner son attention vers rintérieur et non pas vers l’extérieur, qu'il doit porter ses regards sur le centre et non sur la circonférence du cercle. En nul point de la surface, fouiliâtûl tout l'univers, il ne découvrira le Divin; s’il cherche à rintérieur, le Moi Divin se manifeste partout,

(1) Bhagavad Gîîây X, 69.

C’est alors que s’éveillera chez cet homme, lentement et en s'affirmant graduellement, en se faisant sentir au cours de cette troublante succession de phénomènes, ce que Ton appelle Vivéka ou le discernement — la faculté de discerner rÉternel au milieu du transitoire, le Divin dans les objets, l’Unique caché dans le mi^tiple^ le véritable but de toute recherche, le Sat (i) Infini et Éternel. Il commence à distinguer l’apparence de la substance, l’illusoire du réel, la fausseté de la vérité qu’elle cache. Cette faculté de discerner constitue le premier pas qui mène du simple savoir à la véritable sagesse. L’homme distingue rÉternel du transitoire et son pied foule la partie supérieure de la Voie. Le résultat du développement en lui de la faculté de discerner est la sensation de Vairâgya, le dégoût des aspects extérieurs — la sensation de s’écarter de ces apparences, le désir de les fuir, la soif de leur échapper en allant n’importe où, loin de la vue de rhomme, dans le silence, dans la solitude,

(1) La Réalité éternellement présente dans le monde infini; l’essence divine qui es/, mais dont on ne peut dire qu’elle exisie, attendu qu’elle est l’Absolu, \Êlre-îé ellemême {Theosophical Glossary),

JNÂNA MÂRGA

loin de la vie de famille, dans le calme profond de la Nature. Pourtant, là encore, les phénomènes sont perçus et le Moi se cache encore sous l'illusion. Il a été leurré par cette splendide apparence; comme un fol enfant il a été trompé au point de croire que le jouet dont il s’amuse est une chose vivante, que ht poupée est en vie, qu’elle peut répondre à ce qu’il lui dit et peut éprouver ce qu’il éprouve. Il est presque fâché contre le monde extérieur qui le tenait étroitement attaché par des liens qui semblaient être des chaînes de fer, mais n’étaient, en réalité, que des toiles d’araignées illusoires et non réelles.

Il est délivré de ce dégoût, qui naît des aperçus que fournit le vrai discernement, par la certitude que le progrès est possible pour lui et qu’il existe six attributs mentaux qu’il doit acquérir, au moins jusqu’à un certain point, avant de pouvoir découvrir le Moi sous ses enveloppes cachées, avant de pouvoir vraiment reconnaître le Moi sous les voiles qui le cachent. Le pire ennemi de l’homme, c’est lui-même, dans sa nature inférieure qui correspond au monde physique et au monde astral. L’homme doit apprendre par desexpé-

riences répétées, parles désillusions, à n’avoir plus de passions, jusqu’à ce qu’il ait développé certains pouvoirs sans lesquels les dernières parties du Sentier ne sauraient être parcourues, bien querintellect seulpuisse en parler et les discuter. Il doit acquérir le contrôle du mental, le contrôle du corps", de tèlTé s'brte que ni le corps ni le mental n’aient le moindre pouvoir de le Jtroubler^ qu’ils n’enlrent jamais en activité pour répondre simplement à des impulsions externes. Il doit développer cette largeur de vues qui permet de tout comprendre et de tout tolérer, qui “discerne le but unique sous les méthodes multiples, qui est capable de reconnaître qu’en suivant des voies très différentes c’est vers le même objectif que l’on tend. Il doit développer cette endurance sans laquelle la recherche du Divin ne saurait réussir — cette endurance qui rend l’âme forte. Aucune âme faible ne peut découvrir son Moi Divin par la voie de la Sagesse. L’homme doit développer la confiance, sa propre divinité, il doit se sentir divin, savoir que par conséquent tout lui est possible et doit développer cet équilibre que rien ne saurait plus troubler. En

jnAna mârga

effet, comment le Moi pourrait-il devenir visible, si un manque d'équilibre empêche la vue d'être claire et nette ?

Lorsque l’homme a développé toutes ces qualités, on dit qu’il est alors prêt à s’engager sur la Voie qui mène à la libération, qu’il est prêt à se présenteren candidat devant leportail dont l’ouverture lui donne accès sur le Sentier delà pure Sagesse pour laquelle il s’est préparé par toutes les épreuves passées, par la pureté de son intellect développé, par l’acuité de son •esprit développé, par sa raison qu’il a affinée dans la lutte et par l’acquisition de toutes les autres qualités qui ont constitué le couronnement de sa vie intellectuelle; — alors, mais alors seulement, on dit qu’il est devenu un Adhikêrî, l’homme prêt à recevoir l’enseignement final, la sagesse qui se rapporte au Moi.

Quelle est cette Sagesse? C'est la connaissance immédiate du Moi — la connaissance de rUnique, de l’Infini, de l’Éternel, la faculté de Le voir partout, de Le reconnaître sous tous les voiles, d’identifier le Moi unique là où il se montre, c’est-à-dire partout. La Sagesse est définie parShri Krishna Lui-même,quiadécrit le Sentier de la Sagesse, ainsi que le Sentier

de l’Action et le Sentier de la Dévotion, et qui a résumé en une seule phrase la vraie sagesse, celle qui est désignée par le mot Jnâna. Il a dit : (( O Goudûkeslia, Je suis P Ame qui réside dans le cœur de tous les êtres; Je suis le commencement, le milieu et, aussi, la fin de tous les êtres (i). » Un peu plus loin, il explique en détailce qu’est la Sagesse: «Humilité, absence de prétentions, innocence, clémence, droiture, service du Maître, pureté, constance, contrôle de soi-même, indifférence pour les objets des sens, etaussi,absenced’6goïsme,connaissance approfondie des souffrances et des maux de la naissance, de la mort, de la vieillesse et de la maladie, absence de tout exclusivisme dans les affections de famille les plus étroites et constant équilibre du mental au milieu des événements désirés ou redoutés, dévouement inébranlable envers Moi, sansunionavecunautre, fréquentation des endroits retirés, absence de plaisir dans la société des hommes, constance dans la sagesse Adhyâma, compréhension du but de la sagesse essentielle; tout ceci est de la sagesse; tout ce qui est contraire est de l’ignorance. Cette lumièrede toutes les lumières (1) Bhagavad Gttâj X, *20.

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s'étend au delà des ténèbres ; c’est la sagesse, le but de la sagesse, le terme de la sagesse, qui réside dans tous les cœurs (i). » Telle est la sagesse, ainsi que le Seigneur de Sagesse le déclare de sa propre bouche et lorsqu’il parle derhominetoujours constant danslapoursuite de cette sagesse, il fait allusion à TAdhikâri et définit la sagesse comme étant la connaissance de la Nature essentielle de Bhrahman (2). Rien de moins'que cela n’est la Sagesse. Sauf cela, tout n’est qu’ignorance. Le savoir n’est que de l’ignorance s’il ne connaît que les effets extérieurs. La science n’est que de l’ignorance, si elle ne s'occupe que de la Mâyâ des phénomènes.La sagesse ne réside que dans la connaissance du Moi, dans Sa Nature essentielle, dans Son identité qui pénètre tout.

Étudions, si imparfaitement que ce soit, quelques-uns des alphabets de cette connaissance du Moi qui constitue la Sagesse. Le Moi est Unique. La variété appartient à l’univers extérieur, c’est le jeu des illusions, le voile de Mâyâ qui nous cache la vue de l’Unité qui constitue l’unique Existence, l’imique Vie,

(1) Bhagavad Gilâ, XIII, 7-11, 17.

(2) Comparez avec la Bhagavad GUâ, VIII, 3.

l’unique Seigneur de tout Tunivers, au delà duquel rien n’existe et qui est Unique. Le Moi est inactif, l’activité appartient à Praknli, le voile dont s’entoure le Moi est le jeu desgounas. La variété et l’activité delà Nature sont les aspects extérieurs — les aspects visibles de cette Unité. La transformation d’une chose en une autre, la naissance, la maturité et la mort, la modification constante des choses vivantes, tout cela constitue le jeu des gounas et ces gounas se meuvent circulairement, tandis que le Moi reste immuable. Tout cela, c’est le Seigneur entouré de SaMâyû, c’est Vishnou avec Sa Lila (i), c’est le jeu de l’Univers; tout fait partie delà pensée de ce Suprême. Les formes sont changeantes et, par suite, illusoires : la vie, c’est Lui-même et II est tout. Il est dit que : « Celui qui sait que Prakriti accomplit véritablement toutes les actions et que le Moi est inactif, celui-là voit juste (a). » Tel est le développement du discernement, de la vision nette qui sépare le Moi de tous ces voiles de la Nature sous lesquels II s’abrite et se cache. Le Moi est inactif ; Ses mouvements apparents

(1) Son passe-temps.

(2) Bhagavad Gild, Xtll, 29.

JNÂNA MÂBGA

appartiennent à la Nature extérieure. Le Moi est partout, dans tout, au delà de tout.

Une fois de plus, les paroles de sagesse se présentent à l’esprit : « 11 voit, en vérité, Ishvara également présent en tous lieux (i). »

Quelle leçon difficile à aprendre ! Demeurer également partout, dans le plus humble et le plus vil comme dans le plus sublime etle plus grand, dans l’atome de poussière, comme dans le Soleil central de l’Univers, dans tout ce qui est vil et bas; le Moi du débauché est le même que le Moi du Saint ! Quelle leçon le Seigneur ne nous enseigne-t-il pas là ? Quelle signification de pareils mots n’ont-ils pas? Us signifient qu’Ishvara est le même dans tout, car tout l’univers constitue Sa propre manifestation.

Ne dit-il pas ; « Je suis la fraude du tricheur et la splendeur des choses splendides ( 2 ) ! » Pouvez-vous vous faire uneidéede cetteleçon?

Pouvez-vous comprendre ce que cela signifie pour l’Univers? Cela implique que toutes les expériences sont nécessaires, pour que la Sagesse puisse devenir parfaite. Si vous êtes capables de voir le Moi dans ce qui est beau,

(1) Bhagavad Gîtà^ 28.

(2) Bhagavad GUdy X, 36*

noble et sublime, pouvez-vous aussi Le voir dans ce qui est bas, ignoble et répugnant ?

Pour rhomme capable de voir ainsi, il n’y a rien de laid, rien de beau — tout fait partie de Lui, tout est nécessaire pour l’évolution actuelle. Chaque chose a sa place, chaque chose sa position, pour jouer le rôle qui lui est dévolu et acquérir de l’expérience, car II est infini, et les variétés qui doivent mettre en lumière un simple fragment de Lui-même, doivent être sans fin. Vous constatez les différences et, par suite, vous voyez les imperfections; vous voyez un fragment et non le tout dont il fait partie. C’est comme si vous preniez le tapis d’untisserand et que vous en examiniez l’envers, où se trouve Textrémité des fils, sans voir le dessin; vous ne voyez pas non plus l’endroit, où il faut du noir aussi bien que des nuances exquises d’un charmant éclat, chacune à la place qui lui est destinée. Ce Moi divin est Un dans tous les êtres, et aucun n’est en dehors de Sa vie. Aucun fragment n’est exclu du tout. Nos yeux à courte vue ne perçoivent que les imperfections, ils ne voient pas le moi travaillant pour se rapprocher de la perfection; le tout évolue vers une nature parfaite, et le plus

JNÂNA MÂRGA

hideux est sur la route qui conduit à la beauté divine, le plus simple est sur la voie qui mène à rinteliigence divine. Aussi, voyez-Le partout, demeurant également en tout, et vous arriverez aLors au véritable discernement, et le Moi divin brillera d’un éclat que rien n'obscurcira.

Il est une dernière leçon à apprendre : tout ce qui existe et attire, toutes les choses qui renferment en elles un tant soi peu d’attraction, ne possèdent cette faculté qu’en raison de la Vie divine qu’elles contiennent. S’il était possible que cet élément divin fût absent, toute faculté d’attraction disparaîtrait. Vous souvenez-vous que Maitreyî pria son époux de lui enseigner la leçon de rimrnortalité et qu’il lui répondit: « Vois, l’époux n’est pas cher par amour de l’époux, mais c’est par amour du Moi que l’époux est cher. Vois, l’épouse n’est pas chère par amour de l’épouse, mais c’est par amour du Moi que l’épouse est chère. Vois,les fils ne sont pas chers pi^ramour des fils, mais c’estpar amour du Moi que les fils sont chers. Vois, la propriété n’est pas chère paramour de la propriété, mais c’est par amour du Moi que la propriété est chère. » Oui et

même u les Dieux ne sont pas chers par amour des Dieux, mais c’est par amour du Moi que les Dieux sont chers (i) ». C’est ainsi que le puissant Sage explique à son épouse attentive le mystère du Moi et le mystère de l’amour qui s’élance de chaque être séparé vers tous les autres. Cet amour, c’est le Moi qui Se cherche lui-même dans un autre. Le Sage cita ainsi beaucoup d^autres exemples, enseignant que toute chose est chère cause de la Vie divine qu’elle renferme et non,^ pàV à cause du voile d’illusions qui l’enveloppe. « Il faut, en vérité, voir et entendre le Moi et méditer sur lui. » secret de

l’immortalité. Tel fut l’enseignement que le Sage donna à l’épouse qu’il aimait; telles sont les paroles de l’instructeur qui parle à l’àme attentive du disciple et lui dévoile le secret de la Sagesse. Lorsque cette leçon est apprise,

« Tu es Cela ». Lorsque cette leçon est assimilée, <( Je suis Lui »; il n’y a aucune différence. Telle est la situation du véritable Jnanî de l’âme libérée qui ne peut plus être affectée par le jeu des Gounas, par la roue tournante de la Nature à laquelle elle a échappé. Il y a

(1) Brigaddrnyakopanîsgadi IV, V, 6.

jnAna mârga

un Être unique, il n’y en a pas d’autres. Cette leçon vraiment apprise constitue la rupture de tous les liens, la libération de Tâme. Chez un tel homme, tous les désirs sont morts, les activés du mental sont h l’état de repos. Il ne fait rien, parce que le Moi fait tout par son entremise. Là, gît le secret de « l’action dans l’inaction », là, gît le secret de la véritable Sagesse. Il peut agir avec son corps, avec son mental, mais il ne fait rien.

Comment vit-il donc ? Avant de dire un mot de plus à ce sujet, laissez-moi vous rappeler une histoire frappante, pour vous mettre à même d’établir une distinction entre la vraie sagesse et la sagesse factice. On raconte dans Tun des livres sacrés l’histoire de Shri Krishna et des Gopis (i), par rapport au grand Richi Durvâsâ. Durant quelque temps, ce Richi ne mangea qu’une fois par an et il lui fallait alors, pour ce seul repas, une énorme quantité de nourriture. Les Gopis avaient coutume de lui porter ce repas annuel; lorsque vint le moment de porter les vivres, elles rassemblèrent une grande quantité de vivres de prix, les

(1) Bergères —* compagnes de jeu de Krishna, au nombre desquelles se trouvait sa femme Raddha.

entassèrent sur un grand nombre de plats et quelques-unes d’entre elles partirent, pliant sous le poids de ces mets délicats. Elles arrivèrent près de son âshrama (i), mais un large fleuve coulait entre elles et la demeure du saint et elles ne purent traverser les eaux agitées; craignant la colère de Durvâsâ, elles revinrent sur leurs pas et, s’adressant au Seigneur, lui dirent ; « Que devons-nous faire?

Il y a un cours d’eau que nous ne pouvons traverser et, si la colère du Riclii éclate, les mondes seront brûlés ! » Le Seigneur sourit et dit: « Allez jusqu’au fleuve, parlez-lui en Mon nom et dites lui : Si Krishna est un Brahmachari (2), renverse ton cours et laisse-nous passer. » Elles pensèrent : « Qu’allons-nous dire ? Krishna entouré de ses Gopis est cependant un célibataire? » Pourtant, comme elles savaient que le Seigneur était sage; elles gagnèrent les bords du fleuve, prononcèrent les paroles puissantes et les eaux entendirent leurs voix, coulèrent de part et d’autre, formant ainsi des murs liquides, et les Gopis foulant la terre ferme arrivèrent jusqu’à la

(1) Hermitage.

(2) Qui a fait vœu de célibat temporaire ou définitit.

JNÂNA MÂRGA

demeure du saint et lui offrirent les vivres. Lorsque l’heure du retour eut sonné pour les Gopis, le lleuve coulait de nouveau à grands flots et elles s’écrièrent une fois de plus : « Commenttraverserons-nous le fleuve?» Elles implorèrent l’assistance du Sage qui leur dit : (( Allez jusqu’au fleuve et dites : « Si Durvâsû ne se nourrit que d’air, renverse ton cours et laisse-nous passer. » Les Gopis se dirent :

(( Voyez, il a mangé toute cette nourriture, sans en rien laisser et il nous faut dire qu’il ne vit que d’air ! » Il n’y avait cependant pas d’autre alternative, et gagnant le fleuve elles prononcèrent de nouveau les paroles puissantes : « Si Durvâsâ ne se nourrit que d’air, renverse ton cours et laisse-nous passer. »

De nouveau les eaux entendirent ces paroles et se retirèrent en laissant un passage qu’elles purent franchir. Elles exposèrent alors les faits au Seigneur et lui en demandèrent l’explication. Il leurenseigna alors la leçon d’après laquelle l’homme qui a atteint la Sagesse parfaite n’est plus affecté par l’action, n’est plus changé par ce qui l’entoure. Le véritable Jfiânî n’est plus affecté par l’action, ne peut plus être touché par les phénomènes du monde extérieur.

A ce moment une erreur se produit souvent. Des hommes qui ne sont sages que du bout des lèvres, au lieu de l’être réellement, répètent des phrases entendues, mais n’ont pas développé la vraie vie du Moi, disent : « Je suis Brahman », mais sont affectés par tout; ne sont ni disciplinés ni dépourvus de passions; recherchent les plaisirs des sens, puis disent: « C’est le corps seul qui les recherche, je reste insensible » ; ces hommes sont induits en erreur et sont*inconsciemment, ou môme consciemment, hypocrites; ils ne savent pas que le véritable Jfiânî emploie les gounas, mais n’est pas employé par elles ; il les emploie pour atteindre le but auquel est destiné l’univers, mais n’est pas entraîné par elles et ne peut jamais être affecté par elles. L’homme qui ne peut pas résister aux tentations du corps et qui dit : « C’est seulement le corps qui agit, je suis Brahman », est un homme qui ne sait que parler du bout des lèvres, qui ne possède pas la vraie sagesse et qui est affecté et dégradé par ses vices. Le Sage peut assumer n’importe quel genre d'activité, peut l’employer pouraccomplirlesdesseins du Seigneur et n’est lui-même qu’un chenal pour l’entretien

JNÂNA MÂRGA

du monde. Il reçoit ses impulsions de l'intérieur et non de Textérieur. Il se sert de ses outils comme un Maître et n’est pas traîné au labeur comme un esclave. C’est un homme libre et non un serf. Parcourir soi-disant la voie tout en étant soumis au corps alors que l'on articule des paroles de sagesse, c’est devenir la proie des illusions et retarder les progrès de Tâme. C’est pour atteindre ce résultat si bas que les travaux des grand instructeurs ont été détournés de leur but et que la Vedantâ a été utilisée pour servir d’excuse à une existence vile; on a émis des prétentions à la maîtrise des passions, là où elle n’existait réellement pas. C'est pour éviter ce danger que dans les temps jadis ceux-là seuls qui étaient qualifiés pour le faire pouvaient apprendre ces leçons. Celui dont les désirs étaient éteints, dont les passions étaient vaincues, qui avait éprouvé le dégoût du monde, celui-là seul était digne de devenir disciple, et c’est à lui seul que le gourou enseignait les mystères.

Tel est donc le Sentier de la Sagesse et telles sont quelques-unes des difficultés qui se rencontrent sur son parcours. C’est ainsi

que rhomme peut échapper au inonde et passer dans une vie de liberté.

Il serait cependant bon pour vous de ne pas oublier que, si cette délivrance est recherchée pour le soi séparé et non pour le service de l’univers, bien que la libération puisse avoir une durée incalculable, il faudra finalement que rhomme revienne pour acquérir la perf^ection complète. On lit, en effet, dans les Cî^anishads sacrés que le Moi divin n’est pas découvert par le savoir seul, mais par le savoir allié à la dévotion (i). La libération peut être conquise par la pure sagesse, et Tâme passe dans le Janarloka (2) pour y demeurer délivrée de la naissance et de la mort; mais la vie parfaite qui ne demande rien, qui est heureuse d’être dans Tesclavage tant que le Seigneur est manifesté, tant qu’Ishvara est à l’œuvre, cette vie signifie le mélange de la Sagesse à la Dévotion, et c’est ainsi seulement que la perfection est atteinte.

(1) Mundakopanishad^ III, n, 4.

(2) Le monde où habitent les Mounis (Saints).

BHAKTI MARGA (1)

« Ceux dont le Manas est fixé sur Moi, qui, toujours en parfaite harmonie. M’adorent, qui sont doués d’une foi suprême, ceux-là, à Mon avis, dit Shri Krishna, sont les plus affermis dans la Yoga. » Puis 11 poursuivit en disant: « Les difficultés que rencontrent ceux dont le mental est dirigé vers leNon-manifesté sont plus grandes, car la voie du Non-manifeslé est difficile à atteindre pour celui qui est incarné. En vérité, ceux qui renoncent aux actions à cause de Moi et sont attachés à Moi, qui adorent en méditant sur Moi, dans une Yoga où ils mettent tout leur cœur, ceuxlà, je les élève rapidement au-dessus de Tocéan de la mort et de l’existence, ô Partha, car leur mental est fixé sur moi ( 2 ). » C’est

(1) Le Sentier de l’amour et de la dévotion.

(2) Bhagavad GiM, X, 2, 6-7.

dans ces termes que le puissant Seigneur Je la Yoga instruisit son disciple bien-ainié. La concentration du mental sur Ishvara, le Seigneur révélé, l'adoration sans cesse orientée vers Lui, Inconstante méditation dirigée sur le but unique. Ceux qui agissent ainsi, dit-11, sont rapidement retirés par Lui du sein de cet océan dans lequel les âmes sont plongées, durant des existences successives, et auquel, lassées en quelque sorte, elles aspirent à échapper. Cette dévotion qu’il a ainsi décrite, cette orientation flxe du mental, cette constante méditation, cette profonde adoration, tout cela est résumé par le mot Bhakti ou Amour et c’est la Voie de l’Amour, la Bhakti Mârga que nou.s avons à étudier au cours de cette dernière réunion.

Il y a entre le Sentier de la Sagesse et le Sentier de l’Amour une grande différence, qui nous apparaît, claire et distincte, depuis le commencement jusqu’à la fin, et cette différence consiste dans ce que nous pouvons appeler l’objectif du dévotet l’objectif du Jflânî. Ces objectifs diffèrent entre eux, dans un certain sens — bien que, fondamentalement et essentiellement, ils n’en fassent naturellement

ËHAKTI MÂRGA

es

qu’un. Une allusion à ce qui les distingue est faite dans la sloka (i) que j’ai citée, au sujet de la difficulté que l’on éprouve à atteindre et à parcourir la Voie du Non-mauifesté. Celui qui parcourt le Sentier de la Sagesse, le Jfiànî, cherche l’existence Unique, l’Infini, l’Éternel et le fVo/i-manifesté, qui est latent en toutes choses, pénètre tout, soutient tout et se trouve caché en tout, mais nous avons constaté, au cours de notre étude d’hier, que c’est par le discernement, par la Sagesse, qu’il atteint cette connaissance du Moi et son expression suprême c’est le « So’ham » — « Je suis Lui » — l’identité parfaite avec rUnique qui n’a pas d’égal. Mais lorsque nous étudions le but vers lequel le Bhakta dirige son attention, son amour, son adoration, sa foi inébranlable, nous constatons que ce but n’est autre que le suprême Ishvara, le Seigneur personnifié, le Dieu manifesté, l’unique Seigneur qui Se manifeste dans une forme et devient ainsi un objet concret d’amour et d'adoration.

(1) Le vers épique sanscrit de 32 syllabes : les versets composés de 4 demi-lignes de 8 syllabes chacune ou de 2 lignes de 16 syllabes chaque.

En fait, pour faire naître la Bhakti, il faut Torienter vers un Être dans lequel se manifestent ce que nous pourrions appejer, dans le sens le plus large, les limites de l'in^ividua- ^ lité. Quelque étendue que nous prissions donner à notre conception de l’individualité, é en repoussant tout ce qui est de nature à la limiter, nous n’en avons pas moins affaire à un individu qui est humain et cette conception : |

aboutit, après tout, à l’idée fondamentale de la limitation ; le Seigneur de l’Univers, Ishvara "■

le Suprême, a imposé unedimUation du rnqi j

dans un butde manifestation, afin que T Univers .

puisse ëxisléU et ce Seigneur de l’Univers est lebutverslequelpeuventtendrelesaspirations, l’amour et fadoration de tous les êtres qui : peuplent l’univers.

Nous constatons, en outre, que ce Suprême Ishvara que l’on appellerait, en langage occidental, le « Dieu Personnel » — bien que le mot (c personnel » introduise un élément que nous devons nécessairement écarter de nos pensées — nous constatons, dis-je, que ce Suprême Ishvara Semanifeste encore de temps en temps par des Avatars, afin d’offrir à ^ ~

rhomme, pour ainsi dire, une personnification

BHAKTI MARGA

plus concrète à laquelle son amour et son adoration puissent s’adresser^ une individualité encore plus claire qui puisse éveiller son cœur, qui puisse attirer ses émotions, sur laquelle il puisse concentrer son adoration et à laquelle il puisse rendre hommage. Nous trouvons dans la croyance hindoue et aussi dans les autres croyances, que le Suprême Se manifeste, non seulement comme le Seigneur de l’Univers, mais aussi sous une forme humaine et que c’est surtout sous cette forme humaine qu’il fait naître la dévotion, l’adoration et l’amour, car il y concentre toutes les attractions qui plaisent au cœur humain, toutes les beautés qui captivent l’imagination humaine. Par condescendance pour la faiblesse de Sescréatures, par compassion pour la faiblesse de leurs pensées, il se place, en quelque sorte, à portée de leur intelligence limitée, à portée de leur amour quasi aveugle et Se présente sous l’aspect d’un Avatâr qui manifeste quelques-unes des perfections du Suprême.

En étudiant les croyances humaines, en étudiant les religions de ce monde, nous constatons que ceci est à peu près universel et qu’une Forme divine humaine occupe le Maître-autel

du culte ; bien qu’au delà de Lui on reconnaisse le Supérieur, bien qu’au delà d’ishvara Luimême on ait vaguement conscience de l’unique sans égal, le cœur humain s’attache aux Pieds du Seigneur manifesté et c’est en Lui que les émotions humaines trouvent leur repos et leur refuge. Que ce soit sous le nom sacré de Râmabhandra ou de Shri-Krishna, ou que ce soit sous lenomduChristousousceluide Bouddha, vous constaterez que l’humanité aspire particulièrement à adorer un Être, et recherche dans les émotions dévotes cette satisfaction qu’aucune conception abstraite de l’infini ne saurait lui procurer. Pour tous ceux qui parcourent le Sentier de Bhakti, cet objet de leur adoration doit constituer le butde la Voie. En effet, comment l’homme pourrait-il, dans le sens le plus complet de ce mot, se sentir transporté par l’extase de l’amour vers la conception d'une Existence infinie, d'un espace illimité, et comment le cœur humain pourrait-il trouver le repos dans le sein de Dieu, sans ces limitations qui, pour nous, rendent une chose « réelle ». C’est pour cela que sur cette Voie de l’Amour nous rencontrons toujours le Bhakta à la recherche de son Seigneur. Quel est cet amour

BHAKTI MÀHGA

qui l’inspire? Quelle est cette dévotion qui l’anime ? Qu’est-ce qui imprègne si complètement son être et fait vibrer toutes les fibres de sa vie, au point que, pour lui, il n’y ait rien de vrai en dehorsdela Présence adorée et que tout le reste soitobscurciparl’éclatdu Seigneur suprême ? Celui qui est l’incarnation même de la dévotion, Nârada, le puissant Sage et Bhakta, nous a légué, sur l’amour, des enseignements dans lesquels il nous décrit sa nature, nous fait connaître, pour ainsi dire, les signes qui permettent de le reconnaître et nous indique ce qu’il faut chercher et ce qu’il faut découvrir, si nous voulons cultiver la dévotion.

Nârada commence par dire que la nature de J3hakti consiste dans « une extrême dévotion pour quelqu’un (i) » ; l’élément de dévotion pour un être individuel constitue sa nature même. Un peu plus loin, dans la même Soutra ( 2 ), il donne un certain nombre de définitions de cetAmour et,endernierlieu,sa propre définition, qui déborde de cette dévotion qui constitue sa principale et sa plus frappante

{1) Nârada Soulra, traduite par E.-T. Sturdy, p. 19.

(2) Soulra, seconde division des écritures sacrées, destinée aux Bouddhistes laïques.

caractéristique. Nârada donne des définitions de l’Amour, suivant l’opinion de Vyâsa, Gârga et Sàndilya, après quoi il dit: « C’est la consécration à Dieu de toutes les actions et le fait d’éprouver la plus grande souffrance en oubliant Dieu (i). » C’est là le langage du vrai Bhakta — la vie tout entière consacrée à l’objet de la dévotion; pas de plus grande douleur que de L’oublier. Si le cœur est aveuglé par le voile dont l’entoure un autre objet, si un nuage s’interpose entre l’ânie et son Seigneur et qu’elle oublie son Dieu, ne fùt-ce qu’un moment, la torture la plus amère, la plus cruelle souffrance devient son lot — l’oubli de son Seigneur. C’est ainsi qu’enseignait Nârada et tout cela semble familier au cœur de ceux qui ont le bonheur d’être assoiffés de dévotion. Il entreprend ensuite la description de l’homme qui a réussi à obteni r cet amour : « Lorsqu’il l’obtient, l’homme devient parfait, devient immortel, se sent satisfait; sitôt qu’il l’a obtenu, il ne dé sire plus rien, ne s’afflige pas, ne hait pas, ne se réjouit pas (des choses sensuelles), ne fait aucun effort (dans un but égoïste) : sitôt qu’il

(1) Nârada Soulra, p. 28.

BHAKTI MÂRGA

le connaît, il se sent grisé (de joie), transfiguré et son Ame se réjouit. » Et plus loin :

« On ne peut l’amener à satisfaire des désirs, car la renonciation fait partie de sa nature (i ). »

Telle est donc la Bhakti, comme décrite celui qui en était la.vivante incarnation. Comment peut-on s’éleverjusqu’à une pareille dévotion ? Dequelséchelons secomposela Bhakti Mârga ! Comment des hommes, dont le cœur est rempli d’amours inférieures, pourront-ils découvrir l’Amour suprême? Comment des hommes dont l’esprit poursuit les objets des sens pourront-ils connaître l’Unique, dont la connaissance implique celle de toutes choses ? Comment l’homme enveloppé d’illusions, plongé dans des affections viles, les pieds attachés à la boue de la terre, pourra-t-il atteindre Tamour de Nârada? Comment pourra-t-il devenir le Bhakta parfait, le dévot pur et sans tache?

Il nous faut esquisser les premières phases de cette Voie, comme nous avons esquissé celles des autres. Il est presque inutile d'en présenter un tableau parfait, sans dépeindre les diverses phases de son développement en prenant l’in-

(1) Ibid., pp. 32, 24.

parfait pour point de départ, de façon à ce que Ton puisse lutter pour s’élever de l’imperfection à la perfection. Nous pouvons nous sentir fascinés par la beauté de la Dévotion parfaite, éblouis par la splendeur d’un amour sans tache, mais nous avons besoin d’apprendre jusqu’à quel point Tamour peut grandir en nous, en alimentant ainsi le feu de la dévotion pour que nous puissions devenir sa flamme même et rien d’autre.

L’amour humain peut servir à nous donner d’abord un faible reflet de ce qu’est l’amour Divin. En l’étudiant, nous pouvons apprendre à connaître quelques-uns des signes qui caractérisent le vrai Bhakta. L’objectif changerait, mais les caractères essentiels resteraient les mômes. Songez un moment à l’amour le plus fort, le plus pur, le plus noble, le plus intense, que vous ayez jamais éprouvé pour un être humain. Analysez profondément votre vie et voyez à quel point elle a été affectée par cet amour. Voyez combien les autres choses ont peu d’attraits, comparées à cet amour. Vous éprouviez peut-être l’amour des richesses, vous vous adonniez peut-être à la littérature ou bien vous aspiriez peut-être ardemment au savoir

BHAKTI MÂRGA

lorsque l'horizon de votre vie fut tout à coup éclairé par une figure radieuse qui vous attira et fit naître en vous Tamour le plus intense que votre nature fût capable d’éprouver, qui, malgré vous, vous entraîna vers elle. La tournure de votre esprit fut soudainement transformée au contact de sa gloire et de sa beauté. Les richesses parurent sans valeur, comparées aux trésors de son amour. La littérature sembla ennuyeuse et fatigante, comparée au charme de sa conversation. Tout savoir parut semblable à une feuille desséchée, comparé à l’extase que provoquait son étreinte. Votre plus grande joie était devons trouver auprès d’elle ; votre être intime était saturé d’amour pour elle. Toutes les autresattractions virent s'affaiblir le pouvoir qu’elles exerçaient sur vous ; toutes les autres couleurs devinrent ternes à côté du radieux éclat de cette teinte brillante. Cet être devint pour vous, non seulement un arni, mais encore un instructeur, un guide, un amant, résumant en lui-même un grand nombre des plus nobles qualités qui puissent se manifester chez l’homme. A quel point votre amour pour lui n’a-t-il pas transformé toute votre vie? Tout se teignit de couleurs

nouvelles, au contact de la lumière qui émanait de lui. Imaginez-vous un amour humain de ce genre, élevé jusqu’au ciel le plus sublime ; un pareil amour humain devenu plus profond que le plus profond des océans ; imaginez-le rehaussé encore par la perfection de l’être aimé, rendu plus intense encore par toutes les qualités que cet être possède; imaginez-vous que cet amour ne puisse causer aucune lassitude, ne puisse faire naître la satiété, et vous aurez une faible idée des sentiments que nourrit le vrai Bhaktâ pour l’objet de son amour et de son culte.

Swâmi Vivekânanda, parlant en Amérique, raconta une histoire assez pittoresque pour faire bien comprendre à ses auditeurs combien peu l’on aspire à Dieu, en général. Il raconta qu’un jeune homme vint trouver un instructeur religieux et lui dit qu’il désirait trouver Dieu. Le Sage sourit et ne répondit rien. Le jeune homme revint à la charge, à plusieurs reprises, parlant sans cesse de l’intensité du désir qui le faisait aspirer à trouver Dieu. Après plusieurs jours, le Sage lui dit de l’accompagner jusqu’au fleuve dans lequel il allait prendre son bain du matin et, lors

BHAKTI mArGA

qu’ils furent tous deux dans le fleuve, le Sage saisit le jeune homme et le plongea dans l’eau, sous la surface de laquelle il le maintint. Le jeune homme lutta et se débattit pour échapper à son étreinte. Finalement, le Sage le souleva hors de l’eau et lui dit : « Mon fils, que désiriez-vous, avant tout, pendant que vous étiez sous l’eau? » — « Un peu d’air », gémit le jeune homme. — « C’estainsi que le futur disciple doit aspirer à Dieu, s’il veut vraiment Le trouver. Si c’est ainsi que vous aspirez à Dieu, en vérité II vous aimera. »

Combien sonts-ils ceux qui aspirent ainsi?

Combien sont-ils ceux qui veulent réellement trouver Dieu? Le premier obstacle qu’ils rencontrent fait oublier aux hommes l’Unique et toute aspiration s’efface de leurs cœurs. Au lieu de se débattre en cherchant à respirer, le vrai Bhakta n’eût pensé qu’à Dieu, en se disant que la mort sous les eaux du fleuve le rapprocherait de son but. Nous désirons tout ce qui se rencontre sur notre route; nous désirons les richesses, les honneurs, les joies et les biens de ce monde. Comment pourraitil y avoir place pour Dieu dans nos cœurs

avides ? Comme le dit le récit chrétien — il n’y avait pas de place pour le Christ dans une

nos cœurs sont comme des au¬

berges pleines de voyageurs de passage et où il n’y a pas de place pour l’Hôte Divin.

Néanmoins nous ne resterons pas sans espoir et nous allons voir si cette Voie n’a pas une entrée praticable. A ce moment un grand Sage vient à notre secours — un de ces grands auteurs anciens de l’Inde qui se sont consacrés à l’enseignement des vérités spirituelles d’ordre supérieur— le Sage Râmânaja. Il a traité des stages préliminaires qui permettent à l’homme de développer la dévotion, qui lui permettent de se préparer graduellement à devenir le réceptacle de l’amour vrai.

Ce Sage, en décrivant ces phases préliminaires, commence en prenant pour point de départ leur début, alors que l’homme se trouve dans son corps physique tel qu’il vit ici-bas. Il s’occupe d’abord du corps de l’homme — de la façon dont celui-ci devrait le traiter, de la conduiteqii’ildevraitteniràson égard. Quelles sont les qualités que doit nécessairement posséder le corps d’un homme qui souhaite le développement des caractéristiques de l’amour

BHAKTI MÂRGA

spirituel ? La première chose dont il parle, c’est Viveka : il n’en parle pas dans le sens que nous avons employé hier, mais dans un sens beaucoup plus élémentaire. 11 l’applique au choix des aliments. L’homme qui désire que son corps devienne un véhicule dans lequel puisse habiter l’aine pénétrée de l’amour divin, doit avoir un corps pur et faire preuve de discernement dans le choix de ses aliments. Il prend pour point de départ ce détail élémentaire et dit que le Bhakta doit choisir avec soin sa nourriture. Il ne doit pas prendre celle qui coûterait une souffrance à d’autres êtres sensibles. Le futur Bhakta ne doit pas être une cause de souffrances et de douleurs pour d’autres êtres, une source de maux pour des créatures qui sont inférieures à lui sur l’échelle de révolution. Il ne doit se nourrir d’aucune chose douée de vie sensible comme le font les créatures animales. Aucun Bhakta ne doit touchera une pareille nourriture. Non seulement il souillerait son corps en en faisant usage, mais encore il dégraderait son âme en faisant preuve de haine au lieu de faire preuve de compassion, en se montrant égoïste au lieu de se montrer altruiste, en faisant du mal

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à des animaux sans défenses au lieu de les protéger, en cessant de mener la belle existence d^une créature inoffensive pour assurer la jouissance égoïste de son propre palais — ce serait fouler aux pieds l’idée même de l’amour. C’est pourquoi il doit, dès le début, apprendre Viveka, ou le discernement dans le choix des aliments. Dans le choix de la nourriture qui est chère au Bbatka il faut se conformer à la loi magnétique de la pureté — pureté qui affecte les corps subtils de l’homme, qui sont suceptibles d’être souillés par des contacts extérieurs et qu’il faut mettre à l’abri des souillures, tant externes qu’internes. Il faut aussi faire preuve de propreté afin que le corps puisse être, à tous égards, un temple digne du dévot qui doit s’en servir pendant qu’il parcourt le Sentiei de l’Amour. Il cite ensuite le grand axiome : « aliments purs, esprit pur et pensée constante de Dieu ». Telle doit être la loi de la vie pour le futur Bhakta — non pas pour celui qui a déjà atteint la dévotion, mais pour celui qui désire l’atteindre.

Telles sont les mesures préliminaires que doit prendre, pour trouver Dieu, celui qui voudrait faire naître cette divine qualité de l’Amour.

BHAKTI MÀRGA

L’Achârya (i ) dit alors que le futur Bhakla doit mettre en pratique l’absence de tous désirs — son seul désir doit être concentré en Dieu, sa seule aspiration avoir Dieu pour objectif; il ne doit plus y avoir place dans son cœur pour aucun autre désir. Ce désir doit s’étendre jusqu’au point d’englober toutes les fractions de son être et tous les autres désirs doivent être chassés pour faire place à Tunique et suprême attachement. Il doit alors s’habituer à tourner toutes ses pensées vers Dieu. Cette pratique doit être constante. Lorsqu’il essaye d’atteindre cette concentration, il constate que son mental erre à l’aventure, qu’il s’attache à d’autres objets; son mental s’écarte del’unique et suprême objectif et cherche à se reposer sur d’autres choses, mais le Seigneur de la Yoga n’a-l-il pas dit, en réponse à la plainte d’Ardjouna, qui déclarait que le mental était agité comme le vent et aussi difficile que lui à maîtriser, n’a-t-11 pas dit : « Il peut être maîtrisé par une pratique constante ( 2 ). » Aussi le futur dévot doit-il constamment s’efforcer à orienter son mental vers Dieu. Il le ramènera

(1) L’instructeur spirituel, le Gourou,

(2) Bhagaoad Gîtâ, VI, 35.

vers Tobjet de la contemplation, toutes les fois qu’il se tournera vers d’autres choses. Il choisira des heures fixes durant lesquelles il se plongera dans l’adoration, l’esprit exclusivement occupé à contempler TUnique.

Ce ne sont là que les premiers pas sur la Voie. Il commence par adorer à heures fixes, pour en arriver bientôt à adorer sans cesse; il se livre fréquemment à des méditations, pour arriver à ce qu’il n’y ait bientôt plus d’intervalles entre elles et à ce que la méditation devienne incessante, ininterrompue et complète. Il n’en est encore qu’à apprendre, de sorte qu’il a des heures fixes pour la contemplation et l’adoration; il fixe son cœur sur le Suprême. Cela n’est pas suffisant. Cette pratique aboutit à une existence dénuée des caractéristiques de la véritable Bhakti^ Il peut trouver du plaisir dans la méditation, de la joie dans la contemplation; il peut ainsi devenir oublieux d’autrui et en arriver à adorer pour le plaisir d’adorer, mais le vrai Bhakta n’aspire pas au gain. Il cherche à donner, à donner constamment, perpétuellement, afin d’arriver à dompter l’égoïsme de la nature humaine et à déraciner la tendance à accaparer

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qui est le propre de l’esprit. Aussi le progrès qui lui est ensuite indiqué, consiste à faire du bien à autrui. Il ne doit pas se borner à la contemplation seule; son amour doit se répandre au dehors, aller à ses frères en humanité et sa vie doit être employée à rendre constamment service, à aider sans cesse tous ceux qui en ont besoin. 11 ne déracinera jamais la tendance à accaparer, s’il ne cultive pas la propension à donner; s’il ne se dépouille sans cesse pour que les autres puissent jouir. Donnez, donnez encore, donnez continuellement, car donner est le propre de l’amour. L’amour ne réclame rien, si ce n’est -le droit de donner; l’amour ne demande rien, si ce n’est le droit de dépenser; l’amour ne demande pas qu’on le paie de retour, ne réclame pas la gratitude. Il ne demande aucune joie pour lui-même. Il ne demande que la permission d’aimer, de se répandre^dans toutes les directions et de rendre tous les êtres heureux sous les étreintes de l’amour. Comme nos coeurs sont durs et égoïstes, nous retrouvons dans la religion elle-même les formules plus subtiles de l’égoïsme; nous corrompons l’or pur en y mêlant des scories; c’est pour

cela que la religion, la chose la plus noble et la plus pure, se trouve parfois dégradée et avilie, parce que les hommes introduisent leur égoïsme dans le sanctuaire et font de ce lieu sacré un marché où se font les ventes et les achats; tant d’adoration en échange de tant de joie. Là où le don gratuit ne se pratique pas, il n’y a pas dejilàce pouï DîeiT.

conséquence, faire activement du bien à autrui constitue une partie des devoirs que le dévot doit s’exercer à pratiquer. Combien rares sont ceux qui aiment, en ce qui concerne leurs frères en humanité ! Nous demandons toujours quelque chose en retour de notre amour, une satisfaction de notre Moi inférieur, et nous sollicitons sans cesse quelque chose qui nous vienne de notre bienaimé. Ce n’est pas là de l’amour, mais du calcul. C'est une forme plus subtile de l’égoïsme, L’amour humain dans toute sa pureté s’épand librement au dehors. Il lui siûiit d’étre autorisé à aimer. Ceiiii qui aime vérilablemeiit demande uniquement à donner son amour.

De tels exercices prépaient de plus en plus riiomme à éprouver la véritable Bhakti —

BHAKTI mArGA

l’amour de Dieu. Ensuite, nous dit-on, il faut conquéri la pureté, la véracité, ta droiture, la charité, n’être plus capables de faire du mal à autrui et être pleins de compassion. Tout cela nous est indiqué comme étant indispensable sur la Voie, si nous voulons atteindre jamais Bhakti, si nous voulons en arriver jamais à connaître Tamour qui est divin.

Voyons combien de ces mesures nous sommes préparés à prendre. Étudions ces qualités qui sont requises dès le début, puis livrons-nous à un examen de nos propres cœurs, pour constater quelles sont celles qui nous font défaut; par le seul fait que nous commencerons à acquérir celles qui nous manquent, nous commencerons à parcourir la Bhakti Mârga.

La fréquentation des gens de bien est également une cho.se recommandée. Ceux qui sont plus avancés que nous, ceux qui consacrent une partie de leur temps à causer de choses d’une nature spirituelle ou qui s’assemblent silencieusement pour méditer sur l’objet de la dévotion, sont les personnes dont on devrait rechercher la société, plutôt que celle des gens mondains et frivoles

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