S8 LES TROIS SENTIERS
il arrive un moment où Ishvara, activement cherché, adoré avec respect, suivi avec persistance, bien qu’il ne fût pas encore visible, Se révèle à son adorateur, et le Suprême devient visible. Un changement se produit alors dans la vie; un nouvel élément fait son entrée dans le cœur; un flot d’émotions enveloppe riiomme, et il n’est plus jamais ce qu’il était auparavant. Lorsque le Suprême a été vu, n’eût-on fait qu’entrevoir Sa beauté, un seul rayon de cette gloire fût-il descendu pour atteindre le cœur du dévot, l’homme interne se trouve changé ; le cœur entier est bouleversé ; il tourne le dos aux objets extérieurs de la terre et sans efforté fait face à Dieu. Rappelez-vous la phrase ta plus significative et la plus suggestive qui se trouve dans le Livre de Dévotion, dans la Bhagavad Gîtâ^ et dans laquelle il est dit, au sujet de ces phrases, que les choses des sens se détournent de l’austère habitant du corps physique, mais que leur saveur, le désir de les posséder, l’envie de les avoii, le moindre penchant pour eux, disparaissent dès que le Suprême a été vu (i). C/est vraiment
(1) Bhagavad GM, II, 59.
BHAKTI MÀRGA
alors que la Voie commence à resplendir d’un éclat céleste; le premier contact de la béatitude sainte qui découle du Moi fait tressaillir l’être tout entier. Pendant combien de temps le Hhakta n’a-t-il pas appelé son Seigneur ? Pendant combien de temps son cœur n'a-t-il pas aspiré à voir son Seigneur? Combien de fois n’a-t-il pas répété ; « Comment puis-je arrivera Te connaître, ô Yogui, grâce à d’incessantes méditations? Sous quel aspect, ô Seigneur béni, sous quel aspect dois-je penser à Toi (i) ? » Lorsque le Seigneur se révèle à Tà'.ne de Son serviteur, tous les autres objets s'clTacent devant cet éclat radieux— devant la gloire de cette vision suprême du Seigneur. La Terre n’est plus jamais la même, dès que cette lumière a brillé. Des nuages peuvent s’amasser encore, des erreurs et des faiblesses peuvent arrêter le disciple sur la Voie, mais il a vu, il sait, il se souvient, et ce souvenir constant le soutient au milieu de tous ses efforts. C’est alors que le Seigneur dit d’un tel homme; « Ayant répudié l’égoïsme, la violence, l’arrogance, le désir, la colère et la convoitise.
i l) JJhugavad Gitâ, X, 17.
devenu paisible et n’ayant plus de Moi, il est digne de devenir un Brahmane (i). wlldevient digne de voir constamment le Seigneur. Plein de sérénité et débarrassé du Moi, il devient le miroir de l’Ame Suprême et, devenu un Brahmane, immergé dans Brahman, ne faisant plus qu’un avec toutes les créatures, il entre dans le Seigneur. Telles sont les paroles de Shri Krishna; telle est la promesse du Suprême.
Celui qui s’est ainsi exercé, qui a purifié sa nature inférieure, qui est devenu inébranlable dans la dévotion, qui est plein de sérénité et dépourvu de passions, qui ne fait de mal à personne, qui enveloppe tous les êtres dans l’étreinte de son parfait amour et ne laisse personne en dehors des limites de sa compassion, qui éprouve pour tous les êtres les sentimentsqu’unemèreéprouvepour son premierné, celui-là est devenu digne de la présence de son Seigneur. 11 va là-haut près du Suprême.
11 est préparé pour la paix éternelle. En effet, être l’amour, c’est être Dieu; celui dont l’être tout entier n’est qu’amour, est devenu l’image
(1) Bhagamd Gtiâ, XVIII, 63.
BHAKTl MÂRGA
du Suprême; il reproduit en lui-même la divinité, carTAmour est Dieu et Dieu est l’Amour. Qu’est-ce qui pourrait le retenir loin de ce qui est lui-même ? Quelle barrière pourrait donc s’élever entre l’âme et son Seigneur ? Cette âme* est remplie de l’amour du Seigneur, elle est elle-même tout amour et de même qu’un fleuve se joint à d’autres pour se précipiter ensuite dans l’océan, de même cette âme qui est tout amour vole vers l’océan d’amour, vers le Suprême. Les eaux du fleuve se mêlent h celles de l’océan et deviennent identiques en nature et en qualité. Qu’est-ce qui pourrait les maintenir séparées ? Qui pourrai t séparer l’âme de Dieu? L’âme connaît son Seigneur, elle l’adore en se prosternant devant Lui et enveloppée du Suprême, elle s’unifie à jamais avec le Seigneur qui est elle-même. Alors le Seigneur cesse de dire : il viendra à Moi, il Me trouvera ou bien il parcourra la voie qui mène à Ma demeure suprême, mais II dit : a II est véritablement Moi-même (l). Il est Moi-même.
C"est le terme de la Voie, l’inévitable résultat de Pamour. L’Amour est Dieu et plus il est
{1) Magavad Gîtâ. VU, 18.
parfait, plus le divin se manifeste en lui. Même lorsqu’il s’agit de Tamoiir humain. nous voyons comment il renverse les obstacles, comment, en nous aimant, nous en venons a oublier « le moi et le mien » et à ne plus faire qu’un. Meme dans notre pauvre amour humain, celui qui aime sent qu’il ne fait qu’un avec l’être aimé, qu’il n’est plus séparé de lui. N’avez-vous pas senti que tout ce qui vous appartient est à lui cl que vous n'établissez aucune distinction entre vous et lui. Il en est de même de l’ame et de son Seigneur ; séparé pour le culte et l’adoration qui ont pour but de faire jaillir l’âme avec tous ses pouvoirs, l’ame parfaite s’identifie avec son Seigneur - ils ne font plus qu’un pour servir, pour aider, pour sauver le monde commellle sauve, pour aiderlemondecomme 11 l'aide. Dans cette communion de celui qui aime et de l’être aimé, il y a une fusion et une identification si complètes, que tout ce que fait l'un est fait par l’autre. Le Bhakta devient le Sauveur du monde; il est vraiment Dieu et tout ce que Dieu peut faire, lui, qui ne fait qu'un avec Dieu, peut aussi le faire, dans la création et la dissolution des mondes.
A quoi les Indes iie pourraient-elles altein-
BHAKTI MÂRGA
dre,siellesdonnaientnaissanceàderéelsBhaktas ; non pas à des gens qui ne le seraient qu’en paroles, mais à des Bhaktas qui le seraient du fond du cœur, qui le seraient par toutes leurs vies- Si l’on trouvait seulement un ou deux êtres de ce genre, dont les cœurs seraient tellement enflammés d’amour divin que rien n’échapperait à leur puissante étreinte, les (ndes seraient sauvées, pour ainsi dire, en un instant. L’amour aurait le dessus. Ne vous souvenez-vous pas de l’exemple de dévotion éprouvée donné par le jeune Prahlûda ? Rien ne pouvait lui faire de mal, aucun poison ne pouvait le tuer, aucun feu le brûler, aucune montagne l’écraser, et cela parce que sa dévotion était parfaite, parce qu’il adorait son Seigneur de toutes les forces de son cœur, au sein de tous les dangers, de toutes lès difficultés. Personne nepeutfaire de mal au parfait dévot : aucune arme ne peut le tuer, aucune eau le noyer. Il ne fait qu’un avec l’Esprit Immortel et n’est autre que la Vie immortelle, cela que Nârada a dit, car je veux terminer en le citant, comme je l’ai fait en commençant : « Sa nature réside dans une suprême dévotion pour quelqu’un. L'Amour est immortel. »
Oh ! que n’avons-noiis un pareil homme --4 -
pour nous aider ! Que n'avons-nous un tel “'J ^ homme pour nous instruire ! Nous ne pouvons ' ^ pas encore le devenir nous-mêmes, nous ne pouvons être l’amour qui ferait de nous des Dieux, maisne pouvons-nous, par notre amour, en aider d’autres qui seraient plus dignes, ne pouvons-nous activer les progrès de ceux qui sont plus avancés ? N’oubliez pas que la réunion de beaucoup de petits ruisseaux peut former un puissant torrent. Amenons aux pieds du Suprême nos ruisseaux d’amour et d’adoration. Donnons notre amour, si faible qu’il soit, donnons nos aspirations, si chancelantes qu elles soient, donnons notre dévotion, si fragile qu’elle soit ; mettons tout aux Pieds de Celui qui est l’Amour, qui estle Bien dans toute sa pureté. N’est-il donc pas possible que nos nombreux amours donnent naissance à une grande* flamme d’amour qui aiderait notre pays, qui purifierait notre nation ? Dès l’instant que l’aspiration existe, le résultat est possible. Puisse-t-il nous appartenir de contribuer quelque peu à cette œuvre majestueuse I