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DE GÉRIGAULT
Théodore Géricault est né à Rouen en 1791 .
Son père était un avocat fort médiocre; sa mère, M"^ Caruel, était fort belle et d'un esprit distingué. M^** Caruel vivait avec sa fille; son salon à Rouen était le rendez-vous des hommes les plus remarquables de la ville : magistrats, hommes de lettres et artistes.
Tout enfant, Géricault avait montré des dispositions extraordinaires pour les arts du dessin. L'on raconte que sa passion pour les chevaux était telle, que l'on ne pouvait Tarracher de la boutique d'un maréchal ferrant leur voisin; et l'on ajoute qu'il peignit pour lui un cheva,l pour
lui servir d'enseigne. Un Anglais de passage à Rouen, l'ayant vu, lui en offrit 800 francs qu'il refusa. Lorsque le jeune artiste en herbe l'apprit, il lui dit : Vends-le donc, je t'en ferai un autre.
La famille de Théodore Géricault quitta Rouen et vint habiter Paris. Théodore fut mis en pension, puis au lycée Louis-le-Grand. Pas plus à la pension qu'au lycée, le futur maître peintre put se mettre aux études universitaires.
Il eut le malheur de perdre sa mère à l'âge de dix ans. Ce fut pour lui une perte irréparable, car son père n'avait pas les qualités essentielles pour le bien diriger. Aussi, l'élève du lycée se sentant libre, de cette liberté animale qui nous porte à la satisfaction de nos sens, le jeune adolescent, aussi passionné pour la peinture que pour les chevaux, partageait son temps les jours de congé entre le musée du Louvre et Franconi, ses deux admirations.
Ne pouvant le décider à se mettre sérieusement aux études littéraires, il fallut bien le retirer du lycée à l'âge de seize ans, pour le faire entrer
à Tatelier de Carie Vernet, le peintre de chevaux.
Je doute que cet excellent homme, peintre de talent, eut une grande autorité magistrale sur Géricault qui, lorsque son temps en dehors de l'atelier n'était pas employé à faire des copies au musée du Louvre, alors, si riche ei) chefs-d'œuvre, était toujours près dés chevaux, courant après eux le crayon à la main. Les tableaux de Gros eurent sur lui une bien autre influence que ceux de Vernet.
Quoique Géricault, d'une nature timide s'il en fut, ait été forcément soumis aveuglément au culte de la peinture de Louis David, comme tous les élèves de son temps, la Peste de Jaffa^ Aboukir^ Eylau^ tout ce que peigïiait Gros allait bien mieux au goût, au tempérament de Géricault. L'on dit même qu'il paya jusqu'à j.,000 francs pour copier l'esquisse du Combat de Nazareth de Gros, aujourd'hui au musée de Nantes. Au surplus, je le répète à dessein, Géricault était d'une modestie que l'on retrouve en général chez la plupart des hommes de génie.
Plus tard, il entra dans l'atelier de Pierre
Guérin qui avait su grouper autour de luî les élèves des meilleures familles, qui se piquaient d'honneur à sortir de ce débraillé, de ce dépenaillé, de ces mauvaises manières, de ce mauvais ton qu'affectaient de prendre les élèves de l'École des beaux-arts, pendant la Révolution, Vers la fin de l'Empire et au conunencement de la Restauration.
Géricault rencontra à l'atelier de Pierre Guérin s Léon Coignet, les Scheffer, Pierre Berton, Champmartin, Henriquel Dupont, etc. Et plus tard Eugène Delacroix, avec lequel il se lia, Eugène Delacroix était d'un moins fort tempérament que Géricault, moins robuste que lui, moins sculpteur, moins constructeur, moins architecte, bien moins grand dessinateur dans le sens de l'Ecole académique.
Eugène Delacroix était bien autrement orga* nîsé que Géricault; nerveux et délicat, plus fin, plus subtil, plus coloriste, en un mot, ayant un plus grand esprit, une pensée plus profonde, un génie plus étendu. Car Géricault, lui, n'était et n'est resté dans son œuvre superbe qu'un
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Géricault n'avait guère passé plus de six mois à plusieurs reprises à l'atelier des élèves de Pierre Guérin, où il étonna ses condisciples par certaines études peintes d'une manière excentrique. En 1812, il loue une boutique sur le boulevard Montmartre, et dans cette boutique qui lui sert d'atelier, il se met à peindre dé rage son Chasseur à cheval qu'il envoie à l'expositioUé
Cette peinture énergique, aussi puissante par' le dessin que par la couleur, et d'une touche si sûre, fit sensation. Les maîtres artistes d'alors, les quatre G : Gros, Gérard, Guérin, Girodet, membres du jury, sous le sceptre de leur maître Louis David ^ donnèrent une médaillé d'or à
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Géricault. Mais son tableau nç lui fut poiiit acheté, ce qui le découragea et le fit se jeter dans les plaisirs mondains en compagnie de son ami Dedr^ux-Dorcy.
Poursuivant ses études du cheval, il peignit d'une n)anière magistrale ses admirables études de chevaux que tout le monde amateur d'art connaît. Puis, en quelques semaines, il brossa son colossal Cuirassier blessé, qu'il envoya au Salon de 1814.
Cette toile eut moins de succès que la première exposée en 1812, malgré ses qualités gigantesques ; elle vint rejoindre dans l'atelier du peintre celle du Chasseur à cheval j au grand désespoir de Géricault qui, pour se consoler sans nul doute, .sien gagea dans le beau, l'élégant régiment à cheval des mousquetaires rouges. Malgré tout 16 plaisir qu'il devait y trouver, vivant gaiement au milieu des jeunes gens de noblesse et des chevaux, l'on peut supposer sans se tromper que Géricault, regrettant la perle de sa liberté, s'empressa de quitter la carrière militaire sitôt après son congé obtenu par le licenciement
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de ce beau régiment royaliste des mousquetaires rouges.
L'art de dessiner sur la pierre lithographique venait d'apparaître. Géricault^ comme presque tous les artistes de son temps, se mit à la lithographie. C'était pour lui l'occasion de l'evenir à ses éludes favorites. Cette découverte toute moderne fit sensation et devint à la mode. Peu d'artistes résistèrent au plaisir de se voir reproduits par eux-mêmes sans le secours des traducteurs.
Cette belle découverte d'Aloys Senefelder, uti peu délaissée aujourd'hui, fut bien longtemps à se faire accepter, en France, par la gravure sur bois qui l'a détrônée : le nombre fabuleux des épreuves obtenues par le moyen des clichés de plomb, puis par les merveilleux produits photographiques, donne des tirages sans limites. Néanmoins, nous devons de beaux ouvrages à la lithographie; et quand cette découverte ne nous aurait servi qu'à nous conserver la belle suite si remarquable des chevaux de Géricault^ lithograpbiée par lui, tant en France
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qu'en Angleterre, et aussi les œuvres de Charlet, de Gavarni, de Decamps, de Hippolyte Bellangé et de tant d'autres artistes, nous lui devrions de la reconnaissance.
De 1814 à 1816, Géricault travailla peu. Un amour funeste troublait sa vie. Pour échapper à ce cruefamour-, à ce malheur, il partît seul pour l'Italie en octobre 1816. Il espérait que la vie de touriste qu'il allait mener, l'étude des grands maîtres qu'il aimait tant, auraient raison de sa maladie d'amour. Il n'en fut rien.
En 1816, le voyage d'Italie pour un artiste était obligatoire ; aux yeux du public, c'était sa consécration. L'Ecole de France à Rome était arrivée à l'apogée de ses succès. Le titre de prix de Rome, qui est peu de chose aujourd'hui, comptait alors pour beaucoup. La carrière d'un artiste était faite lorsqu'il avait obtenu ce prix de Rome. Depuis que tant d'écoles d'art sont ouvertes, que les moyens d'enseignement sont mis à la portée du premier venu (que le sentiment court les rues, disait notre maître Ingres, il y a quarante ans), il n'y a plus qu'à vouloir
un tout petit peu, pour se voir couronné, pensionné. Aussi qu'arrive-t-il? c'est qu'attirés par tant d'appâts qui flattent leur vanité, vous avez ouvert la voie h, tant de médiocrités, que vous en êtes débordés...
Des distinctions, des récompenses sérieuses, il n'y en a plus. Vous les avez si facilement prodiguées ! Mais, avec votre système de prétendus encouragements, vous avez créé une foule d'artistes. Qu'en ferez-vous? Avez-vous des travaux successifs à leur commander? D'un cœur léger vous avez sorti de leur état qui les faisait vivre honorablement un peuple de braves jeunes gens, que la misère fera retourner chez eux, dans leur famille qui habite des petites villes en province, des villages, des hameaux. Là, bravement, dégrisés de cette vie d'intrigues et de déceptions, ils retourneront avec bonheur à la charrue de leurs ancêtres, à l'établi du menuisier, à l'étau du serrurier de leur père où, tout enfants, ils s'exerçaient pour s'amuser. Voilà ce que feront les plus sages et les plus honnêtes; quant aux autres, il faut, puisqu'ils ne veulent rien entendre, les laisser
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accomplir leur triste destinée, croupir, s'empoisonner dans leurs atdiers malsains.
. DéjX avant 1830j j'avais pu faire entendre* raison à un malheureux jeune homme qui allait vendre sa métairie qui le faisait vivre en plein air au milieu des champs pour venir à Paris se faire artiste : ce malheureux jeune homme m'était recommandé parM. Royer-Collard. Après une semaine passée à mon atelier, un soir, en le quittant, je crus de mon devoir de ne lui rien cacher sur les déceptions qui l'attendaient et de la misère qui en serait le couronnement. Dans son doux rêve, il me résistait. Mais heureusement pour lui, il avait une certaine dose de bon sens : la nuit lui porta conseil et avant cinq heures du matin, le lendemain, il vint sonner à ma porte, m'éveillant pour me dire qu'à l'heure même il retournait à ses travaux des champs. Un an après, il m'écrivait pour m'annoncer son mariage, se disant heureux et tout reconnaissant du service que je lui avais rendu... A vrai dire, malgré lessuccès ol)tenus dans les arts par beaucoup de mes élèves, reconnus ou inconnus pour tels, je.
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mets le sort dé mon laboureur fort au-dessus de tous les autres, car celui-là ne m'a pas fait scJuffrir en le voyant commettre toutes ces petites infamies, ces intrigues qui sont TessencQ m&ne de la vie d'un artiste de notre temps qui veut h tout prix faire parler de lui, avoir des succès! Quels succès, grands dieux, quels succès 1 ! ! Mais les malheureux! Plus ils semblent iponter eh prétendus honneurs, et plus leur intelligence, leur moralité s'abaissent jusqu'à ne plus pouvoir regarder en face un honnête ^lomme, comme l'on dit vulgairement, dans le blanc des yeux. Ce qui veut dire qu'avec leurs finasseries. et leurs petites saletés... il leur est impossible de; supporter le regard d'un honnête homme ! Ce simple et honnête regard les trouble et les dé-^ sarçonne. Il leur faut un effort très visible pour se remettre en selle, retrouver leur aplomb efc pouvoir continuer leurs petits boniments.
Pour en revenir à cette folle prétention de gou-. verner les arts, il faut convenir que ce n'est pas chose si facile que de se faire le dispensateur', le souverain juge d'une œuvre d'sj-rt. Et j'étoniierai^
bien de& genâ en disant, avec tout le respect que méritent ces messieurs, que M. de Lamartine chantait faux et battait la mesure à contre-temps ; que M . Guizot n'avait pas le sentiment vnai de Fart et que M. Thiers n'en avait que la fantaisie bourgeoise; à preuve, sa collection qu'il a léguée au musée du Louvre. Que de choses il y aurait h, dire sur ce qui se passe à ce musée dit national ! Maison meublée où certaines personnalités audacieuses et remuantes s'adjugent nos premiers chefs-d'œuvre en statuaire. Ils les niaquillent, suivant leur caprice, avec l'onction d'un pontife de l'art. Privant le public, privant les artistes de la vue de ces divins morceaux pendant des années, sous le fallacieux prétexte de les arranger h leur goût, toujours aux frais de l'État. Combien j'ai entendu d'artistes, de sincères amis du beau, se plaindre, être scandalisés de ne plus retrouver, après trois ans d'absence, leur victoire dite Samothrace! Tout ce qui nous cliarmait, nous artistes, en contemplant, en étudiant ces chefs-d'œuvre, a complètement disparu.
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A l'endroit où ce morceau de sculpture est placé aujourd'hui, et avec tant d'emphase et de prétention, l'on chercherait en vain certains morceaux de ce qui nous a transportés d'admiration, de ce qui nous a tant émus, lorsque cet adorablQ morceau de la statuaire grecque était tout simplement placé dans une des salles du rez-de* chaussée au musée des antiques.
Mais revenons à notre cher Géricault qui était doux, aimable et bon.
Et fort heureusement pour nous, notre Géricault fut assez riche pour suivre dans l'art sa voie à lui, avec toute l'indépendance nécessaire à sa nature si vibrante et si expansive.
II emporta, dans son voyage d'Italie, quelques lettres de reconunandation qui lui avaient été remises à Paris avant son départ, notamment par son maître Pierre Guérin qui avait laissé beaucoup d'amis en Italie.
C'est à Florence qu'il débarque. Il y fut on nç peut mieux accueilli. Ce qui prouverait combien cette bienveillante courtoisie est le fond du ca* ractère florentin, c'est qu'en lisant les lettres de
Géricaoll à ses amis sur son séjour à Florence, je retrouve exactement tout ce qui m'y est arrivé en I8S0. Pourtant Géricault ne resta guère plus d'un mois à Florence. A la chapelle de San- Lorenzo, les tombeaux des Médicîs, de Michel- Ange le transportèrent d'admiration. Cette puissante ècùlptute était bien faite pour l'empoigner à. fond.
Les peintures des cloîtres, si admirables pourtant, l'œuvre de Masaccio, d'Angelico de Fiesole et de tant d'autres maîtres primitifs ne disaient pas grand 'chose à ce fier athlète. Je doute même qu'il soit allé à Pise, à Pompéia, à Pestum. Et cela se comprend : Géricault était taillé pour peindre de grandes surfaces, en faisant sortir des corps vivants des murs.
Pour Géricault si vivant, ces peintures muraies de la vie religieuse et contemplative, c'était pour lui presque la mort. Etant, par don naturel, à la fois architecte, sculpteur et peintre, c'était surtout, et avant tout, la vie extérieure et pittoresque qui l'impressionnait.
Ronie instinctivement l'appelait. Au surplus,
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lui qui avait tant besoin de n*être jamais seulj il allaita Rome retrouver des artistes qu'il avaîl; connus à. Paris : les sculpteurs, prix de Rome, Giraud, qui a rapporté de Londres les bas-reliefs dû Parthénon de Phidias qu'il a fait mouler à sefe frais; David d'Angers, notre cher maître Pradier ^ puis, les peintres Forestier et Schnetz surtout, dont le talent sincère était très sympathique à Géricault. Après s'être nourri des peintures sublimes de MicheKAnge à la Sixtine, dé celles de Raphaël à l'église de la Pace, ce qui surtout lé remit complètement dans son milieu à Rome, ce furent les courses des chevaua> libres, dites Barberis.
De ces courses si nouvelles pour lui, où hommes et chevaux luttent de force et d'adresse, par des mouvements extra-naturels, Géricault fut telle* ment enthousiasmé, qu'il fit jusqu'à six compositions dessinées, sans compter ses tableaux et ses esquisses peintes; ce sont autant de chefs* d'œuvre.
Jamais jusque-là, il n'avait trouvé ailleurs des sujets à traiter, qui fussent plus en rapport non
seulement à son tempérament, mais encore avec toutes ses études faites depuis son enfance. Sans y songer, dans ces admirables compositions, dans ces dessins exquis , il nous enseigne à voir l'art simplement, naïvement, par la ligne, par la forme et par l'effet, architecture, sculpture, peinture, toujours inséparables, enfin, Tart simple et vrai tel qu'il a été compris par Phidias, par Michel- Ange, par tous les maîtres, jusqu'à notre Puget ; et aussi, par tous ceux qui de près ou de loin se rapprochent, dans leurs ouvrages, de ces divins modèles qui ont eu la nature pour modèle et leur génie pour la reproduire dans sa beauté, dans sa grandeur.
Malgré l'attrait de ses succès à Rome où ses études lui donnaient parmi les artistes contemporains déjà une place à part, Géricault ne put résister à rester plus longtemps éloigné de Paris et de celle qu'il aimait, et qui, malheureusement, n'était pas libre ! Au bout d'une année de séjour à Rome, il revint*à Paris. Sur sa route, à Sienne, il rencontra son ami M. Dedreux-Dorcy qui venait pour le retrouver à Rome. Ils se séparèrent
à regret, l'un continuait son chemin vers Rome, l'autrç vers Paris.
Cette femme qu'il aimait tant l'attendait !
Mais elle était mariée, ils ne pouvaient se voir que rarement et difficilement... Néanmoins, de* cet amour adultère naquit, en 1818, un enfant du sexe masculin, inscrit à la mairie du XI® arrondissement comme né de père et mère inconnus. L'enfant de Théodore Géricault ne fut autorisé à porter le nom de Géricault que par une ordonnance royale datée de 1840. Et ce fut le père de Géricault qui en prit soin dès sa naissance. Les études qu'il avait faites à Rome, la vue des œuvres des peintures murales lui donnaient j'envie d'exécuter un grand ouvrage. Géricault, l'âme troublée et sous le coup du remords, entreprit sa grande œuvre, le Radeau de la Méduse. Il rompit avec le monde et cessa toutes relations. 11 vint s'installer, dès lors, rue du Faubourg-du-Roule, dans une grande salle qui lui servit d'atelier, salle qui se trouvait en mitoyenneté avec l'hôpital Beaujon, ce qui lui donna l'occasion d'étudier les diverses physionomies de
la douleur, d'après les malades, et d'avoir à sa disposition des cadavres que lui procuraient les internes de l'hôpital Beaujon. Ayant rompu avec le monde des plaisirs, pour ne pas succomber à la tentation, il s'était fait raser la tête. Ses beaux cheveux blonds qu'il entretenait avec tant de soins furent sacrifiés.
L'atelier de Géricault était un vrai charnier, dont l'odeur infecte en protégeait l'entrée contre les visiteurs indiscrets, contre les curieux oisifs, si nombreux à Paris en 1818.
Géricault n'avait attaqué sa grande toile représentant le Radeau de la Méduse qu'après des études sans nombre. Depuis deux ans cette catastrophe était le sujet de toutes les conversations ; tout Paris ne parlait alors que de ce naufrage épouvantable, et l'histoire, le récit de cet horrible drame en mer, suivi de ses horreurs, où les survivants en furent réduits à se manger pour ne pas mourir de faim, le livre écrit par l'une des victimes échappées au désastre, M. Gorréard, venait de paraître. C'est dans ce tableau, c'est sur celte toile qu'il peignit ces fameux
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morceaux, où la science de l'anatomie le dispute à l'art de modeler du sculpteur, et le grand style du dessin si savant du radeau prouve les connaissances de Géricault dans l'art de l'architecture navale.
Ce tableau, que tout le monde connaît, n'eut point de succès à l'Exposition de 1819. L'impression générale fut mauvaise, disent les journalistes du temps. L'on donnait alors deux prix à chaque Salon, l'un de 10,000 francs, l'autre de 4,000. Le tableau de la Méduse de Géricault ne fut mis que le onzième sur la liste des artistes appelés à se disputer le prix d'honneur.
Malgré sa modestie, Géricault se sentit profondément blessé. Il obtint néanmoins une médaille et une commande de 6,000 francs, payables en deux années. Le sujet était un Sacré-Cœur de Jésus. 11 passa sa commande à Eugène Delacroix, qui en fit une JVotre-Dame des Douleurs.
Mais le tableau de la Méduse restait toujours chez l'auteur. 11 faut dire, à l'honneur de M. le comte de Forbin, que, jusqu'en 1823, il revint continuellement à la charge pour le faire acheter
par la Maison du Roi. Et en novembre 182&9 après la mort de Géricault, il aurait voulu en faire Tacquisition à la vente publique faite aux enchères à l'hôtel Bullion. N'ayant pu obtenir que 5,000 francs sur le crédit annuel et l'enchère ayant été mise à 6,000 francs, le tableau fut adjugé à M. Dedreux-Dorcy, avec 5 francs de surenchère, pour 6,005 francs. M. de Forbin, ayant obtenu les 1,005 francs qui lui manquaient, remboursa les 6,005 francs à M. Dedreux-Dorcy.
Et voici comment l'une des toiles qui font, le plus grand honneur à l'Ecole française moderne fut conservée à notre musée national du Louvre.
En 1820, sous le coup de ce non-succès, dominé par ses chagrins, il partit pour l'Angleterre avec Charlet. Charlet m'a raconté que Géricault, à Londres, avait tenté de se suicider. Un Barnum du jour lui avait offert d'exposer à Londres son tableau du Naufrage de la Méduse^ ce qui lui procura un bénéfice d'une vingtaine de mille francs. La vie anglaise plaisait à Géricault; il
s'installa à Londres et y fit ses belles lithographies d'études de chevaux. N'avait-il pas sous les yeux les admirables modèles qui semblaient ne travailler et ne vivre que pour lui ; lé peintre qui devait si bien les rendre dans leur caractère, dans leurs mouvements et dans toutes leurs allures? Il fit aussi des aquarelles et quelques bons tableaux de chevalet, entre autres celui du Derby d'Epsom en i82i, qui est au musée du Louvre depuis quelques années seulement.
Sans exagérer. Ton peut dire que Géricault a fait la découverte du cheval, car en peinture, avant lui, le cheval n'existait pas.
Parofii ces excellents . ouvrages produits pendant son séjour à Londres, je mets en première ligne ses Chevaux qui se battent dans une écurie; c'est complètement beau, c'est un chef-d'œuvre de style et de dessin. La pierre lithographique ou était dessiné ce chef-d'œuvre ne put tirer que trois ou quatre exemplaires; Heureusement ce beau travail, grâce aux belles photographies de M. Braun, nous est conservé et peut se reproduire; fkvec vingt-cinq autres belles œuvres du
même maître ces photographies viennent orner le beau livre que M. Charles Clément a consacré à la vie et à l'œuvre de Géricault. Avant peu tous les amateurs d'art auront ce bel ouvrage dans leur bibliothèque. Et, en écrivant cette notice biographique avec mes souvenirs personnels, je suis heureux de rendre à M. Clément ce que je lui ai pris. Lorsque l'on se met à étudier Géricault, ce maître moderne si Français , on se sent pris d'une admiration telle que l'on aime autant l'artiste que l'œuvre elle-même... Cette vie si courte, cette œuvre si vivante et si belle, font que cet homme de génie nous intéresse et nous touche profondément, car cet homme, par ce que l'on sait de la vie de cet être prédestiné,
QCI AVAIT TOUT EN LDI Ct pOUr lui, A QUI TOUT
A MANQUÉ de ce qu'il aimait le mieux, pendant toute sa vie de lutte, de travail et de douleur. Il n'a pu qu'étant enfant connaître les baisers de sa mère, qu'il avait perdue trop jeune, mais dont la mémoire était restée constante à son esprit; enfin les mille soins d'une tendre mère ont manqué à ce fils malheureux.
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L'œuvre de Géricault a eu une très grande influence sur les artistes ses contemporains. Eugène Delacroix lui a beaucoup emprunté. Bàrye, le sculpteur, simple élève de Bosio et de l'École des beaux-arts, n'eût jamais modelé ses animaux sans le souffle du jeune maître, qui lui imposa son génie. Il ne faut pas être injuste non plus envers le peintre Gros, qui a tant appris à notre cher Géricault.
L'influence de Géricault se fait sentir chez la plupart des peintres et des sculpteurs modernes, qui obtiennent en le copiant leurs plus grands succès. J'eus à ma disposition un petit dessin à la plume de Géricault; ce dessin, grand comme le pouce, représentait, avec son piédestal, une statue équestre de François I". Puis, Ary Scheffer me prêta un cahier de croquis de Géricault, où il y a des dessins d'une grande beauté. Ary Scheffer m'y ayant autorisé, j'ai pris une- vingtaine de ses sujets, en les calquant au crayon de mine de plomb sur du papier végétal. Toutes les fois que je regarde ces beaux dessins, ces simples traits, je suis émerveillé, je me sens
fasciné par Tadmiration. Que c'est donc bon d'aimer et d'admirer !
Charlet, qui était parti avec Géricault en 1820, resta peu de temps à Londres. La vie anglaise n'allait point à Charlet, à ses habitudes journalières. Cet enfant de la giberne, fils d'un dragon et d'une vivandière, aimait avant tout sa barrière avec son ami Bellangé et le gros capitaine Billoux, son pichet de vin bleu, ses invalides^ ses troupiers, cavaliers et fantassins, avec leurs bonnes amies les bonnes d'enfants, sans oublier les nourrices et leurs nourrissons. Ces tableaux si vivants faisaient rire Charlet jusqu'aux larmes ; c'était sa vie. Cette vie sans contrainte, c'est le repos du travailleur français, du bohème de l'art. Tel était Charlet, un finaud pourtant^ un roublard, un Parisien, ce chauvin^ né malin, et si souvent dindonné !
Géricault resta trois ans en Angleterre, y gagnant assez d'argent pour ne pas toucher à ses revenus, ce qui lui parut fabuleux, en comparant ce qu'il avait gagné depuis dix ans à Paris : zéro. Mais son séjour en Angleterre avait
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altéré sa santé. Heureux de retrouver ses amis à son arrivée à Paris, il se laissa entraîner par son ami Dedreux-Dorcy à quelques spéculations malheureuses. Il prit même deux sixièmes dans une entreprise de pierres artificielles. Et c'est un matin, en allant seul à cheval visiter cette usine à Montmartre, qu'il fit une chute si malheureuse quOj lancé par une ruade de son cheval sur untas de pierres, le nœud qui attachait les deux pattes de son pantalon vint heurter l'épine dorsale. Il se releva tout meurtri, et, malgré sa douleur, il remonta à cheval. Mais, arrivé chez lui4 il dut se mettre au lit. Un médecin qu'il avait
consulté lui conseilla de Texercice*
Plus amateur du sport qu'avant son voyage en Angleterre, il alla voir les courses au Champ de Mars; il montait son cheval favori, un double poney anglais, qui était un animal aussi vigoureux que difficile. Par une fatalité, son cheval lancé au galop, dans un choc terrible avec un autre cavalier, lui donna une secousse tellement forte, que son abcès se rouvrit. Forcé de garder
le lit, s'ennuyant chez lui, il alla chez aon ami
Dedreux-Dorcy ; au bout de quelque temps, se sentant mieux, il se crut guéri et retourna à son atelier de la rue des Martyrs, commettant imprudence sur imprudence, jusqu'au jour ou il fut cloué sur son lit de douleur... L'agonie dura plus d'une année, avec des crises terribles, des douleurs, des souffrances atroces. Son bonhomme de père, ses amis, ses élèves, lui prodiguèrent tous leurs soins; ils se relayaient la nuit afm qu'il ne manquât de rien. Malgré tous les efforts combinés de ces nobles cœurs, la maladie terrassa notre cher athlète, et, dans une crise, il expira le 26 janvier 1824. Il était âgé de trente-trois ans. Pendant vingt ans, Théodore Géricault s'était livré à de fortes études : ses beaux dessins, faits à la plume et à la sanguine, que l'on a placés dans la salle de la Bibliothèque de l'École des beauxarts, prouvent la puissance de cet artiste, qui était appelé à faire de si grandes choses, et à rester, peut-être, le plus grand artiste du xix® siècle.
Cette mort prématurée fut une grande perte pour l'art et pour ceux qui ne veulent pas ad-
mettre que Ton puisse être un grand peintre sans être en même temps un sculpteur et un architecte. Nous citerons le cheval écorché de Géricaultqui, depuis qu'il est connu, sert de modèle à tout artiste qui veut apprendre à dessiner et à construire un cheval ; ce besoin de palper la forme, de la modeler en relief, devient tel, chez un artiste bien doué , que nous voyons Géricault, prenant son couteau et, sur un moellon tendre du mur de son atelier, sculpter ce petit bas-relief représentant un homme arrêtant un cheval. Ce morceau de sculpture est digne de la frise du Parthénon d'Athènes.
Je me rappelle combien la mort de Géricault produisit d'effet sur nous, jeunes élèves. Ce fut une grande sensation dans tous les ateliers de Paris, et la vente de ses œuvres à l'hôtel Bullion fut un événement extraordinaire dans le monde des arts et dont on parla pendant longtemps.
Chez moi, ce souvenir, depuis soixante ans, n'est pas complètement effacé. Dès son entrée à l'atelier de Pierre Guérin, l'influence de Géricault sur ses camarades fut telle, que le maître était obligé
de leur dire : « Mais ne cherchez donc pas à Timiter; il a en lui le tempérament de trois artistes, et vous ne pouvez que vous casser le cou en voulant le suivre. » La même idée me fut dite par Gérard à propos de E. Delacroix, qu'il comparait à un chat marchant sur un fattage de toit aigu sans avoir de vertige.
Théodore Géricault fut aimé de tous ceux qui l'ont connu. Et bien qu'il fût d'une grande bienveillance dans ses jugements sur les œuvres des autres artistes, certains d'entre eux l'agaçaient par leurs succès. L'heureux Picot lui prenait sur les nerfs, comme à nous autres M. Cabanel. Un jour, Horace Vernet l'avait entraîné malgré lui à l'atelier de Picot, leur voisin, qui peignait un tableau d'Amours et de femmes demi-nues et vêtues de tuniques à la Tallien. Justement au moment où Horace Vernet était venu le chercher, Géricault était à peindre un morceau qui l'intéressait; lorsqu'il rentra reprendre sa palette et ses pinceaux, il ne put s'empêcher de dire devant ses élèves : « Est-il assez embêtant, ce Picot avec 660 figures d^ brodeuses! Horace avait bien
besoin de me déranger pour de telles niaiseries ! » Il fut porté au cimetière du Père-Lachaise et son corps fut déposé provisoirement dans le caveau de la famille Isabey, quoique son père eût acheté à perpétuité un terrain de deux mètres pour y enterrer son fils. Ce ne fut qu'en 1826, lorsque son père vint le rejoindre après sa mort, que les deux corps furent enterrés l'un à côté de l'autre; son père, avant sa mort, ayant acheté un second terrain de deux mètres pour lui, afin de rester encore auprès du fils si tendre et si bon qu'il avait tant aimé ! . . .
L'on ne s'explique pas trop conunent ces deux corps, celui du père et celui du fils, appartenant tous les deux à des familles riches, aient été simplement enteiTés en pleine terre, conmie les malheureux de la fosse commune. Et la place où ils reposent tous les deux était restée sans le moindre signe — pas même une croix de bois ni leurs noms, depuis 1826 jusqu'en 1841 — jusqu'au jour où fut placé mon premier tombeau.
C'est en 1837 que commence l'histoire des trois tombeaux de Géricault que je vais me per-
mettre de raconter au lecteur, me recommandant à toute son indulgence, car c'est une tâche bien difficile que de parler de soi. Mais cette fois encore, comme toutes les fois que moi, un ignorant, yai dû prendre la plume, c'était pour me défendre et non pour attaquer. Et si la méchanceté des habiles a su me poser conmie un ambitieux provocateur, cela ne m'empêchera pas d'accomplir mon devoir.
En 1837, travaillant aux sculptures d'un monument funèbre, celui de la famille Leharivel du Rocher, et dont l'architecte était un camarade, M. Fourdrin, un jour, après mon déjeuner, pendant une de mes promenades solitaires dans les allées du cimetière, je cherchais le lieu où reposaient les restes du jeune maître qui m'a le plus vivement impressionné dans ma jeunesse, afin de lui porter une couronne sur sa tombe, en signe de mon hommage reconnaissant. J'eus beau chercher et interroger les gardiens, aucun ne put me dire ou était placé le tombeau du peintre Géricault. Enfin, j'allai trouver le conservateur du cimetière qui, ayant consulté ses registres, me
fit conduire à une place vide, où les passants et les ouvriers du cimetière foulaient le sol. Il n'v avait rien que la terre nue, pas le moindre objet qui pût faire respecter la place où étaient enterrés les deux corps. Et cela durait depuis bientôt quinze ans. Et Géricault et son père étaient morts riches; disait-on, et notre cher artiste avait laissé beaucoup d'amis, disait-on encore ! Indigné autant que honteux de cet abandon, de retour de mon travail, après le modeste dîner pris avec ma petite famille, je m'habillai et, prenant une voiture, je me fis conduire rue de la Tour des Dames, chez Horace Vernet, que je trouvai dans son salon, jouant aux cartes avec le général algérien Yousouf. Le général Yousouf ouvrait de grands yeux et paraissait fort étonné de mes véhémentes sorties contre les amis de Géricault et leur coupable oubli. M°^® Horace Vernet vint en aide à son mari et à son gendre, Paul Delaroche, qui se trouvait avec sa jeune femme, M°^® Paul Delaroche. Louise Vernet, charmante jeune femme, que j'avais connue jeune fille à la villa Médidis en 1831 , M"° Louise Vernet était
alors dans tout Téclat de sa jeunesse et de sa beauté. « Mais la famille de Géricault était riche du côté de son père aussi bien que du côté de sa mère, me cria M""® Vernet, et les amis de Géricault ont dû craindre de blesser les deux familles en intervenant. » A quoi je dus répondre :
« Tous ceux qui rendent justice au talent du grand artiste, qui admirent ses œuvres ne peuvent accepter comme un fait accompli que la place où il repose au cimetière du Père-Lachaise ne soit pas marquée. En 1838, l'on refusait une tombe à Géricault. (En 1880, l'on érige deux statues à un Flandrin qui a déjà un monument en marbre à l'église Saint-GermaindeS'Prés. Corneille et Molière ont attendu leurs statues pendant deux siècles.)
« Pour votre honneur, messieurs, pour l'hon*^ neur de nos confrères, l'auteur du tableau de la Méduse doit avoir son tombeau. »
M'apercevant d'une certaine froideur chez ces messieurs, j'ajoutai que pour faire cesser ce scandale j'étais venu pour les prévenir que dès ce jour une commission était formée et qu'elle
•était composée de six membres, tous amis de Géricault : MM. Horace Vernet, Charlet, Eugène Delacroix, Léon Goignet, Paul Delaroche et Ary Scheffer; enfin j'étais venu leur demander s'ils acceptaient de faire partie de cette commission? Son but est d'élever un tombeau à ■Géricault au Père-Lachaise, à l'endroit même cil ses restes reposent. Voici comment : une souscription et un concours sont ouverts à l'étude de M*' Vavin, notaire, 7, rue de Grammont, et de M** Aubry, son successeur.. Plusieurs centaines de francs ont déjà été souscrites et le 10 avril 1838, délai fatal, la commission s'assemblera pour juger les modèles et les projets envoyés à ce concours. Dès le lendemain, 12 novembre 1837, les journaux annonceront à la fois et la souscription et le concours, ainsi que les noms des six membres du comité d'exécution de ce monument.
J'avais entrepris cette tâche avec autant d'amour que de désintéressement; je ne comptais pas même prendre part à ce concours, lorsque j'appris, l'avant-veille du jugement du concours,
3i LES TROIS TOMBEAUX
que, quoique beaucoup d'artistes fussent venus s'informer de la somme mise à leur disposition, il leur avait été répondu que, sur la liste des souscriptions il n'y avait pas plus de i,iOO francs. Un petit nombre d'artistes se décida de prendre part à ce concours, en y envoyant soit des projets d'architectes, soit des modèles de sculpteurs. J'appris cette triste nouvelle deux fois vingtquatre heures avant le 10 avril; aussitôt je me mis à composer, à modeler et à mouler deux modèles en plâtre que j'envoyai à ce concours. Ce fut celui, le dernier que j'exécutai, qui fut choisi à r unanimité... Il représente Géricault couché sur son lit de douleur, la palette à la main, en peignant jusqu'à sa dernière heure. Sur la face du piédestal est un bas-relief qui reproduit son tableau des naufragés de la Méduse. L'autre était un simple buste porté sur un piédestal orné d'un bas-relief. Les six juges du comité, ayant pris connaissance de la dépense en lisant le pli cacheté qui accompagnait les projets, promirent (le s occuper de faire venir des adhérents à Tœuvre. Mais, depuis ce jour, ces messieurs s'en
occupèrent fort peu ; ils payèrent pourtant leurs cinquante francs souscrits par chacun d'eux, ce qui n'arriva pas à tant d'autres souscripteurs beaucoup plus riches « Charlet et Léon Coignet furent ceux qui s'employèrent avec le plus de zèle. et le plus vif intérêt. Charlet fit des démarches auprès de ses amis ; il m'aida de ses conseils ainsi que Léon Coignet qui, en outre, me donna un bien digne témoignage de son estime en envoyant les élèves de son atelier en corps pour visiter, à nion atelier, le tombeau '. de Géricault, avant qu'il fût envoyé à l'exposition .
Cette visite sympathique des élèves de . M. Léon Coignet me toucha sensiblement. Donc, ; merci à la mémoire de M. Léon Coignet. Pour l'exécution de ce tombeau, qui dura trois ans, et pour faire face aux frais de cet ouvrage important, je dus emprunter quatorze mille francs sur mes ateliers.
Comme premier hommage à la mémoire de Géricault, avant de placer ce tombeau au cimetière du Père-Lachaise, je l'envoyai au Salon
de 184i. Ce tombeau alors, à l'exposition, fut un succès pour moi. A la suite de ce concours, je reçus même la croix de la Légion d'honneur.
Mais tout le monde n'approuvait pas cet hommage qui, à mon avis, n'était qu'un acte de réparation et de justice tardive rendus à Géricault, à ce jeune artiste mort si prématurément. Cet hommage si simple parut alors excessif à certains contemporains, et notre maître Ingres ne nous pardonna jamais d'avoir érigé une statue à CET HOMME, disait-il en rugissant!!...
Les journaux ayant annoncé que le tombeau exposé allait être porté au Père-Lachaise et placé à l'endroit où le grand artiste était inhumé depuis 1826, je m'attendais naturellement à voir apparaître quelques personnes de sa famille. Mais aucun mefnbre n'assista au placement du tombeau de Géricault.
Pour ménager les convenances et ne pas éveiller les susceptibilités, je m'arrangeai pour ne rien toucher à la terre qui avait reçu les deux cercueils, celui du père et celui du fils. A soixantedix centimètres de profondeur je creusai et je
déblayai les terres pour les remplacer par un massif de mortier en béton. Au mois de juin, après le Salon de 1841, je fis placer sur ce massif le monument tel qu'il avait été exposé au musée du Louvre et publié dans le Magasin pittoresque et dans le journal V Artiste en 1841.
Vers le milieu de septembre, étant à la campagne à Orsay, un peu souffrant, et m'occupant d'un projet de monument à* architecture-sculpture^ j'eus la visite d'un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, qui s'annonça comme étant le fils naturel de Géricault etenportantlenom. Il venait pour me remercier du tombeau que j'avais fait et qu'il venait de voir placé au cimetière du Père-Lachaise, où il était l'objet de visites fréquentes et très sympathiques des touristes, visiteurs français et étrangers. Je regardai attentivement ce jeune homme ; je ne savais pas alors que Géricault eût un fils. Ce jeune homme, simplement vêtu, assez petit de taille, manquait de distinction; sa tête, ronde et carrée tout à la fois, avait un caractère insignifiant; la teinte de son visage avait la couleur locale des sujets japonais.
Le nez était assez court et ne rappelait en rien le beau nez de son père présumé, la bouche non plus ; mais Tœil et les sourcils me rappelaient assez ceux du grand artiste.
Depuis 1841 je ne revis plus ce jeune homme, que je ne vis que cette seule fois, et qui me parut fort timide.
En 1846, il y avait cinq ans que le monument de Géricault était placé au cimetière du Père- Lachaise, lorsque le peintre Hippolyte Bellangé, l'ami de Gharlet, son inséparable, alors conservateur du musée de Rouen, vint me trouver pour me dire que le marbre de la statue de Géricault souffrait beaucoup de notre chmat, que la gelée, le dégel et la neige attaquaient le marbre, et que si je tenais à conserver cette statue il fallait me décider à la donner au musée de Rouen, Rouen étant la ville où Géricault était né.
Bellangé n'avait que trop raison, et je dus me rendre à l'évidence. Le marbre que j'avais employé pour la statue était tendre; il ne pourrait résister longtemps, et, avant cinquante ans, il ne resterait presque rien de ma statue de Géricault.
DE GÉRICAOLT. 39
Je laissai donc aller à Rouen le tombeau n' 1. Mis au chemin de fer, il fut décapité, dans le court trajet de Paris à Rouen, par un choc du wagon qui le portait, et j'allai à Rouen pour le restaurer. C'était le deuxième voyage que j'avais dû faire pour cet objet. Depuis, j'ai dû y retourner plus de dix fois, toujours pour Géricault et pour le même sujet.
Le monument parti pour Rouen, je ne pouvais laisser la place vide. J'avais exécuté, en marbre français de Saint-Béat, un petit monument d'architecture de deux mètres environ de hauteur, orné d'une palette sculptée que recouvre une branche de cyprès ; une fleur d'immortelle croît au bas de la palette. Plusieurs fois, des architectes, hommes de mérite, ont bien voulu me dire quelque bien de ce petit édicule.
Un jour, lorsque j'habitais à l'Institut, j'eus la visite d'un artiste, un souscripteur à cmquante centimes, mais qu'il avait payéS; lui, chez le notaire Aubry. Il venait me menacer de me faire un procès pour avoir enlevé le tombeau de Géricault du cimetière du Père-
Lachaîse et l'avoir laissé aller au musée de Rouen,.
« Gardez-vous bien, monsieur, lui dis-je, de me. faire un procès, car le second tombeau que j'ai placé à l'endroit où notre ami repose m'a coûté le double du produit réel de la souscription. Et dans ce procès, mon avocat ne manquera pas de vous dire que, bien que vous n'ayez dépensé que 50 centimes, j'ai fait graver votre nom, ce qui m'a coûté 7 francs; ce serait donc une réclame dans les journaux que je vous serai fort obligé de m'épargner. »
Le second tombeau de Géricault ne devait pas non plus rester à cette place. Depuis peu, il est placé au musée Carnavalet, à qui je l'ai offert.
Et voici la lettre que j'eus l'honneur d'adresser à M. le préfet de la Seine, en lui offrant ce second tombeau :
Paris, le 20 juiUet 1884.
Monsieur le Préfet,
J'ai reçu hier 19 juillet, et du cabinet de monsieur le Ministre des finances, la lettre qui m'annonce que monsieur le Ministre des finances et monsieur le Ministre de Tintérieur veulent bien me
DE GÉRIGAULT. 41
charger de rexécution de rembellissement de mon tombeau de Géricault, œuvre d'art que j'ai donnée au musée de Rouen pour sa conservation. Ce monument fut exposé par moi au Salon de \Shi, avant d'aller prendre sa place au cimetière du Père-Lachaise, où il resta, de iSki à 1846, à l'endroit où le grand artiste français repose auprès de son père, mort en 1825.
C'est par son testament, daté du mois de septembre 1841, que le ûls présumé du grand artiste lègue une somme fort respectable pour l'embellissement de ce môme tombeau, en ayant soin, dit-il, de ne point séparer le nom de Géricault de celui d'Etex, l'auteur du premier tombeau. Le fils de Géricault lègue sa fortune à l'Éiat.
Pour obéir au vœu du testateur, j'ai dû faire fondre la statue en bronze, puis le bas-relief, qui est placé sur la face principale et qui est une reproduction ûdèle en sculpture du Radeau de la Méduse. Les deux bas-reliefs en bronze également placés à droite et à gauche du piédestal sont les deux copies en sculpture du Chasseur et du Cuirassier blessé.
Une belle grille en bronze est scellée sur la plateforme, en granit, comme le piédestal, de la même qualité et provenant de la même carrière, et porte à la base de la plate-forme des caniveaux étant du même morceau. Cela donne un grand caractère de solidité à l'ensemble du tombeau.
Par un sentiment respectueux que je ne cessai d'apporter toutes les fois que j'eus à m'approcher de ces deux corps vénérés, cette troisième fois encore, je
m'appliquai à ne pas toucher aux deux cerceuils. Je fis creuser autour de la terre qui les reçut une tranchée pour bâtir autour un mur en meulière, sur lequel mur je bandai un arc d'une bonne épaisseur. Et au-dessous de cette voûte, avant de combler le vide, je lis sceller et* agrafer dans le mur vertical deux plaques de pierre dure, où furent gravés, sur chacune d'elles, les deux noms du père et du fils et la date de leur mort. Puis, ayant réservé un petit vide en face des pierres, je fis tout combler avec du mortier en béton, de sorte que le monument de granit et de bronze est porté sur une masse monolithe formée de meulière et de béton.
Le petit monument d'architecture et sculpture que j'ai rhonneur d'offrir à la ville de Paris a été placé pendant trente-huit ans sur les lieux où les restes du grand artiste français reposent.
Ce petit mo;iument fait partie de l'histoire de l'art de la ville de Paris depuis un demi-siècle; c'e^t pourquoi, monsieur le Préfet, j'ai été sollicité de l'offrir à ma ville natale.
Dans l'espoir d'une prompte réponse qui, je l'espère, me sera favorable.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le Préfet,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Antoine Etex.
Maintenant, il me reste à raconter Thistoire du troisième monument que nous venons de décrire
DE GERIGAULT. 43
sommairement, et qui sera inauguré, je Tespère, vers la Toussaint, ou fin octobre prochain i88i.
Continuons, si vous le voulez bien, chers lecteurs, l'histoire assez extraordinaire de ce dernier tombeau.
A la fin de 1882, j'étais à Nice, où je suis obligé d'aller, chaque année, depuis sept ans, m'ennuyer bien fort de mon inaction. Lorsque l'hiver nous arrive, depuis sept ans, il me faut quitter Paris. Nice m'était devenue tellement insupportable que je n'y tenais plus. Juste au moment où je me disposais à partir pour Athènes, ayant fait un emprunt pour effectuer ce voyagé' que je -méditais depuis si longtemps, à mon âge, vu l'état de ma santé, c'était bien audacieux de ma part. Mais une force supérieure me soutenait en m'y poussant. Puis il y avait en moi comme un acte religieux à accomplir coûte que coûte. N'avais-je pas un devoir sacré à remplir : celui de protester de toutes les forces de mon âme, et cela de l'Acropole même, contre le vol de lord Elgin, il y a un siècle, le vol si audacietix des Anglais des marbres du Parthénon ?
Au moment où je recevais de mon notaire de Paris la sonrnie nécessaire pour mon voyage, le même courrier m'apportait une petite lettre de M. Lefèvre, notaire à Bayeux, qui m'annonçait que, par son testament, daté du 22 septembre 1841, le filsde Géricault me léguait 2,000 francs.
Aussitôt, je me mets en route, touché par la grâce divine, auraient ditncs anciens maîtres. Ne me semblait-il pas que, du haut du ciel où il nous contemple, notre cher Géricault m'eût dit : Bien ! va, mon brave, y accomplir dignement ton dernier pèlerinage ! Va à Athènes : je t'en donne les moyens en t'envoyant 2,000 francs pour t'aider à remplir ton mandat avec l'indépendance qui te caractérise.
Aux esprits prétendus forts de notre temps, de rire... de ce que j'écris... Pour les plus sincères, les plus vrais, il y a pourtant là quelque chose qui dépasse le simple naturel. N'importe; cette nouvelle si inattendue doubla mes forces et en passant à Bologne et à Parme je rendis une petite visite à mes bons amis, nos grands maîtres; j'allai ensuite à Ravenne, que je n'avais pu
visiter lors de mes précédents voyages en Italie. La vue, l'étude de ces belles basiliques byzantines d'architecture gréco-romaine, étaient une fameuse préface, une belle introduction à ce beau voyage d'Athènes. D'une seule traite, en quittant Bologne, j'atteignis Brindisi que je trouvai une laide station bien digne des infamies de M. Antoine, cet affreux gredin romain; de Brindisi, je m'embarquai sur un vapeur grec.
Mon voyage paraissait devoir être heureux sous l'égide de Géricault à qui je pensais toujours. Un temps magnifique me permit de jouir des merveilles que la nature déroulait à mes yeux ■étonnés... C'est un enchantement perpétuel que ce voyage, par un beau temps, sur le golfe de Lépante. Nous nous arrêtâmes quelques heures dans l'île de Corfou. Du haut d'une villa, je pus contempler le plus beau des panoramas .> D'un côté, la Turquie ; de l'autre côté, la Grèce. Nous débarquâmes à l'isthme de Corinthe, que nous traversâmes en voiture découverte, par un temps superbe. Un soleil éclatant éclairait un paysage des plus charmants; les petits oiseaux chantaient
dans la feuillée. Dans quelques années, lorsque l'isthme de Corinthe sera percé, adieu cette jolie promenade pour les voyageurs de Brindisi à Athènes. Il est vrai qu'ils s'y épargneront les ennuis d'un embarquement et d'un débarquement successifs, en quelques heures, ce qui est assez ennuyeux et assez fatigant.
J'étais donc enfin arrivé à visiter la Grèce; j'étais bien en Grèce, à l'âge de soixante-quinze ans, ayant rêvé toute ma vie de connaître cette terre promise de l'art, de cet art sublime qui a occupé toute ma vie laborieuse. La Grèce ! rien que ce mot écrit me donne le vertige ; ce simple mot évoque en moi tant d'admiration et de souvenirs : religion, poésie, héroïsme, politique, science, architecture, sculpture, peinture, philosophie, tout ce qui élève l'homme par la méditation et par le travail, ce je ne sais quoi qui donne à l'homme et à la femme l'honneur et la gloire de se sentir quelque chose dans l'humanité et pour l'humanité ! Plein d'enthousiasme, la tête remplie de ces idées d'ordre supérieur^ je débarquai, parune pluie battante, sur les quais du
Pirée. C'était à neuf heures du soir ; le gaz, les lanternes du port étaient allumés ; je me crus un instant débarqué sur l'un des quais de Paris la nuit.
Par le chemin de fer, une heure après, j'arrivais à Athènes, toujours avec la pluie. Très fatigué, je n'avais qu'un désir: être dans un Ht et m'y reposer.
Un professeur grec de FUniversité d'Athènes, mon compagnon de voyage depuis Brindisi, voulut bien me trouver une chambre à côté de la sienne, à l'hôtel de Grèce. Mais il me fallut gravir quatre étages d'un escalier des plus raides. 11 n'y avait plus à choisir, c'était le seul hôtel où il y eût de la place à Athènes. Il est vrai que l'on était en pleine session législative. Tout en montant cet affreux escalier si dur, je maugréais et contre l'hôtel et contre l'hôtelier. Aussitôt entré dans la chambre, je me déshabillai et me glissai dans le lit. Toujours furieux, je ne tardai pas à m'endormir et ne fit qu'un fameux somme jusqu'au matin. Bien qu'il fît à peine jour, à peine éveillé, j'avais hâte de voir la phy-
sionomie d'Athènes. Ouvrant mes volets avec précipitation, quelle fut ma surprise! J'avais devant moi, à ma gauche, le Parthénon. Le but de mon voyage, le Parthénon, était là, sous mes yeux. Et superbe qu'il était à cette heure matinale, avant le lever du soleil, sous un ciel orageux, d'où il s'enlevait en vigueur, il était vraiment magnifique de forme et de couleur. Le rocher de l'Acropole était dans l'ombre, le ciel était d'une couleur digne de la palette d'Eugène Delacroix, dont il me rappelait plusieurs de ses tableaux. C'était beau. J'étais ravi.
Les dieux sont pour moi ! m'écriai-je. Et aussitôt je sonnai un domestique de l'hôtel pour demander un guide .
Je n'avais pas eu le temps de prendre ma tasse de lait et de me vêtir, que Manoël, le guide de mon ami Charles Lenormant, et plus tard de son fils, François Lenormant, morts tous les deux, était à m'attendre dans le vestibule de l'hôtel. Ayant fait avancer une voiture, j'y montai. Manoël, sur le siège auprès du cocher, me donnait ses explications de cicérone.
Une heure après, j'étais monté à l'Acropole, et du temple d'Ictinus, sculpté par Phidias, ayant à ma droite l'Érecthéion, j'écrivis ma lettre à la reine d'Angleterre. Et je donne ici cette lettre qui était l'expression sincère de ce que j'éprouvai en ce moment :
Athènes, le 29 janvier 1883 (au Parlhénon).