‹ Les trois tombeaux de Géricault, 1837-1884Chapitre 2 sur 3 · IMPÉRATRICE DES INDES · texte numérisé non relu

IMPÉRATRICE DES INDES

Madame,

C'est le cœur] navré, c'est Tâme ulcérée que je prends la plume en face du Parthénon.

Vous avez aimé, Madame, aimé dans la grande acception du mot, quoique Reine et Impératrice. Vous avez été fille, épouse et mère. Quoique née sur le trône, vous avez obéi aux nobles lois de la nature dans l'ordre supérieur. C'est pourquoi, moi,, humble citoyen, travailleur sincère à l'œuvre du Beau, du Vrai, du Bien, viens-je vous jeter ce cri d'alarme, qui sera entendu du peuple de la vieille Angleterre, au nom de la Justice dans l'Humanité.

Les siècles qui nous ont précédés, et dont nous

sommes les ûdèles successeurs, ont eu leur tâche : celle du xix"* siècle est la Justice dans l'Humanité. Après cinquante ans d'attente, après avoir beaucoup travaillé en accomplissant mes devoirs de citoyen et d'artiste, je suis venu en Grèce saluer le chefd'œuvre des chefs-d'œuvre : dans l'Acropole, l'Érechthée, le Parthénon, Tœuvre de Phidias, Tœuvre de Phidias!... la perfection dans l'art sur la terre.

Là, en présence de cette œuvre sublime si mutilée, j'ai eu des larmes dans les yeux et au fond de mon cœurl... J'ai vainement cherché ce qui nous reste au monde dans ce qu'il y a de plus beau pour nous édiûer, pour nous montrer le Beau dans sa simplicité native, dans sa grandeur.

J'ai vainement cherché ces morceaux exquis, inimitables, exécutés là, sous le ciel, sous le soleil de l'Attique : l'œuvre du saint des saints dans l'art, les morceaux de Phidias I A leur place, j'ai trouvé le vide, des ruines... ruines glorieuses, il est vrai, qui attestent la supériorité de l'art grec pour quiconque est doué du sentiment naturel de l'art.

En présence de ce sublime spectacle, Madame, j'éprouve ce que vous avez éprouvé pour ce que vous avez le mieux aimé... et je souffre, et je pleure.

Ils ne sont plus là, ces divins morceaux... où sont-ils? A Londres!... à Londres, se noircissant sous des vitres afin d'éviter l'influence funeste de la neige de Londres sur des marbres dorés par le soleil de la Grèce.

Oh, Madame! Si comme moi, ce matin vous aviez pu voir ce qui reste de ces quelques fragments de

sculpture incomparable, vous diriez : Il faut rapporter à Athènes... à Athènes qui les a produits, ces morceaux... C'est sa gloire... Il faut les rapponer à Athènes.

Le peuple anglais a sa grande part de gloire dans l'histoire des peuples ; il a une belle part dans l'histoire de la civilisation. La terre arrosée par le noble sang de lord Byron réclame les marbres que lord Elgin a emportés en les sauvant peut-être de la destruction complète. Honneur à luil mais à condition que ce qui a été emporté d'Athènes soit rapporté à Athènes.

Veuillez m'excuser, Madame, d'oser me permettre d'espérer que bientôt l'Angleterre, ayant donné ce noble exemple, sera suivie par les autres peuples, par toutes les autres nations, car tous les peuples sont solidaires, tous,- comme les individus dans la société.

La France, l'Allemagne, toutes les autres nations qui possèdent, dans leurs ridicules musées, tant d'oeuvres disparates et si mal placées pour les juger équitablement, se feront gloire de ne pas rester en arrière dans le mouvement généreux et rapporteront ces œuvres. Ce qui a été pris, soit par droit de conquête ou autrement, sera loyalement rendu à qui de droit. Car les peuples ne doivent pas l'oublier : voler l'art d'une nation... c'est LUI VOLER SON AME I

« Oui, lui voler son âme... l'art étant, avant tout, l'âme d'une nation; puisque l'art est l'expression de toute vie nationale.

Veuillez m'excuser. Madame, si, dans ma modeste sphère, j'ose m'attaquer à un sujet si haut placé;

mais je sais à qui je m'adresse, et je sais aussi que ma pensée aura de l'écho, non seulement chez yous,^ Madame» mais chez le peuple anglais tout entier, aussi bien que chez tous les autres peuples civilisés.

La guerre elle-même, dans ce qu'elle a de plus affreux, ne doit pas toucher aux monuments, aux œuvres d'art des nations.

Dans l'espoir que vous voudrez bien accueillir, avec votre bienveillance, cet acte tout spontané, mais réfléchi pendant toute ma vie laborieuse, pendant plus de soixante ans.

J'ai l'honneur d'être, Madame,

DE Votre Majesté, Le très humble et très obéissant serviteur.

Antoine Etex,

Scalpteiir, Architecte etPeintze»

AUTEUR d'oeuvres IMPORTAIiTES EN SCOLPTURB,

ArCUITECITJRE ET PEINTURE

Honoré de la Priée Mtdal i TBxposition universella de Londres en 185»

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