‹ Les trois tombeaux de Géricault, 1837-1884Chapitre 3 sur 3 · EN PEINTURE · texte numérisé non relu

EN PEINTURE

Le Martyre de saint Sébastien, au maséo de Rouen. Eurydice, musée du Luxembourg, etc.

Aussitôt cette lettre écrite, elle fut portée par moi à la première imprimerie d'Athènes. Tandis que l'on me la composait, je fis pendant plusieurs jours quelques excursions aux environs. J'allai saluer la tombe de mon ami Charles Lenormant, placée sur le rocher près des jardins de l'Académie. J'allai à Eleusis, à Phalère; mais mon idée fixe était ma lettre. Toute mon Admiration devant ce qui nous reste de ces temples fabuleux se résumait chez moi en une protestation.

Dans mes visites à la ville moderne, je m'aperçus une fois de plus que la niaise imitation, la copie des chefs-d'œuvre de statuaire et d'architecture appliquées à nos besoins modernes, était chose ridicule. Ce triste spectacle ne me sollicitait pas de faire à Athènes un long séjour. Je ne vis personne qu'un jeune Grec, un poète, beau

comme l'un de ces jeunes héros d'Homère, et dont l'histoire ressemblait terriblement à celle d'Oreste.

Ce jeune Hellène, qui voulut bien m'accompagner dans mes excursions, connaissait tout le monde à Athènes et aux environs. Ma lettre împrirhée fut envoyée par lui et parut dans tous les journaux. La veille de cette publication, je m'étais rendu chez notre ambassadeur en Grèce, lui apportant le carton qui contenait celles de mes œuvres publiées que je destinais aux élèves des écoles d'art de la ville moderne d'Athènes,

C'était mon cours de dessin avec ses cinquante planches lithographiées, faites d'après les ouvrages des plus grands maîtres ; ma Grèce tragique, quarante compositions gravées par moi au trait et à l'eau-forte; puis, d'autres ouvrages littéraires traitant sur Tart.

M. le comte de Moûy, notre ambassadeur, voulut bien me dire que le roi Georges P% roi des Hellènes, désirait me recevoir et que, lui, M. l'ambassadeur, se chargeait de me conduire et de me présenter au roi. Bien que flatté et touché de

celte offre bienveillante, je dus prévenir M. de Moûy de vouloir bien m'excuser auprès du roi Georges P' et de notre ambassadeur, mais qu'il m'était impossible d'accepter.

M. l'ambassadeur paraissant étonné, je dus l'avertir de ce qui se passait : de ma lettre, que j'avais adressée à la reine d'Angleterre, tout imprimée à Athènes, et qui allait partir le jour même pour Londres et paraître dans les journaux; que, dès le jour même, j'aurais l'honneur d'en déposer plusieurs exemplaires au palais du roi Georges I", mais que je m'étais trop occupé de politique pendant toute ma vie pour ne pas comprendre que cette protestation indignée y j'avais bien le droit de la faire, mais en mon nom propre et comme artiste indépendant, mais tout seul, n'assumant que sur moi-même toute responsabilité, n'appartenant à aucune académie, ni à aucune société savante ou politique. M. de Moûy voulut bien me comprendre.

La lettre parut dans les journaux d'Athènes — chaque jour il en paraît 200 — et fit une grande sensation. Le peuple grec trouvait tout naturel que

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ce qui avait été pris à Athènes fût rapporté à Athènes par ceux qui l'avaient pris.

Mon jeune poète vint me trouver pour me dire que les étudiants d'Athènes, ses amis, voulaient me faire une visite de remerciements pour la publication de ma lettre. M 'étant informé de l'heure où ces messieurs devaient venir, pour éviter de ma part toute manifestation autre que celle d'un apôtre de l'art et sous sa seule responsabihté, je pris mes dispositions pour gagner le port du Pirée dans la matinée. Ayant laissé à l'hôtel une lettre de remerciements à ces messieurs avec mes excuses, je revins à Nice par Naples et Rome ; je revis mes vieux amis les chefs-d'œuvre dans ces deux villes célèbres. Mais je dois avouer que mon esprit était tout entier à la Grèce, à son bel art. Dans cet ordre d'idées, comme artiste, je trouvais l'art des Grecs bien autrement beau que l'art des Romains et celui des Italiens de la Renaissance. Je dois ajouter, d'après certaines confidences d'artistes arrivés à un certain âge, que c'est dans la jeunesse, au moment où les écoles nous ont appris ce qu'elles peuvent apprendre,

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qu'il faut visiter l'Italie; plus tard, l'enthousiasme manque pour embellir les œuvres. L'art pur de la Grèce, dont j'étais imprégné, me fit trouver les peintures de Michel-Ange, de la chapelle Sixtine, moins belles; celles de Raphaël, dans les Stanze, subirent le même sort.

Mon âme était tout entière à ce bel art, si simple et si pur, d'un goût si exquis et d'une élévation si grande et si parfaite que depuis j'en suis resté là et que je mourrai avec le culte le plus fervent pour l'œuvre de Phidias, pour l'art GREC, en un mot.

Ce voyage me consola de bien des peines; celle de l'oubli, de l'abandon où je me trouvais depuis si longtemps. De retour à Paris, auprès de ma famille, l'outil arraché des mains à l'âge viril, à l'âge où je commençais à comprendre, je m'occupai d'aller recueillir les 2,000 francs, l'héritage que m'avait laissé le fils de Géricault. Je fus obligé de me rendre à Bayeux, où ce brave homme était mort. Là, j'appris de M. Lefèvre, notaire, que, par son testament trouvé dans une vieille malle, le fils de Géricault avait laissé sa

fortune à l'État, sauf plusieurs legs particuliers, entre autres, à une dame qui vit encore ; tous les autres héritiers sont morts. Et c'est l'État qui hérite du fils de Géricault.

J'appris avec un bien vif intérêt que, par son testament, ce malheureux paria * avait légué une

4. Lorsqu'au mois d'août 4 883, je me rendis à Baveux pour toucher les deux mille francs que le fils de Géricault m'avait légués, je voulus savoir enfin ce qu'avait été la vie de celui qui avait montré un si grand cœur en laissant son bien à l'État, disant, avec un très grand sens, que, vu ses dépenses forcées, l'État était le plus pauvre; puis, en ce qui me concerne, d'avoir bien voulu ne pas oublier celui qu'il n'avait vu qu'une seule fois : celui qui, à S8s frais, avait entrepris de faire le tombeau de son père présumé et dont, depuis 4840, il avait été autorisé à porter le beau nom.

Je désirais connaître ce brave homme, dont la vie a été manquée. A Bayeux, je m'informai à peine débarqué et j'appris, par un amateur de pêche que je trouvai dans l'omnibus du chemin de fer, que M. Géricault avait habité pendant plus de vingt ans l'hôtel du Lion d'or, ou il était mort à la fin du mois de décembre 4882.

Je me fis conduire à l'hôtel du Lion d'or, une vieille hôtellerie normande où se rendent, pour y prendre leurs repas quand ils n'y logent pas avec leurs voitures, les marchands de bestiaux qui vont à Bayeux les jours de marché.

C'est là que vivait, depuis tant d'années, le fils ignoré de Géricault. Je questionnai d'abord la maîtresse de l'hôtel, une femme grassotte, bien portante et bien fraîche, veuve d'une

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assez forte somme pour rembellissement du tombeau de son père ; que sur ce testament il dit encore qu'il veut que le nom d'Etex, Fauteur du tombeau de son père présumé, reste inséparablement lié au nom de Géricault.

J'espère que lorsque l'on verra placé mon der-

quarantaine d'années, qui me donna tous les renseignements désirables. Elle m*apprit que M. Géricault, depuis qu'il habitait son hôiel, n'avait jamais voulu d'autre logement que Tune des plus modestes chambres touchant au grenier.

Dès mon premier repas, au déjeuner où je me rendis et au dîner à la table d'hôte, je mis la conversation sur M. Géricault, demandant sur lui, à ses compagnons de table pendant des années, des détails sur son genre de vie, sur son caractère^ etc. Ces messieurs m'apprirent qu'à chacun de ses repas M. Géricault ne desserrait les dents que pour manger et ne parlait jamais; que depuis tant d'années qu'il habitait Bayeux on ne lui connaissait pas un seul 'ami : a Seul, toujours seul, disaient-ils, il allait chaque jour prendre son café dans une petite boutique. » Ils m'apprirent aussi sur son compte mille choses curieuses, môme étranges, et je vis bien, quoiqu'ils ne pussent avoir rien à lui reprocher, sinon, si je pus le comprendre, de les avoir oubliés dans son testament, qu'ils ne l'aimaient pas.

La servante de l'hôtel, une belle brunette normande de vingt-cinq à vingt-sept ans, ma foi, une luronne à qui les hommes ne faisaient pas peur, bonne fille qui l'avait soigné jusqu'à sa dernière h ure, me dit qu'elle l'avait a trouvé un peu bizarre, ce vieux monsieur Géricault, mais qu'il était bien bon ». Cette enquête m'apprit à connaître mon bienfai-

nier tombeau, le troisième de Géricault, au cimetière du Père-Lachaise à l'endroit où il repose, l'on trouvera que j'ai accompli mon devoir et que ma dernière œuvre, le Tombeau de Géricault ^ exécutée en bronze et en granit, en toute conteur, que je plaignis de tout mon cœur de la trisle vie qu il dut mener à Bayeux.

Ce pauvre homme, malgré ses bonnes rentes, et en bonnes terres encore, comme on dit en Normandie, a vécu misérablement, n était né malheureux. Jusqu'à un certain âge, il n'avait qu'une pensée : connaître sa mère et la voir. l\ ne l'a jamais connue, il ne l'a jamais vue... Que sais-je, la fatalité I Sa timidité le reprit à la mémoire de son père. Lorsqu'il vint vivre et s'installer à Bayeux, il n'avait plus, il ne pouvait même plus avoir cette espérance, son idée fixe : connaître sa mère I

Les années marchent et la mort arrive; l'enfant né, en 4818, de père et de mère inconnus, d'une trentaine d'années. Je suppose, ne peut guère espérer en 4 860 de voir vivante celle qu'il cherche depuis son enfance, et ensuite à son âge de raison : sa mère 1

Ce qui lui donna l'idée de se fixer à Bayeux fut bien simple : n'avait-il pas là, tout près de Bayeux, le plus fort de ses revenus en une belle ferme, qui se trouvait dans l'héritage de la mère de son père, héritage octroyé par son grand-pèro avant sa mort, en 4823, au fils naturel de Géricault, de T. Géricault, son fils unique, son Théodore bienaimé?

Quelquefois, mais rarement, M. .Georges Géricault allait visiter sa ferme, voir ce qui s'y passait ; mais chaque fois,

science et suivant mes forces, est digne de celui que Ton a voulu honorer. J'ajouterai que, si, par des raisons de haute convenance, je n'ai pas pu exécuter ma première idée, — qui fut de faire enterrer le fils de Géricault auprès de son père préson fermier lui demandait quelques nouvelles réparations. M. Georges, comme l'appelait son fermier, était dur à la détente, et à chaque demande il répondait invariablement qu'il n'avait pas d'argent pour payer ces réparations... Le fermier devait se contenter de celte réponse et faire, s'il le jugeait opportun, exécuter lesdites réparations à ses frais» si celles-ci étaient indispensables.

La bonne fille, qui l'avait soigné [et veillé nuit et jour» m'apprit comment, après sa mort, fut trouvé son testament. Les scellés ayant été apposés sur la porte de la chambre où il était mort, le juge de paix vint les lever : dans le coin d'un réduit très obscur se trouvait une vieille malle fermée à clef et comme abandonnée. Malgré sa piteuse apparence, le juge de paix jugea à propos de la faire ouvrir ; après l'avoir fait fouiller et vider, quel fut son étonnement, lorsqu'il trouva, enveloppés et cachés dans de vieux chiffons, trente-cinq mille francs en pièces d'or, puis, par un miracle, au fond de cette vieille malle surannée, une petite feuille de papier timbré de trente-cinq centimes : c'était le testament de M. Hippolyte-Georges Géricault, écrit de sa main, à Paris, le %% septembre 4 841, date qui coïncide parfaitement avec le jour de la visite qu'il vint me faire à Orsay, après avoir vu le tombeau de son père, que j'avais fait transporter et placer au cimetière du Père-Lachaise, après qu'il eut été exposé au Salon de 4841.

sumé et de son grand-père, en même temps que le troisième tôfnbeau de notre grand peintre sera inauguré à Paris, — un monument de granit, tiré de la même carrière et tranché dans le même morceau que celui de Géricault, sera placé à l'endroit où reposera non loin de lai, au cimetière du Père-Lachaise, celui qui fut autorisé à porter le nom de Géricault. Et je me sens heureux de lui donner ce témoignage de ma reconnaissance.

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