II I I HE XXXVI
Tout était d'un calme qui me pénétrait jusqu'au fond de l'âme : je priais alors avec un bonheur inexprimable. Ce tabernacle qui renferme le Dieu pour qui j'abandonne tout le reste ; ces saintes femmes l'adorant dans une ferveur qui le dédommage de tant d'injures; le souvenir de mes combats bientôt enfin couronnés; la pensée de mon pauvre père qui bien loin de moi s'occupait alors d'intérêts tout mondains , et s'applique ordinairement , bêlas ! si peu a l'affaire la plus impoi tante; mon frère qui m'a témoigné tant d'amitié , ma mère elle-même cpie j'ai trop peu connue ; voilà ce qui m'entraînait vers Dieu avec une foule de sentiments divers , capables , vous le croyez , de faire succéder une certaine gravité à nos innocentes folies. Ainsi tout le temps que j'ai passé a \ . . . s'est partagé en sérieux et en fuLUreries , et Mme Sainte-Sophie nous encourageait dans nos ébats , en disant avec cette aimable bonté que vous lui connaissez qu'Alodie pouvait tout se permettre , puisqu'elle juuail de son reste.
Malheureusement il fallait revenir à la maison pour veiller à certaines choses que mon père m'avait recommandées, et de plus je devais m 'arrêter huit jours à A... cheçfiléonore. C'était une promesse faite à mon passage chez elle où j'avais conclié en allant à j\ . . . Cette bonne amie m'a reçue avec toute l'affection qu'elle m'a toujours portée et que vous avez appréciée souvent vous aussi , bonne Valent
tine. C'est encore une halte fort agréable que j'ai faite là. Toutes deux seules avec nos femmes de chambre , nous avons fait à pied ou en voiture, sur les bords de la Loire , deux ou trois délicieuses promenades et maintes causeries ; nous avons été voir des communautés : j'ai fait connaissance avec de charmantes jeunes personnes, élèves aussi des Ursulinès. Mais surtout, ma chère, vous n'avez jamais vu une aussi bonne personne que madame Sulivan: Je ne m'étonne pas si Eléonoie aime tant une semblable mère. De telles rencontres m'attristent toujours, parce qu'elles me font songer à la mienne... Mais c'est vraiment la bonté personnifiée que cette respectable dame. Elle a près de soixante-cinq ans, et n'est ni moins aimable ni presque moins alerte qu'elle ne l'était à vingt. Elle aime sa fille par-dessus tout au monde, et il faut dire que celle-ci le mérite sans aucune restriction. Vous l'avez vue à N — il y a environ six ans : elle était alors un modèle de douceur, de piété, malgré son protestantisme qui n'en était réellement pas un, et vous savez combien nous l 'aimions toutes. Eh bien! maintenant c'est encore cent fois mieux : je ne lui ai pas surpris la moindre imperfection pendant mon séjour auprès d'elle ; c'est au point que j'en ai à rougir, moi qui vais" être religieuse. Je ne vous parle pas de son mariage qui se fera dans un mois, elle vous en a écrit, et à Constance. J'aurais appréhendé pour elle les peines
de cet état; mais vraiment, grâce au caractère dont elle est douée et à la vertu dont elle est capable, je crois impossil île qu'elle soit malheureuse avec quelque homme que ce puisse être : le plus terrible mari s'adoUcirait devant cette 1 onté qui tient des choses célestes. Au reste, il paiait que Dieu la favorise singulièrement. J'ai vu le fiancé, dont on ne peut qu'augurer bien si on le juge à son ton de décence et à ses manières polies ; ensuite on en fait toutes sortes d'éloges. Maintenant , voulez-vous je vous dise?... je crois vraiment que des trois la maman est la plus contente.
Je ne vous épargne pas les détails , ma bien chère amie , parce que je ne doute pas que tout cela ne vous intéresse. Cependant je m'aperçois que le papier va me manquer, si je n'en viens à vous promptement. Je serais aise , ma bonne V alentine, d'apprendre de vous ces petits détails qui me tranquilliseront sur votre position actuelle, et me consoleront des chagrins dont j'ai été' la triste mais bien affectueuse confidente. Ne me laissez pas ignorer jusqu'où a été la honte de Dieu à votre égard. Je l'en bénirai avec vous, et le conjurerai de vous continuer ses grâces les plus abondantes. Je me persuade que vous aurez dû cet heureux changement à votre courageuse patience, et aux excellents conseils de notre bonne mère. Ne doutez pas, mon amie, que Dieu ne fasse pour vous mille fois davantage, en raison de votre zèle et de votre (idé-
lité. Mine Sainte-Sophie n'a pas cessé de prier pour vous tous les jours depuis votre première lettre , et en cela son cœur s'est trouvé d'accord avec le mien, sans que pourtant nous nous soyons concertées: c'est l'instinct de l'amitié de se deviner sans se rien dire, lien sera encore ainsi; je ne vous oublierai pas devant ISotre-Seigneur ; chaque jour il entendra pour ma pauvre Yalentine quelqu'une des prières bien faibles sans doute , mais bien ferventes , de sa nouvelle épouse, qui mêlera dans ses actions de grâces les bienfaits qu'elle recevra et ceux que vous aurez reçus. Si vous saviez avec quel bonheur je vois approcher l'époque de ma fuite définitive de ce monde où je m'ennuie ! Quel bonheur de lui dire adieu pour toujours ! J'ai écrit à Constance deux ou trois petits mots. J'embrasse vos bons petits enfants et leur maman de tout mon eccur d'amie.
ÀLCDIE.
LETTUE XXXVII.
yalentine à Alodie.
Paris , 28 mars 1832.
Vous êtes toujours la même, charitable Àlodie : vous entretenir de moi au loin , m'écrire ensuite , et m'écrire de si jolies choses!... Oui, c'est toujours ^ ous; et, sans chercher votre nom, l'on vous
devinerait dans uue lettre à ces charmantes pensées qui vous viennent du cœur. Mais, que! , plaisir que j'éprouve ordinairement à vous lire, il est centuplé cette fois, car je tiens enfin de vous-même que vous êtes !.. le ciel va
bientôt combler vos vœux Quoique je l'eusse appris en effet de Mme Sainte-Sophie , qui a tu la honte de m'écrire vers la fin du mois dernier , vous ne deviez pas douter que pour moi ces détails, et tant d'autres que vou : ; i ussiez ajoutés, n'eussent été empreints du pins vif intérêt. Puisqu'il faut se contenter de ce qu'on a , je vous dirai que vos souvenirs m'ont enchantée. Comme vous cependant , je me sens parfois attristée par quelques pensées qui viennent se jeter au travers de nos joies les plus pures, et ma mémoire , en me rappelant de beaux jours passés à N , m'a ramenée aussi vers quelques pages de ma vie où je lis "des reproches sévères contre moi, et vers d'autres encore, plus récentes et plus tristes. Vous aves raison : heureuses celles qui- jouissent encore dans la retraite de l'innocente simplicité de leur cœur, dont l'ambition ne va pas au-delà de quelques amusements du lendemain , et pour qui l'étude fait tous les soucis de cette vie ! \ oila ce qui m'est revenu cent fois par jour depuis votre lettre. Avanthier surtout, je puis dire que j'ai pensé à vuus toute la journée : le soir j'avais été me promenée au Luxembourg, que j'affectionne entre toutes les
promenades de Paris parce qu'on n'y est point r>êué par la foule. Mes deux petits enfants jouaient avec leur bonne à quelque distance de moi : assise sur un banc que recouvrent les vieux arbres, je relus tout ce que vous m'écriviez , et quand ce fut fini , je recommençai encore deux ou trois autres fois ; toujours quelque nouvelle réflexion de plus m'était suggérée par les vôtres. Je rêvai ainsi plus d'une heure , absorbée en vous et en moi-même , éprouvant une quiétude intérieure cpie je n'avais goûtée depuis longtemps. Ce que vous me dites de votre recueillement dans la chapelle de N ressemble beaucoup à ce qui m'arrivait alors. J'errais d'une pensée à une autre : tour à tour je m'occupais d'Edouard , de vous , de Mme Sainte- Sophie, de mes chers enfants, dont l'innocent abandon semblait défier les orages qui ont laissé de si profondes traces dans mon cœur. Il y avait dans ces vagues méditations quelque chose de doux qui m'entraînait comme dans une sphère qui n'est pas la mienne ; et tout cela était mêlé de pensées toutes religieuses auxquelles prétait la fin d'un beau jour, et qui s'exhalaient vers Dieu en sentiments de reconnaissance. Oh ! que je lui dois, Alodie , à ce Dieu de miséricorde ! Il est vrai que je commence à être mieux , non-seulement parce que je me résigne , mais parce qu'il a daigné bénir déjà cette résignation. Et de qui s'est-il lervi pour me l'inspirer ? Oui sans doute, comme
vous le dites , Mme Sainte-Sophie a été pour beaucoup dans ce bien ; mais vous , vous, Alodie , n'y travaillâtes-vous pas aussi , et quand il semblait (pie d'autres peines devaient ne reporter «pue sur vous seule vos charitables sollicitudes? C'est vous qui m'avez écrit la première ; c'était à vous que j'avais d'abord ouvert mou cœur et confié les amertumes qui L'oppressaient. A votre paiole je lis des réflexions ; je reconnus que vos conseils étaient pleins de sages e, et je conçus le désir de les suivre. Quand madame Sainte-Sophie vous eut secondée en réveillant une confiance que je lui avais toujours donnée, mais beaucoup moins qu'elle ne la méritait , je fis de nouveaux efforts; je m'armai de courage, je promis à Dieu d'adorer ses rigueurs, je donnai bientôt des preuves d'une patience à laquelle on ne m'avait pas vue accoutumée. M. de St-Didier, je le vis bien, en était étonné, et je fus encouragée à nie faire de nouvelles violences par les heureuses conséquences qu'elles avaient sur son esprit. Au bout de deux mois j'avais gagné quelque chose, et ce caractère si difficile se faisait au mien. Un langage plus modéré , un ensemble de conduite remarquable par une bien plus grande réserve, ont amélioré peu à peu ma position ; et j'ai dû reconnaître la vérité des prédictions que vous et tant d'autres m aviez faites, que ma douceur adoucirait cette humeur sombre et fâcheuse. L'œuvre est donc
commencée. Puisse le Seigneur la terminer ! Puisse-t-il suppléer clans le cœur de mon mari à ces principes religieux qui y manquent , lui faire part de sa vérité et l'y rendre docile ! Cette espérance me console ; elle est soutenue par la vôtre , et s'effectuera , j'ose le croire , par vos ferventes prières. Si j'ai encore à souffrir , je m'estimerai heureuse que Dieu veuille bien ainsi me faire expier tant de fautes, car j'en ai trop commis!
et j'aurai pour soutenir mes résolutions les sacrements , source inépuisable de consolations et de grâces. Oui , je le comprends aujourd'hui , ma bonne Alodie , sans cette divine religion point de paix , point de bonheur sur une terre couverte d'épines. Avec elle , au contraire , tout est bien, tout vient de Dieu et peut lui être offert. Voilà ce que j'avais oublié longtemps , ou plutôt voilà ce que je n'avais jamais assez bien su , et ce que vous m'avez fait entendre. Oh! mon amie, que ne vous dois-je pas ! . . .
Vous me faites envier le sort de notre chère El 'onore. Elle mérite tant d'être heureuse, qu'on ne s'étonne point qu'elle le soit. Ne vous a-t-il pas semblé quelquefois que pour certaines âmes Dieu ne voulait pas suivie les voies ordinaires de la providence, et qu'il leur faisait tout succéder en ce monde même? Cependant Eléonore aussi a versé des larmes : la perte de son père lui a été fort sensible et s'est entourée de circonstances qui ont dû.
centupler ses regrets. Ainsi , je !e répète , point de bonheur sans mélange ici-bas.
Vous savez que ma sœur n'a pas voulu se marier: à Dieu ne plaise que je l'y porte !
J'ai embrassé pour vous nus Ions petits enfants, d'abord pour être exacte à faire votre commission, et puis pour les embrasser une fois de plus, il faut bien le dire. Pauvres enfants ! ils m'occupent plus que moi dans nies prières. Je vous prie, qu'il aient une place dans les vôtres. Qu'à force d*être recommandés A Dieu, ils évitent les malheurs de tous ceux à qui manque une direction vertueuse et chrétienne ! En songeant aux difficultés de leur éducation et aux périls qui vont se multiplier sous leurs pas, je tremble pour leur avenir. Mais cette adorable Providence, qui fait tant pour moi, u'aura-telle pas pitié d'eux ?
Adieu ! Je regrette de ne pouvoir écrire d'aussi longues lettres cpie les vôtres. Vous concevez combien de bonnes raisons s'y opposent. Je souhaite de tout mon cœur que Madame sl!mlic puisse venir un jour à Paris. Quel plaisir de l'y end: a i ! En attendant, je l'embrasse comme je puis du fond de mon âme , et lui désire tout ce qu'elle mérite.
VâlENTINE.
Alodie à Madame Sainte-Sophie.
Paris , 14 avril f S 3 2 .
Quelle nouvelle vais-je vous apprendre , ma bonne mère , et que votre cœur va être affligé ! "\ ous seriez-vous attendue à me voir sitôt encore dans les larmes? Et comment n'en verserais-je pas? Depuis huit jours que puis-jé faire autre chose? routes mes épreuves n'étaient pas épuisées, il m'en fallait une autre; et pour me l'imposer Dieu m'a frappée du coup qui devait m'ètre leplus sensible.. . il vient de m'enlever nion père !...
Aurai-je le courage de vous dire tous les détails de ce malheur qui m'accable ? Hélas! quel vide s'est fait autour de moi depuis huit jours! Avant-hier c'était sa fête : que de tristes souvenirs m'ont affligée ! Je ne l'avais plus pour lui témoigner ma tendresse ; je me rappelais qu'à pareille époque, l'an passé , j'avais prié avec ferveur et offert pour lui la sainte victime à cet autre père que j'ai dans les deux. Que de choses depuis ! Tout avait tourné selon mes désirs , et c'est quand je les vois près de s'accomplir que mon bonheur est altéré par un si affreux contraste , et je suis privée de celui qui me disait du fond de son cœur, et presque avec lar-
LETTRE XXXVIU. 321
mes , nu il sérail heureux si je me troui-ais heureuse loin de lui !
Oh! ma ljomic mère, quelle résignation il me faut ! que je souffre !.. Et cependant , oui , je me résigne, car j'ai exhorté moi-même à la patience, et j'espère que Dieu ne me reprochera point de m'ètre trop tournée vers moi seule au jour où il a voulu m'affliger. Qu'il prenne «loue tout, et moi, et tout ce que j'ai île sentiments, de volontés, d'espérances terrestres ! Qu'il m'apprenne ainsi à n'aimer que ce qu'il aime , à ne vouloir que ce qu'il veut !..
Le 3 avril, jour de Pâques , je revenais de la messe quand on me remit une lettre timbrée de Paris, et dont l'adresse était de la main de M. Derbigny. Ce respectable piètre, que des affaires de son évêque avaient momentanément appelé a Paris, s'y était rencontré avec mou père , sans doute par une protection toute spéciale de Dieu sur une âme dont les besoins étaient si grands. Le petit démêlé qu'ils avaient eu ensemble à cause de moi , et dont vous avez su dans le temps toutes les circonstances, donna lieu à quelques explications dans lesquelles M. Derbigny, par sa douceur et la force de ses raisons, parvint à ramener son ancien ami. Que je bénis Notre-Seigneur d'avoir disposé de la sorte toutes choses! Le 30 mars, mon pauvre père se trouva frappé de cette horrible maladie du choléra, qui ne paraissait encore que depuis trois ou quatre joui:, à Paris, et qui menace d'y laisser d'affreuses marquée
de son passage. D'abord le mal ne fit pas les progrès qu'on observait sur quelques autres malades ; on espérait d'autant plus de l'efficacité des remèdes. Ce ne fut que le samedi que le danger devenu plus grand fit comprendre ce qui pourrait arriver ; et déjà M. Derbigny m'avait écrit dès la veille , et ne me eacbait pas ses appréhensions. Vous devinez , ma bonne mère, quelles furent mes inquiétudes. Je ne balançai point à partir; dès le soir je pris la poste avec Antonin. Nous arrivâmes ici le surlendemain à quatre heures après midi, et nous eûmes la douleur d'apprendre que déjà il n'y avait plus d'espoir. Nous reconnûmes à peine les traits défigurés de celui cpie nous nous flattions de rendre k la vie. Notre profonde affliction ne se trouvait tempérée que par la consolante pensée de l'éternité qui s'ouvrait pour notre père. Aussitôt qu'il avait connu le danger de son état , il avait demandé avec empressement à M. Derbigny, qui ne l'avait point quitté, d'entendre sa confession. Ses bons sentiments qui le faisaient revenir, lorsqu'il en était temps encore, à une religion si douce et si compatissante , étaient surtout entretenus par la présence de deux sœurs hospitalières qui le soignaient et que nous trouvâmes auprès de lui. C'étaient des dames du Bon-Secours accourues avec empressement à la prière de M. Derbigny. Les bonnes filles veillaientnuitetjour à son chevet, pendantqueleurs sœurs, s'unissant aux autres religieuses de Paris, fai-
saient déjà preuve du plus charitable dévoûmeat.
Oh ! combien j'ai été pénétrée de leurs attentions, de leurs soins , de leur zèle ! Toute jalouse que je me sentais de donner seule des soins à mon père, mon cœur n'osait s'abandonner devant elles à ce penchant. Il me semblait qu'offerts de leurs mains les remèdes devenaient plus sûrs , elles tranquillisaient l'âme en soulageant le corps , et je m'apercevais que leurs services n'étaient pas moins bien reçus que les miens.
Pour nous, M. Derbigny nous consolait , nous encourageait, et préparait notre cœur au rude coup qu'il allait subir par ces paroles de foi que si souvent il m'avait fait entendre. Hélas! elles n'étaient que trop bien motivées ! Mon pauvre père nous quitta dans ce monde vingt-quatre heures après notre arrivée. Il eut encore le bonheur de se confesser une fois, pendant que mou frère et moi nous conjurions le Seigneur d'écouter 8on repentir et nos prières : nous voulions que, s'il nous le ravissait dans cette vallée de larmes , du moins il nous le rendît dans le ciel. Une chose qui nous affligea , ce fut de ne pouvoir lui procurer la grâce du saint viatique : son élat ne lui permettait pas de le recevoir. Il en exprima le regret en tenues qui ne laissaient pns douter île sa foi et de ses désirs. Ensuite ses pensées se reportèrent sur nous. Il me réitéra ses vaux pour mon bonheur , chercha à nous consoler par la considération des volontés delà
Providence à laquelle nous devions nous soumettre, et qui allait, disait-il , le recevoir dans son sein. Il me recommanda à mon frère , quelle que dût être la fin de ma vocation avec laquelle il était parfaitement réconcilié. Enfin , se tournant vers moi , il prit ma main dans sa main défaillante : « Tu vois, » me dit-il, ma chère fille, combien ces pieuses » sœurs ont montré à ton père de zèle et de » charité... Je prie Dieu de le leur rendre au cen- » tuple !... Mais cela ne suffit pas à ma reconnais- » sance , et je mourrai consolé quand vous m'aurez ;> promis, mes enfants, d'en consacrer le sou- » venir. La Providence vous fait riches : employez » une portion des Liens que je vous laisse au sou- » lagement d'autres douleurs. Que par vos soins » s'élève à L... une maison dans laquelle ces saintes » filles pratiquent leurs héroïques vertus. Pour » cela, c'est sur vous que je compte, et j'espère » que bientôt les pauvres de L... les regarderont » comme leurs mères. » — Oh! ma bonne mère, -de quels sentiments je me sentis pénétrée ! Nous signâmes , pour ainsi dire , ce testament que nous présentait la Providence. Toutes les ressources de notre fortune furent dès ce moment consacrées à l'œuvre qui sera bien plus celle de notre père que Ja nôtre , et nous l'assurâmes en fondant en larmes que nous obéirions à ses volontés. Alors un rayon de joie se répandit sur ses traits ; il nous remercia, nous dit encore mille choses affectueuses auxquelles
je ne répondais que par nies sanglots. Antonin , plus calme ou feignant de l'être afin que je le fusse, lui demanda sa bénédiction: « Non, mon iils , » répondit-il , c'est ù vous de me bénir au con- » traire. Et toi , ma fille , mou Alodie , sois heuj» reuse , daigne le Seigneur te consoler et te » conduire; je le prie, mes enfants, de vous donner
» toutes ses grâces, et de me pardonner Vous
» prierez pour moi... » — Ce furent ses dernières paroles. Déjà nous étions prosternés auprès de sou lit : nous les avions recueillies avec une religieuse vénération, et déjà, je l'espère, Dieu les avait agréées dans le ciel où il daignait sourire à ce bon pèie.
Vous connaissez Alodie, ma bonne mère : qu'at-elle besoin d'ajouter à ce lugubre récit ? Je m étais sentie si heureuse en revenant de chez vous ! aurais-je cru que si promptement jamais cessé de l'être ! Enfui... que le nom du Seigneur soit béni. Jl veut ce dernier sacrifice, et il l'aura. Il me rend orpheline , mais ne me reste-t-il pas en vous une bonne mère .'...
Que dis-je cependant , et quelle force ont les habitudes du cœur I Oui , j'en suis rendue à une partie de mon histoire qui ne peut manquer île vous causer de la peine : il faut que je vojs avoue une autre détermination que j'ai prise sans vous consulter, il est vrai, mais que je crois inspuée par le ciel. Mon père mourant m'a légué le soula-
gemcnt des pauvres. Naguère si opposé à tout ce qui regarde la vie religieuse, il a , dans ce moment suprême , conjuré sa fille d'élever un asile de plus à ces anges qui l'avaient consolé dans ses douleurs, et cette volonté généreuse s'accomplira. Mais cette promesse que j'ai faite a tout-à-coup ouvert devant moi une carrière imprévue. En voudrez-vous à votre fille, si, persistant dans l'offrande qu'elle a faite à Dieu d'elle-même, elle ne va pas à ses bonnes Ursulines qui avaient eu jusqu'à présent tous ses désirs , toutes ses espérances ? Oui , ma bonne mère , j'ai vu ces saintes religieuses qui ont donné à mon père leurs veilles, leur piété ; elles m'ont soutenue , ont pleuré avec moi ; elles m'ont fait comprendre qu'il était doux d'adoucir les peines des âmes qui souffrent ; et auprès d'elles , en face de cette couche sur laquelle mon père venait à peine d'expirer , je crois avoir trouvé l'inteb ligence d'un mystère que je n'aurais pas découvert ailleurs. J'ai deviné que c'était un trait de ma vocation d'alléger les misères d'autrui , de recevoir les épancliements des âmes souffrantes , d'y appliquer les remèdes que Dieu place entre mes mains. En un mot , c'est aux dames du Bon- Secours que je vais me réunir pour toute ma vie. Bonne mère , à ma place n'agi riez-vous pas comme moi?... Je crois voir celui que je pleure approuver ce dernier choix de sa fille , sourire maintenant à une vocation qui trop longtemps lui causa tant de
peines , et s'applaudir de ce qu'elle se réalisera du moins dans un ordre qui obtint ses derniers su fl'i âges.
Je sais bien ce que vous pourriez me dire ici , ma bonne mère, et vous auriez d'excellentes raisons contre ce nouveau projet dans les dangers de la précipitation, dans la nécessité de cette vocation particulière dont vous m'avez entretenue autrefois. J'avouerai donc que, sans me comprendre assez, e tout en me voyant entraînée vers vous par une pente que ménageaient depuis longtemps mes affections , mes souvenirs d'enfance et une préférence qui ne pouvait guère avoir d'autre objet, il me semblait que dans votre ordre, ma bonne mère, je manquais d'une ebose dont mon caractère avait besoin. M. Deibigny , que Dieu semble m'avoir envoyé à dessein , m'a dit son avis : il pense comme moi qui ne vous avais jamais fait part de ces réflexions, parce que je, ne les sentais pas assez, qu'elles n'avaient encore dans mon esprit qu'une forme vague et indécise, et qu'enfin mon cœur agissait plus que ma raison quoique je crusse également suivre l'un et l'autre. Mais encore j'aurais été sûre, en entrant dans votre maison, de trouver de bonnes et indulgentes amies qui me chérissent et nie l'ont prouvé mille fois : ce motif n'aui ait-il pas terni aux yeux du Seigneur le inérite de mon sacrifiée? Ailleurs je n'aurai d'autre motif que l'amour de Dieu... C'en est donc fait ! Je crois en-
tendre sa voix , elle m'invite ù marcher dans la route qu'il me montre. Je vais retourner à L... avec mon frère. Nous nous occuperons tout de suite de fonder l'établissement de charité qui y perpétuera la mémoire de notre bon père. Là , je l'espère , il reposera , et Alodie y vivra dans la retraite , entre ces restes chéris et l'autel qui sera le témoin de ses dernières promesses.
Oh ! ma bonne mère , ne craignez pas , malgré tout , que je vous oublie. Non ! en habitant cet asile, mon cœur y sera près de vous. N'est-ce pas à vous que j'aurai dû d'aimer Dieu, d'être religieuse, de pouvoir essuyer un jour tant de larmes ? Jamais vos conseils ne s'effaceront de ma mémoire, jamais je ne cesserai de vous appeler ma mère , de vous respecter , de vous chérir comme si vous l'étiez par la nature et par le sang : partout votre image suivra Alodie, et l'encouragera à pratiquer toutes les vertus. ~
J'aurais voulu vous embrasser encore , et mes autres amies avec vous; elles vont être bien étonnées de ce que je vous apprends. IMais je fais le sacrifice de ce plaisir qui m'eût encore trop retenue dans le monde, avec qui j'en veux finir promptement. Dites-le , s'il vous plaît , à celles que vous pourrez voir. Je ne négligerai pas de leur écrire , car je crois toujours que l'amitié est un sentiment louable : Notre-Seigneur ne l'a pas trouvée indigne de lui.
LETTRE XXXV lu". 329
Voilà donc où ce Dieu Je bonté voulait me conduire par tant de détours et de vicissitudes! Je ne puis en tout que lui rendre des actions de gi ices, car je ne méritais que des peines, et celles qu'il m'a envoyées il lésa mêlées d'inestimables faveurs. Il s'< si servi de tout pour me sanctifier; et je ne puis retenir nies larmes de reconnaissance , quand je songe comme il en agit envers moi et plusieurs de nu-, compagnes. Cette bonne Eléonore a dû se marier avant-hier; pauvre amie, elle ne sait ni mon malheur ni mes dernières résolutions ! Yalentine m'est venue voir plusieurs l'ois. Je lui avais annoncé mou arrivée à Paris; elle ne m'a presque • point abandonnée dans ma douleur , c'est elle qui m'a accompagnée à la tiiste cérémonie.
Au moment de fermer ma lettre , la voici qui vient m'annoncer que vous arriverez à Paris mercredi prochain. Hélas! vous y venez quand tout le monde s'enfuit, quand le fléau fait des progrès Si bon il)K s. Voilà donc mon cœur partagé entre vous et moi : je voudrais et ne voudrais pas vous voir. Mercredi je serai encore ici , et je pourrai aller vous embrasser chez vos sœurs, heureuse de profiter encore d'une occasion d'autant plus précieuse qu'elle doit être si rare à l'avenir.
J'envoie ma lettre à la poste tout de suite, afin qu'elle vous parvienne avant votre départ de V.. Adieu , ma bonne mère , priez pour moi avec votre charité qui ne s'affaiblit pas. Ob ! oui, j'ai confiance
que nos deux cœurs s'entendront toujours. Gardezmoi le vôtre comme vous aurez sans réserve celui de la pauvre
Alodie.
LETTRE XXXiX.
Eléonore à Mme Sainte-Sophie.
A..... 15 avril 1832.
Enfin , ma bonne mère , c'en est fait , et voilà votre Eléonore mariée; elle ne s'appartient plus de puis trois jours. Mardi dernier elle a renoncé à elle» même, elle a fait le premier serment qu'on lui ait demandé de sa vie , et j'espère aussi le dernier. Si vous saviez que de réflexions j'ai faites pendant ces trois jours ! mille fois plus qu'auparavant , comme s'il était convenu qu'on devait , dans notre pauvre espèce humaine , penser beaucoup moins à ce qu'il faut faire qu'à ce qu'on fait !... Je puis dire cependant que je n'ai pas agi tout-à-fait de cette façon î les plus sérieuses méditations ont précédé ces engagements irrévocables, et tout me fait compter sur tin avenir que M. Duplessis saura me rendre heureux.
En vous quittant le 29 mars, j'étais bien triste, j'aurais voulu cacher les pleurs qui ne vous échappèrent pas ; il me semblait que je montrais de la
LETTRE XXXIT. 331
faiblesse, et ce n'était que des regrets. Dans ee moment surtout, j'aurais consenti à rester avec vous toute nia vie. Ces pensées me poursuivirent pendant toute ma route. Non, je ne crois pas avoir été aussi effrayée quand je me trouvai pour la première fois sur la mer, entre L'Angleterre que je quittais et la Fiance où je venais chercher une patrie dont la tempête s'efforçait de m'éloigner. Ainsi, à mon départ de Sainte-Ursule, c'était un violent orage qui s'éleva dans mon âme. Je craignais de ne pas trouver au port où je tendais l'asile sur que vous m'aviez donné- dans le vôtre ; mes anciennes indécisions recommençaient , et ce fut vous encore, ma bonne mère, qui vîntes tout-à-coup, par un souvenir plein d'autorité sur ma raison , rendre le calme à cette autre nier si tristement agitée. C'est peutêtre la millième fois que j'ai pu admirer avec vous tout ce qu'un esprit solide et fort a de pouvoir sur une dîne encore inexpérimentée. Heureuse celle-ci quand Dieu lui donne pour contre-poids de sa faiblesse une docilité- qui devient sa sauvegarde ! Ainsi je combattis mes anxiétés en réunissant contre elles tout ce que vous m'aviez dit sur ma vocation , et ce qu'y avait ajouté; votre bon M. Germain, vraiment homme de Dieu, et que ses sages ;:vis me rappelleront souvent... Ces dernières pensées finirent donc par L'emporter sur les autres; et , quand je me jetai dans les bras de maman qui m'attendait avec impatience , j'avais recouvré ma
sécurité , une grande confiance avait fait place à mes craintes, et ma résolution, que je lui communiquai aussitôt , la remplit d'une joie qu'elle ne put d'abord me témoigner que par son attendrissement. Maintenant donc que la chose est faite , je m'abandonne à la Providence qui voit comme j'ai tout voulu faire par elle et avec elle, et à vous qui voulez bien continuer à prier pour moi.
Après-demain , dimanche au soir , nous partons pour la campagne afin d'y recevoir quelques personnes. Ici tout s'est passé simplement autant que nous avons pu. iNous avons surtout cherché les bénédictions de Dieu dans celles des pauvres, à qui nous avons fait des aumônes. C'était un des avis que vous m'aviez donnés , et je tenais infiniment à ie suivie ; j'ai vu avec beaucoup de plaisir que M. Duplessis et sa famille étaient dans les mêmes intentions , et j'ai appris que cinq ou six jours ' avant notre mariage, ils avaient envoyé douze cents francs à M. le curé de la cathédrale pour être distribués aux familles nécessiteuses. Voilà qui est d'un bon augure , n'est-ce pas, mabonne mère ? — J'espère que nous en ferons bien d'autres. — Vers la fin du mois nous partirons pour les environs d'Amiens, où nous resterons jusqu'au commencement de juin. Mon mari a dans ce pays des propriétés et des parents qu'il veut me faire connaître. Quant à ceux qu'il a ici, je vous dirai que je les aime déjà comme si je les eusse toujours
connus; et ce qu'il y a de singulier dans ce sentiment, c'est que je ne l'éprouve aussi vif que depuis que je suis leur fille, delà vient-il de ce qu'ils m'ont fait dès lors plus de prévenances, ou de ce que j'ai pu m'abandonner moi-même tout-à-fait à mon cœur? C'est peut-être L'un et l'autre. Ce qui est certain, c'est qu'ils sont vraiment pour moi d'une bonté charmante.
Avez-vous écrit à Alodie que vous comptez aller à Paris? Je suis persuadée que, si elle l'eût su, elle y serait allée volontiers avec vous: cela surprendrait agréablement son père. Je pensais, il y a quelques heures, à elle et an bonheur dont elle va jouir enfin. i\ 'admirez-vous pas comme moi quelle diversité Dieu a mise dans le sort de quelques-unes de vos anciennes élèves? Moi, me voici établie et fixée dans le mariage ; par une opposition remarquable, Alodie renonce au mariage et au monde ou rien ne lui a jamais souri ; Constance prend un parti qui tient de ces deux positions, et, libre de toute chaîne, elle reste au monde pour l'édifier et le servir. Seule la pauvre Valentiuc est à plaindre , car elle a des peines bien cuisantes; mais Dieu lui a fait la grâce, depuis quelque temps surtout , de les supporter chrétiennement, et c'est les diminuer de beaucoup. De ces destinées si différentes, une grande vérité me semble naître pour nous devenir encore une leçon : c'est que, parmi nous, celles qui sont heureuses le doivent aux enseignements qu'elles
reçurent de vous ; la seule qui ne le soit pas les avait oubliés , et n'est parvenue à rentrer clans une voie plus douce qu'en revenant aux principes d'une véritable piété. Comment ne pas reconnaître toute l'importance d'une éducation véritablement chrétienne pour le bonheur de la vie , et l'influence de la religion sur le choix d'un état? Dites-le vousmême, ma bonne mère, ne sont-ce pas là des titres imprescriptibles à notre amitié et à notre reconnaissance. Ah! comptez-y toujours , surtout de la part d'Eléonore , qui vous aimerait quand toutes les autres atous auraient oubliée, et qui délie qui que ce soit de vous aimer plus qu'elle.
Eléonore.
Constance à Mme Sainte-Sophie.
R... 18 octobre 1S36.
Vous voilà donc arrivée, ma bonne mère , et je reçois votre lettre, quand depuis cinq ou six jours mon cœur me pressait d'écrire à N... pour m'informer de vous. Que je suis aise de vous savoir enfin de retour I Qu'on doit être heureuse main-»
(1) Entre la 39* lettre et celle-ci quelques autres furent écrites, dont l'intérêt n'était que secondaire et n'avait d'ailleurs aucun trait au sujet de cet ouvrage. Dans cet
tenant dans votre communauté ! Je le suis moimême d'apprendre , quoique en si peu de mots , que vos affaires sont arrangées selon vos désirs. Avec vous elles ne pouvaient avoir une autre issue : vous savez toujours mettre Dieu de votre côté. Mais que j'ai trouvé !e temps lon^ ! . . deux fois écrire en Lois ans, c'est bien peu. Du moins nous nous dédommagerons. Vous êtes bien lionne de me donner sitôt de vos nouvelles. Il est doue viai (pic vous étiez restée parmi nous lorsque vous habitiez au-delà des Alpes, cl qu'il n'y a pas de véritables distances entre les âmes qui sont unies par la ebarité ! Je ne saurais dire quel bien me fait cette pensée : non , malgré tant de motifs de le croire, tout n'est pas illusion sur la terre, et l'amitié n'est pas un mot vide de sens comme tant d'autres. J'apprécie infiniment , ma bonne mère , la préférence que vous me donnez sur vos autres filles; elle va bien à ma vive affection , et je vais m'clforcer de vous en donner une nouvelle preuve en répondant à ce que vous me demandez de nos amies avec beaucoup plus de détails que vous n'en attendiez sans doute. Quelques circonstances m'ont
intervalle de quatre ou cinq ans , Mme Sainte-Sophie en avait passé trois a Rome , d'où elle arrivait à peine quand elle reçut de Constance celte dernière lettre, qui devient ici comme le résumé de toute la correspondance. en montrant chacune de nos jeunes personnes dans la position que la Providence leur a faite.
assez bien servie pour que je puisse donner à mes renseignements toute l'exactitude possible. Je vous en préviens toutefois , ce n'est là qu'un abrégé de ce qu'elles vont bientôt vous écrire; car il faut vous attendre qu'à présent nous n'hésiterons pas à reprendre nos vieilles et bonnes habitudes.
Modestement je commence par moi , et vous venez (pie mon histoire est toute simple. Tous n'en avez connu que certains traits , et ils ne pouvaient que vous attrister, puisque mon avantdernière lettre vous apprenait que j'étais tout-à-fait orpheline. Privée de celui qui partageait ma vie entre lui et moi , je me suis renfermée pendant près d'une année dans mes habitudes ordinaires. J'ai peu vu le monde , dont ma position me séparait, et je n'y ai rien perdu. Quelques dames de nos amies sont venues seulement me faire à Gensac de fréquentes visites qui m'ont distraite ; mais bientôt cette vie trop sédentaire , et peu propre à me délivrer de tristes préoccupations , nuisit à ma santé , et on me conseilla de changer d'air : j'ai donc erré de voyage en voyage chez tous les membres de ma famille. Six mois se sont ainsi écoulés , sans que je m'en sois presque aperçue , usant d'ailleurs de ma liberté avec toute la franchise que je me suis faite , et laissant le monde , lorsqu'il m'ennuvait, pour quelque petite méditation ou un peu de lecture dans ma chambre ou au fond d'un jardin. Je vous ai parlé, ma bonne mère, de certaines
occasions où j'aurais pu devenirtelle ou telle dame : cette perspective, qui m'est revenue depuis, ne m'a pas assez flattée pour me prendre , et je suis restée mademoiselle Constance, comme devant. Tant de circonstances me persuadent toujours plus que c'est là ma vocation , et ce que je vais vous apprendre sera une preuve que je le pense. Cette vie errante que j'ai menée à peu près depuis que j'ai eu le malheur de perdre mon l;on et vénérable père, ne pouvait durer toujours ; il fallait me faire une position dans ce inonde où la mienne est tant soit peu embarrassante ; car la méchanceté et les soupçons s'attachent trop souvent à une fille qui n'a d'autre appui qu'elle-même. Je ne pouvais liabiter seule ni Gensac où j'eusse été trop isolée . ni J\... où je n'ai point de parents et que cependant je liens à ne pas quitter. Mes oncles et mes tantes', qui m'ont l'ait beaucoup d'offres fort amicales, ont. des goûts entièrement contraires aux miens : ils fréquentent et reçoivent une société nombreuse; je n'aurais donc pas trouvé dans une réunion définitive avec eux la vie calme et solitaire que j'aime par-dessus tout. I n seul moyen semblait me rester, et je l'ai pris : une dame de nos amies, qui vivait ici dans une communauté en qualité de grande pensionnaire , m'a déterminée à l'imiter. Nous avons là tous les avantages de la vie commune sans en subir les inconvénients , ou, si vous aime/, mieux, ce qui pourrait sembler tel à qui-
conque n'a pas la vocation religieuse. Je paie ma pension et mon appartement , et je partage avec quelques autres personnes , venues ici au même titre, la jouissance des vastes jardins de la communauté, et l'édification que nous donne la pieuse régularité de nos lionnes sœurs. La chapelle aussi nous est ouverte , nous profitons des exercices et des instructions qui s'y donnent; nous pouvons sortir et rentrer lorsque bon nous semble , et nous sommes les unes aux autres une société agréable et commode , parce que chacune y vit sans contrainte et comme elle l'entend. J'espère ne pas me dégoûter de ce genre d'existence , dont tous les jours sont paisibles et n'ont rien des ennuis et de l'étiquette du monde. Je m'en trouve fort contente depuis six semaines que je l'essaie.
Je ne dois pas oublier de vous dire que j'ai affermé le château de Gensac à une de mes cousines mariée depuis peu. Elle l'habitera six mois de chaque année , et l'amitié qui a toujours régné entre nous me fera disposer souvent de l'appartement que je me suis réservé dans mon ancienne demeure. Mes pauvres, d'ailleurs, et mes bons paysans y sont toujours
Voilà pour ce qui me concerne.
Je vais vous parler maintenant de nos amies, et naturellement Valentine aura mon premier souvenir. Elle est venue passer ici tout le mois de
j uillct , après quoi je l'ai reconduite à Paris où , pendant quinze jours, j'ai eu le bonheur de me convaincre de l'heureux changement qui s'est opéré dans sa position. Depuis deux ans surtout , elle m'entretenait fréquemment dans ses lettres des progrès sensibles qu'elle voyait faire à son mari vers une complète amélioration. Ellemême se sentait plus forte et devenait plus solidement vertueuse. Mais quelle consolation n'ai-je pas éprouvée en reconnaissant à quel point tout cela est exact! Non, Yalentin , ma lionne mère, n'est plus la même; ce n'est plus Valentine. Son langage est plein de piété et de foi : dans ses conversations intimes ( et je n'en ai guère d'autres avec ma sœur), elle avoue qu'autrefois elle aurait pu éviter toutes ses peines; elle se félicite avec un attenthis-enunt qui m'a touchée jusqu'au fond du cœur, d'avoir suivi vos conseils qui lui ont valu ce retour à des principes et à une conduite qu'elle n'aurait jamais retrouvés sans tous. Une longue étude de sou mari, une patience à tonte épreuve qui observait ses goûts, épiait les moindres mouvements de sa volonté , ont fait de celui-ci un nouvel homme, et j'ai été on ne peut plus étonnée en remarquant tout ce qu'un caractère aussi brusque et aussi peu aimable avait gagné d'amabilité et de douceur. Ce n'est pas encore, il s'en faut bien, un mari parfait; mais, en jugeant de ce qui peut arriver par ce qui CSt déjà, il pourra le devenir, et il le devra au
bon esprit de sa jeune femme. Qu'on dise ensuite qu'il est possible de se passer de religion dans un ménage ! Au reste, il était temps que cette réforme se fit dans les habitudes domestiques de M. et de Mme de Saint-Didier. Leurs pauvres enfants, pour lesquels je redoutais si fort les conséquences d'une désunion trop marquée, n'ont pu être influencés par des exemples que Dieu leur a épargnés. Pauline est entrée à la fin des vacances au Sacré*- Cœur de Paris ; elle y restera cette année , et quand elle s'y sera accoutumée peu à peu à se passer des caresses maternelles , on la confiera aux bonnes Ursulines de N... Le petit garçon est resté déjà un an au collège de Juilly , d'où il a rapporté plusieurs couronnes. Croyez-vous , ma bonne mère, que je bénis le Ciel de ce que tant de maux prévus d'abord se tournent en bien ! Ne devonsnous pas admirer comment la Providence toute charitable veille sur ceux que recommandent auprès d'elle et nos prières et leurs propres efforts !
Je ne vous dirai d'Eléonore rien de bien nouveau , car elle me néglige un peu , et je l'attribue aux occupations que lui donne à présent son titre de mère. Yous avez dû recevoir une lettre de M. Duplessis lors du baptême de sa petite Octavie. Depuis cette époque, la maman n'a pu m'écrire que deux fois ; la dernière fut le 19 juillet , ma sceur était encore ici. Mais au moins nous avons le plaisir de nous voir de temps à autre. Elle est venue passer une partie du printemps dans ses pro-
priétés d'Amiens, et j'en ai profité pour lui faire une petite visite de huit jours. Je ne sais s'il y a un ménage plus uni que celu'wlù. D'après ce que m'a dit Éléonore elle-même , il semble que Dieu avait fait l'une pour l'autre deux personnes qui se conviennent aussi parfaitement : dans tous les deux , c'est le même fond de douceur , de bonté , de religion. Il va quatre ans qu'ils sont unis , et rien n'a troublé encore le moins du monde la paix qui régna entre eux le premier jour. On dirait qu'ils s'appliquent à ne se contrarier en quoi que ce soit ; ils s'aiment et s'estiment mutuellement, et ces sentiments, cpii se fortifient de jour en jour, sont entretenus par les exemples de vertus qu'ils se donnent. Malgré leur fortune et leur condition , ils mènent une vie fort simple , quoique bonorable selon le monde : chez eux , nulle ostentation , aucun orgueil , pas de luxe proprement dit ; mais , en revanche, beaucoup de cette générosité chrétienne qui donne aux pauvres ce qu'elle a reçu de Dieu , et relève ainsi l'éclat de tant de vertus par la ebarité, la plus grande , la plus belle de toutes.
Enfin j'arrive à notre Alodic , ou plutôt à notre sœur Eudoxic , car elle n'a plus que ce nom-là aujourd'hui ; je suis sûre que vous me reprocheriez beaucoup de l'oublier, si mon cœur en était capable. Elle vous dira mieux que moi une foule de choses dont elle vous a déjà appris quelques circonstances. Je me bornerai donc à ce qui m'a le
plus frappée dans ma dernière entrevue avec elle. Au mois de mai dernier , elle m'invita à la bénédiction de sa chapelle : vous pensez bien que j'y allai. La cérémonie s'est faite le 24 , jour de St- Donatien , qu'elle avait choisi comme étant la fête de son père , dont les restes ont été transportés dans un caveau , derrière le sanctuaire. Je n'avais point vu Alodie depuis votre départ de N... , et cependant je la reconnus tout de suite en entrant chez elle ; ni son costume noir , ni son voile qui lui tombait sur les yeux, ne purent me la cacher. Avec quel bonheur je l'embrassai ! Nous avons passé ensemble trois semaines, et j'ai pu observer combien est vraie cette vocation qu'Alodie bénit tous les jours, et dont elle donnerait presque l'envie aux autres. Déjà tout L... la respecte et l'honore : les pauvres surtout la regardent comme une mère. On n'a pas vu sans admiration ce bel hôtel du comte de Villier transformé en maison de charité par sa fille , devenue la plus humble servante de ceux qui souffrent. Elle a ramené de Toulouse, où vous savez qu'elle a fait son noviciat , quinze de ses compagnes dont elle partage les travaux avec une ferveur et une activité merveilleuses. Ses supérieurs avaient cru pouvoir lui confier la conduite de cette nouvelle maison : elle l'a refusée d'abord, et, sur les instances qu'on a faites , elle a demandé à être mise du moins sous la direction d'une de ses dames plus âgée qu'elle , dont l'ex-
périence supplée à la sienne , et qu'elle suit maintenant avec toute la simplicité cpae vous lui connaissez. Au milieu de ses travaux et de ses Courses continuelles, sa santé se foitifie ; elle en use pour se livrer à tout son zèle : les vu lies même qu'elle supporte comme toutes ses autres sœurs ne paraissent pas la fatiguer. -Mais je crains que cette vie île dévoûment et d'un travail pénible et sans relâcbe n'altère bientôt son tempérament. 11 faut , je le sens bien, des sujets de ce caractère pour accomplir les vues bienveillantes de la Providence : n'est-il pas dommage cependant crue ceux qui la comprennent si bien ne durent pas toujours parmi les hommes pour les consoler ou les convertir ! Alodie s'occupe fort peu de ces considérations quand elles lui sont personnelles : en veillant avec une tendre sollicitude aux moindres besoins de ses sœurs, elle s'oublie elle-même et semble croire que les précautions de sa charité ne lui sont pas nécessaires. Un jour je lui exprimais la crainte que son indifférence pour tout ce qui la regardait ne devînt nuisible à sa santé , et par contre-coup aux œuvres de son état. « Ce n'est » pas de celte façon , me répondit-elle , que nous » devons compter ici : nous n'y venons pas pour » vivre , mais pour servir Dieu et le prochain. A » Dieu ne plaise qu'une dame du Bon-Secours use » de sa mission pour elle-même! J'ai calculé que, » du jour où nous entrons dans notre institut, on » peut y vivre dix ans en faisant bien son devoir ,
» mais fort peu au-delà. Avouez que c'est un très- » bon moyen d'aller au ciel que de passer par » cette route. » Et comment n'irait-elle pas ! J'espère seulement que les décrets d'en liaut ajouteront quelques dizaines de plus à notre bonne sœur Eudoxie. Je vous connais assez pour croire que déjà peut-être elle a eu de vos nouvelles : mais provisoirement je vais lui écrire votre arrivée. J'y gagnerai deux bonnes choses : de lui faire grand plaisir , et de recevoir une réponse.
Ma bonne mère , vous voyez comme je remplis vos intentions : ne sont-elles pas des lois pour Constance ! Croyez-moi fort disposée à ne jamais faire autrement. Si je puis juger de mes compagnes comme de moi (et je les aime trop pour avoir à cet égard le moindre doute ) , toutes celles que vous appelez encore vos enfants ne cessent de vous aimer comme leur mère. Pourrions-nous payer autrement vos soins , vos conseils , votre attachement I Quand je pense à vous, il me semble que la vertu me devient plus chère : c'est sans doute qu'elle s'offre à mon cœur sous vos traits. Oh ! priez donc toujours pour vos filles ; pensez surtout à celle qui n'ose pas dire qu'elle vous aime le mieux , mais qui vous promet de n'avoir jamais de plus chère amie.
Constance.