‹ Les trois vocationsChapitre 16 sur 18 · L... 1C mars 1S · texte numérisé non relu

L... 1C mars 1S

Je suis tout nouvellement arrivée de \... , ma chère Talentinc ; et après avoir souvent et longtemps parlé de vous avec notre bonne dame Sainte- Sophie, nous sommes convenues que je vous écrirais dans mes premiers loisirs. Quelques jours viennent de s'écouler en visites faites et reçues , et maintenant que j'ai pu reprendre mes petites habitudes solitaires, j'arrive enfin à l'une de mes amies que j'aime le mieux. Oh Joui, nous avons beaucoup parlé de Valeotine, et les oreilles ont dû lui sonner; mais tranquillisez-vous, ma chère, cène peut être que l'oreille dioite, qui annonce, dit-on, les bonnes

choses. Aurais-je pu médire en si bonne société , et causant de vous ? Par modestie vous n'oseriez peutêtre répondre à cette question : nous savons qu'en penser néanmoins , et je ne vous dirai pas quel bonheur j'ai ressenti en apprenant que votre sort s'est amélioré : cela résulte pour nous de ce qu'on a dit à notre bonne mère, et je m'en réjouis d'autant plus que je l'ai vivement désiré, et tous les jouis demandé au ciel.

Je veux vous donner des nouvelles de mon voyage qui vous soient intéressantes : je vous parlerai donc successivement des personnes de votre connaissance que j'ai revues. Il faut vous dire d'abord que je ne comptais pas du tout sur cette petite excursion , qui n'a duré que cinq semaines. Mon père avait à Paris des affaires qui l'y appelaient depuis longtemps; il aurait voulu que je l'y accompagnasse : j'ai préféré une visite aux Ursulines , où tout me sourit bien plus que dans une ville que je n'aime point , et il ne s'est pas opposé à mon désir. \ous voyez que mes atfaires vont bien, et je ne vous en dis que cela , parce que je sais que vous connaissez le plus intéressant par notre correspondante de N... Une seule chose, par exemple , aurait pu me faire consentir à retourner dans la capitale : je vous y aurais vue... mais vous devinez que ce plaisir devait céder aux circonstances dans lesquelles je me trouve actuellement. Si quelque jour on m'y envoyait , je bénirais l'obéissance qui

concilierait très-bien nies devoirs et mes affections. De quels sentiments mon cœur n'a-t-il ]>as été rempli en revoyant les lieux que j'aimais tant, que j'ai tant regrettés, et qu'aujourd'hui enfin j'espère revoir encore ! Qu'il y a de charmes dans les souvenirs de l'enfance , quand ils renaissent où se formèrent nos premières impressions ! Je pouvais attacher une idée à chaque objet; ma mémoire , je crois , ne fut jamais si fidèle. C'est toujours la même chapelle , et là nous fîmes notre preniièie communion ; les mêmes allées couvertes de ce grand jardin, témoins de nos processions à la Fête- Dieu et à tant de fêles de Marie ; et les charmilles où les rossignols chantaient toute la nuit , et la belle statue de la sainte A ierge qui domine avec son air de honte maternelle la cour des récréations. et les petits parte] res de chaque élève où croissaient les fleurs qui à peine écluses formaient des guiilandes et des bouquets pour les autels. Tout c< la , ma chère amie , me frappait à la fois ; je n'avais pas assez de mes yeux pour le revoir , et tant de choses avec mille autres saisissaient nus regards et mon imagination avec aussi peu d'ordre que j'en mets à vous les retracer. Et puis, quand après deux ou trois jours d'admiration ou plutôt d'extase, d'une joie enfin que je goûtais avec délices , j'ai pu faire rentrer mon espril dans son assiette ordinaire, les grandes réflexions nu sont revenues. J'enviais le bonheur de quelques-unes de nos an-

ciennes compagnes qui sont restées là , paisibles et studieuses , depuis que j'en suis sortie. Quelquesunes vous ont connue et m'ont parlé de vous , entre autres Théodosie et Victoire , dont l'une a bien plus d'esprit que l'autre sans doute , mais qui toutes deux ont de précieuses qualités et sont également estimables. J'ai fait aussi quelques visites à certaines autres cpii > rentrées cbez leurs parents , ne cessent pas de venir à Sainte-Ursule , et sont vraiment des modèles de piété dans le monde. Mme Sainte-Sopbie a eu la bonté de les inviter même deux ou trois fois à venir passer le jour avec moi : vous pouvez conclure de tout cela qu'on m'a gâtée. Comme je ne me cacbe plus de rien et qu'on en était prévenu par d'autres, chacune m'a parlé de ma vocation ; on m'a même appelée par anticipation Mme Alodie , et , vous le dirai-je ? cette dame-là n'était pas trop fâchée intérieurement de la gaîté de ces demoiselles : vraiment elle n'a jamais mieux entendu la plaisanterie. Mais ensuite il a bien fallu s'avouer qu'on n'était encore qu'une humble et pauvre petite postulante qui demande en grâce une demi-aune de mousseline blanche, et la préfère déjà en espérance aux riches et magnifiques coiffures de vos princesses de Paris. Cesidéeslà , ma chère , m'ont poursuivie plus d'une fois jusqu'à la chapelle. Souvent je m'y suis trouvée seule avec uxie ou deux autres religieuses qui faisaient bien pieusement leur heure d'adoration.

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