‹ Les tronçons du glaive [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 16 sur 22 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Au château des Hunaudières, près du Mans, Eugène, pour la vingtième fois depuis six jours, relisait le cher billet de Charmont, reçu par un heureux hasard le 4,r janvier, le papier parfumé encore sous l'enveloppe salie et dont l'écriture l'émouvait comme une caresse de la main même de Marie. Il demeurait sous le coup de l'attendrissement causé par la nouvelle intime, cet espoir d'un petit être en qui tous deux revivraient, prolongeraient la famille, la race. Tout son amour s'en trouvait ravivé, pénétré de pitié, de reconnaissance. Il revoyait sa femme si jolie dans le voile neigeux et la robe blanche, puis la courte ivresse de ces trois jours où ils avaient oublié le monde, où elle s'était donnée entière, avec tant de grâce et de pudeur. Quoique la lettre fût déjà ancienne, il se laissait aller au mirage de revivre ensemble un instant, dans une illusion de bonheur partagé; il se représentait la chambre tendue de cretonne, avec ses vieilles gravures, sa pendule de Saxe, son meuble de soie bleue, son chiffonnier ancien. La fenêtre donnait sur la terrasse d*où Ton domine la Loire, l'étendue des champs semés de noyers; un ciel rose d'automne se mirait dans l'eau tranquille.

Une échappée dora l'incertain des jours; et aussitôt le frêle château de cartes s'effondrait; il sentait le sable

fuir sous ses pieds, l'abîme ouvert. Il songeait avec terreur qu'un mois s'était écoulé. Qu'avaient apporté ces quatre semaines, quel inconnu de dangers sur Charmont? Plus libre d'y penser, maintenant qu'une inaction reposante, après un si obsédant cauchemar de combats et de retraites, le rendait à lui-même, il avait été repris par l'inquiétude affreuse : qu'était devenue Marie à cette heure, la Touraine envahie, le château occupé sans doute ?. . . Entre tant d'êtres qui lui tenaient de si près : sa mère, ses grands-parents, ses sœurs, Marie personnifiait ses regrets et ses craintes. L'idée de celui qui était et qui n'était pas encore, de la mystérieuse survenai ce de cette chair née d'eux-mêmes, qui serait une pensée, une vie, aurait une volonté, un destin, l'emplissait d'un trouble infini. Il ne s'attendait pas sitôt à compter avec ce tiers, envisageait néanmoins résolument la charge de sa responsabilité, de ses devoirs nouveaux. Il eût voulu reprendre vite une existence normale, se consacrer à sa femme, au petit Jean, — car ce serait un garçon, on l'appellerait du nom de l'aïeul, — oublier le passé, se vouer au travail du présent pour assurer l'avenir. Alors la meule retombait sur lui, l'écrasait. Il était le prisonnier de ces jours qui se succédaient impitoyablement, la victime de cette tourmente d'événements, petits et grands, qui tous le frappaient, le meurtrissaient, lui cent millième, infime, souffrant de tout son esprit et de toute sa chair.

Vainement, depuis son arrivée dans les sapins du Tertre-Rouge, après l'accablante marche de Vendôme au Mans, il avait passé une semaine à réparer ses forces, sous la hutte de branchages et de toile, au sol de bruyère sèche. De grands feux avaient fondu la neige; des cercles de spectres hâves s'accroupissaient et dormaient autour des brasiers où, à la broche des baguettes de fusil, rôtissaient de larges quartiers de viande. Des provisions et du vin venaient de la ville. Pour tout travail, quelques tranchées de défense à creuser. Puis le bataillon, déplacé, cantonnait à ce

château des Hunaudières, où depuis une dizaine de jours on achevait de se refaire : le régiment avait été décimé;, les survivants manquaient de tout, en guenilles et sabots. Par bonheur, des vêtements chauds, les effets d'équipement, du linge de rechange, étaient distribués. M. de Joffroy allait à la ltoche-sur-Yon chercher le dépôt, un renfort de mobiles guéris, de convalescents et d'égarés. Les vides se comblaient; les cadres se reformèrent. Des exercices quotidiens unifiaient les éléments épars du 75°. On reprenait figure.

Mais le Mans fascinait toujours. Malgré les consignes formelles, la rareté des permissions, on s'y ruait par fugues, avide d'échapper au camp, de retrouver des plaisirs dont la privation centuplait la valeur : un bon repas, un bain, lire les journaux, coucher dans un lit; pour d'autres, un assouvissement de luxure etd'ivres>e. Hôtels et cafés étaient combles, la Boule d'Or et 1 Hôtel de France pleins de généraux, les rues et les bouges gorgés de soldats. Après tant de misère, ce bien-être dissolvait. Une animation bouleversait le commerce et la ville, où magasins et boutiques bourdonnaient de foule bigarrée; un flot toujours accru d'uniformes grossissait. A toute vapeur, par les voies ferrées, se succédaient des trains chargés de troupes, d'approvisionnements et d'armes. Centre énorme où affluaient les ressources de la France, les envois de Rennes, de Nai.tes et de Bordeaux, pour ravitailler, remettre debout ces multitudes; où refluaient tant d'hommes débandés, accourant vers un peu de joie comme des éphémères à la flamme.

Eugène ne voyait pas sans inquiétude le perpétuel écoulement de fuyards qui de Sargé, d'Yvré-ï'Évêque, de Parigué, de Mulsanne, d'Arnage, par toutes les routes qui aboutissent au Mans, se faufilaient. Depuis deux jours, la cohue était telle qu'il se demandait avec anxiété quels combats avaient été livrés. Sans deute, les troupes qui opéraient à longue distance par delà l'armée immobile se repliaient, battues? Les pa-

trouilles ne suffisaient plus à les endiguer. Deux régiments de gendarmerie avaient dû s'échelonner, barrant passage à quatre kilomètres en avant de l'octroi, pour réunir isolés et détachements, en dresser la liste, fixer des camps. De nouveau, aux quatre coins de l'horizon, s'élevait la voix inexorable du canon. Que réservait demain?

Cette question, que tant d'officiers et de soldats perdus dans le rang se posaient, un seul homme, obstiné dans sa foi, l'affrontait avec une héroïque espérance. C'était celui qui des champs de Coulmiers, de Loigny, de Josnes, de Vendôme, par des retraites où sa pensée infatigable triomphait de l'épuisement des hommes et de l'acharnement de la nature, avait ramené jusque là son armée bien lasse, mais capable de se battre et de vaincre encore, surtout de reprendre le plus tôt possible l'élan vers Paris, pensée constante, but suprême. C'était Chanzy « le Tenace ».

Dès les cantonnements et les bivouacs établis, fin décembre, sur les positions à garder, il avait décidé, tandis qu'on arrêterait un plan et que les troupes respireraient, de conserver le contact et l'offensive; il envoyait deux fortes colonnes mobiles, l'une sous le général Rousseau vers Nogent-le-Rotrou, l'autre sous le général Jouffroy vers Vendôme ; d'autres corps tiendraient aussi campagne : les troupes des généraux Ferri- Pisani et de Curten, venant de Tours et de Poitiers, à Château-la-Vallière, et les francs-tireurs de Lipowski, de Cathelineau. Ainsi il parait à toute éventualité, surveillant l'ennemi, prêt à le recevoir, en attendant de pousser de nouveau sur la capitale. Justement, il venait d'en recevoir des nouvelles par ballon. Le capitaine de Boisdeffre, messager de Trochu, lui annonçait qu'il n'y avait plus d'approvisionnements quejusqu'au 20 janvier ; il fallait donc se hâter.

C'est alors que Chanzy, fidèle à sa grande idée d'opérations concentriques, réclamait par lettres, dépêches, missions d'officiers, des éclaircissements auprès du mi-

nistre ; il signalait la situation précaire de la grande ville, voulait qu'on le tînt au courant des mouvements de Faidherbe et de Bourbaki : puis, désapprouvant la marche à grande envergure de celui-ci dans les neiges de l'Est, quand tout devait porter sur Paris, il soumettait à Bordeaux un plan général, coordonnant le triple effort : Bourbaki selon lui ne devait pas dépasser la ligne Nogent-sur-Seine Château-Tbierry. Mais Freycinet avait tenu bon, persuadé que son propre plan était celui qui démoraliserait le plus l'armée allemande : « En quinze j ours, Bourbaki, maître des Vosges, se rabattrait, vainqueur... » Le sort en était jeté. Au lieu d'une action commune, plus rien que des opérations individuelles, des efforts décousus.

Du moins Chanzy, n'ayant plus à compter que sur lui, aiguillonnait ses colonnes mobiles. Des engagements avaient eu lieu, qui nettoyaient un moment le pays. Mais lentement, après un répit, les Allemands avançaient, battant Rousseau et Jouffroy en détail. Dans le coup de feu des escarmouches, par les froides journées de neige et de brouillard, ils sinuaient le long des routes, à travers le pays peu praticable à la cavalerie, à l'artillerie, accidenté de vallées étroites, de coteaux et de chemins creux, couvert de bois et de villages, hérissé de clôtures. Rousseau après une vive résistance reculait, abandonnant Nogent-le-Rotrou. Jouffroy, son coup de main manqué sur Vendôme, pliait, faute d'entente avec le- généraux qui devaient le soutenir. Jauréguiberry, envoyé trop tard à Châteaudu-Loir pour rétablir l'unité d'action, s'efforce inutilement. Les combats d'Azay, de Saint-Amand, d'Epuisay, de Vancé, se suivent; la colonne de Curten coupée est rejetée sur la Flèche. De toutes parts, on se replie vers le Mans. Un vent d'ouest tempête, les fossés sont jonchés de voitures, il faut pousser à plat de sabre les chevaux sur I': verglas. La vois 'lu canon se rapproche, les fuyards se répandent, l'ennemi est là.

Mecklembourg et Frédéric-Charles arrivaient, rame-

nant, pour le choc définitif, leurs troupes à bout, l'un par la vallée de l'Huisne, l'autre par les routes de Saint-Calais, de Vendôme et de Tours. Ils progressaient chaque jour, rétrécissant le demi-cercle que formaient leurs soixante mille fantassins, leurs quinze mille cavaliers et leurs trois cents canons. Le 9, ils atteignaient les avant-postes, s'emparaient de Connerré, deThorigné, d'Ardenay.

Alité depuis quelques jours, dévoré de fièvre, Chanzy retrouve sa volonté lucide; il embrasse d'un coup d'oeil la situation compromise, dicte des instructions sévères où sa douleur frémit. La retraite, dont on parle autour de lui, il la rejette fièrement, elle ne mène à rien qu'au désordre I On attaquera, on reprendra les positions perdues. Qu'on n'allègue pas le mauvais temps, il sévit pour les Allemands aussi. Une vigoureuse offensive, et l'on vaincra.

Ces paroles altières, dont Eugène perçoit l'écho dans les ordres lus devant les troupes le matin du 40, sous la neige qui tombe, il se les répète sans conviction en marchant. Depuis quatre heures, dans les ténèbres blanches, après une abominable nuit de bivouac succédant à une harassante journée où, debout dès l'aube, on n'avait fait que deux lieues, le 75° mobiles se dirigeait, joint à une longue colonne, vers Parigné-l'Évêque, dont on devait se réemparer. . . Oui, peut-être, on vaincrait comme à Villersexel, dont la nouvelle venait d'être donnée. Dans sa tristesse, Eugène pensa à ses frères, les imagina là-bas, sous la neige, parmi l'immense désarroi d'une armée identique. 11 les plaignit, d'une fugace et affectueuse pensée.

Pourtant, que souffraient-ils à côté de lui ? Ils n'avaient à se tourmenter que de leur propre détresse et des malheurs de la patrie. Ils ne laissaient pas derrière eux une femme adorée, le regret d'un bonheur aussitôt rompu qu'étreint. Ils n'avaient pas comme lui un sujet nouveau d'aimer la vie, l'espoir d'un doux petit être, embryonnaire encore,déjà si pesant de préoccupations etd'avenir.

A cette idée, la perspective d'une journée de combat, de ces mortelles heures où il allait falloir piétiner, se serrer le ventre, avec le risque des balles sous lesquelles on attend, des obus au-devant desquels on marche, lui fut odieuse. Une lassitude l'engourdissait d'avance. Même le sentiment de sa responsabilité, si limitée fût-elle, lui était à charge, non plus comme à Coulmiers, avec la crainte de ne pas s'en montrer digne, le désir de remplir tout son devoir, mais avec un dégoût qu'il ne songeait plus même à se reprocher. Tant de fatigues, d'humiliations ctde misères, excédant l'extrême limite des forces, détendaient en lui, comme en bien d'autres, le ressort moral. Quant à la beauté de cette guerre, cramponnée aux champs, aux toits du pays natal; à la nécessité de cette lutte sacrée pour le foyer, l'intégrité du sol et des souvenirs, lui qui en avait senti la noblesse et l'intérêt vital, et dont sous une aube pure de sacrifice l'âme s'était un moment éclairée, grandie, ii n'en percevait plus maintenant que les exigences cruelles. S'il était tué?

Mourir. .. cette vision devant laquelle, à plusieurs reprises, il avait fermé les yeux comme devant une fatalité inexorable, aujourd'hui le révoltait. Il voulait vivre! Il en avait le droit, le devoir. A qui, à quoi servirait sa disparition? C'était fou, imbécile. Tandis qu'à Tours, à Charmont, près de Marie... Il échafauda toute une existence vouée à ceux qui avaient besoin de lui, une carrière heureuse, utile, où il ferait le bien ; puis l'horizon léger de Touraine se déploya, avec la vieille maison familiale, le parc où avait joué son enfance, ces allées encore vivantes de ses promenades avec Marie, et où il s'évoquait plus vieux, surveillant à côté de sa chère femme les pas fureteurs du petit Jean. Il aurait des boucles blondes, le front haut des Real, les beaux yeux de sa mère... Une douleur le déchira : ce légitime bonheur, c'était le rêve, et ce cauchemar, la réa-

.Mais qui donc le séparait des siens, foulait aux pieds

la terre paternelle? Qui, depuis trois mois, le harcelait de mort, poursuivait âprement l'injuste conquête, draguant l'or à coups de contributions, bombardant les musées de Paris, les habitants inofïensifs des petites villes; fusillant francs-tireurs et paysans, n'ayant de cesse qu'ils n'eussent démembré la France? Qui, sinon les Allemands, qu'on retrouvait encore, toujours, devant soi ?.. . Gomment se comportaient-ils à Charmont ! A l'idée du nid profané, de Marie en danger peut-être, au soupçon d'un regard insolent, d'un outrage possible, son sang ne fit qu'un tour. 11 serrait les poings. Chanzy avait raison : « Lutter à outrance, sans trêve ni merci, au nom de l'humanité, du droit des gens ! » Se battre pour en finir, avec l'énergie du désespoir, une rage d'homme à homme! Puisque seule la sauvagerie allemande éternisait ce carnage, s'interposait entre son bonheur et lui, soit, en avant! Que ne pouvait-il du moins tenir au bout de son sabre les implacables fauteurs de cet égorgement de peuples ! Toute sa haine se concentra contre les trois personnages invisibles, presque symboliques, qui résumaient l'invasion : Guillaume, placide figure aux favoris blancs, en qui s'incarnait un siècle de rancunes politiques, la jalouse revanche des vaincus d'Iéna; Bismarck, âme etvisage de dogue, génie brutal, assassinant avec sarcasme; de Moltke enfin, aux traits secs et ridés de Parque, aux yeux glacés, l'algébriste du meurtre...

On marchait toujours, silencieux, dans le froid et la neige, l'allongement de la colonne. Eugène, à certains détails, un bois de sapins, l'aspect d'un hameau, reconnaissait la route par laquelle, fourbus, ils étaient arrivés de Vendôme. Il avait maintenant derrière lui des compagnons nouveaux, une section transformée, où les huit hommes qui subsistaient du départ de Tours étaient confondus à vingt autres. Ces derniers, ramenés l'avant- veille par M. de Joffroy, ne lui offraient que faces anonymes, un inconnu sans liens de confiance, presque hostiles. Les anciens, au contraire, dans son

isolement lui faisaient plaisir à voir, rappelaient les minutes partagées, une communauté de peines. Boniface, sergent à présent, avec son visage énergique, sa maigreur alerte, s'était de plus en plus virilisé ; dégourdi, actif, la guerre l'avait trempé, rendu meilleur. Neuvy, tout à fait désemparé, à vau-l'eau, flottant dans ses habits trop larges, gardait une fidélité de bon chien. Que de manquants ! Où était Verdette, le petit homme aux yeux de taupe? Dans quel village se cachait-il? Que devenait Cassagne, avec sa mauvaise figure, son doigt broyé? EtSeurat, Bru, Michot, Bicard, les morts, les blessés? 11 songea un instant à Pirou, à son regard de haine, quand on allait le fusiller. Comme c'était loin ! S'était-il assez ému ! Depuis, il avait vu en passant deux exécutions : un artilleur, un zouave. Pauvres loques, payant au hasard pour l'indiscipline de milliers d'autres. Comme on se blase ! 11 remarquait cette empreinte de bestialité, d'endurcissement qui, au visage des anciens, contrastait avec la mollesse gauche, l'air inquiet des nouveaux. Telle quelle, la section, et par là il jugeait du reste, s'en allait moutonnière, dans un mutisme abattu. Presque tous subissaient, sans réagir. Combien se battraient de bon cœur?

Une voix cordiale le héla. C'était M. de Joffroy qui, s'étant arrêté pour allumer sa pipe, se mettait à sa hauteur. La vue du bon géant réjouit Eugène. M. de Joffroy avait une mine tranquille, toujours la même carrure solide; à régulières enjambées de chasseur, il avançait, avec une nonchalance qui disait la force. Il faisait cette rude campagne aussi simplement qu'une battue. Le devoir le plus pénible lui semblait naturel, comme de boire et de manger. Il donna des nouvelles de Groude, à qui il tardait d'être sur pied pour revenir; parla de la vie au dépôt, du peu de solidité des troupes qu'on y formait, valant de moins en moins, de certains avancements scandaleux; il avait retrouvé commandant un admissible à Saint -Cyr, d'anciens sous-officiers promus lieutenants-colonels. Et ces con-

flits d'opinion! Les bleus de la Roche-sur-Yon, les blancs de Napoléon-Vendée. Pas de grande ou de petite ville qui ne fût ainsi divisée. M. de Joffroy conclut :

— Voyez-vous, c'est une très bonne chose d'être soldats. On marche tout droit.

Eugène admira cette conception de bravoure familière. Ils resteraient amis. Par son exemple modeste, que de bien il lui avait fait souvent, comme à la compagnie entière, l'excellent homme! En avant d'eux, l'arigné se détachait sur sa colline, dans la tranquillité des bois. Un galop d'officiers d'état-major fit lever les tètes, ricaner au passage. Tous détestaient ces « messieurs de carton », qu'ils accusaient en masse de leurs maux, des « fricoteurs, ne pensant qu'à se goberger dans les bons endroits, tandis que le soldat, sur les routes, trime la galère ». Au même instant le canon s'élevait.

Et aussitôt le 75e, appelé en ligne, se sépara. Une partie du bataillon d'Eugène se dispersa en tirailleurs. Dès lors, ce fut, comme à travers un accès de fièvre chaude, l'habituelle vision de flamme, de fumée et de sang, les branches qui cassent, les maisons dont les plâtras dégringolent, les hommes qui tombent, à travers le sifflement des balles et l'éclat gémissant des obus, toute la démence qu'est un combat dans la paisible nature, sous le silence d'un ciel de neige. Les munitions s'épuisent; une panique de mobilisés; des hourras tout près, dans un bois. Comment se retrouvet-on dans Parigné, où des mitrailleuses alternent leurs craquements avec l'explosion des pièces de 4? Une nuée de Prussiens s'abat. Les mitrailleuses sont prises, reprises. Les Prussiens fourmillent. Comment se trouve-t-on maintenant sur la route de tout à l'heure, fuyant vers Ruaudin, poursuivis par des uhlans? Comme c'est court et long, une bataille !

Eugène, quand il se ressaisit, au crépuscule, fut étonné de ne retrouver autour de lui que M. de Joffroy (I une dizaine d'hommes de la compagnie; seuls de sa

section, Boniface et Neuvy étaient là. Ils avaient perdu le régiment, campèrent sur place, mêlés à des lignards et à des chasseurs à pied. Le ventre vide, ils balayèrent la neige et s'étendirent, roulés dans leurs couvertures, serrés les uns contre les autres. Petit tas à l'abandon, noyés dans le remous de défaite, horriblement las, ils tentaient de dormir, pour oublier. Leur pensée ne s'étendait pas au destin de l'armée, à l'ensemble d'engagements, qui de Champagne, de Changé, où la brigade Ribell s'était admirablement battue, avait rejeté cette foule vers le Mans, sur les lignes de défense définitive.

Nuit de sommeil fébrile pour Eugène, qui réveillé à chaque instant remâchait la fatigue et l'énervement de la journée, la fureur d'être battus encore, l'attente de la grande mêlée où se dénouerait cette fois le sort de la deuxième armée, qui sait, celui de la France? Ces Allemands, ils avaient souffert des mêmes privations, des mêmes maux; eux aussi se traînaient péniblement dans la neige, épuisés, découragés; des vides nombreux clairsemniont leurs rangs. Un peu d'énergie, un dernier effort, et I on briserait leur cercle débile, ils se débanderaient à leur tour; les poursuivants seraient poursuivis. 11 mit un espoir ardent, irraisonné, dans le hasard de demain. A défaut de justice divine, puisque la destruction d'une nation se commettait ainsi à ciel libre, devant le silence satisfait de l'Europe, il compta sur cet obscur fatum qui flotte, se forme et se déforme au jeu trouble des circonstances, au-dessus des foules déchaînées, et d'où parfois un coup de foudre sort. Il souhaita de toutes ses forces la victoire inattendue, flamboyante, qui ouvrirait la série des chances heureuses, balayerait la terre de France, le rendrait à luimême, à sa vraie vie, aux siens. Les ronflements de M. de Joflroy l'irritaient; il enviait cette paix. A l'aube, comme il se dressait, secouant sa courbature transie, le capitaine ouvrit les yeux, el bâillant :

— Ah! fit-il, j'ai bien dormi.

Un involontaire rappel traversa l'esprit d'Eugène. Il revit un autre matin de bataille, l'alignement des tentes et des faisceaux, les files lointaines des chevaux à la corde, des canons en parcs, et, dans un réveil sans diane, le surgissement de la jeune armée de la Loire, à travers le petit jour qui blêmissait sur Coulmiers. Autour d'eux, était-ce la même armée, qui dans ce crépuscule plombé de neige hésitait à se lever, éparse? 11 contempla le vaste paysage morne, ces troupeaux couchés sans même avoir dressé Fabri des tentes, les canons pêle-mêle, les tas de chevaux toujours sellés, côtes saillantes sous le poil bourru, crinières et queues mangées.

Mais un sursaut le tirait de sa rêverie. Au loin, un groupe galopant d'officiers parut, grandit, se rapprocha, comme un lancement de pensée rapide. Dans une escorte de burnous rouges, en tête de son état-major, un général, buste droit sous la pelisse, le front haut, s'arrêta. Son regard serein embrassa les zouaves, les chasseurs, les mobiles. Une confiance adoucissait sa figure énergique. Sous les moustaches effilées, la bouche fine souriait, dans la barbiche blonde. L'éclair d'une seconde, Eugène sentit se poser sur lui le regard du chef, et en même temps une forte impression de calme, d'espoir, entrait dans son cœur. Il comprit alors que c'était Chanzy, cet homme que jamais il n'avait vu, ce maître tout-puissant de leurs vies, dont la volonté planait, souvent inefficace, toujours présente, sur leurs sommeils et leurs marches. Il fut remué à cette apparition, comme s'il eût vu un être mystérieux, l'âme même de cet immense corps qui. étendu sur des lieues de bois et de collines, rassemblait ses dernières forces. Il écoutait le général parler d'une voix nette, tranquille, à un colonel accouru. Les paroles tombaient dans le silence, comme un réconfort. Et devant le groupe des officiers d'état-major attentifs, dont les visages reflétaient une expression mâle, les silhouettes graves des spahis brûlés de soleil, aux petits chevaux

nerveux qui se mordaient, enragés de froid, Eugène éprouvait une impression de grandeur, au rayonnement de la pensée qui veillait là.

Ghanzy s'éloignait. Nul ne se doutait, à le voir passer, qu'un prodige l'avait mis debout, le maintenait en selle. Au lit, la veille, toute la nuit, il avait sué la fièvre, inspirant à ses aides de camp de cruelles anxiétés; au matin, il avait demandé son cheval, donné ses instructions à l'intendant général, au médecin en chef, et, lucide comme à ses meilleurs jours, galopé vers le faubourg de Pontlieue et la Tuilerie, commençant l'inspection de ses lignes par l'extrême droite. Inquiet de ce qu'au lieu de la vigoureuse offensive prescrite la veille, on eût reculé de toutes parts, il avait dicté des ordres inflexibles : résister à outrance, comme à Josnes, défendre les positions coûte que coûte, sans idée de retraite; l'accès du Mans serait interdit; la cavalerie ramasserait les fuyards, qui seraient ramenés au feu, et s'ils bronchaient, fusillés; tout chef de corps qui ne saurait maintenir sa troupe, cassé, comme récompensé sur le champ de bataille quiconque se distinguerait. Enfin, en cas de débandade, pour forcer l'armée à faire face, il n'hésiterait pas à couper les ponts.

Lorsqu'il eut parcouru l'aile droite, quitté le front des troupes de Jauréguiberry, sa course à l'air vif, l'imminence de la bataille, lui avaient rendu toute sa belle humeur; il avait vu, en avant de Changé, les sentinelles prussiennes et françaises se lancer des boules de neige; plus loin il avait essuyé une fusillade. Rentré en ville, il en ressortait pour visiter les hauteurs d'Yvré-PEvêque. Là et à Champagne, repris pendant la nuit, était la division Gougeard; sur le massif d'Auvours, couvert de bois et de retranchements, le 1 7* corps; plus loin, au nord du Mans, entre la Sarthe et l'IIuisne, Jaurès et le 21 • corps, formant l'aile gauche, sur Le plateau de Sargé. Le temps était clair, la neige dure.

La bataille fut lente à s'engager. A la gauche, com mencée à onze heures, elle dura tout le jour sans que

Jaurès abandonnât Pont-de-Gesnes. Le grand-duc de Mecklembourg n'avançait pas, ou si peu que, malgré 3,000 hommes tués ou débandés au ï21" corps, il ne parvenait pas à donner la main à Frédéric-Charles, arrêté devant le centre. Alvensleben, après avoir enlevé, au bout dune longue lutte, le village de Champagne, ne gagnait presque plus de terrain. Manstein, hâtant son entrée en ligne, n'abordait pourtant qu'à une heure le plateau d'Auvour-^. Il en était trois quand, enfonçant enfin la résistance des mobiles de la division Paris, il s'emparait des fermes de la crête.

A ce moment, Eugène et M. de Joffroy, qui avec leur poignée d'hommes avaient passé leur temps à chercher en vain leur régiment, venaient d'arriver à Yvré-1'Évèque, où la division de Bretagne se battait comme une vieille troupe, sous le général Gougeard. Eugène était pâle de faim, n'ayant rien pris depuis la veille qu'un peu de biscuit dans du café; une sombre exaspération lui venait d'errer à l'aventure, inutile. 11 eût voulu se lancer dans quelque acte violent, prendre part à une ruée décisive, se soulager en frappant. Soudain, arrivés près du vieux pont sur l'Huisne à travers un dédale de soldats, M. de Joffroy lui prit le bras :

— Regardez donc!...

Boniface, Neuvy, les autres se pressaient contre eux, ils levèrent tous la tête. Vis-à-vis, sur les pentes glissantes du plateau d'Auvours, dans la neige, des mobiles, des lignards et, avec un affreux désordre, des artilleurs fouettant leurs chevaux se précipitaient, se bousculaient, accourant vers la rivière, pressés de s'engouffrer sur le pont. A cette vue, des cris s'élevaient, une oscillation courut dans la division de Bretagne. Une voix alors domina le tumulte; Eugène vit un officier supérieur de marine, qui portait à la manche les trois étoiles de général de division, donner des ordres. Deux canons aussitôt se braquèrent, chargés à mitraille contre les fuyards.

— A la bonne heure, dit M. de Joffroy. Voilà un homme ! Qui est-ce '.'

— Le général Gougeard, jeta en passant un officier de zouaves pontificaux.

Eugène entendait la voix sommant les fuyards de s'arrêter, menaçant de faire feu. La cohue tournoya, hésitante. Des affolés, tentant de passer la rivière sur la glace, disparurent. Maintenant, le général a rallié quelques débris, mais on est trop peu; il appelle ses propres soldats, les mobilisés de Rennes et de Nantes, le premier bataillon de zouaves pontificaux. Le moment est venu. Eugène et M. de Joffroy l'ont compris. Le plateau d'Auvours, c'est la clef du Mans; par là, les Allemands, trouant au centre, divisent l'armée en deux tronçons, coupent la retraite. 11 faut reprendre la hauteur à tout prix. Instinctivement, ils sont aux premiers rangs, mêlés aux zouaves pontificaux qui les interpellent : « Eh ! les mobiles, y a de la place ! » Le général Gougeard lève son sabre et se souvenant de la devise des héros de Loigny :

— Allons, messieurs, en avant, pour Dieu et la Patrie ! Le salut de l'armée l'exige !

La charge sonne. La petite colonne s'ébranle. La pente abrupte est devant elle, hérissée de taillis à la base, puis hachée de murs bas et de talus de culture ; partout des arbres, des haies, des buissons. Une neige épaisse emplit les creux, cache les fossés. En haut, derrière le bois et les retranchements, des masses d'infanterie prussienne. De sang-froid, on aurait peur.

Mais, au son des clairons et des tambours lançant les notes saccadées de la charge, le cœur bondit, une étrange ivresse emporte sous un feu meurtrier ces hommes confondus qui sans répondre grimpent, baïonnette haute. A mesure qu'on s'élève, la colonne grossit; des soldats de toutes armes, des chasseurs du ÎO restés à combattre dans un pli, se joignent à l'assaut; on approche des cimes; le feu roule, dans un fracas désespéré. Le cheval du général Gougeard s'abat,

atteint de six balles. Mille petits combats s'éparpillent à chaque obstacle. Encore un élan, des maisons conquises, on est au sommet du plateau, dans un champ planté d'arbres.

Eugène voit à son côté M. de Joffroy; leurs hommes sont là, soulevés du même transport. Boniface, la baïonnette tordue, rit nerveusement. Neuvy a l'air ivre. Près d'eux, des zouaves pontificaux sont étendus, morts; d'autres foncent contre un taillis d'où les Prussiens embusqués tirent à bout portant. Un vertige de rage, de fatigue et de faim frappe irrésistiblement Eugène; il voit rouge, dans une frénésie de meurtre; le sang de la bête primitive crie en lui. Avec un soupir rauque, il se jette, le sabre brandi, dans un corps à corps de zouaves et de Prussiens, n'aperçoit qu'un officier blond, mince comme lui, et qui, nu-tête, lui tourne le dos. La fascination de cette nuque blanche et de ces cheveux bouclés !

A toute volée son sabre descend, entre comme une hachette dans du bois. Cette secousse, dont il a le poignet meurtri, la plaie béante de cette tète fendue, lui sont une stupeur qui se change en indicible émoi. Le blessé s'est retourné, le regarde. Jusqu'au fond de l'âme d'Eugène s'imprime la beauté du visage jeune, Fair d'étonnement aux joues qui pâlissent, et le regard surtout, un regard tendre, d'un infini reproche. Ces yeux très bleus, très doux, dont l'eau pure se ternit, le poursuivent de leur expression désolée, où la vie qui s'en va contracte un inexprimable regret.

— Pourquoi m'as-tu frappé? semblent-ils dire. Quel mal t'ai-je fait?

Et dans le même éclair les prunelles chavirent, le blanc remonte. L'officier chancelle, prostrant, bras ouverts, un long cadavre, dont Eugène ne voit plus que la tête fendue, la plaie horrible qui saigne dans la neige...

Ces yeux, ce regard de surprise navrée, de fraternel reproche, le poursuivaient, tandis que sur le plateau

réoccupé il vivait des heures instinctives. Assis maintenant avec M. de Joffroy et ses mobiles, — il n'en restait que cinq, Boniface et Neuvy, — on se partageait goulûment un reste de saucisses aux pois, tiré des sacs prussiens, chauffé à un fourneau de ferme. Eugène ne savait comment apaiser sa soif, suçant des glaçons, mangeant la neige. Ils brûlaient dans leurs os, dans leurs moelles, de l'âpre exaltation de la victoire. Plus un Prussien sur le plateau. L'armée pouvait dormir tranquille. Le bruit courait que Frédéric-Charles renonçait à forcer les lignes du Mans, qu'il allait donner l'ordre de la retraite. Une nuit limpide s'était faite, si pure qu'on distinguait au loin la netteté du paysage, jusqu'aux moindres découpures sur la neige miroitante. Un ciel boréal étendait ses espaces glacés de lune, ses profondeurs grelottantes d'étoiles.

Ces yeux, la hantise de leur regard, Eugène ne pouvait les écarter, quand, les troupes de Gougeard relevées sur le plateau, il redescendait vers Yvré. Il pensait à l'homme étendu là-haut, contre terre. Il revoyait, avant le coup, sa nuque blanche, ses cheveux bouclés. C'était cela qui lavait fasciné. Puis l'affreuse secousse, le crâne ouvert, et ce visage tournant vers lui l'expression inoubliable : « Pourquoi m'as-tu frappé? quel mal t'ai -je fait? » La beauté, l'air noble de cette face, où la vie se retirait des joues pâlissantes, augmentait son trouble. Sans doute, c'était quelqu'un. Comme il était jeune! Il pouvait avoir son âge. Là-bas, des parents, une vie organisée, l'attendaient. . .

Autour d'Eugène, dans une salle basse, des officiers parlaient haut, animés, joyeux. On s'était bien battu. La griserie inusitée du succès agitait chacun. «Ils avaient reçu leur frottée ! » Un artilleur dit :

— Chanzy est content de nous. Il vient de nommer Gougeard commandeur.

On applaudissait à cette récompense qui honorait tous. Un autre :

— On est vainqueur sur toute la ligne.

M. de Joffroy se frotta les mains. Eugène réussit à éloigner de lui la vision, son cœur se dilata : la guerre finie bientôt, Charmont délivré ! Vivre près de sa femme, pour le petit ! Un allégement délicieux dissipait sa fatigue. La vie lui parut belle. Au bout de la chambre, une voix contait gaiement :

— Et vous savez, je lui ai passé mon sabre au travers du corps, il n'a pas dit ouf!...

Eugène redevint triste. Les yeux bleus étaient devant lui. Alors il quitta la salle, où il se sentait comme étranger; ces rires, cette excitation gaillarde, lui étaient pénibles.

Dehors, sous le froid mordant qui faisait plus vive, au ciel d'acier, la scintillation des étoiles, il essaya de se raccrocher au sentiment de la victoire, à l'absolution du devoir simplement accompli. Un voile obscurcissait l'orgueil, la satisfaction de cette victoire, la légitimité de ce devoir. Il revint de mille lieues quand Neuvy, qu'il n'avait pas vu s'approcher, le tira par la manche et lui dit, en confidence :

— Mon lieutenant, je voudrais vous remettre quelque chose.

Et, bonnement, le moblot tendait un portefeuille de cuir rouge, bourré de lettres.

— J'ai ramassé ça à côté de l'officier à qui vous avez appliqué un si beau coup de sabre. Y en avait qui lui tiraient ses bottes, d'autres qui se disputaient sa montre et son argent. Ils ont jeté ça en disant : « C'est des lettres! » J'ai pensé qu'il valait mieux les prendre.

Eugène, un tremblement dans les doigts, reçut le funèbre dépôt. Neuvy, débarrassé, s'éloignait, avec un dandinement paisible. Une angoisse étreignit Eugène, à palper le cuir doux, sous lequel passait le rebord froissé des lettres. Un tremblement nerveux. . . Gomment cette chose était-elle maintenant dans ses mains ? Pourquoi? A son malaise se joignait un doute. Etait-ce une indication mystérieuse, un legs du mort, quelque commission solennelle de l'au-delà? Et cela lui venait à lui,

qui avait encore dans son poignet la secousse du meurtre... Involontairement, il regarda sa main, refermée sur le portefeuille comme elle l'avait été sur le pommeau du sabre. La lumière bleue de la lune en soulignait le contour. La stupéfaction lui venait que ce fût cette main-là qui eût brandi, asséné la mort. Et alors seulement il eut honte d'avoir tué.

Que faire de ces lettres ? Il lui répugnait d'en prendre connaissance, et pourtant cela valait mieux. Il n'avait pas le droit de se dérober à cet acte d'humanité, qui sait, à la prescription invisible. Il ouvrit le fermoir, parcourut à la clarté blême quelques lignes de la langue inconnue. Une poignante émotion le remua, devant l'écriture de femme, dont l'encre violette, les fins jambages penchés lui rappelèrent les lettres de Marie. M. de Joffroy, qui venait de sortir, l'apostropha :

— Je vous y pince, l'amoureux 1 Vous relisez des nouvelles de chez vous.

En quelques mots, Eugène expliqua, et avec un soulagement, il remettait le paquet au capitaine :

— Vous qui connaissez l'allemand...

Tandis que M. de Joffroy, qui avait pris un feuillet au hasard, le déchiffrait, une curiosité intense penchait Eugène vers lui. Le cordial visage du capitaine s'attrista, dans sa barbe hirsute. Il lut à mi-voix, traduisant avec des pauses :

« Mon cher Frantz, si tu savais comme je pense à ta chère petite vie... comme je maudis cette longue guerre qui nous sépare, bien que la gloire... que tu conquiers pour la patrie allemande et avec l'aide de Dieu, me soit douce... Je veux t'annoncer aujourd'hui un très grand bonheur: réjouistoi dans ton âme. mon bien-aimé Frantz... La volonté divine a béni notre union... Je sens, je sais maintenant que tu revis en moi. Au printemps je serai mère... Si je ne t'en ai pas parlé plus tôt, c'est que je voulais en être sûre... Ah! mon cher Frantz, comme il nous paraîtra bon d'être réunis dans le vieux château, à côté de nos chers parents, Chéri, de 7ivre pour nous aimer, avec le mignon qui te ressemblera...

Hochant la tête, M. de Joffroy, dont la voix s'altérait, s'arrêta. Il parcourut en silence la fin de la lettre, dit : — C'est signé : Gerta... puis vérifia l'adresse, et avec une précaution pieuse, il referma le portefeuille.

— Je m'en charge, dit-il.

Et voyant Eugène bouleversé il murmura gravement :

— C'est la guerre !

Cette nécessité, ni la consolation de la victoire, qui rapprochait de la fin, ne parvenaient à calmer la conscience d'Eugène. L'extraordinaire coïncidence, la similitude de cet officier, jeune comme lui, bientôt père comme lui, et qu'il avait tué parce qu'il était l'ennemi, le bourrelait d'un remords aigu. Insoutenable, le regard se fixait sur lui, suppliant et sévère. . . Son devoir l'excusait-il tout entier? n'avait-il pas frémi, au moment irréparable, d'une rage de bête, assassiné pour assassiner ? Cette femme là-bas, cette autre Marie, cet enfant... Et songeant qu'à la place de sa victime, c'était lui-même qui eût pu être couché là-haut, il ne ressentait plus, avec un écœurement sans nom, que l'horreur épouvantée de la guerre, une pitié où, s'attendrissant sur lui-même, il plaignait dans un long regret ce malheureux et les siens. Repris de toute sa fatigue, découragé à tomber, il exécrait le fléau abominable, déshonneur de l'humanité.

C'est alors que venue d'où, apportée comment, l'insaisissable nouvelle de la défaite, courant d'un bout à l'autre de l'armée, vint aboutir aux bivouacs d'Yvrél Evèque. On se regardait, on s'écriait. Personne n'y voulait croire. Mais, avec plus d'insistance, le bruit se propagea. On affirmait qu'à l'extrême droite, une position maîtresse avait été surprise. Les Prussiens pouvaient entrer au Mans; on allait être coupé.

Comme des somnambules, M. de Joffroy, Eugène et ses mobiles se remirent en marche, voulant savoir, rejoindre. Au bout d'une heure, trébuchant dans les chemins envahis, ils apprirent, d un officier d'ordonnance qui, arrêté par des fuyards, jurait et sacrait que la Tuile-

rie, aux portes du faubourg de Pontlieue, avait été enlevée sans un coup de feu par une compagnie prussienne en reconnaissance. Les mobilisés dllle-et-Vilaine faisaient la soupe : de pauvres gens, armés de fusils à piston qu'ils ne savaient même pas manier, fiévreux, exténués, et qui avaient croupi au camp de Conlie; ils avaient pris peur, lâché pied. Impossible de les ramener; les généraux s'usaient à vouloir pousser leurs hommes, ils se couchaient dans la neige. Maintenant la Tuilerie, le Tertre, étaient solidement occupés, la déroute en train, le Mans ouvert. C'était invraisemblable, c'était inouï : c'était ainsi.

Comme un arc trop tendu, la corde humaine avait éclaté. Parce qu'elle n'avait pas d'endurance morale, la longue habitude militaire des Allemands ; parce que la foi et l'élan admirables de quelques-uns ne suffisent pas, l'armée improvisée de Chanzy craquait de toutes parts.

Devant les dépèches de Jauréguiberry l'avertissant de la fatale aventure, lui racontant d heure en heure la débandade grandissante, l'impossibilité d'arrêter ce courant qui gagnait de proche en proche, dans un vent de panique, se ruait irrésistible, le général en chef, atteint en plein espoir de réussite, ne voulait pas se résigner encore, ordonnait de se battre, de s'agripper au sol. Mais quand le jour se leva sur l'irrémédiable débâcle, Auvours de nouveau perdu, Chanzy consentit à la retraite. Mieux valait peut-être conserver cette armée à la France, que de faire sauter les ponts et de s'acculer à la mort? Pleurant de rage, il écrivit à Gougeard : « Sauvons du moins l'honneur. » A Jauréguiberry : « Le cœur me saigne, mais vous déclarez la lutte impossible, je cède. »

Alors il prescrivit à Jaurès de couvrir son recul. Pendant que le 21' corps luttait pied à pied, préservant l'armée d'un écrasement total, il quitta la ville, où une bataille de rues commençait, à travers un effroyable désordre d'évacuation, un engouffrement de cohue sur

les ponts minés, dans la gare que les isolés prenaient d'assaut, jetant les blessés sur les voies pour s'empiler à leur place dans les wagons, et dont le dernier train s'éloignait, sous une grêle de projectiles.

Trois jours passèrent. Eugène et sa petite troupe avaient retrouvé le régiment. Le calvaire d'après Josnes et d'après Vendôme recommença. Il connut de nouveau la longueur des étapes où les pieds saignent, où les boyaux se tordent.

Dans son abattement, il revoyait toujours le reproche des yeux bleus. Autour de lui, par la campagne blanche et souillée, les chemins glissants, coulait, coulait sans cesse la nappe d'hommes sordides, vidés, finis, dans le roulement morne des convois, le défdé des canons, l'immense fourmillement en désarroi des fantassins et des cavaliers. Eugène ne se souciait même plus qu'on allât vers Carentan, comme l'eût voulu Chanzy, ou vers Laval, comme l'ordonnait le ministre, ni que chaque soir, reliant l'armée de plus en plus flottante, la volonté tenace, incoercible, du chef dictât la direction, les voies. Saoul d'horreur, il avait coulé à pic, n'était plus qu'une épave... Les yeux bleus le regardaient toujours.

Le 15, un dimanche, à Sillé-le-Guillaume, à Saint- Jean-sur-Erve, la voix inexorable du canon reprit. C'était la dernière fois qu'on dût l'entendre; le lendemain, on serait à Laval. Comme Eugène traversait l'Erve, au pont de Saint-Jean, vers trois heures, le dernier obus éclata.

Il appuya la main à sa poitrine, crut avoir reçu un ricochet de pierre. Puis tout se brouilla, il vomit du sang et, avant de s'évanouir, eut le temps d'apercevoir M. de Joffroy, qui le soulevait, l'emportait dans ses bras...

Poncet, son pardessus boutonné, prit des mains de sa femme les gants qu'elle lui avait tricotés, et ramassant sur sa table une liasse de dossiers, il se pencha, attiré par le calendrier neuf étalant au mur ses colonnes de jours noirs et de dimanches rouges. 11 secoua la tête :

— Aujourd'hui le 17. Avant la fin de ce mois, Paris n'aura plus de vivres 1

Le visage de Mme Poncet exprima une inquiétude douloureuse, elle voyait Martial maigri, malade; elle écartait des idées pires. Depuis le bombardement, une angoisse quelle cachait de son mieux à son mari ne la quittait plus, l'accompagnait dans ses visites aux blessés, qui malgré elle lui faisaient penser à son fils.

— Ah! dit Poncet, puissent de bonnes nouvelles arriver ce soir de Bourbaki! C'est maintenant notre plus ferme espoir.

Il dit cela d'un ton peu rassuré, n'ayant jamais eu grande confiance dans le chef ni dans l'opération, surtout après les lenteurs qui avaient tout compromis. Bourbaki, depuis deux jours, se battait sur la ligne de la Lisaine, essayant d'atteindre Belfort.

Le Sorcier avait bien changé. Lui, d'un optimisme si fervent, tournait à un désenchantement amer. L'inertie du gouvernement de Paris, ne sachant profiter ni des forces d'une grande armée ni du bon vouloir d'une population stoïque, l'indignait, autant que l'avaient navré la perte du Mans et la retraite sur Laval.

Chanzy battu, Faidherbe limité à une résistance locale, qu'espérer à présent, si de l'Est ne venait pas le revirement sauveur? Sur qui compter? Celui en qui il avait le plus espéré, son héros, Garibaldi, l'avait étrangement déçu. Pourquoi fallait-il que l'exemple d'un pareil dévouement, l'offrande spontanée à la jeune République du vétéran de la République universelle, eût porté si peu de fruits? Sans doute, Garibaldi s'était heurté à trop de suspicions, à l'hostilité des réactionnaires ! Ou bien, trop vieux, il ne pouvait diriger : Rordone le menait. Tout se passait en paroles; l'armée des Vosges, en trois mois, n'avait rien fait.

Plus que jamais partisan de la lutte à outrance, enfoncé dans son obstination par les revers mêmes, il doutait, non de la cause, mais des hommes. A l'exception de Gambetta et de quelques rares croyants, personne qui eût le feu sacré. Dans tout le pays, une néfaste langueur; sous couleur de paix, chaque forme de réaction clabaudait, des journaux accusaient publiquement « le dictateur » de ne chercher dans la continuation de la guerre que la durée du régime révolutionnaire. Le pays, reculant devant un effort momentané, souhaitait l'Assemblée, c'est-à-dire le repos, quitte à le payer d'un démembrement. Poncet s'attristait de voir une nation méconnaître à ce point le devoir.

Un grief personnel redoublait son irritation. Tout à son rêve de puissants moyens de destruction, il avait fait accepter par Gambetta un engin terrible qui, tuant la guerre par la guerre, eût opposé à la froide barbarie allemande une barbarie vengeresse, pire.

C'étaient des projectiles chargés de balles d'étain emplies de phosphore, qui, s'enflammant au moment où l'obus éclatait, répandaient sur une vaste surface l'incendie, la mort certaine, succédant à d'affreuses blessures. Gambetta, comprenant le patriotisme, le principe d'humanité supérieure, auxquels obéissait le chimiste, avait ordonné à Toulouse des essais immédiats, qui avaient réussi. Au crève-cœur de Poncet, le

général Thoumas, l'actif directeur de l'artillerie, avait pour des raisons chevaleresques dissuadé le ministre d'une telle invention, contraire au droit des gens.

Et Poncet, cet homme si doux, qui en dehors de la science, où il voyait la rénovatrice future, n'avait d'autre passion que sa famille, les pauvres de Montmartre et les fleurs de son jardinet; ce massacreur qui chaque jour allait donner du grain à ses petits amis les pigeons, caressant le duvet tiède des voyageurs avant qu ils repartissent à tire-d'aile vers Paris et l'amour, gardait une rancœur. Il s'agissait bien de sensiblerie inutile, à l'heure où les obus à pétrole pouvaient sur Paris bombardé, où dans tous les villages exactions et meurtres mettaient l'envahisseur au ban de la civilisation !

Poncet, qui devait passer à la préfecture, suivait le cours du Chapeau-Rouge, lorsque à hauteur des arcades du Grand-Théâtre un monsieur élégant, à correction de diplomate, l'aborda. C'était le comte de La Mûre. Son teint de vieille porcelaine craquelée s'était nuancé de rose. Il était gras et paraissait heureux :

— Comme je suis charmé de vous rencontrer, cher monsieur Poncet. Vous rappelez-vous le jour du mariage à Charmont'.' Hélas! malgré vos convictions d'alors, nous voilà bien loin de ce coin paisible et de cette accalmie de bonheur. Tristes jours !

t Toi, se dit le Sorcier, tu es bien aimable. Aurais-tu quelque chose à me demander ?. . . » Sur une question polie, M. de La Mûre donnait des nouvelles de sa femme, de sa fille. Elles allaient bien, étaient venues pour des emplettes ; il les retrouverait tout à l'heure dans une pâtisserie.

— Hais puisque j'ai la bonne fortune de vous rencontrer, tontinua-t-il, permettez-moi d'en profiter. Vous avez tant d'influence à la commission d'armement 1 Un de mes oncles, le colonel d'Ennemont, a présenté une merveilleuse invention.

— Parfaitement, dit Poncet, je me souviens.

L'idée était si ridicule qu'elle l'avait frappé; donner à l'armée des demi-cuirasses, qu'on fabriquerait aussitôt sur toute l'étendue de la France, quitte à démolir les maisons pour se procurer du fer. Avec cela le soldat serait invincible.

— Mais voilà, dit M. de La Mûre, sarcastique. Il suffit que mon oncle soit un orléaniste, vous ferez grise mine à sa trouvaille. Et cependant, puisque M. Gambetta compte prolonger la guerre. . .

Poncet eût voulu l'envoyer au diable; mais l'autre, ayant du temps à perdre, n'était pas fâché de tenir là un républicain, pour lui dire son fait en douceur.

— Voyons, cher monsieur Poncet, soyez franc ) Est-ce que ce n'est pas de la folie d'aller au-devant de catastrophes auprès desquelles Metz et Sedan ne seront rien? A quoi sert de gaspiller plus longtemps le sang, l'or, les ressources du pays? Vous n'aboutirez qu'à payer un peu plus cher.

Un tel abîme séparait leurs façons de comprendre, que Poncet, ayant considéré avec un sourire énigmatique cette tête d'oiseau, dédaigna de répondre. M. de La Mûre prit son silence pour de l'embarras, et, encouragé :

— Nierez-vous, en y réfléchissant, vous, un homme de pensée, mais que votre labeur absorbe, le mobile d'où partent ces pompeuses théories de guerre à outrance? Pendant ce temps, la République fonctionne. Les armées, elles, souffrent et se battent; M. Gambetta vit bien, a des salons chauffés...

Il montra les hautes fenêtres de la préfecture :

— Malepeste ! ce ne doit pas être ennuyeux de coucher dans un lit doré, sous un baldaquin de velours à crépines d'or, où a dormi l'empereur Napoléon !

Poncet revoyait, au large balcon de pierre, dans le jour clair du 1er janvier, le ministre penché au-dessus de la foule, qui, couvrant chaussées et trottoirs, encombrait les larges rues de son grouillement méridional. Une bise âpre soufflait de l'esplanade des Quinconces. Les neuf Muses, aux péplums de neige, debout sur les

entablements du Grand-Théâtre, dominaient le vaste décor où s'alignaient les perspectives de la Bourse et des quais, dans le ciel pâle au-dessus du fleuve, avec le fouillis des vergues et des mâts. De sa voix sonore, aux acclamations du peuple. Gambetta jetait d'héroïques paroles, enflammées de pur patriotisme et d'espoir. Ce dictateur, qu'on accusait de ne se maintenir au pouvoir que pour vivre grassement, avait lui-même juré d'en descendre, pour se soumettre au jugement de tous, sa tâche faite. Il affirmait le respect de la liberté des autres, de toutes les opinions, jusqu'à subir la calomnie, l'injure! Il adressait à Paris assiégé le salut de la France, en attendant qu'elle se frayât enfin passage, pour la réunion que souhaitait son inlassable foi. Poncet le suivait, dans cet après-midi, inaugurant avec Crémieux une succursale de l'École polytechnique. Noble création qui, escomptant la persistance de la guerre, permettrait d'élever des officiers dans cet esprit scientifique grâce auquel triomphaient les Allemands. Gambetta avait parlé de la nécessité d'un travail patient et opiniâtre, invité les jeunes gens à se souvenir toujours de ce désastre, pour se pénétrer de la volonté de le réparer. Et c'était ce grand citoyen dont on méconnaissait le haut idéal, la vie harassante de fatigue et de dévouement ! Entre les labeurs de Tours et de Bordeaux, on l'avait vu à Besançon, au Mans, à Orléans, à Josnes, à Bourges, à Lyon, partout où il y avait une décision à prendre, un élan à donner; demain il partait pour Laval, afin d'arrêter avec Chanzy un plan nouveau d'opérations ... A l'idée qu'un pygmée comme La Mûre jugeait de la sorte un pareil homme, le Sorcier, les lèvres pincées, couvait une colère froide.

Le comte parlait toujours : « ... Gouvernement d'arbitraire, qui n'avait pas eu honte de rompre le dernier lien qui unît le pays à ses légitimes représentants! » Il ne pouvait digérer la dissolution récente des conseils généraux, eût protesté bien haut si dans l'Indre-et-Loire l'invasion n'avait déjà supprimé son mandat.

— J'aurais siégé quand même! déclara-t-il. Votre Crémieux désorganise la magistrature. Tout ceci n'est qu'affaires politiques. Et quelle politique! A Lyon, c'est l'anarchie, un commandant assassiné, le drapeau rouge sur l'hôtel de ville. Vos préfets sont des sectaires. A Toulouse, vous n'avez même pas osé destituer le citoyen Duportnl, il vous nargue, règne en despote, prétend réunir un congrès démagogique qui dictera ses lois à la délégation. A Marseille, malgré la ligue du Midi dissoute, le parti révolutionnaire et l'Internationale fermentent. Ici, M. Allain-Targé enjoint au cardinal Donnet de livrer les églises pour y loger les militaires. Les clubs font scandale : on laisse se démener un fou comme Lullier. Et pendant ce temps M. Ranc va arrêter au Mans et fait conduire à Saint-Malo le prince de Join ville. Belle application de vos principes : liberté, égalité, fraternité. Ah! si nous n'avions pas M. Thiers pour nous tirer bientôt de ce gâchis ! . . .

Mais inquiet soudain du silence de Poncet, de ses yeux flamboyants derrière les lunettes, il redevint tout miel, et fut surpris quand il s'aperçut que le chimiste, sans autre salutation qu'un méprisant haussement d'épaules, s'éloignait, le plantait là. Très froissé, le comte le suivant d'un regard supérieur soupira :

— Et ce sont ces rustres qui nous gouvernent!...

Sur les routes de l'Est, bien loin de l'armée, le tohubohu de l'arrière se débattait, pêle-mêle inextricable des convois de tous les corps. De la station de Clerval aux lignes d'Héricourt, ce n'était sur les routes aux pentes en miroir que jurons, chutes de chevaux; le lent avancement des fourgons de 1 intendance et des véhicules de réquisition, charrettes paysannes dont les conducteurs improvisés, parfois des tailleurs, des horlogers, désertaient en masse; le passage des détachements en armes du 15e corps, débarquant seulement, et qui rejoignaient. De-ci de-là, des gendarmes se déme-

naient, impuissants. Glissant aux montées, glissant aux descentes, restant des heures en panne dans la neige, l'écoulement sans fin s'épuisait sur place, immobilisant les vivres, les munitions, dont là-bas l'armée manquait. En sens inverse, dépassant les convois immédiats, trains d'artillerie, ambulances, un flot de débandés, faux malades et fuyards, commençait à filtrer, arrivait jusqu'aux convois de l'arrière, répandait des bruits vagues et sinistres.

Henri, qui, avec son petit groupe de voitures régimentaires et de zouaves, végétait misérablement, perdu dans l'ahan de cette cohue, avait, depuis son passage à Villersexel en ruine, définitivement abdiqué tout espoir de retrouver jamais son bataillon. Sa haine contre M. Du Breuil n'avait plus de bornes. Nul doute que par un plan machiavélique son oncle, sous prétexte de lui marquer de l'intérêt, n'eût voulu en l'éloignant du danger lui interdire toute occasion de gloire JD être ainsi traité en enfant, méconnu dans ses aptitudes, sa bonne volonté, lui était une souffrance aussi douloureuse que le froid et la faim, plus humiliante encore. Être parti pour se battre, défendre son pays, eJ se voir réduit à faire le charretier, au milieu des coups de fouet, du grincement des essieux, des voix grossières ! Avoir rêvé l'ivresse du champ de bataille, et se traîner sur le verglas et dans la neige, le ventre vide ! Le canon d'Arcey et celui dont depuis le matin un entendait au loin, par instants, l'imperceptible murmure, lui avaient été, lui étaient intolérables. Ils gravissaient une côte sous des sapins, où le poids du givre courbait les branches, stalactites de cristal.

Des mobiles sans fusils passèrent, les coudes serrés dans leur couverture, pareils à des vieux. Ilombart les questionna. Ils parlèrent de combats épiques qu'ils dépeignaient par le menu, comme s'ils y eussent assisté, et dont ils se disaient les seuls survivants; ils avaient tenu des journées entières, privés de vivres, de cartouches. Ah! sans la trahison des généraux...

— Les Prussiens sont-ils loin? demandait Henri.

Et sur leur affirmation, leur doigt tendu vers un coin d'horizon, il se reprenait à croire que peut-être tout n'était pas dit : Qu'un parti en reconnaissance fondît sur les convois, il se voyait déjà lâchant son coup de fusil, mettant à profit l'escrime à la baïonnette, les leçons savantes de Rombart : — Coup lancé ! Une, deux! ... Mais la route continuait, excédante; pas l'ombre de Prussien ! En vain, il scrutait les sombres sapins dans le crépuscule, la ligne blanche des crêtes sur le ciel gris. Rien que le bourdonnement des charrois ; seule la nuit venait.

Ce jour-là, l'armée de l'Est avait abordé, de Montbé-, liard à Chênebier, l'armée de Werder, qui, campée sur la ligne de la Lisaine, lui coupait le chemin de Belfort. Bourbaki, toujours rivé à ses approvisionnements de Clerval, avait, après l'aveugle combat de Villersexel, perdu deux jours à se refaire, un à enlever Arceysans profit, deux autres encore à atteindre avec une lenteur de chenille les positions que tout ce temps Werder, se dérobant le soir du 9 pour gagner Belfort de vitesse, avait à loisir et puissamment fortifiées. Trois routes menaient à la ville assiégée : celle de Lure, qui, libre, tournait la droite allemande; celles dlléricourt et de Montbéliard, sur lesquelles Bourbaki, nullement renseigné, entassait ses corps.

Faute d'avoir su trouver des fers à glace pour une centaine d'éclaireurs, aucune reconnaissance ne s'était faite. Des milliers d'hommes de bonne volonté traînaient les chevaux par la bride, collés au flanc des colonnes. Le général en chef, l'armée, marchaient sans yeux. Comme un troupeau de moutons, on se heurtait, on s'entêtait à un mur de 8 kilomètres, quand la trouée était possible sur les côtés.

A l'extrême gauche ennemie, un faible détachement n'avait en face de lui que quatre bataillons de la garnison de Besançon. Puis commençait le front de bataille : le 15e corps à peine formé, tout démoralisé

par les douze jours de son atroce voyage en wagons, avait, sous Martineau des Chenetz, mission d'emporter Montbéliard et le château; les bandes du 24e, sous Bressolles, étaient amassées en face de Bussurel; à Héricourt, centre de la ligne allemande, protégée jusque sur la rive gauche par les ouvrages du Mougnot, Clinci îant et le 20e corps; enfin, arrivant seulement en face de Chagey et de Chènebier, point faible de la droite ennemie, Billot, resté en arrière avec le 18e corps et la division Cremer.

Tout le mouvement d'attaque reposait sur eux. Mais, n'ayant reçu les ordres que tard, et se conformant aux fausses directions qui les jetaient en plein dans l'aile droite de Werder, au lieu de la leur faire déborder, Cremer et Billot échouaient dans leur mouvement, qui de tournant était tourné. Sur toute la ligne, les batte ries allemandes garnissant les hauteurs de la rive droite, le mont Vaudois, empêchaient le déploiement des corps français : le 45e, enlevant les premières maisons de Montbéliard, venait se briser au pied du château; le 24e ne parvenait pas à déboucher vis-à-vis de Bussurel; le 20e, en arrière duquel Bourbaki inquiet attendait les événements, près de la réserve, commandée par Pallu de La Barrière, se bornait à une longue canonnade qui laissait le Mougnot, Héricourt intacts.

L'officier qui la dirigeait se consumait d'impatience; allant d'une batterie à l'autre, Jacques d'Avol s'énervait de ne pas entendre sur sa gauche le canon de Billot, de voir, sous le feu des canons prussiens en étage, les trois autres corps agglomérés, incapables de s'étendre dans l'étroite vallée, de franchir cette rivière de rien. A la lunette, il pouvait distinguer les pionniers badois, cassant la glace pour l'empêcher de donner passage, et, hors de portée, minuscule comme un jouet, une file d'attelages, hissant des canons sur une pente, couverte de cendres et de fumier. Enfin, trop tard, Billot, puis Cremer, arrivaient, l'un essayant en vain

d'enlever Chagey, l'autre, si indépendant d'ordinaire, n'abordant même pas Chènebier, porte close de la route de Lure, et préférant marcher devant lui, vers la Lisaine, selon la lettre des ordres dont il voyait l'erreur. Allons I ce n'était pas aujourd'hui qu'on débloquait Belfort. Une irritation prenait d'Avol à voir tomber la nuit, qui n'apportait dans ses ténèbres que froid et misère, rendait demain plus incertain encore. L'armée allait s'engourdir, affamée, harassée, à la cruelle étoile des bivouacs. Et dans son cœur indomptable, d'Avol songeait qu'en dépit de toutes ces causes de désorganisation, une volonté de fer aurait pu ressaisir, nouer encore ce faisceau à demi rompu. Au lieu d'ignares et d'indécis, il eût fallu à ces troupes capables de tout, du meilleur comme du pire, des chefs d'esprit net, d'âme ardente. Dans sa noble ambition, il souffrait de pouvoir si peu; son rôle, si élargi pourtant, lui semblait restreint. Il enviait, sans partager leurs idées politiques, ces jeunes généraux que portait une fortune républicaine. Que n'était-il à la place de Billot, de Cremer, il n'osait ajouter, de Bourbaki!

Quand le matin du 16 se leva, Henri, qui blotti dans la voiture ronflait à côté de Rombart, fut long à se rendre compte de l'étrange vie à laquelle il renaissait. Dans les sapins fourmillants de convoyeurs et de soldats isolés, un grand brasier où avaient flambé des arbres entiers fumait encore. Une carcasse de cheval, qui, dépecé, avait fourni le repas du soir, béait, montrant la cage des côtes, un bloc violet d'intestins gelés. La nuit avait été terrible. Au loin un ruban de route montait et descendait, déjà noir de charrettes en marche. Henri était encore à demi dans son rêve, à Charmont, dont le soleil couchant dore la terrasse. Marcelle et Rose viennent de s'effacer. Céline, avançant sur la pointe du pied, le surprend d'un baiser dans le cou et s'enfuit, confuse... Le contraste lui parut si violent,

qu'il eut les yeux pleins de larmes, non d'un regret lâche, mais à la pensée qu'il menait cette existence de brute. Heureusement qu'on ne s'en doutait pas à Charmont! Pour rien au monde, il n'eût voulu être vu ainsi! Lui qui se promettait tant d'exploits à leur raconter un jour! Il jalousa violemment la chance de ses frères : Eugène sous-lieutenant : il se le représentait à la tête de ses hommes, fier de commander, et Louis qui, sans avoir les fatigues de la campagne, voyait tout, savait tout! Vraiment le sort était trop injuste.

Rombart tentait inutilement de le consoler. Sa propre philosophie lui suffisait à peine. Lui aussi espérait mieux que ça, et parfois il tâtait avec mélancolie dans sa poche la lime dont à Bourges il s'était muni pour pouvoir remettre son chassepot en état, quand, dans l'ardeur du combat, la tête mobile, échauffée à force de coups, ne fonctionnerait plus. Leurs deux fusils se rouillaient dans la voiture. Sales, trempés, ils marchaient afin de se réchauffer; l'onglée leur bleuissait les doigts. Ils traversèrent des villages si pleins de blessés et de fuyards qu'on y entrait difficilement. Par moments, le murmure du canon passait, plus fort que la veille.

Ce jour-là, de Montbéliard à Chagey, sur toute la ligne, devant le château, à Bethoncourt, à Bussurel, au Mougnot, l'attaque des 45e, 24e et 20* corps, dans l'épais brouillard, avait encore fléchi. Seules à gauche, la division Penhoat du 18e corps et la division Cremer réparaient leur retard d'hier, enlevaient, dans un assaut furieux où s'illustraient les mobiles de la Gironde, la position de Chènebier. On n'était plus, par la route de Lure entrouverte, qu'à deux lieues de Belfort. Mais de nouveau, sur l'armée affamée, harassée, la nuit meurtrière tomba. Une angoisse tourmentait bien des cœurs.

A son feu de bivouac, assis sur un pliant, le colonel Du Breuil tristement songeait. Il revoyait la journée

perdue, l'échec de son régiment et l'affolement de ses hommes tirant en tous sens. Un maladroit avait failli le tuer. Qu'apporterait demain? Rejetant du bout de sa canne les brindilles enflammées, il contemplait le rougeoiement des braises. Son rhumatisme l'élançait, à gauche, de l'épaule au moignon. Il avait la fièvre, souffrait du froid, se sentait vieux. Ainsi tout croulait. Que pouvaient des anciens comme lui, des enfants comme ces recrues ? L'image d'Henri lui causa un souci ; il lui avait évité le danger, mais non taDt d'autres souffrances. Pauvre armée t Où étaient les magnifiques régiments de l'empire? Si Pierre était là seulement, avec sa jeunesse virile, son énergie! Et le regret de l'évoquer prisonnier, inutile, grandissait plus amer ce soir. Le blâme:? non! non! Mais la vue de d'Avol, aujourd'hui passant au galop près des zouaves, lui avait été trop pénible, soulignant l'absence, disant : « Je suis bien là, moi ! Et tu as beau faire, toi, tu ne le remplaces pas ! » Le drame de conscience qui avait torturé son fils se prolongeait dans son âme inflexiblement droite; Pierre avait-il compris entièrement son devoir? Il écartait cette idée, certain qu'un Du Breuil n'avait pu obéir qu'à la voix de sa conscience. N'importe, la muette ironie de d'Avol le poursuivait.

— Allons bon ! dit Rombart. Vlà qui pleut. Le déluge maintenant !

— J'aime autant ça, dit Henri, ça nous changera.

— Pas de chemise, toujours ! quand tu seras trempé, tu m'en diras des nouvelles, mon petit!

Lorsqu'il eut marché une heure dans la boue glacée, sans un fil de sec, — la voiture était pleine, ayant ramassé trois zouaves d'un autre régiment, légèrement blessés, — Henri jugea que geler, comme la nuit dernière, à d5 degrés, ou patauger, morfondu, sous cette pluie transperçante, si froide que le verglas reprenait à mesure, c'était <t kif-kif », comme disait Rorabart. Les deux maux étaient aussi affreux. Le vieux zouave.

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