LES TRONÇONS DU GLAIVR
courbant le dos sous le capuchon pointu, ne répondait que par grognements. Toute bonne humeur l'avait quitté. Ce n'était pas un métier de chrétien! mieux valait cent fois se battre. Le canon, qu'ils entendaient à longs intervalles, plus distinct, lui causait la même rage sourde qu'à Henri. Et puis, il n'avait plus de tabac, c'était la fin de tout. Sans chique, il n'était pas un homme. Et de l'argent, le petit n'en avait plus ! Hier, il avait jeté sa bourse vide... Ils marchaient derrière la voiture, si las qu'ils s'accrochaient, pour se faire tirer. A deux heures, ils arrivèrent dans un village appelé Saulnot. Le cheval alors refusa d'avancer. Ni les uns ni les autres n'en pouvaient plus; ils s'arrêtèrent près d'un hangar déjà comble, mendièrent une place. Personne ne leur répondit; tous les visages avaient un air d'égarement stupide. Rombart joua des coudes ; grelottant, Henri se laissa tomber sur le sol. La pluie dégoulinait à gros sanglots d'une gouttière crevée...
Ce jour-là, dès quatre heures du matin, la bataille avait repris. Werder, voyant la route de Lure menacée par la perte de Chènebier, avait dirigé en hâte des réserves, ordonné de reprendre le village coûte que coûte. Mais les divisions Penhoat et Cremer s'y maintenaient en dépit de tous les efforts. L'attaque allemande se replia. Succès inutile, puisque, loin de poursuivre le mouvement sur la gauche, de gagner résolument la route de Lure, la seule qui pût mener à Belfort, Bourbaki se bornait à pousser encore une fois devant lui contre le mont Vaudois, contre ces hauteurs derrière lesquelles l'ennemi, trois fois moins nombreux, manœuvrait à l'abri de ses canons, l'armée fourbue. Partout, à Montbéliard, à Bussurel, à Héricourt, à Chagey, elle était repoussée, sans avoir même pu atteindre le mince fossé de la Lisaine. A deux heures Bourbaki, parcourant en arrière du front de bataille la ligne des troupes, accostait en sortant du bois de Couthenans le général Pallu de La Barrière, qui attendait, immobile en avant de la réserve. Les traits du général en chef étaient
ravagés d'une amertume inexprimable. Il ployait sous la fatalité de ne pouvoir rien, de ne croire à rien, de se trouver, sans autre viatique qu'une bravoure stérile, en face de l'écrasante situation à laquelle il était inférieur.
Faisant signe à Pallu de La Barrière de l'accompagner, il lui confia son angoisse : on avait échoué partout, et ce qui était plus grave, une nouvelle armée allemande était signalée, avançait vite, menaçant de couper les communications. Que faire, sinon battre en retraite? Quelques pas plus loin, à un carrefour, le général Billot apparut, venant de Chênebier. Les généraux Feillet-Pilatrie et Bonnet étaient là. Sous la pluie battante, on mit pied à terre, on entra sous bois. Entouré des généraux et de leurs aides de camp, Bourbaki tint conseil. Les états-majors et les escortes attendaient, anxieux. Billot, interrogé, se déclarait prêt à marcher, à tenter l'offensive sur la gauche; son corps n'était pas encore entamé ; la réserve demeurait intacte. Il jugeait la retraite prématurée. Son aide de camp, le commandant Bru gère, insistait aussi.
— Vous êtes un fou, dit Bourbaki. A votre âge, j'aurais peut-être pensé comme vous. Mais je suis général en chef, et j'ai la responsabilité!
Il inclina le front et, après un silence, soupira :
— Commandant, les généraux devraient avoir votre âge.
Puis Billot revenant à la charge, il le prit à part :
— Les Prussiens sont à Gray, marchent sur Dôle. Que j'attaque sans succès, je suis pris. Les troupes auront Manteuffel à dos.
Devant le spectre d'imminentes, de pires défaites, tout fut dit. Au risque de voir l'armée, sans le ressort du combat, fléchir soudain, la retraite était décidée. A peine les ordres furent-ils donnés, que, laissant Belfort à l'abandon, l'immense amalgame des corps s'ébranla. Et aussitôt ces milliers d'hommes, gangrenés de souffrances inouïes, entrèrent en décomposition.
Sous son hangar, à Saulnot, Henri vit le soir même refluer, intarissablement, une coulée d'hommes, de chevaux, de canons et de voitures. Par toutes les routes des vallées de TOgnon et du Doubs, vers Besançon, quelle traversait dix jours avant, l'armée de l'Est, sous un vent de déroute, fuyait l'orage noir qui accourait sur son flanc. Bataillons, escadrons, batteries se répandaient, s'enchevêtraient. Les divisions, les brigades, les régiments s'en allaient par lambeaux, sans rien maintenant qui les reliât, que l'instinct de vivre. Une confusion énorme mélangeait le sillon des colonnes au refoulement des convois.
Vingt fois, Henri et Bombart faillirent être emportés Leurs voitures, renversées au fossé, furent durant la première nuit brûlées par des cuirassiers, pour alimenter le feu où ils faisaient sécher leurs manteaux. Bombart, assis sur les cantines du colonel, sauvées àgrand'peine, restait pensif en se rôtissant les semelles . Il avait vu de drôles de choses, expliqua-t-il à Henri, dans sa campagne de Crimée. Jamais ça !.. . Le jeune homme, au récit cette fois certain de la défaite, se disait : « A présent, c'est trop sûr! Je ne me battrai jamais! » Dans un écroulement pareil, qu'est-ce que c'était qu'une pauvre existence, une ambition comme la sienne? Il n'avait plus, ainsi que tant d'autres, qu'à se laisser aller, à mourir de froid et de misère. Le petit monde de convoyeurs avec qui il vivait, disparu, balayé. Le seul parti à prendre était de s'attacher à quelque groupe qui passait, de suivre le courant, s'il ne voulait pas crever là, tout de suite... Tout à coup, Bombart poussa un cri de sauvage et se mit à danser, debout sur les cantines. Henri le crut fou. En face d'eux, dans le soir presque tombé, des zouaves s'arrêtaient. Nul doute, c'était le 3e! Et làbas, talonnant son cheval étique, cette grande silhouette, M. Du Breuil.
Le hasard providentiel qui, sur la route obstruée, paralysait là le premier bataillon de son régiment, Henri abasourdi n'y pouvait croire . Ce ne fut qu'en
entendant son oncle, qui était descendu de cheval, s'exclamer dans un saisissement joyeux : — C'est toi, Henri ! qu'il se rendit à l'évidence. M. Du Breuil l'entraînait sous le hangar, l'embrassait :
— Mon pauvre enfant, comme je suis content de te revoir !
Alors, devant l'émotion paternelle du vieillard, le cœur d'Henri s'ouvrit, sa haine était tombée, il fondit en larmes.
— Tu as bien souffert? demanda M. Du Breuil, en l'enveloppant d'un regard de pitié.
— Ce n'est pas cela, dit Henri. C'est que j'ai cru que vous ne vouliez pas de moi, que vous m'aviez écarté exprès... Les autres se sont battus, et moi...
Touché, M. Du Breuil réfléchit un moment. Puis avec une malice dont Henri perçut la bonté délicate :
— Il n'y a pas de ma faute ! A la guerre, vois-tu, on peut se perdre. Tout est bien quand on se retrouve. Ton pied est guéri; tu ne me quitteras plus.
Il jeta un regard de satisfaction sur Rombart, qui lui ramenait son neveu sauf et ses cantines intactes. Enfin il allait pouvoir changer de linge! La nuit s'était faite. Et comme on n'avançait plus, le bataillon campa sur place. Ce soir-là Henri dîna, avec son oncle, d'une soupe au cheval, et, son odyssée racontée, alla, muni d'argent et d'une chemise de flanelle, sortie des cantines, rejoindre Rombart et se déshabiller dans une chambre, pour la première fois depuis Chalon. n était couvert de poux.
Le lendemain ce fut une ivresse pour Henri que de reprendre sa place dans le rang. Comme on était peu ! la compagnie, de cent cinquante, était tombée à soixante-sept. Un très vieux sous-lieutenant, ancien gendarme, et un capitaine imberbe, collégien admissible à Saint-Cyr, la dirigeaient. Henri avait peine à reconnaître ces figures creuses qui ne le reconnaissaient pas non plus. Il attribua d'abord cet accueil à une méfiance : sans doute les camarades le prenaient pour un carottie:
qui arrivait, le danger passé. Mais non, c'était seulement la plus morne indifférence; ils pensaient bien à lui ! Le ciel pouvait tomber, tout leur était égal, hormis la satisfaction bestiale : se chauffer, manger, dormir. Et cela le désenchanta.
Trois jours passèrent : on ne se mettait que tard en route, jamais on n'arrivait à l'étape. Toujours du monde devant soi, des trains de voitures qui coupaient les colonnes. Alors sur des kilomètres les feux s'allumaient. Puis on repartait, et de nouveau c'était le piétinement, des pauses, les feux encore. Les distributions manquaient. Les villages, bondés de typhiques jaunes, de varioleux aux mains enflées, étaient saccagés vingt fois de suite sans relâche. On arrachait portes et charpentes pour les brûler. Au bruit des engagements d'arrièregarde, on tournait la tête, on pressait le pas. Et tandis qu'Henri se désolait, supputant à chaque fois l'occasion manquée, suivant d'un regret cette chance qui ne se représenterait peut-être plus, le colonel Du Breuil souffrait aussi, mais de voir ses soldats courber l'épaule. Ainsi, on en était là : ils avaient peur! Les cadets des braves de Kabylie, de Crimée, d'Italie, de Chine et du Mexique, les soldats avaient peur.
On jetait les fusils par centaines. Le flot des débandés allait croissant. Devant le remblai de Saint-Ferjeux, on pilla des wagons de vivres ; on jeta des caisses d'habits et de pantalons à des brasiers hâtifs. Des pains de sucre sur deux pierres flambaient, comme des bûches. Les chevaux qui tombaient ne se relevaient plus; leurs charognes emplissaient les fossés. Des traînards exténués envahissaient les gares, y couchaient la nuit, et le lendemain on enlevait des cadavres. Quand on fut sous Besançon, il ne restait de l'armée de lEst que le nom.
Tandis que Bourbaki ramenait à leur point de départ ces troupeaux d'hommes incapables de se battre désormais, et que Freycinet, inconscient de la situation, échafaudait de nouveaux plans de campagne, tous
deux comptant que Garibaldi veillait sur la gauche, l'armée de Manteuffel, composée des IIe et IIIe corps, qui couvraient vers Montargis et Auxerre le blocus de Paris., forçait de vitesse, volant au secours de Werder. Du 13 au 17, partie de Châtillon-sur-Seine, elle se glissait entre Langres et Dijon, traversait hardiment cette région montagneuse, aux gorges profondes, aux bois impénétrables. Pas une fois les garibaldiens n'avaient essayé de l'arrêter, dans ces défilés où une poignée d'hommes eût tenu une brigade en échec. Ricciotti reculait en hâte. Le 17 au soir, Manteuffel était maître sans combat de la vallée de la Tille, de la route de Vesoul. Mais apprenant la retraite de Bourbaki il se décidait alors, avec une admirable audace, à une marche nouvelle. Aller rejoindre Werder? On n'arrivait ainsi qu'à rejeter l'armée de l'Est vaincue sur Lyon. Tandis qu'en faisant un brusque à droite, vers Gray, Dôle, en se faufilant entre Dijon et Besançon, — Werder poursuivant l'offensive, — on coupait Bourbaki de sa base. Il fallait pour cela renoncer à ses propres communications, escompter la chance; mais on séparait de la France l'armée de l'Est, on la rejetait en Suisse !
Le 19 au soir, Manteuffel couchait à Gray; le 21, il entrait à Dôle; le 22, il franchissait le Doubs sur quatre ponts laissés intacts; le 23, il refoulait Cremer à Dannemarie, s'emparait des positions avantageuses de Quingey et de Mouchard. De son côté Werder occupait Clerval, Baume-les-Dames. Le mouvement enveloppant avait réussi; Bourbaki était acculé, sans vivres, à Besançon.
Que faisait donc Garibaldi?
Arrivé à Dijon le 8, encore affaibli par la maladie, il y attendait l'ennemi, dont on lui avait dès les premiers jours signalé la marche. Ne se souciant pas plus de l'armée de Bourbaki que si elle n'existait pas, il se bor-
nait, au mépris de sa véritable mission, à éviter soigneusement le contact, tout à son installation dans la ville, aux chamailleries de Bordone avec le général Pélissier, commandant les mobilisés. Les éclaireurs se repliaient. De toutes parts, les renseignements affluaient, des sources les plus sûres, ne laissant nul doute sur l'approche, le passage de fortes colonnes. Mais Bordone haussait les épaules, conseillait à Freycinet de se défier des racontars d'un préfet et d'une population « alarmistes » . Le bruit pourtant se fit si pressant, colporté par les journaux de toute opinion qui unanimes demandaient pourquoi l'armée des Vosges demeurait inactive, la clameur des habitants était si forte que, le 18, on se décidait à une reconnaissance. Les garibaldiens ne dépassaient pas sept kilomètres, rentraient le soir même, satisfaits, au son de la Marseillaise. C'était le moment où, se dirigeant vers le Doubs, Manteuffel, pour masquer son opération, et pour maintenir à Dijon Garibaldi, détachait la brigade de Kettler : sept mille hommes allaient en paralyser quarante -cinq mille. Bordone, toujours mécontent, quoique récemment nommé général, arguait, pour ne rien faire, de soi-disant conflits avec Pélissier, qu'il créait seul. Vainement Freycinet, inquiet enfin, multipliait reproches et cajoleries, l'adjurait cle bouger.
Poussant leurs avant-gardes, les Poméraniens arrivaient.
Dans la journée du 20, Frédéric de Nairve, qui de la hauteur de Messigny avait vu s'approcher des partis de cavaliers, sortait de la préfecture, où il s'était empressé de venir rendre compte. Encore irrité du dédain tranchant avec lequel Bordone l'avait accueilli, il s'en allait retrouver à l'hôtel la jolie fille dont il s'était amouraché à Autun et que, par un hasard singulier, qu'il n'avait pas songé alors à approfondir, il avait, après son coup de main sur les uhlans de Servière, retrouvée dans Dijon à peine évacué par les Prussiens. Madeleine lui avait sauté au cou, elle était
plus en beauté que jamais, toute sa blonde chair éblouissante et fraîche comme un fruit. Depuis, il vivait avec elle, ne la quittant que pour les courtes exigences du service, des reconnaissances d'un jour ou deux, comme la dernière d'où il avait rapporté le renseignement dont Bordone avait fait fi. La jactance du sire l'emplissait de rancune. Il haussa les épaules.
Après tout, son devoir était rempli; il ne songeait plus qu'au repas bruyant, dans le restaurant plein de femmes, de lumières et de chemises rouges, à la soirée de jeu. Madeleine lui faisait honneur, envie à tous; des yeux luisaient à son passage. Est-ce que ce fou de Malonsky, hier, ne lui avait pas dit : — i Tu es décavé ! Joue -moi ta femme!... » Plus souvent!... Il avait, dans l'inaction forcée de Dijon, achevé de redevenir le risque-tout, le passionné de jadis. Ce milieu trouble, cette libre existence de fièvre, de débauche et de sang, l'imprévu de la guerre, tout renouvelait le vieil homme, soufflait sur les braises, l'élançait dans une flambée de jeunesse et de plaisir. Il évitait de penser à ses frères, à la franche cordialité du forestier, à la sévérité grave du marin. Même il ne recherchait pas les occasions, pourtant fréquentes, de rencontrer le cousin Charles.
L'ingénieur, attaché à l'état-major, se morfondait à Dijon. Ennuyé de ne rien faire depuis cette expédition où avec tant de joie ils s'étaient retrouvés, il guettait le moyen de se rendre de nouveau utile. Mais Bordone ne songeait guère à tirer parti des torpilles, pas plus que du reste. Justement Frédéric aperçut M. Real venant sur l'autre trottoir, et profitant de ce que l'autre ne le voyait pas, il s'abstint de lui faire signe. Sans doute il l'aimait bien, mais le cousin Charles était si rangé, si absorbé par ses sentiments de famille ! Au bout de dix minutes, bien qu'intelligents tous deux, ils ne trouvaient plus rien à se dire, sans communion de vie, d'idées. Les sympathies, quel mystère ! Il ne se sentait pas attiré vers son parent, et un penchant l'avait tout de suite porté à l'amitié de ce vieux garibaldien ascé-
tique, qui, le soir où les énergumènes, délivrés des uhlans, avaient voulu brûler une femme, s'était joint à lui, et marchant dans l'ombre, le fusil sur l'épaule, simplement s'était offert, disant : « Voulez-vous d'un soldat? »
Oui, il l'aimait, ce vieux Giuseppe Forli, si brave et si pur, ce partisan de la guerre des idées, ce réformateur des iniquités sociales, doux à autrui, dur à luimême. Un morceau de pain, un verre d'eau, lui suffisaient; il couchait par terre dans son manteau. Fidèle à Garibaldi, son Dieu, il l'avait suivi, le servait, obscur. Une figure comme celle-là en rachetait bien d'autres, reposait de tant de fainéants et de racaille. A travers lui, Frédéric comprenait la noblesse du chef des Mille, qui avait fait ce soldat à son image. Il n'en déplorait que davantage l'impuissante vieillesse de Garibaldi, lâchant les rênes aux mains de Bordone, ne sortant de son apathie que pour montrer, aux heures critiques, son corps ravagé mis debout d'un sursaut d'âme.
Joyeux d'atteindre l'hôtel, où l'on menait grand bruit, il grimpa quatre à quatre, heurtant à la porte.
— C'est toi? criait une voix jeune.
En jupon, la chemise glissant aux épaules, Madeleine ouvrit. Les volets étaient clos, un bon feu chauffait la pièce.
— Je m'habille, fit-elle.
Il jeta son béret sur le lit, où la robe à falbalas était préparée. Une bougie sur la cheminée doublait, dans la glace, la nuque ronde et grasse. Sur la blancheur du cou, qu'un grain noir mouchetait, les lourds cheveux tordaient leur chignon d'or. Il se pencha, baisa les mèches frisottantes, le pli satiné des épaules. Elle se retournait, donnant sa bouche, et sous l'ardeur des beaux yeux noirs il sentait sa maussaderie se fondre, son éternel désir aux moelles. Elle demanda :
— Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui?
— Rien de bon. Les Prussiens arrivent, ce pantin
de Bordone nous laissera surprendre, comme à Autun.
Elle eut un bref éclat de rire. Il l'avait prise à pleins
bras, promenait avidement ses lèvres sur les seins
fermes, leurs pointes mauves; mais elle se dégageait :
— Je ne serai jamais prête !
Il lui servait de femme de chambre, caressait sa peau fine, le galbe des bras harmonieux, et au souvenir des journées de fatigue et des nuits de neige, savourait âprement le contraste, jouissant de tout, de cette chair parfumée, du feu en fête, de l'instant fugace.
Ils descendaient enfin, quand, au bas de l'escalier, un homme, accompagné de gendarmes, les arrêta.
— Vous êtes bien Madeleine Wursch? Suivez-moi. Les yeux de la fille se dilatèrent, dans l'effroi de la
surprise. Elle voulut crier. Et comme Frédéric s'interposait, le commissaire de police lui dit, très vite, très bas :
— Cette femme est une espionne. Son émissaire pris aujourd'hui a tout avoué; nous avons ses lettres, avec les renseignements qu'elle donnait à l'ennemi.
Mieux que cette preuve, l'attitude de Madeleine parlait. Elle était devenue très pâle, ne niait rien. Belle joueuse, elle se raidissait, confiante en son étoile; elle sortirait de ce mauvais pas. Elle se retourna, dans un dernier sourire à Frédéric. Les gendarmes la faisaient monter dans une voiture, qui s'éloigna.
— Si vous ne me croyez pas encore, dit le commissaire à Frédéric atterré, accompagnez-moi là-haut.
Ils retrouvaient dans la chambre, au fond d'une malle, sous des piles de linge élégant, un petit coffre plein de rouleaux d'or, des doubles couronnes.
Frédéric, le lendemain, n'était pas encore revenu de son saisissement, une nuit d'insomnie dans le lit trop large, à se consumer d'un étrange malaise, fait de tristesse, de dégoût et de regrets. Dommage! une si jolie fille f . . . Une diversion brutale le rendit à lui-même. Le canon grondait. Kettler, avec ses six bataillons, ses
deux escadrons, ses deux batteries, osait venir attaquer dans Dijon l'armée des Vosges, forte de vingt-quatre mille garibaldiens et de vingt-deux mille mobilisés, retranchés derrière cinquante-deux canons.
La bataille dura trois jours. Le 21, Kettler enlevait les villages de Plombières, d'Hauteville, de Messigny, arrivait au pied de Talant. Frédéric retrouvait là son ivresse du combat, plus enivrante encore que celle de l'amour. Près de lui, Giuseppe Forli redressait sa taille voûtée, ajustait froidement, suivait du regard le coup. Les Poméraniens avaient payé cher leur audace.
Le 22, la journée était calme, malgré quelques engagements partiels ; Kettler se reposait et se réapprovisionnait. Frédéric ne pensait presque plus à Madeleine Les rudes, les loyales figures de ses hommes lui remontaient le cœur. Cette atmosphère de danger lui était douce. Il était à l'aise parmi ces aventuriers semblables aux anciens reîtres, insoucieux de la vie, contents pourvu qu'ils eussent poche sonnante et table garnie. Ce soir-là Giuseppe causa tard dans la nuit, lui contant son rêve de fraternité des peuples; on ne s'égorgerait plus, tout le monde aurait du pain, une paix perpétuelle égaliserait pauvres et riches. Frédéric ne pouvait se lasser d'entendre la voix chantante, d'admirer la figure émaciée, éclairée d'un regard de foi.
Le 23, Kettler reprenait la lutte, s'emparait de Pouilly, poussait jusqu'au faubourg Saint-Martin. Une lutte acharnée mêlait jusqu'au soir Poméraniens, chemises rouges et mobilisés. Pouilly fut pris, repris, finalement arraché à l'ennemi. Au faubourg Saint- Martin, tant le corps à corps avait été sauvage, on retrouva sous des tas de morts un drapeau prussien. Kettler battait en retraite.
Frédéric, qui connut cette fois le paroxysme de l'élan vertigineux, la folie du meurtre, toucha aussi le fond de 1 horreur. Giuseppe Forli manquait à l'appel. On sut que fait prisonnier à Pouilly, pieds et mains liés, arrosé de pétrole, les Poméraniens l'avaient brûlé vif.
Mais Dijon était en fête. Une ovation triomphale accueillait Garibaldi, sa voiture était traînée à bras. Les habitants, revenus de leur courte panique, acclamaient leur sauveur. Bordone dépêchait à Freycinet des télégrammes lyriques, il avait gcru voir cinquante mille Allemands. En retour, le délégué à la guerre, dans sa première émotion du succès, le félicitait de son courage et de son génie, déclarait Garibaldi décidément notre premier général, ne pensait à rien moins quà lui confier le commandement de Bourbaki, se faisant fort, avec cette organisation, de reprendre les Vosges !
Et pendant ce temps l'armée de Manteuffel, audessus de Dijon, se hâtait toujours, précipitant vers Besançon le roulement de ses nuées noires, la menace grondante qui, chassant devant elle ce qui restait de l'armée de l'Est, allait la séparer de la France, la rejeter en Suisse.
Étendu dans son lit, à l'hôpital militaire de Versailles, où depuis un mois il se guérissait lentement de sa blessure duBourget, Georges de Nairve sommeillait. Il ouvrit les yeux, revit la pièce nue aux murs vert deau, aux lits occupés par des officiers supérieurs allemands. La tête enveloppée de linges, très pâle, figure changée par la barbe poussée au-dessous des favoris, le marin était à peine remis du terrible ébranlement; sa raison avait failli sombrer, et pendant des jours, la plaie ouverte, ce fut une longue crise, avec des délires et des abattements. Formes troubles où, aux visages du médecin, de ses voisins de lit, se mêlaient les dernières visions du siège. Un trou brusque, un abîme, le séparaient de cette minute qui vers le Bourget en flammes sur son cheval fou l'emportait. Des marins bleus frappent de la crosse et de la baïonnette; une barricade crépitante de coups de feu; puis plus rien. Comment a-t-il été transporté là?
Petit à petit, il était sorti du monde des rêves, avait repris notion des choses, de lui-même. Il était soigné, et bien soigné, par l'ennemi, et, ce qui ajoutait encore à sa tristesse, aux portes de Paris, dans ce Versailles qui pendant deux siècles avait été le rayonnant visage delà France. Maintenant il était sûr de guérir, et soit qu'on l'échangeât, soit que prisonnier il partît pour l'Allemagne, l'avenir lui paraissait également douloureux. Les égards qu'on lui témoignait, la courtoisie
milgré tout condescendante de ces officiers dont il partageait la vie et les longues heures d'inaction, lui étaient d'autant plus pesants que jour et nuit, comme une insulte, bourdonnait à ses oreilles la perpétuelle rumeur du bombardement. Il ne pensait pas sans un cruel serrement de cœur à ces forts, maintenant dévastés, où, sous la grêle des obus trouant abris et casemates, ses camarades, ses matelots faisaient héroïquement leur devoir, servaient les pièces avec autant de froide agilité que sur un pont de navire, entre deux parties de bâtonnet. Il revoyait Ivry, ferme à l'ancre, avec ses sabords de pierre, ses lourds canons embossés.
La tête enfoncée dans l'oreiller, ses mains carrées reposant sur le drap, Georges de Nairve songeait. Des journaux dépliés, parus à Paris le matin même et que grâce aux espions Versailles lisait aussitôt, d'autres, venus de province, sans parler du dernier Moniteur Prussien, s'amoncelaient au pied du lit. Le marin avait beau vouloir, aux yeux de ses compagnons de chambre, paraître détaché, supérieur à la mauvaise fortune, c'est avec angoisse qu'il se représentait la situation : Cbanzy vaincu, rejeté sur Laval, son armée entièrement désorganisée; Faidherbe ne parvenant qu'à force de stratégie à couvrir les places du Nord, incapable de marcher sur la capitale; Bourbaki luttant sans succès dans les neiges de l'Est. Et Paris, désormais abandonné à lui seul, Paris révolté contre l'inexplicable inertie du gouvernement et de l'armée, Paris sans pain, sans feu, stoïque. Combien de jours tiendrait-il encore? Et quand il tomberait, bientôt, tout ne serait-il pas dit? La France ne serait-elle pas définitivement à bas?...
Ce qui redoublait ses idées noires, lui montrait déjà la fatalité accomplie, le pays perdu, c'était le bruit qui depuis quelque temps courait, l'imminente proclamation de Guillaume comme Empereur allemand. Elle devait avoir lieu aujourd'hui même, 18 janvier, au Château. On fêterait ainsi l'anniversaire du couronnement du premier roi de Prusse, à cent soixante-dix ans
d'intervalle. Étape grandiose. Il y avait longtemps que cette idée hantait le cerveau de Guillaume et de ses rudes serviteurs. Bismarck y voyait l'apogée de son œuvre, l'unité allemande au profit des Hohenzollern; il avait avec patience préparé la chose, savamment poussé devant lui toutes les nations germaines; elles étaient venues, avec leurs princes et leurs armées, travailler au monument fait des ruines du voisin, solidifié par le dur ciment du sang. Une aventure qui tenait du prodige permettait au petit-fils des comtes de Brandebourg de ramasser, selon son vœu, la couronne impériale sur le champ de bataille. Non sur un seul, mais sur vingt, et des plus étonnantes victoires qui jusque-là se fussent Mies, en face de Paris inviolable, demain violé.
A vec ses lits alignés, ses murs vert d'eau, la pièce s'engourdissait, silencieuse. Le seul officier qui fût debout, un colonel d'infanterie wurtembergeoise, le bras en écharpe, regardait attentivement à la vitre. En face, séparé de l'hôpital, ancien Grand Commun du Château, par la rue de la Surintendance, la façade de l'aile du Midi s'érigeait.
— Tiens ! dit le convalescent, en se retournant vers ses camarades. Voilà Son Excellence le général de Roon qui arrive. La cérémonie commencera bientôt.
Brillants, les regards se tournaient, avec une joie recueillie, vers celui qui voyait pour tous. C'était un beau jour, dont ils sentaient l'étonnante grandeur. Il y avait là deux Prussiens et un Bavarois. Le marin souffrait de leur silence expressif, et de ces voix dont à travers les rauques syllabes étrangères il comprenait le triomphe.
— Von Dûmpfel m'a promis de venir nous raconter tout, murmura l'un des Prussiens, dont les traits lourds lui étaient antipathiques.
Et tandis que le colonel énumérait au passage les personnages de marque, et que le Bavarois souriait avec douceur, Georges, de sa couche, contemplait les initiales sculptées dans la pierre, lentrelacs
des L sous la couronne royale. Quel soufflet àla nation abattue que la consécration de l'empereur d'Allemagne dans le palais des rois de France I Quelle humiliation que le martèlement de toutes ces bottes éperonnées sur les pavés de la vieille ville monarchique.
Elle n'était plus elle-même, depuis que les lourds vainqueurs germains l'avaient sillonnée de leurs entrées triomphales, jetant à l'écho des hauts murs verdis l'insulte ironique des Marseillaises à pleins cuivres. Ce Versailles, dont la magnificence avait ébloui l'Europe, au point que jusqu'au plus petit prince allemand, tous les souverains en avaient copié l'ordonnance pompeuse et les jardins plats; ce Versailles, foyer doré de la splendeur et du génie français, et où avant la guerre il avait promené, dans les vastes avenues désertes, dans la majesté du parc mélancolique, sa rêverie hantée des fastes du passé, il se l'imaginait de son lit, tel que l'évoquaient les détails du Moniteur, dans le grouillement des mille uniformes des divers états-majors, le va-etvient des troupes qui accompagnaient, avec une suite de tonctionnaires, le grand quartier général des princes alliés et du roi. Grugée de réquisitions, Versailles n'était plus qu'un chef-lieu de préfecture allemande, ressortissant hier à Reims, aujourd'hui à un gouvernement général du nord de la France, selon que le caprice du maître partageait, remaniait le sol conquis.
Les services du ministère de la guerre et de la Chancellerie achevaient d'en faire une cité prussienne. De la rue de Provence, de la rue Neuve, logis de Bismarck et de de Moltke, partaient sans relâche les ordres qui, faisant mouvoir généraux et préfets, garrottaient le pays entier. Guillaume demeurait à la préfecture, où flottait le nouveau drapeau tricolore, noir, blanc, rouge, écussonné de la croix de fer et du blason des Hohenzollern. Les trottoirs résonnaient du traînement des sabres; un fleuve de bière coulait dans les cafés, moussait aux larges chopes Une seconde population, aux exigences impérieuses, avait envahi les maisons particulières;
l'hôtel des Réservoirs, foisonnant de petits princes et de gros personnages, faisait fortune. Sur tous les murs étaient placardées des affiches allemandes. Certains négociants tenaient l'oie de Poméranie, le bœuf fumé de Hambourg, un assortiment de pipes berlinoises. Et devant la grille dorée, sur la place d'Armes, sur les longues avenues, s'entassaient les brocanteurs avec leurs chariots boueux, leurs grossières voitures qui faisaient penser à des haltes de tribus primitives.
Le marin, à qui le temps n'avait jamais paru aussi long, s'étonna d'entendre sonner les heures. D'habitude tout aux secousses du bombardement, il ne distinguait rien en dehors de cette basse grondante. On faisait donc trêve aujourd'hui, en l'honneur de la réjouissance? Un bruit de fanfares étouffées passa dans l'air. Le mouvement de la porte qui s'ouvrait, l'apparition du major Von Dûmpfel, en grande tenue, croix ballantes, lui fut pénible. Il ferma les yeux, ne put se soustraire au spectacle que dressait devant lui le récit enthousiaste du nouveau venu.
Dès dix heures du matin, les députations des différents corps, la foule des invités, se pressaient dans les grands appartements de Louis XIV. Au centre de la galerie des Glaces, un autel était adossé contre les fenêtres du parc. Du côté du salon de la Guerre, une estrade groupait les officiers porte-emblèmes, avec tous les drapeaux et les étendards. Sa Majesté, précédée du grand maréchal de la maison et du maréchal de la cour, était entrée à midi, suivie des princes du sang, des princes souverains et des princes héréditaires, avait pris place, entendu le service divin et la prédication. Puis Elle s'était avancée vers l'estrade. A sa -droite étaient le prince royal, le comte de Bismarck et le maréchal de Moltke, et de tous côtés Leurs Altesses Royales ou Sérénissimes le prince Albrecht, le prince Adalbert, les grands-ducs de Saxe- Weimar, d'Oldenbourg, de Bade, de Cobourg, les princes de Bavière et de Wurtemberg, le prince héréditaire de Ilohenzollern, le duc de Holstein, cent autres.
La galerie sur toute sa longueur bruissaitde généraux, de conseillers, de hauts dignitaires. Alors, entouré des drapeaux du 1" régiment de la Garde, Sa Majesté s'était adressée aux illustres princes et alliés, consentant sur leur demande et celle des villes libres à rattacher à la couronne de Prusse la dignité impériale. Ensuite Elle avait ordonné à son chancelier de donner connaissance de la proclamation au peuple allemand. Une émotion profonde agitait l'assistance. M. de Bismarck avait lu dune voix calme. Puis le grand-duc de Bade avait acclamé Sa Majesté comme Empereur d'Allemagne. Et trois fois rassemblée avait répété l'acclamation. L'émotion était à son comble. Sa Majesté Impériale avait embrassé son fds et les membres de sa famille, serré la main des princes. Puis Elle avait traversé la galerie, en parlant gracieusement à tous, au son de la musique militaire, qui, entre des marches triomphales, jouait Die Wacht am Rhein!
Georges, au compte rendu joyeux, se raidissait en vain. Les officiers blessés se félicitaient chaleureusement. Navré, serrant les lèvres, le marin tourna la tête contre le mur. Il était transporté au milieu de l'immense galerie, se mêlait à la foule enivrée sous les plafonds peints dans leurs voussures d'or, parmi les lambris de marbre aux longs trophées. A travers les fenêtres géantes, reflétées dans le miroir des glaces, s'allongeaient à l'infini la perspective du Tapis Vert et du Grand Canal, la noble étendue des jardins, tristes sous le ciel d'hiver, avec le peuple des statues. Au-dessus des parterres où s'était épanouie la fleur de la race, où flottait le souvenir de tant d'élégances et de gloires, dans cette salle témoin des plus éclatants triomphes, c'était bien le suprême outrage que cette élévation solennelle, fondant sur les ruines sanglantes de la patrie l'insolent édifice du nouvel empire ! . . .
A Paris, dans l'atelier de Martial, le petit appartement t'e Thédenat, les mansardes de Thérould et de