‹ Les tronçons du glaive [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 2 sur 22 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le dimanche 9 octobre 4870, à une heure de l'aprèsmidi, la rue Royale, à Tours, n'était que fourmillement d'affairés et d'oisifs, cohue d'uniformes. Sur le va-et-vient et le stationnement des groupes, planaient une rumeur bourdonnante, un brouhaha de curiosités en éveil. On se pressait aux abords de l'Archevêché.

A côté defrancs-tireurs bariolés, gesticulants, des officiers et des soldats de toutes armes montraient leurs visages énergiques, où s'imprimait l'abattement de la défaite. Les capotes crasseuses, les dolmans usés des échappés de Sedan coudoyaient les tuniques neuves des troupes de dépôt. Les pantalons gris de la mobile, l'incroyable abondance des aiguillettes d'argent et des épaulettes d'or, une floraison empanachée d'états-majors sortis de terre, encombraient la chaussée, parmi la multitude des habits civils et des toilettes claires. Des élégantes, préservant leurs robes de soie, des ouvi iers en casquette, les fonctionnaires du régime nouveau et les habitants paisibles de la ville, des journalistes en

rupture de boulevard, Paris et la Province, toutes les classes de la société, amalgamées dans un vaste et surprenant tohu-bohu.

Charles Real, l'ingénieur des mines, et son frère Gustave, le médecin, descendaient le courant. Ils se tenaient par le bras, et quoique différents de stature, la même ronde et fine bonhomie donnait un air de famille aux traits mâles, à l'aspect svelte et jeune encore du premier. à la figure rougeaude et rasée, à l'embonpoint trapu du cadet. A travers le moutonnement humain massé devant l'Archevêché, ils aperçurent les hautes fenêtres du palais, le perron, la cour d'honneur, ombragée du vieux cèdre. Une pensée unique, un frémissement d'attente, rapprochaient cette foule. Gambetta venait d'arriver. Il était là, communiquant à ses trois collègues de la délégation les nouvelles et les instructions du gouvernement de la Défense, la grande âne de Paris.

Charles Real se retourna, quelqu'un lui frappait sur l'épaule.

— C'est toi, Lucien ! fit-il en reconnaissant son beaufrère, le chimiste Poncet, membre de la commission spéciale de l'armement par le concours de l'industrie privée.

Le « Sorcier », — Poncet, avec sa mèche grise, son grand nez et ses lunettes d'or, jouissait depuis longtemps de ce surnom d'amitié, — tout joyeux, répondit :

— Eh bien, vous l'avez vu?

Gambetta ! Ce nom déjà célèbre malgré les trente-deux ans du tribun, ce nom courait sur toutes les bouches, dans un chuchotement qu'enfiévraient le présent tragique, l'avenir inconnu.

Un enthousiasme agitait Poncet :

— J'étais à la gare; il a passé devant moi, avec Clément Laurier et Spuller, au milieu d'un cortège républicain. A la bonne heure, voilà enfin un homme jeune, un caractère! Cela nous changera.

Gustave Real, bonapartiste, fit la moue. Charles, un de ces conservateurs pour qui le régime est peu et la

tranquillité tout, hocha la tête. Au reste, ces trois hommes s'unissaient dans le sentiment des malheurs de la patrie, l'ardent désir de les venger.

Moment désespéré. A l'Empire effondré le 4 septembre dans le sang des désastres de Reischoffen, de Gravelotte, de Sedan, avait succédé le gouvernement delà Défense nationale. L'Empire s'était abattu d'un coup, tombant de lui-même, au milieu de la lassitude unanime. 11 avait suffi que la foule poussât la grille du Corps législatif, envahît la salle. Et aussitôt la Chambre, qui n'avait pas su proclamer à temps la déchéance et se saisir du pouvoir légal, de disparaître, le ministère de se dissoudre, l'Impératrice de fuir. Elle quittait les Tuileries brusquement désertes, gagnait à travers les corridors du Louvre la porte basse de l'exil. Quant au Sénat, il s'était évanoui comme une ombre. Nulle révolution qui se fût accomplie avec moins de violence; on eût dit le cours naturel du destin. La France se réveillait aux mains connues d'Arago, de Crémieux, deGarnier-Pagès, de Favre, doublés de politiques nouveaux, Pelletan, Ferry, Gambetta, Rochefort, qui avaientgrandi pendant ce sommeil de dix-huit ans. Le déclin de 70 rejoignait l'aube de 48. La République renaissait.

Mais dans quel état le pays sortait de son rêve ! Les gloires militaires cachant le néant de l'armée, l'apparat de luxe détournant du travail fécond, la paresse dorée, la frivolité niaise, ces causes de la catastrophe, qu'elles étaient loin déjà ! Les soldats, les aigles, les canons d'Italie et du Mexique, victimes d'une impéritie criminelle, emplissaient les casemates allemandes. La capitulation de Sedan, avec cent mille hommes, cinquante généraux, un maréchal de France, un empereur, s'inscrivait comme une tache sans exemple dans l'histoire. Nos dernières troupes régulières, cent soixante-quinze mille combattants, étaient acculées aux fossés de Metz, sous le patient regard du prince Frédéric-Charles. Par la brèche saignante de l'Alsace et de la Lorraine, le flot de l'invasion coulait, coulait sans cesse. Les bataillons

prussiens,, la landwehr de l'Allemagne entière, plus de huit cent mille hommes pullulant comme des sauterelles noires s'avançaient irrésistiblement. Leur marche impitoyable, leurs durs talons foulaient en maîtres le sol gaulois. Province à province, imposant la loi du plus fort, ils organisaient la ruine et le pillage systématiques. Un quart des départements obéissait à des préfets teutons. Toul et Strasbourg, malgré une défense tenace, étaient en cendres, Marsal et Laon rendus, Bitche. Phalsbourg, Neuf-Brisach bombardés. Paris enfin, malgré la ceinture de ses forts et son immense armée improvisée autour du corps de Vinoy. Paris, depuis trois semaines, se voyait séparé de la France, étreint dans un cercle formidable d'investissement.

Il semblait que la guerre fût finie; elle commençait. Cette fois c'était la véritable, aussi légitime qu'avait été absurde l'autre : guerre de la patrie envahie, guerre sainte. Et cependant, partout le désarroi, la surprise des partis; le plus grand nombre doutant de l'utilité de la résistance, et nourrissant une arrière-pensée de restauration, impérialiste, légitimiste ou orléaniste; la Bépublique suspecte à beaucoup, ardemment servie par quelques-uns, travaillée elle-même de ferments révolutionnaires; lapousséede l'Internationale; la province jalouse de Paris, mal résignée à recevoir la loi d'un gouvernement où elle n'était pas représentée; hier, aujourd'hui, demain bouillonnant dans le creuset de l'heure trouble; la masse du pays hostile à se défendre. — les enrichies d'hier, les campagnes souhaitant plus encore que les villes la fin de ce cauchemar.

La France se cherchait et ne se retrouvait pas. Elle était étourdie de son essor rapide, cramponnée à la jouissance du sol fructueux, de cette terre où l'or venait de circuler par mille voies nouvelles, les chemins de fer, les chemins vicinaux, tout un réseau artériel et veineux. Privée de son cœur, ce Paris de qui elle était accoutumée de recevoir le sang vivace, l'impulsion des idées, la province se désagrégeait en ligues diverses, en

efforts tumultueux et vains. Lyon, Marseille, revendiquaient leurs franchises communales, s'isolaient dans une agitation séparatiste. Sous la présidei ce m iitaire de Trochu. les ministres restaient stérilement enfermés derrière les murs de la capitale. Au lieu des titulaires des Finances, de la Guerre, de l'Intérieur, des Affaires étrangères, dont l'action eût été indispensable, le gouvernement n'avait délégué pour le représenter que Grémieux, Glais-Bizoin et l'amiral Fourichon, trois vieillards. A peine s'installaient-ils. que la notification de l'entrevue de Ferrières venait comme un coup de. massue anéantir tout espoir de paix immédiate. Jules Favre, le 19 septembre, était allé implorer l'humanité de Bismarck. Il réclamait un armistice qui permît à la nation de convoquer l'Assemblée, au gouvernement de déposer un pouvoir dont les responsabilités étaient lourdes. La Prusse, en échange, demandait la cession des départements du Haut et du Bas-Rhin, une partie de celui de la Moselle avec Metz, Château-Salins et Soissons. Devant ces conditions inacceptables, le gouvernement renonçait aux élections, jurait de nouveau île ne céder jamais * ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses » .

Le rôle de la délégation était tracé : plus d'élections ! Or, de sa propre autorité, elle les reportait au 16 octobre, quand seule la guerre devait absorber toutes les pensées. A quoi bon délibérer sous le canon ennemi? La guerre, rien que la guerre! Ce n'était pas trop que l'activité la plus sagace, l'union la plus complète.

Malheureusement, des trois délégués, le premier arrivé, Crémieux, garde des sceaux de 48, avocat de talent, avait usé sa vie dans les luttes oratoires. Ce septuagénaire assumait, avec une enfantine vanité qui l'empêchait d'en sentir le poids, l'effrayante charge de six ministères. Il s'était, faute de place, installé avec sa tribu dans les appartements du coadjuteur, à l'Arche vèché. Grâce à l'aménité de Mgr Guibert, Israël et le Christ fraternisaient. La fidèle Mme Crémieux prenait

part discrète au conseil, dormait de sages indications.

Bientôt, au grand désappointement de Crémieux, surgit Glais-Bizoin. Point démission définie. Tel on le vit descendre à l'hôtel de Londres, coiffé d'un vaste chapeau gris à longs poils, vieux parlementaire sans autorité, n'ayant jamais fait qu'interrompre les ministres à la tribune, au demeurant animé des meilleures intentions, tel on le vit, les jours suivants, errant d'une administration à l'autre, prodiguant ses audiences en plein trottoir, interrogeant à tort et à travers, déblatérant sur ses collègues. Ce triumvir ambulant couchait au lycée ou à l'hôtel, mangeait à table d'hôte, siégeait au café du Commerce plus qu'à l'Archevêché.

L'amiral Fourichon enfin, débarqué en même temps que Glais-Bizoin, dirigeait les ministères de la guerre et de la marine. Avec ses vêtements noirs et sa haute cravate, son collier de barbe soigneusement taillé, sa correction gourmée, l'honorable marin apportait, au milieu de l'immense désorganisation, ces vertus bonnes pour la paix : respect du train-train et culte étroit de la hiérarchie. D'où tiraillements continus, une bonne volonté à l'entrave. Il venait, après une scène des plus vives, de résigner le ministère de la guerre, refusant de sanctionner l'arrestation du général Mazure, commandant à Lyon, faite sur l'ordre de Challemel-Lacour, préfet du Rhône. Crémieux, sans embarras, avait ajouté ce nouvel intérim à ses titres nombreux, tandis que Glais- Bizoin, nu comme devant, harcelait d'avis le général Lefort, organisateur en sous-ordre, mais efficace, de la partie militaire.

Elle se débrouillait lentement, pendant que la délégation s'évertuait de son mieux, et que Al. Thiers, ambassadeur officieux, voyageait de cour en cour, cherchant à réchauffer à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Florence, des sympathies refroidies par le malheur. Où étaient les alliances projetées, les promesses de l'Autriche et de l'Italie? Il n'y avait plus qu'une ligue des neutres, somme toute, contre nous.

Pour nous défendre, chefs, soldats, fusils, canons manquaient. De l'armée impériale, il ne restait en France et en Algérie que cinq régiments de ligne, six de cavalerie, une seule batterie montée. A peine vingt-trois mille à l'effectif. Les troupes de dépôt ? Oui, cent cinquante mille hommes, mais épars, dont cent mille non-valeurs, recrues de la classe 69, ouvriers hors rang. Le matériel? Des pièces rayées, mais seulement de quoi constituer quarante-huit batteries, et encore disséminées aux quatre coins dit territoire, sans leurs affûts; au lieu des vingtsix mille chevaux qu'il eût fallu pour l'attelage, dixhuit cents seulement. L'armement? Des chassepots,mais en nombre insuffisant ; des fusils à tabatière, mais discrédités. Munitions, équipement, habillement, campement, tout à créer, et dans une proportion gigantesque. Ajoutant à ces difficultés, la routine affolée, l'indiscipline dissolvante.

Le 45e et le 16* corps s'amassaient petit à petit, l'un à Nevers, Bourges, Vierzon, l'autre à Blois. Des dépôts sortaient escadrons et compagnies, formés au fur et à mesure en unités de marche. On enrégimentait de même, reconstituée en hâte, grossie des célibataires ou veufs sans enfants au-dessous de trente-cinq ans, la garde mobile, œuvre du maréchal Niel que l'incurie de Lebœuf avait laissée lettre morte. Mais, malgré le dévouement du général Lefort, l'activité du colonel Thoumas, tels étaient la pénurie, le décousu, qu'on vit longtemps des bataillons en blouse et en sabots; on s'attachait à l'épaule avec de la ficelle des havresacs improvisés; certains étaient sans baïonnettes.

Cependant les bureaux de la Guerre, établis au maréchalat avec force cloisons provisoires, — une cinquantaine d'employés, lorsque Paris en temps de paix en occupait deux cent cinquante, — ne désemplissaient pas. Offres généreuses ou suspectes, dévouements spontanés : officiers et soldats prisonniers évadés à réintégrer, démissionnaires reprenant du service, civils en quête d'emplois, fournisseurs avides de marchés,

inventeurs prônant leurs merveilles. Partout, à la préfecture, où avec les services de l'Intérieur et les Finances voisinaient les Postes et télégraphes; à l'Archevêché, qui abritait dans ses combles les Affaires étrangères; au petit séminaire, où fonctionnaient administration départementale et communale, hôpitaux, prisons, comptabilité, commission d'armement; au lycée, hébergeant la Marine, les Cultes, l'Instruction et les Travaux publics; au Palais de justice, devenu on propre ministère, c'était même tourbillon de zèles, d'ambitions, de convoitises, de rancunes, sous même couleur de patriotisme.

Pour achever de sacrer Tours capitale, délégation aussi de ce grand pouvoir : la Presse. La Gazette de France et le Constitutionnel, le Moniteur Universel, le Français, l'Union, une succursale de Y Agence Havas, campaient dans les imprimeries, si débordées que le Figaro, le Siècle, l'Univers, n'y pouvaient trouver place. On se montrait le visage glabre d'Emile de Girardin. la silhouette pensive d'Hippolyte Taine. La Banque de France. l'Observatoire, la Compagnie des chemins de fer d'Orléans, complétaient l'ensemble. Les hôtels regorgeaient; impossible à prix d'or d'y dénicher une chambre. A la gare, des montagnes de malles, un encombrement fou. La ville, bondée de voitures, d'étrangers, de voyageurs, grouillait comme une fourmilière. Rues et quais, naguère silencieux, étaient sillonnés d'ivrognes, de mendiants, de chanteurs, presque tous en uniforme. Les cabarets faisaient fortune; pour dix sous, on y buvait à l'heure; le vin abondant de la dernière récolte faisait tourner les tètes. Une longue Marseillaise battait du matin au soir, et du soir au matin, les pavés et les murs.

Au Mail, la vie mondaine continuait. Profitant des derniers beaux jours, des cocodettes. assises sous les grands platanes, étalaient leurs toilettes parisiennes précipitamment emportées. Autour de leurs chaises, émigrés de marque et beaux jeunes gens paradaient.

Et pêle-mêle, les marchands de fusils problématiques, de draps avariés, les démocrates des plus lointains villages, les épaves de 48. vieilles barbes proscrites, nlessés de Février, les utopistes aux plans capables de réformer en quinze jours la société entière. Commérages, intrigues, coteries. Les bruits les plus extraordinaires étaient accueillis avec une imbécile crédulité : noblesse et clergé vendus, prêts à livrer la patrie aux Prussiens; dépôts d'armes mystérieux dans les caves des châteaux, une bière circulant à travers les départements, couverte d'un drap doré, et renfermant sans nul doute quelque haut personnage, de Moltke. Guillaume, peut-être! Un déballage de prophéties obscures, une littérature spéciale gobée à l'aveugle, les tables d'hôte centres de stratégies, foyers des dissensions de parti; le salon de Mme Pelouze à l'hôtel de Bordeaux, avec son cénacle de ministres futurs, politiciens à l'aguet. satellites de M. Thiers.

Et. en face de tout cela, la présence polie, mais ironique, du Corps diplomatique, logé tant bien que mal au hasard des relations ou de la chance : Lord Lyons, le prince de Metternich. Okouneff. Nigra, l'Espagne, •.a Suède, la Suisse, la Grèce, la Perse, le Chili. Seul, pour correspondre avec la méfiance prudente des puissances, le représentant de Jules Favre, le comte de Chaudordy. Mais ambassadeurs, chargés d'affaires, allar-hés de légation, n'étaient laque surveillants, disposés bien moins à intervenir favorablement qu'à juger à l'œuvre le gouvernement nouveau. L'Europe, le monde civilisé, suivaient, de tous ces regards atten tifs, les convulsions de la France.

Les Real et Poncet s'éloignaient à petits pas. Le Sorcier reprit :

— Nous avions besoin d'un coup de fouet. Au diable les élections! Pas de discours, des actes! Si vous aviez vu Gambetta passer au milieu des cris, des vivats, de questions... Il n'a répondu que par ces mots1 • Toute l'armée de la Loire sur Paris! »

— C'est le cas de dire qu'il tombe du ciel, fit Gustave Real, avec cette bonhomie dont on ne savait jamais si elle raillait ou non.

Poncet, convaincu, donnait des détails. Gambetta était audacieusement parti de Paris avec Spuller, le vendredi matin, dans la nacelle de V Armand-Barbes; au-dessous pendait une flamme tricolore. Le ballon avait essuyé le feu des avant-postes prussiens; à hauteur de Créteil, une balle effleurait la main du voyageur. Près de Montdidier, l'aérostat manquant de lest restait accroché à un chône; des paysans accourus aidaient à la descente. Gambetta gagnait Amiens, le Mans, jetant sur sa route de vibrantes exhortations.

— Au fait, Gustave, il a passé par chez vous, continua Poncet, mais vous aviez déjà quitté Rouen.

Et affectueusement :

— Eh bien. qu'est-ce que vous comptez faire, affreux bonapartiste?

Médecin estimé, connu par son traité Des fractures, Gustave Real était de ces célibataires invétérés que le spectacle de la souffrance ne parvient pas à blaser; malgré ses quarante-neuf ans, il cachait un cœur tendre sous une réserve moqueuse. Il répondit :

— On se battra dans le Nord; il n'y aura que trop d'ambulances à diriger.

Charles l'approuva; lui-même, ingénieur jouissant d'une situation faite, père de famille aux cheveux grisonnants, il comptait bien, malgré son manque de foi républicaine, offrir au pays ses services.

— Je repartirai après la noce, dit le docteur.

Les deux frères sourirent à ce mot, qui en d'autres temps n'eût évoqué que joies. Eugène Real, le fils aîné de Charles, épousait dans quelques jours sa cousine Marie Poncet. nièce du chimiste et de Mme Real. C'était une orpheline recueillie après la mort de son père, explorateur connu, tombé dans un lointain pays d'Afrique; les Real, encore sans fille alors, avaient voué une affection profonde à cette enfant d'une sensi-

LES TRONÇONS DU GLAIVE. il

bilité délicate. Elle avait grandi au milieu des autres, Eugène, Louis, Henri, Marcelle, Rose; elle était une petite sœur de plus, traitée sans différence. Eugène l'aimait du premier jour, quand, garçonnet de neuf ans, il lavait vu apporter endormie de fatigue, frimousse pâle et cheveux blonds. Tendresse protectrice et jalouse, devenue peu à peu à travers les jeux, l'étude, un amour partagé, quoique ignoré d'eux-mêmes, et qui, sitôt révélé, les emplit d'une pensée absorbante, unique : s'appartenir, l'un à l'autre pour la vie.

Marie, Mme Real et les autres enfants étaient en ce moment à Charmont, près d'Amboise, au château des grands-parents Real, qui habitaient là toute l'année. Eugène, resté à Tours, où depuis la formation des mobiles d'Indre-et-Loire il avait changé sa toge de jeune avocat contre une vareuse à galons neufs de sous-lieutenant, était sur le point, avec son père et ses oncles, daller rejoindre sa fiancée.

— Ah I ces amoureux, bougonna Poncet, ils sont fous I A-t-on idée de se marier à la veille d'aller se battre?

Et prenant Charles à partie :

— Ma sœur est aussi déraisonnable que toi.

Le mariage était, depuis le commencement de Tannée, fixé au mois d'octobre. Et lorsqu'en présence des événements on avait parlé de le remettre, le désespoir des jeunes gens avait été tel qu'on s'était résigné à ne rien changer.

— N'accuse pas Gabrielle, dit Charles. Tu sais bien que s'il n'avait dépendu que de nous, la fête eût été retardée. Grand-père est le seul coupable.

Tous appelaient ainsi le vieux Jean Real, chef incontesté de la famille, qui vénérait son intelligence, sa bonté, ses soixante-dix-huit ans alertes. Une vie forte et simple, comme cette terre de Touraine qu'il aimait, qu'il cultivait en fils pieux et avisé, et dont il portait le ciel léger dans ses yeux clairs. Soldat de Leipzig à l'âge où l'on sort de l'école, sous-lieutenant de la cam-

pagne de France, décoré de la main de Napoléon sur le champ de bataille d'Arcis-sur-Aube, lieutenant des derniers carrés de Waterloo, Jean Real, après celte ouverture de vie aventureuse et sanglante, rentrait au foyer natal avec l'enivrement et l'horreur du rêve guerrier qui l'avait promené des champs de la Prusse aux plaines de la Champagne, aux vallons de Belgique. Entre la première abdication et le retour de l'île d'Elbe le sous-lieutenant, revenu à Charmont, avait épousé sa chère femme Marceline. Licencié après la bataille sous Paris, il regagnait le pays, s'attachait au sol, et à force de travail patient, d'habiles améliorations, il élargissait la propriété paternelle, s'élevait au rang des premiers viticulteurs. La Restauration, la monarchie de Juillet, la République, le second Empire, ne le détournaient pas du labeur quotidien, et aujourd'hui, officier de la Légion d'honneur, possesseur du château de Charmont et de deux cents hectares de vignes, bois et prés, il achevait simplement sa vie, sans fonctions publiques, appuyé sur sa vieille et bonne compagne, au milieu de ses petits-enfants, dans la respectueuse estime de la contrée.

Gustave dit :

— Je trouve cela touchant, moi, cette volonté du grand-père, qui entend qu'Eugène et Marie soient heureux, fassent comme lui-même a fait, à la veille de Waterloo! Est-ce qu'on sait ce que demain nous réserve? Il faut saisir le bonheur au passage.

Poncet haussa les épaules.

— Ces vieux garçons ! Avec cela que vous prêchez d'exemple.

Et lui-même pensa à son fils, le sculpteur, ce grand diable de Martial enfermé dans Paris, soldat à cette heure Un remous de foule les bouscula. Un murmure, des exclamations. Un Italien à foulard rouge, drapé du manteau garibaldien, traversait théâtralement la rue. Le médecin s'exclama :

— Vous devez être content, Sorcier ? Tous les sau-

veurs de la République débarquent le même jour ! Vous ne nous avez pas encore parlé de Garibaldi. Cette fois Poncet se fâchait :

— Ah 1 oui, parlons-en ! Voilà un des plus nobles républicains de l'Europe, un héros qui a partout versé son sang pour la liberté, le bonheur des pauvres. Et quand ce grand vieillard vient nous offrir son épée, à peine si on ose l'accepter. Il arrive; personne pour le recevoir; pas de logement prêt. On le mène dans un quartier perdu, on le fait poser sous la pluie; pas de clef. Enfin, la porte ouverte, rien, ni feu ni chaise. Au bout d'une heure seulement on a daigné lui trouver une chambre à la préfecture.

Il consulta sa montre :

— Mais vous me faites bavarder ! J'ai du travail au petit séminaire. Adieu.

11 les quittait avec son sans-façon habituel. Charles Real loua les qualités éminentes du Sorcier. Il rendait de précieux services à la commission d'armement. L'intransigeance de ses opinions n'excluait pas la pitié la plus généreuse pour les déshérités. Cet inventeur d'explosifs terribles, ce chimiste jouant avec les secrets de la vie et de la mort, était un vrai philanthrope. Ses revenus et ceux de sa femme passaient à des charités. Pour seul luxe, quelques fleurs dans son jardinet de Montmartre. S'il parlait ainsi de la République des pauvres, c'est qu'il les connaissait bien, pour avoir soulagé leurs misères.

Ils étaient devant le café où Charles Real avait rendez-vous. Par miracle, une table se vidait à la terrasse. Ils la prirent d'assaut. Tandis que son frère traitait son affaire, Gustave contempla le défilé de la rue. Le nombre et la diversité des francs-tireurs l'amusaient. Un homme verdâtre, dont l'enthousiasme se mesurait à la pile de bocks, énuméra :

— Ah! un zouave pontifical! Tiens, voilà un volontaire de Nice : gris de fer et chapeau tyrolien... Celuilà, avec son gilet brodé, doit être un engagé de Callie-

lineau... Hip! Hipt Hurrah! pour les volontaires américains !

L'attention se concentra sur deux partisans vêtus de noir qui marchaient d'un pas funèbre. C'étaient des francs-tireurs du Gers. Ils avaient étonné Tours avec leur étendard noir orné d'une tète de mort et d'ossements croisés. Un serment terrible les liait. On parlait aussi des ours de Nantes, des panthères d'Oran. Les tirailleurs espagnols étaient annoncés. En général, on n'augurait pas trop de ces contingents bizarres, ils flattaient néanmoins le chauvinisme futile. Soudain, sur le trottoir en face, on s'attroupa. Un vieux monsieur, d'un ton majestueux et familier, questionnait un franc-tireur girondin. Son nom se répandit : Glais- Bizoin! Il protégeait particulièrement ces corps libres, dans son idée, belle en principe, que chacun combattît, fût-il armé d'une faux, dune fourche. Ces défenseurs de tout acabit lui donnaient du fil à retordre. Il avait dû apaiser une sédition des volontaires Arohnson, passés maintenant sous les ordres du Polonais Lipowski. Quelqu'un hurla :

— Vive le père des francs-tireurs!

Glais-Bizoin. satisfait, salua.

— Le conseil est donc fini? dit Gustave... Puis, comme l'ami de Charles partait, le docteur, sautant à une autre idée, en homme qui, arrivé de la veille, a mille choses à dire :

— As-tu des nouvelles d'Amélie?

— Je crains que sa sciatique ne l'empêche de venir au mariage. Mais Du Breuil sera là.

Ils parlaient de leur sœur, mariée au vieux commandant Du Breuil; elle vivait au fond de la Creuse, toute au regret de son fils cadet, tué au Mexique; aux angoisses de savoir l'aîné, le commandant Pierre, bloqué sous Metz avec l'état-major et l'armée de Bazaine.

— Eugène! cria tout à coup M. Real en apercevant son fils,

Le sous-lieutenant de mobiles s'arrêta court. Il avait belle mine, sous le képi noir, dans sa vareuse bien ajustée. Svelte et grand comme son père, le sourire fin, la barbe en pointe, très blond, les yeux clairs des Real.

Tous trois partaient ensemble.

— Je reviens de l'exercice, dit le jeune homme. Son bataillon prenait tournure. Il parla de son

apprentissage en mots courageux, confiants, calculant la distance au but. Comme ils tournaient au coin du boulevard Heurteloup, un soldat déguenillé, la tète entourée d"un linge, la capote de ligne relevée sur un pantalon abject, les accosta la main tendue, demandant l'aumône avec une haleine de vin. Il bredouillait des explications. Eugène, secouant la tète, soupira. Les deux frères détournaient les yeux. L'ivrogne, comme ils le dépassaient, les injuria.

— A quoi servent les ordres? demanda M. Real. Et la loi martiale f

— Que faire? murmurait Eugène, puis, avec conviction : — Ah! comme nous avons besoin d'un maître!...

Il ajouta :

— J'ai entendu dire qu'une armée allemande s'approche réellement d'Orléans. Espérons que le général La Motte-Rouge et le 15e corps ne vont pas faire comme le général de Polhès, qui l'autre fois a déguerpi, évacuant la ville sans même avoir aperçu l'ennemi.

La foule à chaque pas devenait plus dense. Ils arrivaient à la préfecture; Gambetta venait d'y faire son entrée. Un nouveau rassemblement les attira. Par groupes, on commentait avec fièvre les nouvelles. Plus d'élections! Un ordre du gouvernement de Paris les ajournait. On était tout à la guerre. . . Il n'y avait pas dix minutes que le décret, copié à la main, était placardé derrière le grillage des arrêtés officiels

— Poncet va être content! dit M. Real.

Certains spectateurs ne Tétaient pas, et le montraient. D'autres approuvaient avec passion. Eugène, en pleine ardeur de jeunesse, s'écria :

— On ne ya donc plus avoir qu'une idée : se battre f

— Et des chefs? dit le docteur.

On se précipitait sous le porche. Portés, bousculés, un flot les poussa dans la cour intérieure. Ils étaient coude à coude, pressés entre leurs voisins dans un immense corps ondulant et bruyant, secoué de sentiments contradictoires. Foule compacte, adolescente, femmes, vieillards, soldats, ouvriers. Brusquement les têtes se levèrent; beaucoup se découvrirent. Une acclamation retentit : — Vive Gambetta I Puis, progressivement, comme une houle s'apaise, le silence, l'immobi lité.

Sur un large balcon de pierre, un homme venait de paraître. Il se détachait de ses compagnons. On ne voyait que lui. De taille plutôt ramassée, les épaules larges, une figure pleine encadrée d'une barbe noire et fournie, le front vaste, le nez aquilin, ses cheveux longs rejetés en arrière, Léon Gambetta promena sur la foule un regard dominateur.

Tous eurent cette sensation nette : quelqu'un! Tous contemplaient, avec la curiosité de savoir comment il allait répondre à leur attente, le jeune député qu'une récente fortune politique environnait pour la plupart d'un éclatant prestige, pour d'autres de suspicion. Célèbre en 68, au lendemain de l'audience où sous le couvert du procès Baudin il avait d'une voix tonnante instruit celui de l'Empire, l'avocat devenu homme d'État, l'élu de Paris et de Marseille, arrivait précédé d'une belle réputation d'éloquence, dune autorité chaque jour accrue par deux ans de sagace et courageuse opposition, autorité à laquelle ajoutait encore sa part dans les derniers événements. Uuoique ayant blâmé la guerre avant d'en voter la déclaration, il s'était depuis ardemment efforcé à la servir, en proie à cette idée fixe : faire de chaque citoyen un soldat. Quoique

ayant blâmé l'envahissement du Corps législatif au 4 septembre, il avait su prendre à temps la barre en main, diriger, sinon dominer les événements. On adorait, on haïssait en sa personne le proclamateur de la déchéance et l'un des fondateurs du gouvernement provisoire. Si pour beaucoup l'idée de république s'incarnait en lui. à cette minute on ne songeait qu'à la défense de la patrie et aux forces vives qu'il y apportait. On couvait des yeux cet homme nouveau dont la vaillance assumait une si lourde charge, ce ministre de l'intérieur qui, après avoir enfiévré Paris, venait insuffler à la province la flamme de son espoir et la confiance de la capitale.

Une légende l'accompagnait, comme quiconque déchaîne la bête aux mille voix, la popularité. On se racontait que. fils d'un Génois, d'un petit épicier établi à Cahors, il s'était élevé lui-même; ainsi, son œil droit, l'œil de verre si semblable à l'autre qu'il paraissait vivant, il se l'était crevé, enfant, au séminaire de Montauban, pour ne pas devenir prêtre. Nonl ripostaient de mieux renseignés, un simple accident, l'éclat d'un foret d'acier, un jour qu'il flânait dans la boutique d'un coutelier. Ils vantaient son adolescence laborieuse, le furieux appétit de lecture qui faisait de sa mémoire l'une des plus riches et des plus exercées, à ce point qu'il vous récitait sans sauter un iota ou une virgule telle Olynthienne de Démosthène, tel discours de Mirabeau; et le feu! la conviction! le geste!... Bah! un hâbleur, disaient les uns, bon pour enthousiasmer une salle de café ! un débraillé, usant ses coudes à toutes les tables de brasserie! — Un tempérament! affirmaient les autres, à la fois réfléchi et passionné, une de ces natures débordant de vie généreuse et d'énergie contenue : on verrait à l'œuvre.

Mais, penché sur le balcon de pierre, maintenant Gambetta parlait. Des mots brefs, un accent qui mordait la chair. Et déjà, la communion s'établissait, sous l'influence de cette voix mâle et chaude, de ce geste

assuré, qui imposaient leur charme, leur volonté. Le ministre, avec une gravité austère, presque triste, rendait hommage à l'héroïsme de Paris, reprochait à la province de n'avoir pas fait son devoir. Le temps n'était pas aux discours. Bientôt on distribuerait des affiches faisant connaître sa mission. Il fallait travailler mimédiatement...

— Nous n'avons pas une minute à perdre. Que chacun soit à son poste de combat. Séparons-nous en criant : Vive la République!

A cet avertissement brusque, chacun surpris se recueillait, descendait en soi. La sévérité de ces phrases si simples trouvait un prolongement dans bien des âmes. On se dispersait avec calme.

Deux heures après, rentrés dans leur appartement, les Real songeurs voyaient accourir Poncet, une proclamation à la main. Il la jeta sur la table :

— Lisez !

Troublés encore, mais envisageant l'avenir avec plus d'espérance, ils écoutèrent, les yeux picotés d'émotion, Eugène scander, d'une voix tremblante, ces mots décisifs qu'attendait le pays, poignants et sonores comme un appel de clairons :

t ... La situation vous impose de grands devoirs. Le premier de tous, c'est de ne vous laisser divertir par aucune préoccupation qui ne soit pas la guerre, le combat à outrance! Le second, c'est, jusqu'à la paix, d'accepter fraternellement le pouvoir républicain, sorti de la nécessité et du droit... 11 faut mettre en œuvre toutes nos ressources, qui sont immenses, secouer la torpeur de nos campagnes, réagir contre de folles paniques, multiplier la guerre de partisans et enfin inaugurer la guerre nationale ! . . . La République fait appel aux concours de tous... C'est sa tradition à elle d'armer de jeunes chefs : nous en ferons! Levons-nous donc en masse, et mourons plutôt que de subir la honte du démembrement. »

Poncet, d'un air triomphant, regarda Charles et Gus-

tave. Leurs visages répondaient. Un commun élan de fierté leur mettait une flamme aux joues. Plus d'opinions politiques : un seul cœur. M. Real se tourna vers son fils :

— Tu demandais un chef. Nous l'avons !

Le soleil reparut; dans la fente des nuages, un coin d'azur s'élargissait. Parmi la brume froide, l'air encore pluvieux, un voile d'or tomba sur les hêtres roux de la longue avenue de Charmont. Et ce fut un sourire à travers les larmes, l'acquiescement des choses, le symbole de cet après-midi même, éclaircie de bonheur entre les tristes jours.

Marcelle et Rose, entraînant Marie pâle et joyeuse dans l'ampleur de la robe de satin blanc et du voile, relevés de fleurs d'oranger, firent irruption sur le perron. Elles guettaient du côté de la grille, au bout de l'avenue. Tout à coup, ce furent des cris, des battements de mains : « Les voilà!.. » Une voiture débouchait. Elles avaient reconnu l'oncle Poncet, que leur plus jeune frère, Henri, ramenait de la gare d'Amboise, dans le phaéton. Rose, une gamine encore avec ses treize ans éveillés, fit demi-tour, et courant à la porte-fenêtre, dans l'envolement de ses cheveux blonds et de sa courte jupe de soie bleue : « Les voilà! Venez vite !.. . » Henri, très fier, en adolescent pour qui tout est triomphe à l'entrée de la vie, arrivait à toute allure. 11 décrivit une savante courbe méditée d'avance, arrêta trop brusquement son cheval ruisselant, tant il l'avait mené bon train.

Poncet, grognon d'avoir manqué la messe de mariage : — « Impossible de quitter Tours! Une séance qui n'en finissait pas : vingt personnes à entendre! »

— s'élançait déjà vers Marie. Mains aux épaules, avant de l'embrasser, il la contempla, le temps de fixer en lui l'image délicieuse de ce frais visage dont le teint diaphane ej les yeux candides resplendissaient d'une félicité grave. Elle rendit tendrement le baiser, devinant ce que contenait l'étreinte silencieuse de ce vieil homme qui l'aimait : mélancolie des circonstances, ardents souhaits d'avenir.

— Ah bien, tonton, vous faites un joli témoin! s'exclama Marcelle, petite personne décidée en qui le sens pratique se mêlait de façon piquante à la grâce de la seizième année.

— C'est cousin Maurice qui vous a remplacé, déclara Rose d'un ton de reproche espiègle.

On sortait en hâte du salon, Mme Poncet la première, puis les jeunes, puis les vieux. Sur le perron, ainsi groupés devant la façade du château, c'était un beau spectacle que celui de cette grande famille unie, si diverse et si saine, pleine de force et de simplicité : les deux ancêtres, Jean Real et sa femme, dominant de leurs tètes blanches, de leurs troncs desséchés, robustes encore, les rejetons pressés de la double lignée des Real et de leurs cousins les Real de Nairve, seize parents de souche commune, avec cette variété des âges et des caractères, ce fonds identique qui est le patrimoine de la race, vertus et défauts inhérents à cette riche terre maternelle, à cet air subtil deTouraine.

Poncet, entouré, fêté, ne savait à qui entendre. Depuis quinze jours il vivait dans la fournaise, sans avoir pu trouver une heure où venir embrasser les sien 5. coûter quelque repos dans ce clair paysage de Charmont. au milieu de figures chères. Il baisait le front du grand-père et les vieilles joues de Marceline, dont les traits ridés avaient une gaie sérénité d'enfant. 11 serrait les mains d'Eugène. — son rayonnement était touchant, — de ses beaux-frères Charles et Gustave, de sa sœur Gabrielle... Ce garçon réfléchi, pâlot, gardant dans sa maigreur un air de souffrance récente.

il LES TRONÇONS DU GLAIVE.

c'était son neveu Louis, le second fils de Charles. Sorti de l'École centrale, réformé pour myopie et voulant se rendre utile, il avait été en juillet s'offrir à Paris; la direction des Postes et télégraphes l'envoyait à Strasbourg; il y avait subi les cinquantejours de siège, s'évadant après la capitulation, et l'àme ébranlée, les oreilles bourdonnantes encore du furieux bombardement, il se refaisait à Charmont. . . Cet homme encore vert, long, sec, de tournure militaire, nez d'oiseau de proie et cheveux gris, le bras droit amputé sous la manche repliée, c'est le vieux Du Breuil... Cet autre, un solide gaillard avec sa barbe poivre et sel, son déluré de chasseur et de cavalier, c'est le cousin Maurice, un Real de Nairve, l'inspecteur des forêts. Celui-là, qui tend la main en souriant, Poncet hésite, cherche dans sa mémoire... Ce masque hardi, hâlé, cette ressemblance...

— Tu ne le reconnais pas? dit le grand-père avec malice.

Gabrielle vint à la rescousse :

— Voyons, Lucien! Mais c'est Frédéric!

Un Real de Nairve, lui aussi, le frère du forestier. Un risque-tout, qui, sa fortune jetée au vent, jeu, femmes, écurie de courses, s'en était allé se refaire une existence neuve dans les pampas de la République Argentine, grand fermier éleveur de chevaux, et qui aujourd'hui accourait, fils prodigue, pour la défense de la mère patrie. Il ramenait un corps de vingt-cinq volontaires, équipé à ses frais, et désigné déjà pour rejoindre Garibaldi et l'armée des Vosges.

Mais apercevant Mlle de La Mûre, plate et blême jeune fille, qui causait avec Henri, son garçon d'honneur, Poncet se récria. Il avait oublié de saluer la grosse comtesse, qui justement était à un pas de lui, et qui, légitimiste agressive, se découvrit une raison de plus de le trouver antipathique. Le comte, vieil ami du grandpère et l'un des témoins d'Eugène avec M. Du Breuil, inclina son crâne rose, dans un plongeon mécanique. Le second témoin de Marie, M. Brémont, président du

tribunal d'Amboise, vieillard jaune et fin comme l'ambre, interpella Ponçet, traduisant la pensée de tous, cette constante impatience de savoir, cette anxiété de l'inconnu dont chacun souffrait, même dans la trêve du moment.

— Quelles nouvelles?

Poncet, encore fiévreux de l'activité dont il sortait, de ce tumulte de plans, de projets, de marchés, de décrets, jeta :

— Confiance! Tout s'organise, vous verrez. Puis changeant de ton :

— Je mangerais volontiers quelque chose. Vous savez que je n'ai pas déjeuné.

On s'apitoyait, on s'empressait. Tandis que le Sorcier gravissait les marches du perron, Eugène profita de la diversion pour retenir sa femme. Les uns entraient dans le salon; d'autres, allumant un cigare, gagnaient à droite du château la terrasse d'où Ton domine la Loire

Marie, levant ses yeux bleus, regarda le jeune homme. Ce compagnon des jeux d'enfance, ce doux, ce beau, ce cher fiancé de toujours, voici qu'il était à présent son mari! Dans ce long et timide regard, où Eugène plongeait éperdument. il y avait l'extase presque incrédule du rêve réalisé, une joie douloureuse à force d'intensité, la pensée d'aujourd'hui et de demain; il y avait l'attente confuse du mystère, un trouble divin fait de désir et de crainte.

— Marie! dit-il.

Ce simple mot leur mettait les larmes aux yeux, éveillait au fond de leur cœur un infini de tendresse et d'amertume. Ils savouraient la pleine conscience d'euxmêmes, l'ivresse d'éprouver, dans cette courte minute humaine, la toute-puissance éternelle de l'amour. Ils se regardaient toujours; brusquement la vierge rougit. II se mit à parler alors des événements de la journée, ces riens qui resteraient dans leur souvenir : forme précise des choses, lucidité de leurs sensations. A la dérobée,

elle considérait son mari, — son mari! — admirait ce svelte officier tête nue, son expression de tendresse virile, de généreuse volonté. Subitement il sïnquiéta :

— Tu n'as pas froid?

— Non, fit-elle, mais toi?

Bien qu'ils se fussent tutoyés de tout temps, il leur sembla le faire pour la première fois; ils y trouvaient un sens plus intime, une émouvante douceur.

Un bras autour de la taille, il l'entraînait lentement; ils suivirent l'ailée des peupliers témoins des parties de cache-cache aux vacances de naguère, contournèrent la grande pelouse; ils laissaient en arrière le château, les fenêtres pareilles à des yeux. Un besoin de solitude les attirait vers cette charmille, où, deux ans auparavant, Marie convalescente après une crise d'anémie aimait à se promener au soleil. Ils revirent le kiosque de chaume et ce jour où rêveuse il l'avait surprise, d'une arrivée sans bruit. Elle se levait en sursaut, si jolie avec l'ombre mouvante des feuilles sur son chapeau de roses et son visage empourpré.

Ils firent le pèlerinage de tous ces lieux où leur moi de jadis, ces frêles enfants qu'ils n'étaient plus et dont ils gardaient avec attendrissement l'image vivante, avait passé, pleuré, souri. Là, sous ce châtaignier centenaire, le gros chagrin qu'elle avait eu, pour une poupée cassée! Et l'épagneul de cousin Maurice, Tom. aussi haut quelle, qui de sa large langue lui léchait la face, en guise de consolation!... Plus loin dans ce petit bois de saules, il venait lire des heures entières; elle incarnait pour lui toutes les héroïnes La bonne mousse épaisse où, couché de son long, il avait dévoré en cachette Paul et Virginie! Il se grisait d'aventures lointaines, d'exploits fabuleux. Oh! les savanes merveilleuses, le vent des pays inconnus !... Ces arbres, ce gazon, l'ovale glauque de l'étang dans son cadre de nymphéas et de roseaux, l'odeur de la terre, ce soir plus pénétrante que jamais, ce relent de feuilles mortes et d'humus, toutleur parut avoir une signification non-

velle. Ce décor, où tant d'eux était lié par des fils invisibles, se mêlait à leur âme, d'une communion si profonde qu'il en recevait une insolite magie, un frémissement de vie insoupçonnée encore.

Le soleil descendait au-dessus des massifs rougis, dans l'air vaporeux, la poussière dorée de l'automne; ils revenaient à la terrasse, au spectacle accoutumé des couchants de feu, des nuages mirés en îles vermeilles dans l'eau tranquille de la Loire. Ils s'accoudèrent aux balustres, emplissant leurs yeux du tableau familier; à gauche, de l'autre côté de l'avenue, derrière les hêtres jaunissants, les toits d'ardoise du village ; plus bas, séparé par la route, le groupement des dernières maisons de Charmont, jusqu'à la berge; en avant, les grasses prairies du château, semées de noyers, le fleuve sablonneux, l'horizon bleuâtre où se fondait la silhouette d'Amboise ; à droite, à perte de vue. l'étendue des champs, des vignes et des bois, tout le fertile domaine dont le grand-père Real était fier, ce sol qui leur semblait une chose animée, une si grande part d'eux-mêmes. Une sereine impression de silence et de recueillement flottait.

— Quelle paix ! murmura Eugène. Le bel endroit pour être heureux !..

Ces mots, à mesure qu'il les prononçait, l'écartaient de ce coin béni, de cette terre si doucement nommée le jardin de la France. Ils étalaient devant lui d'autres campagnes dévastées, pleines d'incendies fumants, de villages à sac, et le morne labour des batailles, hérissé de fosses fraîches et de débris sans nom... La patrie morcelée, le drapeau noir sur les villes conquises, cette même terre piétinée de bottes sanglantes, défoncée par les lourds canons, les interminables charrois de l'envahisseur, l'armée bavaroise dans les murs d'Orléans, ses éclaireurs longeant la Loire, à vingt-cinq lieues d'ici.

Et dans trois jours, il lui faudrait s'arracher de son bonheur, aller retrouver à Ouzouer-le-Murché son

bataillon, détaché à la 3* division du 16* corps... L'incertitude de l'avenir, la menace du danger, le tenaillèrent d'un affreux déchirement, mal pansé par l'acceptation noble du sacrifice. Il songeait surtout à sa femme, à sa souffrance de leur séparation, suivie pour elle de quelle anxiété I Craignant qu'elle ne le devinât, il se hâta de rompre le silence, sans qu'elle en fût dupe.

— Comme nous trouverons bon l'an prochain de revenir à cette place ! La guerre sera finie, nous aurons oublié ce mauvais rêve. Nous serons délivrés, qui sait, vainqueurs peut-être ! Il n'y aura plus qu'à travailler pour réparer la brèche, élargir le foyer. Il faut songer à ceux qui viendront.

Il lui saisit tendrement les mains. Il parlait à phrases caressantes, évoquant le moment où il reprendrait sa robe d'avocat; il ne plaiderait que de belles causes, elle serait orgueilleuse de lui ; ils habiteraient à Tours un clair appartement sur le Mail ; tout un bercement de projets qui enveloppaient, ouataient l'avenir.

Marie enivrée l'écoutait avec une extase enfantine, un regard presque craintif. Fragile dans sa robe blanche, dont les fleurs suaves exhalaient un faible parfum, elle souriait, souriait toujours davantage, un pli douloureux au coin de la bouche ; tout d'un coup le pauvre sourire s'effaça, dans un muet flot de larmes. Elle s'abattit sur l'épaule d'Eugène.

De loin, M. et Mme Real, bras dessus bras dessous, qui venaient en causant avec le grand-père et l'oncle Gustave, les aperçurent. Ils obliquèrent, faisant le grand tour, par le bois de saules ; et, tandis que leur père expliquait à Gustave une plantation future, M. Real confiait à sa femme le parti qu'il venait de prendre. La situation lui dictait son devoir : il ne pouvait se résoudre à rester inactif; il ne lui avait parlé jusquelà que de son désir et de ses scrupules : « Comment servir le mieux? Les hommes capables de tirer un coup de fusil ne manquaient pas. Que chacun utilisât son savoir, ses aptitudes ! j

Inquiète, Mme Real l'interrogea du regard.

— Tu te souviens de mon projet de torpilles ? On peut l'appliquer à la destruction des ponts, des voies ferrées. Poncet a parlé à la Commission. On a décidé de m'en faire construire un certain nombre. Mais les poudres spéciales et divers objets font défaut. Je suis forcé d'aller chercher cela en Angleterre.

Le visage de Mme Real s'éclaira. Elle avait craint un départ plus dangereux. C'était bien assez des péril* qu'allait courir Eugène, et que comptait affronter Louis de nouveau, dans le service de la télégraphie de campagne. Sans parler de la folie d'Henri, qui, malgré ses dix-sept ans, voulait absolument être soldat lui aussi f Il les harcelait de supplications, jurait de s'engager en fraude; son père avait dû se fâcher.

— Quand comptes-tu partir? demanda-t-elle simplement.

Elle ne faisait aucune objection, sachant que son mari n'agissait pas à la légère. Elle avait appris à respecter sa douceur ferme. Vive, expansive, ayant dans le ménage une part d'initiative et d'autorité, elle suivait du même pas depuis vingt-cinq ans la route quotidienne, se retrouvant toujours à l'unisson, dans un mutuel élan de confiance et de franchise. Belle encore, sous ses bandeaux noirs, le teint frais et le buste jeune, elle gardait une bonne humeur avenante, un constant équilibre moral.

— Je me mettrai en route avec Gustave, dit M. Real, et de Rouen je gagnerai Ronfleur ou le Havre.

— Il ne faut pas songer à s'embarquer à Calais, intervint le docteur. On tomberait dans les croiseurs ennemis.

11 retournait créer une ambulance qui suivrait les mouvements de l'armée de Bourbaki, sitôt celle-ci constituée. Le commandant de la Garde, chargé parBazaine d'une mission politique auprès de l'Impératrice, n'avait pu rentrer dans Metz, et venu offrir son épée à la Défense nationale, il avait accepté le commandement des troupes du Nord.

Le grand-père dit de sa voix menue, restée très nette :

— Gambetta a raison d'accueillir tous les dévouements, sans distinction de parti. Bourbaki,Cathelineau, Charette, c'est bien.

Ils avaient rejoint sur la terrasse les jeunes gens. Marie avait encore les yeux rouges, mais son sourire était revenu.

— Est-ce qu'ils ne sont pas gentils à voir? fit le vieux Jean Real. Et dire qu'on ne voulait pas marier ces enfants-là! Que diable! il n'y aura jamais trop de Real.

Ses yeux perçants entre les paupières ridées avaient immédiatement vu le drame intime. 11 attira Marie, et caressant d'une tape amicale la joue de son petits-fils :

— Va, mon garçon ! Je me suis marié comme toi la veille d'une guerre, et d'une rude! Mais en me battant, je revoyais ta grand"mère qui m'attendait, je pensais à mon toit de Charmont, à ces arbres, à ce champ-là. Ça me donnait du cciur. Tu vois, j'en suis revenu.

Rose, qui accourait, se jeta dans les bras de sa mère et, l'embrassant, annonça, essoufflée, avec une révérence comique :

— On réclame messieurs et mesdames pour le vin d'honneur.

Jean Real, dont la bienfaisance s'étendait sur le village entier, avait invité tous les paysans amis du château. Une collation était préparée pour eux dans les communs. Pendant le dîner de noces, ils se régaleraient du bon vin pétillant et léger de ce clos Real célèbre à la ronde.

— Dépèchons-nous, avant que la nuit tombe. Et préviens ta grand'mère, dit Mme Real à Rose, qui repartit au galop.

Sous un hangar tendu de toiles et décoré de branchages, une quarantaine d'hommes en blouse propre et de femmes au costume noir égayé d'un blanc bonnet de dentelles, les jardiniers du parc, les vignerons du

domaine se pressaient autour des trois couples, en qui, de génération en génération, s'était renouvelée la famille des propriétaires de Charmont, Jean, Charles, Eugène Real et leurs femmes. De la vieille Marceline à Charles, de Gabrielle à Marie, c'étaient, reliant le vétéran de Waterloo à la recrue de la Loire, une chaîne solide, un siècle de vertus domestiques et de traditions françaises. Tous obscurément les respectaient, reconnaissanten eux des représentants autorisés de leur race, des fds de cette terre tourangelle, leur aïeule commune On aimait la douceur de Marie, la bonté charitable de Marceline et de Gabrielle.

M. Pacaut, le maire, un forgeron retiré, porta la parole. La jeune Céline, la fille du garde champêtre, venait d'offrir un bouquet. Les trois femmes l'embrassèrent; Eugène remercia. On débouchait, sur un signe du grand-père, les premières bouteilles, et quand les verres furent pleins, on trinqua à la santé des mariés, à la santé de la France. Les tables étaient couvertes de viandes, de gâteaux et de fruits; les Real et le maire s'éloignèrent, souhaitant bon appétit.

Ils sortaient de la cour, Marie poussa un cri. Surgi devant elle, un être hirsute gambadait, avec une grimace effroyable. Ricanant il répétait, un doigt tendu :

— Les Prussiens!

— C'est l'Innocent, fit Eugène, en rassurant sa femme d'une pression de bras, tandis que Pacaut écartait l'homme, une espèce de fou inoffensif, vivant de la charité publique... N'importe, Marie en conservait une impression pénible.

Une demi-heure après, dans la vaste salle à manger étincelante de bougies, autour de la nappe ornée des dernières roses de l'automne, de lourds surtouts d'argenterie et de monumentaux plats froids, les vingtdeux convives étaient attablés. Les potages desservis, le vieux Germain, tout ragaillardi, — il se rappelait le mariage de M. Charles I — versait un porto sec, dont la solennité de sa main tremblante et le

conseil respectueux de sa voix soulignaient la valeur. Grand'mère Marceline tournait d'un côté, puis de l'autre, son regard joyeux. Ayant à sa droite le curé, à sa gauche le maire, elle surveillait avec une sérénité souriante l'assemblée : en face d'elle, son vieux Jean; à l'un des bouts, Eugène et Marie, qu'ils n'avaient pas voulu séparer; à l'autre, le coin déjà bruyant des petitsenfants; puis, répartis selon les préséances, les témoins, son gendre Du Breuil, ses cousins de Nairve, Poncet près de la comtesse de La Mûre, ses fds, sa bru. D'une oreille distraite, elle écoutait le murmure des conversations, si vieille, si blasée par sa longue vie, que ce terrible et inévitable sujet de la guerre, où malgré soi l'on revenait toujours, nela troublait pas plus que l'affairement de Germain lançant, d'un regard de chef d'armée, deux domestiques et trois servantes portant saumons magnifiques et saucières.

M. Brémont, regardant avec bienveillance le plat qui allait lui arriver, disait à Mme Poncet :

— Je compte beaucoup sur M. Thiers. Il a rapporté de son voyage les sympathies de l'Europe. On affirme que, muni d'un sauf-conduit, il va se rendre à Paris, puis à Versailles, pour conférer d'une paix possible avec Bismarck. C'est un fin négociateur.

Mme Poncet, née Védel, femme à grands os et à forte carrure d'Auvergnate, la bonté même, observa :

— Bismarck est plus malin que lui.

M. Bompin, le curé, vantait les volontaires de Cathelineau s'équipant au château d'Amboise. Cependant Eugène, aux hochements de tête sceptiques du comte de La Mûre, peu convaincu de la nécessité de la défense : — f Que ne réunissait-on plutôt l'Assemblée? » — racontait :

— Oui, on nous a distribué des remingtons. L'armée de la Loire est solidement réorganisée. Vous avez beau m'objecter toujours Artenay, Artenay! C'est vrai, La Motte-Rouge a été battu, Orléans évacué. Après? Depuis que le général d'Aurelles a pris le commande-

ment, le 15e corps ne se ressemble plus. La discipline a refait des hommes, au camp de Salbris. On sait maintenant qu'il y a des lois martiales. Le 464 corps, sous le général Pourcet, s'est constitué de toutes pièces.

— La discipline, s'écria le cousin Frédéric avec son indépendance de partisan, belle chose ! Quel dommage que nous ne l'ayons pas tous dans le sang. Cela dispenserait de faire fusiller pour un oui, pour un non, une broutille, un poulet volé.

L'inflexibilité de d'Aurelles devenait légendaire.

— Vous avez raison, dit de sa voix tranchante le vieux commandant Du Breuil : chacun devrait trouver dans son patriotisme l'obéissance au chef et le respect de soi-même. Un homme qui répond non, ce n'est rien; laissez le dire à cinq cents, c'est la révolte. Un poulet volé, ce n'est rien; mille, c'est la maraude. Sans discipline, pas d'armée!

M. Pacaut approuva, de toute son âme paysanne : c'était bien assez qu'un Allemand pût lui enlever sa basse-cour ou son cochon. Mais des Français, ah non l... Une exclamation de Mlle de La Mûre attira l'attention; la jeune fille de blême en devint rouge. Louis, qui à sa prière donnait des détails sur le bombardement de Strasbourg, timide sous ce cercle de regards, baissa la voix, et avec une colère qui animait son visage calme :

— Nous avons reçu près de deux cent mille obus. Vers le milieu du siège on était si habitué qu'on allait et venait dans les rues. Les faubourgs de Pierres et de Saint- Nicolas étaient en cendres, les musées, le temple neuf et la bibliothèque détruits : car les Badois tiraient sur la ville plus que contre les remparts. Ils n'ont eu raison du général Uhrich et des habitants que la veille de l'assaut. Pas un édifice public ne restait debout.

— C'est horrible, soupira Mme de La Mûre, entre deux bouchées d'un salmis de perdreaux. Oh! les vandales!

Henri, jaloux de l'impression produite par son frère,

regardait avec dépit sa demoiselle d'honneur tout oreilles. Il eût voulu lui aussi pouvoir étonner l'assistance par quelque aventure héroïque. Et dire qu'on allait encore laisser Louis, avec son peu de santé, repartir, quand on lui défendait, à lui, de s'engager ! Henri maudissait ses dix-sept ans. Avec des muscles pareils !. . . Louis expliquait maintenant son évasion, sous un passeport d'employé de commerce. C'est égal, il avait de la chance d'être assis là, devant ce verre de corton.

Tous pensèrent aux manquants, les Poncetàleur fils Martial, Frédéric et Maurice à leur frère Georges, le marin. Et avec eux l'image de Paris où étaient enfermés le jeune sculpteur, soldat de la garde nationale, et le capitaine de f' égate, détaché au fort d'Ivry avec son équipage de la Minerve, — la grande image de la capitale s'empara des esprits. On savait que Paris résistait avec vaillance. Un ballon avait apporté la nouvelle de combats heureux. Mais pour combien de temps ?

Mme Real, tournée vers son beau-frère, le vieux Du Breuil, lui demanda :

— Toujours sans nouvelles de Pierre?

Il secoua tristement la tête. L'inexplicable inertie de Bazaine était depuis un mois le sujet de ses angoisses. Pourquoi le maréchal ne bougeait-il pas ? Quelle tactique obscure le maintenait acculé à Metz? Non, pas de nouvelles ! Il ne savait si son fils était vivant.

— Il court des bruits alarmants, reprit Mme Poncet, inquiète aussi de son neveu, le capitaine Védel.

Le grand-père frappa de son couteau sur son assiette. Il voulait faire participer les absents à cette réunion de la famille, et songeant à sa fille aînée, Mme Du Breuil, restée souffrante au fond de la Creuse, il leva son verre :

— Je propose de boire au souvenir de tous.

Dans ce toast qui englobait Amélie et Pierre Du Breuil, Martial Poncet, Georges de Nairve et Védel, les regards, par une cordiale intention, se dirigèrent, dans

un second haussement de verres, sur Frédéric si longtemps éloigné. Seul Maurice, le forestier, gardait un front soucieux; que faisait à cette heure son fds, si différent de lui, trop pareil à sa mère, une créature dont il avait dû se séparer? Gontran, petit crevé, gros et fort comme un Turc, s'était aux premiers bruits de la guerre découvert une irrésistible vocation d'infirmier, puis, bientôt las du brassard, il était parti retrouver à Londres d'autres compagnons de plaisir.

P ms le court silence qui suivit, la voix de Poncet s'éleva, continuant d'horripiler Mme de La Mûre, que l'éloge de Gambetta et tout ce qui touchait à la République, par conséquent à la Défense, faisait bondir :

— Mais songez donc, madame, à la prodigieuse énergie de cet homme, à l'impulsion qu'il a donnée à la nation entière ! En quinze jours, cet avocat de trentedeux ans, improvisé ministre de la guerre et de l'intérieur, non seulement rétablit l'ordre, mais à force d'activité, de divination, d'entrain, rend confiance aux troupes, en fait jaillir du sol de nouvelles, crée du jour au lendemain des approvisionnements, des armes. Ce que j'admire en lui, c'est moins ses étonnants côtés pratiques que le souffle fiévreux, l'intense patriotisme qui 1 anime.

— Pourquoi pas 93 tout de suite ? lança M. de La Mûre.

Poncet répliqua :

— 92 seulement! La Patrie en danger, la levée en masse!

Cette idée, continuait-il avec une conviction éloquente, écouté de tous, sauf d'Eugène et de Marie isolés dans la contemplation l'un de l'autre, cette idée du pays debout contre l'oppresseur était le grand honneur de Gambetta. La guerre, sacrilège en dehors des frontières, est sacrée en dedans. Vaste et criminel assassinat lorsqu'elle poursuit un but de conquêtes, c'est le premier, le plus beau des devoirs, aussitôt qu elle défend les champs, les villes, la race même, les trésors

et le passé d'un peuple, la patrie. 11 fallait savoir gré à Gambetta, à ses collaborateurs, de leur immense effort. Rien qu'au ministère de la guerre, délégué à un ingénieur civil, Charles de Freycinet, en deux jours le service avait été réorganisé. Il n'existait qu'un seul exemplaire de la carte d'état-major, trouvé à grand'peine; par la photographie, l'autographie, on en fabriquait des milliers. Un bureau de reconnaissances centraliserait les renseignements sur l'ennemi. Un comité d'étude des moyens de la défense, avec Naquet, — Poncet était trop modeste pour parler de lui, — examinait, utilisait les inventions. On allait en Amérique chercher des canons, des harnais. On achetait des fusils à toutes les industries d'Europe. A Tulle, à Saint- Étienne, à Châteherault, à Bourges, nos manufactures d'armes et de munitions fonctionnaient nuit et jour. En même temps les décisions se succédaient, portant aux extrémités du pays le sang jeune d'une volonté ardente : formation de corps de gardes nationaux mobilisés; — suspension des lois sur l'avancement : à temps troublés, mesures exceptionnelles; on n'avait plus de cadres, il fallait en faire! — les mobiles, les mobilisés, la légion étrangère et les corps francs, groupés en armée auxiliaire, assimilée à l'armée régulière : noble idée, fondant dans une même foule tous les soldats de la France; on avait les mêmes devoirs, on aurait les mêmes droits! — organisation de vastes camps régionaux, vingt autres décrets encore !

Le maire, réservé jusque-là, et qui de ses doigts d'ancien forgeron, déformés en spatule, s'ingéniait à manier verres et fourchettes aussi aisément que ses voisins, prit la parole. Tout cela était bel et bon. Mais de cette masse de décrets, un pourtant l'offusquait : la déclaration de l'état de guerre pour tout département à moins de cent kilomètres de l'ennemi.

— Quoi de plus naturel? protesta le cousin Maurice.

Dans le rayon de son inspection, il venait précisément de mettre en état de défense la forêt d'Amboise : vastes

terrassements, coupures de chemins, abatis d'arbres. Souffrant d'une chute de cheval au moment de l'enrégimentation des gardes forestiers à Paris, sur l'appel du capitaine des chasses, il avait été heureux de ne pouvoir s'y rendre; il serait plus utile avec quelques vieux gardes, dans un pays dont il connaissait les ressources et jusqu'aux moindres sentiers.

Mais Pacaut grommela :

— Allez, ça n'est pas ça qui les empêchera d'arriver! Alors, pourquoi nous forcer, nous autres, à nous en aller tous, avec nos femmes, nos enfants, le bétail, les grains, le fourrage, ne laissant derrière nous que les hommes valides, pour se faire tuer? Comment! il faudra brûler nous-mêmes les provisions qu'il n'y aurait pas moyen d'emporter. Et nos maisons, nos meubles, nos vignes, qu'est-ce que ça deviendra ? Et s'ils avancent toujours, faudra-t-il avec nos troupeaux reculer jusqu'à la mer? Non, ça n'a pas de bon sens.

M. Bompin opina :

— Surtout pourquoi nous rendre responsables, maire, curé, notables, de l'exécution d'une mesure aussi barbare? Pas une commune ne s'y résignera.

Poncet, le seul qui eût l'âme vraiment stoïque (il n'était pas propriétaire), se disait en regardant ces deux faces préoccupées, Pacaut avec sa face bovine, M. Bompin avec son air de mouton triste : « Hélas! là est vraiment le mal. Les paysans sont incapables de comprendre la beauté d'un semblable sacrifice, l'évacuation totale, le vide devant l'ennemi! Ils préféreront voir leurs récoltes et leur bétail saisis, leur vin bu, leurs maisons souillées. Tout, plutôt que de mécontenter le vainqueur et de s'exposer aux représailles! »

Le grand-père méditait, si absorbé qu'il ne remarquait pas Germain lui offrant du chaud-froid de volaille. Et Poncet avec regret songea :

« Lui non plus n'est pas de mon avis. »

Mais le vieux Jean Béai parla :

— Je ne suis pas suspect d'indifférence envers mon

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