‹ Les tronçons du glaive [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 3 sur 22 · S LES TRONÇONS DU GLAIVE · texte numérisé non relu

S LES TRONÇONS DU GLAIVE

pays, pourtant je crois que nous le servirons mieux en ne l'abandonnant pas. Celle terre qui est mienne et que j'aime d'une longue habitude, je ne veux pas la quitter; je ne veux pas mourir hors de mon toit. Le sol est un être vivant, il faut le défendre pied à pied. Qu'il y ait un fusil derrière chaque haie, derrière chaque mur; soldat ou non, que chacun prenne une arme, combatte sans répit, sans quartier. Voilà comme je comprends la lutte à outrance. Que tout le peuple de France se lève, jusqu'à ce qu'il ait chassé l'ennemi du territoire, jusqu'à ce que nous ayons reconduit le dernier Prussien, de village en village, à la baïonnette, dans le Rein!

A cette gaillardise, qui répondait au sentiment de la plupart, il y eut une petite ovation de bravos et de rires. Mais Pacaut. obstiné, riposta :

— Nous serons bien avancés quand Charmont rôtira comme Ablis et Châteaudun !

L'atrocité inutile de ces vengeances épouvantait les campagnes, indignait les villes. Des francs-tireurs, ayant surpris un escadron de hussards à Ablis, le village, aussitôt repris, avait été régulièrement et froidement brûlé par le général major von Schmidt. A Châteaudun, un millier de francs-tireurs et de gardes nationaux, commandés par Lipowski et de Testanières, avait défendu la ville. En retour, le général von Vittich, maître enfin de la place, ordonne la destruction et l'incendie. Les soldats vont de maison en maison épongeant les bois au pétrole; ils mettent le feu avec soin, contraignent, pistolet sous la gorge, des habitants à enflammer leurs propres maisons. Ils allument la paillasse d'une paralytique, ils tuent un vieillard et le jettent dans le brasier. Deux cent trente-cinq maisons sont calcinées : la lueur est telle qu'elle rougeoie sur dix lieues. Et lorsqu'ils s'en vont, après avoir frappé une contribution de 200.000 francs et envoyé jusqu'à payement complet quatre-vingt-seize otages au fond de la Poméranie, on trouve derrière eux le campement

bestial d'une horde : des planchers jonchés d'os énormes et de viandes crues, des vêtements de femme lacérés, salis, les portraits et les glaces troués de balles, partout des vomissements, et sur la grande place des milliers de bouteilles vides et cassées.

Charles Real s'écria :

— Raison de plus! La guerre au couteau, puisque nous avons affaire à des sauvages.

— Et ce qui est pis. reprit Poncet, à des sauvages policés, agissant avec méthode. Ils refusent de traiter en soldats nos francs-tireurs, nos paysans. Ont-ils donc oublié leur propre exemple, leur levée en masse de 1813? « La landsturm. disait le rescrit de Frédéric- Guillaume, emmènera tous les habitants avec leurs bestiaux et leurs effets. Ordre d'enlever, de détruire les tarines et les grains, de vider les tonneaux, de brûler moulins et bateaux, de combler les puits, de couper les ponts, d'incendier les moissons. Inutile de revêtir l'uniforme pour courir sus à l'ennemi. Le combat auquel la nation est appelée sanctifie tous les moyens. Les plus terribles sont les meilleurs!... » Ils ont oublié tout cela, ils oublient les droits sacrés de la défense, pour ne se souvenir que de l'invasion injuste. Sedan n'a pas encore effacé Iéna; il faut que Paris paye pour Berlin. Napoléon III vaincu n'assouvit pas leur haine de Napoléon Ier vainqueur. Mais ils outrepassent la revanche, en réprimant avec cette sauvagerie, quand nous les appliquons, leurs exemples! De ce qu'avec Napoléon nous nous soyons grisés chez eux de l'odieux esprit de conquête, cela légitime-t-il qu'ils viennent s'en saouler chez nous? Rendre le mal pour le mal. et au centuple, est-ce digne d'un grand peuple? Est-ce obéir au principe chrétien? Ils déclaraient ne faire la guerre; qu'à l'Empereur I Non. non. ils ont levé le masque. Ce qu'ils font, c'est une guerre de race, ce qu'ils veulent, c'est l'anéantissement de la France!

Un souffle grave passa. Muets, les Real unifiaient leur àme au destin de la patrie. Les visages montraient

1 émotion intérieure, révoltée chez les hommes, douloureuse chez les femmes. Marceline et le grand-père revoyaient les heures cruelles de la première invasion, Mme Real ne songeait qu'à ses fils; Eugène et Marie jouissaient avec désespoir des minutes si brèves.

Une rumeur, un bruit de voix croissant, des pas dans le jardin se firent alors entendre. Il y eut un instant de surprise; les domestiques étonnés, laissant là le dessert, se rapprochèrent des portes-fenêtres. Jean Real commanda d ouvrir. On criait : au feu! Une clarté confuse emplissait la nuit noire. Tout le monde se leva, désertant la table en désordre; des chaises tombèrent; on envahit le perron. Sur la terrasse, le groupe des paysans mêlée- aux serviteurs du château considérait, avec des exclamations étouffées, l'horizon ardent. On eût dit la réverbération d'un immense incendie. Lentement la lumière montait, empourprant le ciel sombre, effaçant les étoiles. Troublés, les convives gagnaient la terrasse, les deux groupes se fondirent.

— C'est Amboise qui brûle! dit le maire.

Mais non, la silhouette de la ville se détachait sur le rayonnement de ce voile écarlate; la clarté venait de plus loin, de foyers invisibles. Une vieille femme murmura :

— Les campagnes sont en feu !

L'étrange aurore resplendissait; on voyait les pays s'étendre, à travers une inquiétante profondeur. Des arbres paraissaient prêts à flamber dans une fumée rousse; la course des nuages agitait de grands spectres. la Loire roulait une eau sanglante. Soudain, ajoutant au mystère et à l'angoisse, le tocsin s'éleva des quatre coins de l'horizon : au branle des clochers, la peur des villages appelait à l'aide. L'Innocent, grimpé sur le rebord des balustres, courait en criant, le bras étendu :

— Les Prussiens! Les Prussiens!

Mais Poncet rassura les femmes :

— Ce nest qu'une aurore boréale. J'en ai vu de pareilles en Norvège.

Une gerbe de rayons fulgurants s'échappait du nord. A l'ouest, dans la partie qui dominait Paris, Metz. Orléans. Bourges. Dijon, un flux de sang noyait tout le firmament. On se regardait, ému du reflet sinistre aux visages. Eugène serrait dans ses bras Marie effrayée, dont la robe blanche était devenue rouge. Malgré les explications de Poncet, les paysannes autour du curé faisaient le geste de la croix, les paysans béants contemplaient en silence, consternés comme devant un signe annonciateur, une menace de fléaux terribles. Le tocsin sonnait toujours. Et chacun, tout en écartant l'idée superstitieuse, se sentait point d'un malaise indéfinissable, d une crainte inconnue.

Martial Poncet s'éveilla, la tète lourde, dans le jour blafard de son atelier, rue Soufflot. Les images du sommeil le poursuivaient, ce prolongement en rêve de la tumultueuse réalité : visions de foules et de remparts, fracas assourdi des canons du siège.

Décidément, il avait eu tort de boire bier soir tant de bocks au triomphe du parti de Tordre. Son ami Tbérould — avait-on idée d'un anarchiste pareil ? — n'était qu'un saltimbanque : débiter de sang-froid des insanités pareilles! Quant à Nini, pas de plus gentille petite femme. 11 avisa, sur l'escabeau, sa vareuse et son pantalon noir de garde national, trempés du déluge de la veille; les passepoils et la bande rouge avaient déteint. « Sale drap, sales fournisseurs ! » Dans un coin son flingot, un antique fusil à percussion, inoffensif et terni. Et encore Martial était des privilégiés, beaucoup ne possédant qu'un képi. Il bâilla, s'étira, puis, debout d'un saut, les pieds dans des babouches turques, il gagnait la petite cuisine, pour faire sa toilette, tournait le robinet. L'eau ne vint pas; on la mesurait. « Heureusement que la concierge a rempli les seaux! » Et barbotant à plaisir, il songea : « C'est aujourd'hui dimanche, 9 octobre, je ne suis pas de garde aux remparts avant mercredi. Trois jours de libres! Nini viendra me poser mon Andromède... A moins qu'on ne batte le rappel comme hier, pour aller encore sauver le gouvernement! »

A l'aise dans le vieux costume de velours brun qu'il affectionnait, il mouilla les linges qui enveloppaient l'argile de la statue. Sur des sellettes . deux ou trois maquettes grises dressaient la vie rudimentaire de leur nudité, sortant du limon vigoureusement pétri à coups d'ébauchoir et de pouce. Des moulages au mur plaquaient leur blancheur crue. Grand, maigre, visage, spirituel et tourmenté, un front large qui rappelait celui de son père, le sculpteur allait d'une œuvre à l'autre avec une envie de travail, un regret du temps perdu: il roulait sous ses doigts une boulette de glaise; niais il la lança dune chiquenaude à l'autre bout de la pièce : « Rien à faire ! »

Il revoyait la place de l'Hôtel-de- Ville envahie d'une foule compacte. Des affiches, placardées par les soins de la faction de Belleville. avaient donné rendez-vous aux gardes nationaux et aux citoyens pour demander d'immédiates élections communales. Les bataillons de Blanqui, de Flourens, de Millière, étaient là, hurlant devant les portes fermées. Arrivent, sous une pluie torrentielle, Trochu à cheval et son état-major. On erie : « A bas les traîtres ! A bas les capitulards ! Vive la Commune! » Pendant ce temps, les mobiles bretons prévenus accourent par le souterrain qui relie la caserne Napoléon à l'Hôtel-de-Ville. Leur apparition décontenance l'émeute. C'est alors qu'avait débouché sur la place son bataillon, avec plusieurs autres formés en hâte. Les membres du gouvernement, rassurés, étaient sortis pour les passer en revue ; il voyait Trochu prononçant un discours. Grandes acclamations de : « Vive La République! A bas la Commune! » On s'était dispersé, quittes pour la peur. La pluie tombait toujours.

A peine un mois depuis le 4 septembre ! Qu'on était loin de cette radieuse journée où, dans un allégement universel, la jeune République souriait à tous les yeux, enivrait tous les cœurs, — de cette première quinzaine où Paris semblait une énorme fête, avec ses rues débordantes de passants et de voitures, ses cafés bondés de

filles et d'officiers de mobiles. La guerre, on n'y pensait plus! Les choses s'arrangeaient du coup; Paris n'était qu'espoir, azur, soleil. Ce gouvernement de la Défense, quel crédit il avait rencontré d'abord! Martial se souvint d'avoir erré, cet après-midi du 4, dans la gaieté de la foule. Il avait vu abattre les aigles aux devantures des fournisseurs, Favre et Ferry quitter la Chambre et annoncer à Trochu, rencontré au pont de Solferino, la proclamation de la déchéance. Le gouverneur, venu au petit pas, regagnait le Louvre au trot, et. se mettant en civil, s'empressait, sur la prière d'une députation, de rallier l'Hôtel-de-Ville. Il y trouvait les onze élus de Paris, déjà constitués en gouvernement, — un moyen d'écarter les noms, inquiétants pour la masse, de républicains trop avancés, tels que Blanqui, Delescluze, Félix Pyat, Millière, accourus les premiers. Le général, sous condition qu'on sauvegardent les trois principes : Dieu, la famille, la propriété, promettait son concours; on le nommerait président, avec pleins pouvoirs militaires pour la défense.

C'est ainsi que sous la direction de Trochu, ancien gouverneur impérial, les députés de l'opposition, Emmanuel Arago, Crémieux, Jules Favre. Jules Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Pelletan, Picard, Rochefort. Jules Simon, toute la représentation de Paris moins Thiers, s'étaient trouvés investis d'un pouvoir, illégal par la force des choses, mais consenti par la nation entière. La fraction du Corps législatif qui avait fini par se mettre d'accord, le palais évacué, convenait elle-même, sinon de reconnaître un gouvernement né de l'insurrection, au moins de ne pas le combattre, tant qu'il aurait à lutter contre l'étranger. Quant à Paris grisé de sa révolution pacifique, seule la marche toujours avançante de l'ennemi avait pu le persuader que la guerre durait encore, et que la ville sacrée, la capitale du monde était menacée à son tour. L'arrivée du corps de Vinoy, sauvé du désastre de Sedan par une retraite habile; la nomination de l'énergique Ducrot. prison-

nier évadé, au commandement de l'armée; la reprise fiévreuse des travaux de défense commencés par Palikao, mais interrompus par le chômage dont les ouvriers avaient salué huit jours durani la chute de l'Empire; l'horizon chaque jour rétréci par le rideau des colonnes allemandes, les ponts de la Seine, de l'Oise, de la Marne sautant à mesure, les chemins de fer se repliant jusqu'à ce qu'Asnières et Vincennes devinssent têtes de ligne, jusqu'à ce que les derniers wagons rentrassent enfin derrière les portes murées, tous ces avertissements réveillaient les craintes, sans dissiper les illusions.

Personne ne croyait à l'éventualité d'un blocus, à la durée d'un siège. Paris affamé, vaincu, cela paraissait à tous une chimère, un sacrilège impossibles ! Et pourtant on était sur un qui- vive perpétuel, on redoutait le bombardement ou un assaut brusque qui eût emporté les fortifications vieillottes, bousculé les mobiles de la Seine et l'armée régulière, 13' et 14e corps, vieux soldats de Vinoy et formations hâtives de Renault. En hâte on équipait la garde nationale, on incorporait les mobiles de province; de nombreux corps francs s'organisaient.

Ce qui n'empêchait pas d'aller voir, en badauds, les parcs à bestiaux établis à l'intérieur des fortifications, l'engouffrement prodigieux des approvisionnements aux Halles. Paris montait la garde aux remparts avec une insouciante légèreté : deux heures de faction, le reste en flâneries le long des tentes où l'on couchait le soir, en parties de cartes ou de bouchon, en tournées chez le marchand de vins. On était tout à cette vie nouvelle, au changement d'habitudes, de personnes, d'idées qu'apportait avec soi la République : souvenirs de 48, rappels de 92.

Mais l'investissement, complet le i9 septembre, le cercle cadenassé des IIP et IV* armées allemandes, prince royal de Prusse et prince royal de Saxe, avec le grand quartier général de Guillaume à Versailles, la débandade de Ghâtillon, ses zouaves hagards et son

remous d'attelages éperdus, les intolérables conditions de Bismarck, publiques après l'entrevue de Ferrières, avaient, en même temps que fouetté le patriotisme et l'indignation, rendu plus nerveuse cette impressionnable population de Paris, de cœur ardent, d'esprit mobile, sautant de l'enthousiasme le plus fou au découragement sans cause, criant à la victoire le matin, le soir à la trahison. Derrière le gouvernement débordé, pliant sous la multiplicité des besognes; derrière ces républicains honnêtes, mais incapables de se hausser à la maîtrise de leur mission, se levait un parti d'agitateurs, brûlant de remettre la main sur le pouvoir qui leur avait échappé le 4 septembre. Ah oui! on était loin des premières heures, où ce beau mot de République simplifiait, illuminait tout! Quel chemin parcouru, ou plutôt quel piétinement...

Au moment de rouler une cigarette, Martial s'aperçut qu'il n'avait plus de tabac. Il passerait aussi à la crémerie, avalerait une tasse de café, — il vivait d'une façon un peu bohème, mais sobre. Son petit groupe en marbre de Daphnis et Chloé lui avait l'autre année rapporté deux mille francs, mis alors en réserve pour les mauvais jours. Il ouvrit un vieux secrétaire Louis XV un peu bansal. dont il appréciait la courbe heureuse, fit jouer un tiroir à secret et prit à même quelque monnaie.

Il poussa le vantail de la porte, traversa de plain-pied la cour, séparée de son atelier par un jardinet et par une haie de lilas. Devant l'écurie ouverte, un cocher et un palefrenier, rouges de santé, pansaient deux beaux chevaux, attachés aux anneaux du mur. Leur propriétaire, M. Blacourt, les contemplait avec satisfaction. Il salua Martial, dont il connaissait le nom depuis qu'ils habitaient la même maison.

« Comment, se dit l'artiste, ces trois gaillards ne sontils pas gardes nationaux comme moi? » Dans son bataillon, les gens mariés et d'âge mûr étaient en majorité. Au troisième, logeait un petit rentier, M. Delourmel,

qui, pliant sous le sac. s'en allait courageusement monter sa garde. Pendant ce temps, les magasins, les cafés regorgeaient de commis et de garçons, gros et gras, qui se moquaient pas mal de la loi appelant tous les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans.

— Pas de lettres? jeta-t-il sans conviction devant la loge.

jjepuis dix-neuf jours, il était comme tout Paris sans nouvelles, partageant l'inquiétude, la fièvre d'attente de cette multitude séparée du reste de la terre. Les journaux, avec leurs proclamations à effet, leurs tirades emphatiques, au lieu de tromper cette faim, l'excitaient. On avait bien appris la semaine dernière la reddition de Toul et de Strasbourg, nouvelles pires que le silence.

La concierge, Mme Louchard, femme hydropique et maussade, — car elle faisait tout dans lamaison depuis que son mari, élu officier de la garde nationale, sans cesse dehors, pérorait aux clubs et chez les marchands de vin, — s'appuya sur son balai :

— Des lettres? ah bien ouil Est-ce qu'ils pensent à nous en province? Et l'étranger, monsieur, pour qui nous avons tant fait ! Mais Paris n'a besoin de personne. Paris supportera toutl

Martial reconnut, dans cette amertume, l'exaltation du mari, homme remuant et bavard, aujourd'hui foudre de guerre, à l'admiration des petites gens du quartier.

Dans la rue, où des passants riaient, causaient comme en temps habituel, une averse commençait. Les trottoirs se vidèrent; seule une compagnie de gardes nationaux, derrière les grilles du Luxembourg, continua de gesticuler : — Portez armes! Reposez armes! avec plus de zèle que d'ensemble. Use hâta d'acheter son maryland. entra dans la crémerie, au coin de laquelle se balançait, découpée en zinc, une vache rouge. La patronne derrière son comptoir sommeillait, énorme et apoplectique.

— Comme vous venez tard, monsieur Poncet. Disposant la tasse et deux morceaux de sucre sur

une soucoupe, elle versait le liquide noir et fumant. Bien que fortement additionné de chicorée, on ne buvait à la Vache rouge, elle l'attestait du moins, que du vrai moka. A la devanture, une terrine de beurre salé, étiquetée 5 francs le kilo, — de beurre frais, il n'était plus question, — faisait pendant au luxe inouï d'un croissant de Hollande. Une corbeille d'œufs sur le comptoir complétait le maigre assortiment.

Deux ouvriers en blouse, coiffés du képi et déjà éméchés, firent irruption, poussant devant eux un lieutenant de leur bataillon. Ils réclamèrent de l'eau-de-vie. C'était le plus clair du commerce de Mme Groubet.

— A ta santé, citoyen lieutenant

— Encore un que Bismarck ne boira pas, dit l'officier en absorbant la rasade.

Ils entamaient une discussion sur la réunion publique de la veille, rue de l'École-de-Médecine : « Tant qu'on n'aurait pas balayé le gouvernement!... » Une vieille femme, un cabas de tapisserie à la main, se glissa dans la boutique, et tendant un litre elle demanda comme la chose la plus naturelle :

— Deux sous de lait, je vous prie.

Les trois consommateurs écarquillaient les yeux. Mme Groubet, scandalisée, s'écria :

— Du lait? mais d'où tombez-vous? Du lait? c'était bon du temps de l'Empire. Il n'y en a plus que pour les millionnaires.

Étonnée, la vieille femme murmura :

— Alors 'in œuf, je vous prie.

Elle posait deux sous sur le comptoir. La crémière éclata :

— C est six sous pièce, madame!

Et comme Tacheteuse, reprenant ses deux sous, s'en allait sans rien dire, Martial en partant entendit les gardes nationaux ricaner : « Elle débarque de la lune ! » Il regarda disparaître l'humble robe noire, le manne-

quin voûté sous le châle, pensif à l'idée de ces existences de cloporte autour desquelles le monde pouvait crouler, sans qu'elles s'en aperçussent. Cette réflexion lui suggéra : « Si je rentrais aussi dans ma coque ? Essayons de travailler, il n'y a que ça! » Mais, sous le porche, il se heurtait àMmeThédenat, portant un lourd panier. Elle habitait au quatrième avec son mari, le fameux Jules Thédenat, l'historien. C'étaient de vieux amis de la famille Poncet, des Du Breuil et des de Nairve. Martial s'élança :

— Je vais vous monter votre panier.

Mme Thédenat rougit, sous ses bandeaux blancs. « Sans ce diable de charbon I... Et encore elle avait dû faire plusieurs boutiques, avant d'obtenir ses cinq kilos I... Quant aux provisions, elles ne pesaient guère. » Elle acceptait quand même de bon cœur, montant l'escalier devant lui. Elle raconta qu'elle venait des Halles : c'est là seulement qu'on avait chance de trouver un chou, des carottes.

— Je sais bien que ce sont des légumes volés, ditelle, mais la banlieue est abandonnée, les jardins n'ont plus de maîtres, et sans nos maraudeurs tout cela serait perdu.

Martial sentit la délicatesse du scrupule. Il aimait Mme Thédenat pour son inépuisable bonté, pour les soins si dévoués, si discrets, dont elle entourait son mari; il était sa divinité, son culte; elle jouissait, avec un orgueil touchant, du prestige de l'ancien professeur au Collège de France, exilé volontaire du coup d'État, l'ami de Victor Hugo, de Louis Blanc, de Quinet. Depuis dix ans, Jules Thédenat, de retour, installé rue Soufflot, suivait de son modeste cabinet de travail, dominant le Luxembourg et Paris, le cours fatal des événements. Tout en écrivant V Histoire de la Révolution, il appliquait au tourbillon de l'heure actuelle sa philosophie prophétique, sa claire conception des choses.

Martial et Mme Thédenat avaient dépassé le premier, où logeait le jeune M. Blacourt. Des voix, venant du

second, les frappèrent. Un chien aboya derrière la porte; il y eut un caquètement éperdu, des battements d'ailes de volatiles. « A bas, Pataud 1 » gronda quelqu'un.

— C'est le fermier de Clamart, dit Mme Thédenat. Quand l'immigration des paysans s'était rabattue,

avec leurs basses-cours et leurs meubles, un arrêté du gouvernement avait mis à leur disposition les appartements laissés vides par les fuites en province. C'est ainsi qu'au second, déserté par les Du Noyer, un magistrat et sa femme, gens d'une morgue et d'une prétention insupportables, campait, comme en pays conquis, toute une famille de paysans : fermier, mère, femme, frères, sœurs, sans compter les animaux. Martial, en passant devant le troisième, s'enquit du petit mobile de la Côte-d'Or, blessé à Chevilly, et que les Delourmel hébergeaient. A l'arrivée à Paris des cent mille mobiles équipés en hâte dans les départements, on les avait, faute de casernes, répartis provisoirement chez l'habitant.

Mme Thédenat, sur son palier, mit la clef dans la serrure.

— Je ne sonne pas, dit-elle, car ma femme de ménage ne vient pas le dimanche.

Elle prit le panier des mains de Martial, et comme il s'esquivait :

— Restez doncl Mon mari sera content de vous voir. Elle le fit passer de force par l'étroite antichambre,

l'introduisit chez Thédenat :

— Jules, M. Martial.

Thédenat, qui causait avec un ami, se leva, la main tendue. Il avait grand air malgré sa petite taille, une façon à lui de porter haut la tête, ses blancs et fins cheveux bouclés rejetés en arrière. Le regard se plantait droit, dardé par de larges yeux verts qui éclairaient la figure ardente et pâle.

— Asseyez-vous là, fit-il, en désignant une chaise au coin de la fenêtre... M. Poncet, le sculpteur; M. Jacquenne.

Martial avec curiosité salua le proscrit de 52, un des irréconciliables" qui. à l'exemple de Hugo, n'avaient pas voulu profiter de l'amnistie impériale, un homme long et sec, à front fuyant, à menton volontaire, hérissé de barbe grise; il avait une expression dure et paraissait perpétuellement irrité. Il reprit sa phrase interrompue :

— Vous avez beau dire ! La vérité n'est pas avec ces avocats bavards. De quel droit veulent-ils garder en main la barre qu'ils ont indûment saisie? Paris entend se gouverner lui-même. Ses députés ne sont plus à son image; les élections communales s'imposent. Voyons, Thédenat. ne sentez-vous pas que la justice, le vrai patriotisme, sont du côté du peuple qui travaille et souffre, du peuple qui, lui, veut véritablement se battre et réclame la sortie en masse? L'Association internationale des travailleurs, la Fédération des sociétés ouvrières, c'est de là que part le plus sincère élan de la résistance. Le cerveau de Paris n'est pas à l'Hôtel-de- Ville, dans le salon jaune; il est dans ce pauvre troisième étage de la place de la Corderie, au comité central des vingt arrondissements !

Thédenat lécoutait avec une sympathie mêlée de doute. Dix-huit ans d'exil, loin d'émousser les convictions de son vieux camarade, en avaient aiguisé le tranchant. C'était cette même verve qui rendait si vigoureux ses pamphlets de Bruxelles et de Genève, plus âpre encore.

— Non, Jacquenne. Je ne sens pas que le vrai patriotisme soit de faire de la politique sous le canon prussien. Et Dieu sait si j'aime ce peuple si vivant, si intelligent, quelle foi j'ai dans son idéal de justice et de liberté. Mais tenez! Hier, quand on criait sur la place : Vive la Commune ! notre ami le général Tamisier fit signe de prêter l'oreille à la voix des canons ennemis. « Elle parle assez haut, a-t-il dit, écoutez-la. » J'ajoute. moi : — Tant qu'elle parlera, qu'on se taise !

Jacquenne reprit :

— J'admets. Alors, que le gouvernement fasse son devoir t Au lieu de se borner à des proclamations ronflantes, à des hochements d'encens sous le nez de la garde nationale, qu'il utilise les forces innombrables dont il dispose! Qu'on se batte pour de bon. Pourquoi a-t-on abandonné, aprèsla débâcle honteuse de Châtillon, toutes les hauteurs du sud-est, cette ligne de redoutes commencées qui eût éloigné d'autant le cercle tonnant dont vous parlez, pour essayer de les reprendre, quand on a vu que les Allemands n'entraient pas le lendemain dans Paris, comme un couteau dans du beurre, selon le mot de Crémieux? Cette réoccupation du plateau de Villejuif, belle victoire, ma foi! Les ouvrages étaient vides. Et Chevilly! On prend soin de prévenir l'ennemi par une canonnade, on sort; le général Guilhem se fait tuer, oui, bravement. Mais à quoi ça sert-il, une reconnaissance sans autre résultat que plus de deux mille tués ou blessés, un mouvement dont la retraite est ordonnée d'avance ! Et Trochu ! parlez-moi d'un général en chef qui ne se donne même pas la peine de venir sur le terrain ou qui arrive le combat fini ! Comment, nous disposons de cinq cent mille soldats! Nous avons pour centre d'opérations une ville formidable d'où nous pouvons rayonner contre un ennemi moins nombreux, et dispersé! Et nous ne tentons pas une trouée ! A défaut, pourquoi ne pas les harceler sans cesse, bouleverser leurs travaux? On finirait par en avoir raison! C'est fou d'immobiliser trois cent mille hommes sur les remparts. Pourquoi n"emploie-t-on pas autrement cette immense armée de la garde nationale? Elle s'aguerrirait comme une autre.

Jacquenne parlait avec une conviction agressive. Les choses justes qu'il disait paraissaient presque injustes dans sa bouche. Accouru d'exil au matin du 4 septembre, trop tard, il partageait les rancunes secrètes, les griefs publics, d'ailleurs en partie fondés, des Delescluze et des Blanqui. Non qu'il eût le bas

appétit dune place; mais, sectaire, il souhaitait mettre en œuvre tout un système d'idées, mûries, aigries par trente années d'apostolat et de misère.

— Seuls, continua-t-il, Rochefort et Dorian valent quelque chose parmi ces gens-là.

Martial, qui, comme tout Paris, s'était amusé aux cinglants articles de la Lanterne, ne put s'empêcher d'objecter :

— Je ne vois pas qu'on utilise bien Rochefort. A quoi riment ces amas de pavés, aussi encombrants qu'inutiles? Quant au ministre des travaux publics, si populaire...

— Dorian, intervint Thédenat, c'est autre chose! Je connais un ingénieur qui aux Arts-et-Métiers centralise les diverses commissions des travaux publics. Leur activité est prodigieuse. Malgré le mauvais vouloir de l'artillerie, l'éternelle routine! on fond des canons, on fabrique des affûts, on fait de la poudre, des cartouches; les grandes usines construisent des mitrailleuses; les industries privées travaillent à la confection des chassepots : au Louvre et dans les ateliers des chemins de fer, des centaines d'ouvriers transforment les vieux fusils en armes à tir rapide. Partout la science intelligente improvise des miracles. Nous voyons ce que peut la vertu de l'effort, le génie de la nécessité.

Un coup de sonnette, une exclamation joyeuse de Mme Thédenat, le bruit d'une voix connue. La porte s'ouvrit, donnant passage à un capitaine de frégate, aux favoris grisonnants, au visage froid et réfléchi. C'était Georges Real de Nairve, commandant en second du fort d'Ivry. Il avait été appelé pour renseignements de service au ministère de la marine, on ne l'attendait pas au fort avant le soir, il en profitait pour venir sans façon visiter ses amis à l'heure du déjeuner.

— Vous voyez si je fais fonds sur votre affection, dit-il.

La pénurie des vivres avait suspendu les invitations

accoutumées. Une part des relations mondaines cessait; on ne partageait qu'avec ses vrais amis.

— Bah! dit gaiement Thédenat, les marins sont sobres.

De Nairve échangeait avec son cousin Martial une poignée de main. Jacquenne. qui à la vue de l'uniforme s'était renfrogné, reprit son réquisitoire :

— Et les vivres? pourquoi les laisse-t-on gaspiller de la sorte? Quantité de gens n'ont jamais mieux vécu. Une telle imprévoyance est insensée. Dans toute place assiégée, le rationnement est de règle. Mais voilà, veut-on seulement tenir jusqu'au bout? A-t-on la foi? Ce n'est pas huit jours après l'investissement qu'aurait dû fonctionner la commission des subsistances, onze jours après qu'on aurait dû réquisitionner blés et farines. On a dilapidé un mois de résistance I

Théoricien de gouvernement, il trouvait toutes simples des mesures qu'à la place des gouvernants il n'eût peut-être ni osé ni pu imposer.

— Ce que dit monsieur, releva de Nairve, est exact en principe. Mais pourquoi suspecter ceux qui ont assumé le périlleux honneur de la défense? A qui ferez-vous croire qu'ils ne veuillent pas tenir jusqu'au bout?

Jacquenne secoua la tête, comme s'il en savait long, mais il dédaigna de répondre. De Nairve. blessé par ce mutisme, mesura la distance qui séparait leurs idées; cet homme, qui une minute auparavant lui était indifférent, soudain lui fut antipathique. Jacquenne s'était levé, cherchant son chapeau. Il eut un léger ricanement, et comme s'il espérait atteindre l'officier, — sans doute un de ces suppôts de l'empire ! — il dit à Thédenat :

— Et les papiers des Tuileries! Le rôle de ce Devienne, un président de la Cour de cassation mêlé aux louches amours de Marguerite Bellangé et de Napoléon le Petit? Pour toute sanction, on le défère à l'enquête de ses pairs, et monsieur voyage, et l'enquête

continue. C'est à croire que votre gouvernement se fait le complice du régime de la corruption. Il ajouta plus bas :

— Réfléchissez, il faut que vous soyez des nôtres. Serrant sans chaleur la main de son ami, il partit.

aluant à peine de Nairve et Martial.

— Diable de Jacquenne! fit Thédenat en rentrant. lit vous savez, Georges, c'est un esprit supérieur, un écrivain de race; mieux, c'est un caractère. Il vit pauvrement et dignement; je sais des traits qui l'honorent. Il mourrait pour le bonheur du peuple. Seulement, il ne sait pas tenir la balance égale ! Sa logique inflexible pèse sur l'un des plateaux...

Il eut son fin sourire :

— D'un côté toutes les satisfactions, de l'autre toutes les revendications humaines. Ahl si les plateaux pouvaient se mettre en équilibre! Je crains bien que, malgré sa bonne volonté, Jacquenne augmente encore l'écart.

Mme Thédenat annonça le déjeuner, et voyant Martial brusquement debout pour prendre congé :

— Mais votre couvert est mis, vous n'allez pas nous faire l'affront de refuser.

Elle les précédait dans la salle à manger, intime avec son vieux bahut de noyer sculpté orné de plats d'étain, sa table ronde sous une nappe blanche, les chaises paysannes, la cage des canaris suspendue devant la fenêtre. Martial se sentit à l'aise, touché par les assiettes à fleurs, la simplicité du service bourgeois, le pain rassis, la boîte de sardines pour premier plat. L,i bonhomie de ces deux vieux, qui lui rappelaient les habitudes de son père et de sa mère; la présence de son cousin de Nairve, lui donnaient une impression de famille, dont il était privé depuis longtemps. Que faisaient les absents à cette heure? Ne pouvant se les imaginer, les uns à Tours en train de commenter l'arrivée de Gambetta, les autres à Charmont tout aux derniers préparatifs du mariage, il jouissait de cette

minute de détente, de sécurité, au milieu de l'isolement ou de l'inconnu.

On parla du manque de nouvelles. Que devenait la province? s'organisait-elle? Quand les armées de secours pourraient-elles se mettre en marche? C'était la hantise de tous. Le marin espérait. Il n'avait pu saluer sans émotion, en sortant du ministère, la statue de Strasbourg dans sa robe de drapeaux, et ses couronnes de gloire devenues des couronnes de deuil. Dumoins, comme ïoul, l'héroïque cité avait fait son devoir. Et Laon t II rappela la folie sublime de ce garde d'artillerie, révolté par la lâcheté de la ville se livrant elle-même : Henriot attendait que les Allemands entrassent et faisait alors sauter la poudrière, s'ensevelissant sous les morts et les ruines.

Pour lui, il savait bien que son fort, s'il devait se rendre, se vendrait chèrement. Il était là comme dans un navire à l'ancre, avec une bonne cargaison de munitions et de vivres dans les soutes. L'équipage ne pouvait descendre à terre sans permission. Il dépeignit, avec la poésie simple de l'homme qui aime son métier, les habitudes conservées, la stricte discipline; il évoqua la gueule des lourds canons marins aux sabords, les sentinelles aux bastingages, le timonier à sa longue-vue. A ces mots, ses yeux prenaient la nostalgie des grands cieux clairs au-dessus de la mer, balayés parles vents du large. Martial reconnaissait leur expression particulière aux deNairve; ils avaient, plus que les Real, le goût de l'action, un besoin d'espace et d'aventure qui, des trois frères, avait fait un forestier, un matelot, un colon d'Amérique.

Mme Thédenat se levait pour changer les assiettes; le sculpteur la prévint, voulut même, quoiqu'elle s'en défendît, apporter solennellement le horsesteak entouré de pommes de terre bouillies. Et chacun de s'escrimer, avec bonne humeur, contre la chair coriace.

— N'est-ce pas que c'est très mangeable? dit Mme Thédenat... Ils s'étaient mis au cheval depuis huit

jours; on faisait aueue moins longtemps aux grilles des boucheries.

— D'ailleurs, dit Thédenat, bœufs et moutons ne sont pas meilleurs. Rien de navrant comme ces troupeaux malades, décroissant chaque jour, qui se traînent à la pâture, dans le bois de Boulogne.

— Notre pauvre bois ! soupira Mme Thédenat.

Elle n'y allait pas deux fois l'an, mais en bonne Parisienne avait souffert de sa dévastation.

— J'ai vu des francs-tireurs tuer à coups de fusil les derniers cygnes du lac, dit Martial. C'était le jour où l'on m'a pris pour un espion prussien. Comme je rentrais, avec mes petits croquis, les gardes nationaux m'ont arrêté, malgré le képi. Mais je les excuse, railla-t-il, on est garde national ou on ne l'est pas. Dans le service nous ne connaissons personne.

On rit, sachant que si la manie de la foule était de voir partout des espions, et des signaux suspects dans les lampes du soir, la rage de la garde nationale était d'arrêter tout le monde, les ingénieurs, les officiers, Trochu lui-même, l'autre jour.

Plaisamment. Martial prit de Nairve à partie :

— Vous souriez? Mon Dieu, c'est vrai, nous sommes un peu mêlés; on voit de drôles de figures dans les nouveaux bataillons. Mon lieutenant est un serrurier failli, mon sergent sort de Mazas. Les trente sous par jour? La plupart les acceptent, évidemment, et les boivent; on ne trouve plus d'ouvriers, ils aiment mieux gagner moins et ne rien faire. Mais, tout de même, il y a de braves gens. Témoin Delourmel. Et combien d'autres, le vieux président Bonjean, par exemple. Les soixante anciens bataillons sont bons. Je ne dis pas que nous méritions les éloges que nous a prodigués Trochu, après la grande revue où nous étions entassés trois cent mille de la Bastille à l'Arc-de-Triomphe. Pourtant, à la longue, si on utilisait tout ce qu'il y a de valide, ça finirait par faire de vraies troupes. Il n'y a que le premier pas qui coûte.

— Pour cela, dit Thédenat, je suis de votre avis et de celui de Jacquenne. Une distribution d'armes et d'uniformes ne crée pas une armée, mais il faut se garder de l'excès contraire : on peut devenir soldat sans vingt ans d'exercice. N'est-ce pas, Georges? Voyez les mobiles. Certains ont fui à Châtillon; ensuite à Villejuif, à Chevilly, ils ont crânement tenu. Demandez au petit Dijonnais qui est soigné chez les Delourmel, avec une balle dans l'épaule.

— J'aurais plus de confiance, déclara le marin, dans les mobiles de province que dans ceux de la Seine, dont l'indiscipline est déplorable. Ils se croient tout permis, abandonnent leurs postes. Et ce système néfaste des élections! Cette liberté absurde de nommer leurs officiers. Dire qu'ils L'occupaient à voter pendant le combat de Châtillon.

— Pour moi, dit Thédenat, j'augure aussi bien de ce vaillant peuple de Paris, si l'on sait s'en servir, que de nos recrues des campagnes, dont je connais les qualités profondes. J'admirais à leur arrivée les Bretons pensifs et têtus, lesBourguignons au sang chaleureux comme leur vin, les Auvergnats solides, les Languedociens alertes. Il faut avoir confiance dans les vertus de la race.

Georges approuva, silencieusement.

Mme Thédenat parlait des ambulances. C'est là que Paris se montrait admirable, dans un élan de charité, qui faisait de toutes parts affluer les bons vouloirs, l'argent. En dehors des hôpitaux de la ville, de grandes sociétés, soudainement organisées, les Ambulances de la Presse, la Société française de Secours aux blessés, l'Internationale, créaient des milliers de lits. Les colonies étrangères rivalisaient de zèle. Un personnel médical et administratif surgissait et se multipliait. Des ambulances de campagne et des ambulances volantes doublaient les ambulances fixes, allaient jusque sous le feu. Au palais de l'Industrie, au Corps législatif, aux Tuileries, à l'ambassade d'Autriche-Hongrie, dans les jardins publics, dans les foyers des théâtres et beaucoup de

maisons particulières, les blessés trouvaient des soins assidus. Si du cabotinage et parfois de vilains calculs s'y mêlaient, ces petitesses disparaissaient '[dans le grand mouvement de généreuse pitié. Ce que Mme Thédenat omit de dire, c'est qu'affiliée aux Sœurs de France, elle-même passait de longues heures au chevet des malades dans une ambulance du Luxembourg.

Le dessert achevé, un pot de ces confitures d'oranges où elle excellait, — on n'en referait pas cette année ! — les trois hommes, rentrant dans le cabinet de travail, s'accoudèrent au petit balcon. Ils contemplaient les maisons voisines, prudemment munies de drapeaux d'ambulance; les pelouses du Luxembourg, couvertes de maigres troupeaux, et, dans le jour brumeux, la masse d'arbres tachée de rouille par l'automne.

Au loin, par delà le vaste horizon de toits et de cheminées, une ligne bleue voilait le cercle des bois, les collines indistinctes, le profd confus du mont Valérien. Ils se taisaient, songeant à l'autre cercle, aux milliers, milliers d'ennemis qui occupaient, bouleversaient les riants villages, cette jolie terre des environs où ils avaient promené leurs amours et leurs rêveries de jeunesse. Berges de Bougival, étangs de la Celle-Saint-Cloud, taillis de Clamart ! Noms frais comme des fleurs et savoureux comme des fruits : Fontenay-les-Roses, Montreuil, Montmorency ! Ils erraient en pensée à travers les sentiers de ces bois harmonieux, dénouant de colline en colline leur frémissante guirlande, de ces bois où l'on avait essayé de mettre la torche, si pleins de sève qu'ils avaient refusé de brûler. Puis ils en revenaient à l'énorme ville étalée sous leurs pieds, et dont ils percevaient la rumeur, faite du sourd écho du canon, du bourdonnement des clairons, des voix/des pas, du battement des ateliers d'armes, des charrois sans fin, de l'immense vie confondue de deux millions d'êtres.

Thédenat, répondant à la discussion intérieure qui depuis le départ de Jacquenne se livrait en lui dit à cœur ouvert :

— Ah! si chacun n'avait qu'une idée : la défense ! . . .

Puis, hochant la tête, il confia :

— Je suis allé souvent à FHôtel-de- Ville, j'y ai de vieux amis; j'en suis toujours revenu peiné. Chaque fois c'étaient des délégations de Belleville, des gardes nationaux en armes : un jour, les délégués du Comité central et cent sept chefs de bataillon venant faire au gouvernement un cours de stratégie politique et militaire, réclamer l'envoi de commissaires du peuple aux armées. Un autre jour, c'est ce toqué de Flourens, le major de rempart, qui déploie ses troupes, exige dix mille chassepots. Le temps passe en discussions, ^n harangues. Il faut calmer celui-ci, satisfaire celui-là. Les ministres, ie gouverneur, le maire de Paris, ne savent à qui entendre. La réunion des vingt maires, .nommés par le vieil Etienne Arago, défend les intérêts de chaque quartier, en face de la réunion du conseil, divisé lui-même sur l'intérêt public. On temporise, on tâtonne. J'en suis à me demander comme Jacquenne . Ont-ils la foi? Pourtant ils sont patriotes. Trochu, un citoyen accompli, un brave, certes! Mais cette force morale qu'il nous vante comme panacée universelle, en des temps pareils d'autres qualités la priment : la décision, l'élan, la volonté de vaincre. Cela lui manque. Moins de discours, plus d'actes! Triste chose qu'un général noyé dans la politique. Le premier de nos chefs semble mener le deuil du siège... Favre, l'honnêteté, l'éloquence. Un homme de sentiment, quand il faudrait un homme, tout court. Jules Ferry, un travailleur, un résolu; mais que peut-il dans la confusion générale? Jules Simon, orateur flou, fait pour la chaire. Picard, un sceptique, un habile. Garnier-Pagès, labonté même. Rochefort, pas à sa place! Emmanuel Arago, un nom sonore ÎPelletan, sans grande influence. Tous, on dirait que le poids de leur responsabilité les écrase... Il y avait Gambetta, il est parti.

Il regardait du côté de l'horizon, derrière l'océan des'

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