G LES TRONÇONS DU GLAIVE
Puis, anéanti, secoué de toux déracinantes, il se renversait sur l'oreiller, si faible qu'il ne distinguait plus personne. Alors une tempête de souvenirs et d'images fondait sur lui, le ballottait dans un vertige de sang, de vacarme et de fumée. Toute la guerre ressuscitait. Il gesticulait dans la griserie du combat. Il se traînait dans la boue des étapes. Il était mêlé à des foules bestiales balayées par des vents de panique, pressé dans une cobue de fantômes qui agitaient leurs moignons rouges, convulsivement ricanaient de faim, de froid, avec des faces hébétées. Il poussait le soupir de leurs détresses. Une odeur cadavérique montait des champs de bataille : tout le sol n'était qu'un charnier, et dans cette odeur s'exhalait l'horreur même de la guerre qui le faisait râler, d'une asphyxie de dégoût.
A ces instants de délire, il prononçait des mots entrecoupés, repoussait Marie, qui, affolée, se penchait vers lui. En l'entendant, son cœur se tordait d'impuissance : elle eût voulu écarter ces obsessions maudites; sa soumission à l'inconnu, son espoir dans une intervention divine, s'étaient changés en une rébellion farouche. Elle haïssait éperdument cette guerre qui lui avait enlevé, blessé son mari, et qui, après un répit d'autant plus cruel, achevait de le tuer impitoyablement sous ses yeux. Nulle prière ne pouvait jaillir de son âme vers Dieu. Comment permettait-il qu'il y eût des guerres, que pour la stupide sauvagerie, la cupidité de quelques-uns, des millions d'hommes s'égorgeassent? Qu'est-ce qu'Eugène avait à faire là dedans?
Tandis qu'elle s'absorbait dans sa rage, lui, s'éloignait encore plus. Des visages récents le hantaient, avec une netteté intense. C'étaient le gros Neuvy, Verdette au museau de taupe, la figure joviale de M. de Joffroy. Ils s'évanouissent maintenant. Pirou, qu'on va fusiller, lui jette son regard inoubliable; un autre le remplace, et celui-là, c'est l'officier prussien, blond, mince comme lui, qui, le crâne fendu, sanglant, se retourne. La beauté du visage jeune, l'air d'étonnement aux joues qui
pâlissent, et ces yeux pleins d'un reproche fraternel, ces yeux bleus qui disent : » Pourquoi m'as-tu frappé? Quel mal t'ai-je fait?... » Maintenant, dans le clair de lune, M. de Joffroy déchiffre la lettre trouvée sur le mort. . . Au tond d'un château d'Allemagne qui ressemble à Charmont, une femme pleure : Eugène lit dans sa pensée, elle pleure en pensant à l'enfant qu'elle attend Mais pourquoi a-t-elle les traits de Marie?
Quand après un sommeil d'abattement il revint à lui, il était très calme, comme détaché d'une partie de lui-même. Marie en fut plus effrayée que de son délire; elle comprenait quïl avait franchi un nouveau pas, s'éloignait à travers un pays d'ombre, où elle ne pouvait le suivre. Une journée passa encore. Eugène, de ces fantômes, n'en percevait plus que deux. Ils s'interposaient entre le monde et lui, siégeaient en silence à ses côtés. Tour à tour ils le regardaient, patients, comme s'il devait partir avec eux. Pirou, de son visage décomposé, hurlait l'exécration de la guerre; l'Allemand, de son sourire fraternel, en disait l'infinie tristesse, lis étaient les deux faces du masque hideux. Complice de la mort de l'un, cause de la mort de l'autre, le Français, l'Allemand, il ne voyait en eux, en lui, que d'égales victimes de l'abominable fléau.
Puis se souvenant du commandement de Dieu : « Tu ne tueras point, » il se demandait en pensant au mort du plateau d'Auvours, marié comme lui, père comme lui, si aujourd'hui, par une compensation fatidique, il n'acquittait pas la dette du sang. En même temps il éprouvait une honte, une peine, un remords inexprimables. Il se sentait déchu de sa conscience d'homme. Et pourtant il avait obéi à une nécessité supérieure I II avait fait son devoir de soldat, de Français. Comment concilier l'implacable antinomie? La guerre sainte, gardienne du foyer, de la patrie, avec la guerre qui broie toute pitié, toute fraternité; la guerre qui brûle, viole, saccage, massacre ; la guerre qui ravale à la bête féroce t Problème insoluble, doute affreux!
Le lendemain, Mme Real monta d*un air joyeux. Elle baisa Eugène au front et dit :
— La paix est signée.
Mais ces mots dont elle escomptait l'allégement n'amenèrent pas même un sourire.
— Ton père arrivera bientôt, reprit-elle. Les Allemands vont quitter le pays.
— Ah! dit-il.
Et ce fut tout.
La nuit vint. La visite du médecin dura peu. Ce n'était plus, avoua-t-il, qu'un sursis de quelques heures. Le désespoir de Marie fendait l'âme. Marcelle et Rose, pendant une somnolence d'Eugène, entrèrent sur la pointe du pied, mais bien vite elles suffoquaient; Mme Real les emmena. Marie se jetait au pied du lit, priait de toute son âme La pendule, de son tic tac familier, précipitait les minutes. Marie eût voulu arrêter le temps. Il coulait, coulait, coulait. Mme Real était revenue. Elle souffrait jusque dans sa religion. Pas un prêtre pour les derniers moments!... Elle en avait envoyé chercher un à Amboise. Il n'arriverait pas... Aux fentes des rideaux, un bleuissement indistinct annonça que la nuit allait finir.
— Chérie, soupira Eugène.
De ses yeux coulaient deux grosses larmes : mourir en plein bonheur, en plein amour. Mourir si jeune, sans avoir vécu ! La laisser en arrière, les abandonner à jamais, elle et lui... Il étendit la main, avidement elle la serra. Ce fut la dernière étreinte ; peu à peu les doigts inertes se détendaient. Blanche d'effroi, elle le sentait s'éloigner encore, fuir loin d'elle, seul, dans le pays d'ombre.
— Eugène! appela-t-elle.
Il l'entendit, mais ne put répondre. Fixement il contemplait un point invisible de la muraille. Déjà tout se dissolvait. Une seule évidence s'imposait encore : c'est que cela était ainsi, c'est qu'il fallait qu'il en fût ainsi. En vertu de quelle loi, il ne pouvait Je comprendre,
ne le tentait plus. Il savait seulement que c'était en vertu dune loi dominatrice, sereine, universelle. A mesure qu'il s'éloignait, une sorte d'apaisement entrait en lui, pareil à l'aube qui lentement perçait les rideaux, blêmissait la chambre.
— Me vois-tu ? M'entends-tu? sanglotait la voix, la misérable voix humaine... C'est moi, Marie, ta femme! Reste, je t'en supplie!...
— Mon enfant ! Mon enfant ! se lamentait la voix de la mère.
Mais Eugène n'entendait plus, ne voyait plus. Seul, il s'en allait à la dérive, plus loin, toujours plus loin, dans la nuit sans formes, sans limites, au pays d'ombre.
Par la tiède journée de mars, au-dessus de l'avenue des hêtres, au-dessus du château, du parc, un vaste rayonnement flottait. L'air doux et subtil, sous l'azur, enveloppait Gharmont d'une brume de lumière. Entre ses peupliers, la Loire étalait son miroir tranquille, éclatant de soled; la silhouette d'Amboise s'érigeait à à l'horizon sans nuages. A travers les vignes, les vignerons courbés terminaient la taille. Dans les champs on hersait, on faisait le labour. Un éveil s'émouvait dans la terre molle et brune, dans les arbres encore noirs où la sève montait, affleurant l'écorce, prête à crever en petits bourgeons luisants. Le printemps naissait.
Sur le perron, le vieux Germain, laissé pendant l'enterrement pour, garder la maison, inspectait de sa main en abat-jour, agitée d'un tremblement sénile, s'il ne voyait pas venir, tout là-bas, au bout de l'avenue des hêtres, la famille. Vite il irait prévenir madame, restée au chevet de Mme Eugène, malade de douleur. Les pauvres femmes! Et la petite Rose qu'iL aimait tant, couchée aussi. S'il n'y avait pas de quoi la rendre folle, cette enfant? Enfin les Prussiens s'en allaient! Ils avaient quitté Sorgues hier. On respirerait un peu, mais que de malheurs, mon Dieu !..
Il s'essuya les yeux et murmura :
— Ah ! les voilà !
Un groupe lointain s'avançait. Des mains gantées de noir poussaient la grille.
En tête Charles Real marchait avec son fils Louis et Gustave. Dans leurs voiles de crêpe suivaient Mme Poncet et Amélie Du Breuil. Entre elles Marcelle pleurait. Derrière venaient, se tenant par le bras, Frédéric de Nairve et son frère le marin, heureux de s'être retrouvés. Enfin, Poncet et le vieux Du Breuil.
La cérémonie avait été longue. L'abbé Bompin, libéré la veille, avait célébré la messe, messe basse, sans personne pour la servir que le bedeau, sans chant dans l'église déshabituée du culte. Ce qui restait du village s'y pressait; au banc de l'œuvre, Pacaut méconnaissable, vieilli par la terreur; Massart, enrichi et gras, et, à côté de lui, le régisseur du comte de La Mûre, important à limage de son maître. Dans le profond silence coupé de marmottements latins, des sanglots de femmes faisaient répons : la veuve de Lucache, au premier rang, et à l'écart, près de l'entrée, une humble forme humiliée, la fille de Fayet, la pauvre Céline.
Contre un pilier, on se désignait la figure rasée de La Pipe, qui, après une longue disparition, les Prussiens partis, se remontrait. Au cimetière, on avait de la tombe provisoire retiré les cercueils de Jean Real et de Marceline, et, avant celui d'Eugène, on les avait descendus dans le caveau de famille. Puis, les cordes retirées, la suprême oraison et les croix d'eau bénite jetées dans la fosse, on avait refermé la porte de bronze sur l'étroite couche où, pour le dernier sommeil, le petitfils avait rejoint l'aïeul et l'aïeule.
La grille de l'avenue franchie, Charles Real considéra la longue avenue, et tout au fond le château. Ce domaine qui à présent était le sien, — car Gustave et Amélie, en leur religion filiale, n'avaient pas voulu que la terre créée, fécondée par Jean Real, fût morcelée, en avaient confié les intérêts et la garde au frère aîné, — ce domaine pourtant plein de lui-même lui semblait étranger. Son père, sa mère, son fils... Pouvait-il croire qu'il rentrerait ainsi dans Charmont vide de ces chères
vies, dans Gharmont encore souillé des traces de l'occupation. Qui lui aurait dit, l'autre mois, qu'après les vieux Eugène partirait? Alors il ne pensait qu*à se rendre utile jusqu'au bout. Il était en mission, faisait sauter le pont de l'Armançon. Et le jour où il rentrait, c'était pour mettre son fils en bière. Dans quel état il avait trouvé les femmes ! De quelle horrible amertume leurs embrassements avaient été mêlés. Il s'étonnait que Marie vécût encore ; son désespoir était si grand qu'il ajoutait au leur; c'était pitié que de la voir. Elle avait failli y laisser la raison. Sans l'enfant, elle eût suivi Eugène. Oui, sans le devoir qui la rattachait à cette frêle espérance, elle se fût tuée... M. Real mit la main sur l'épaule de Louis; lui au moins était là! Comme il eût voulu qu'Henri fût de retour! Il fallait se serrer tous ensemble. Il unit dans sa douleur celle de sa femme si déchirée, si courageuse. La pensée de cette noble compagne le réconfortait un peu. Il écarta ses craintes pour la santé de Rose, ses troubles nerveux. Des soins...
Louis songeait, à travers un voile de larmes, à la vie à refaire. Il était dorénavant l'aîné. Et cela rehaussait d'une nuance son affection pour ses sœurs, pour Henri. Il leur devait une amitié plus prévoyante. Sa carrière, après de tels bouleversements, serait modifiée. 11 se rapprocherait de Gharmont, pensait à entrer dans quelque grande usine de Tours. Sans qu'il s'en rendît compte, la guerre l'avait mûri, rendu plus sagace, plus raisonnable encore. Il avait vu de près les événements et les hommes. Quelle époque! Après son odyssée de Strasbourg, l'armée de la Loire, de l'Est, et Besançon ! Il avait pu en sortir, rétabli, une fois les préliminaires ratifiés par l'Assemblée. Ils étaient là dedans des milliers de malades. Beaucoup n'auraient pas sa chance. Comme il s'en était fallu de peu qu'Henri y restât ! Dire qu'ils avaient fait toute cette campagne, séjourné parfois dans les mêmes villes sans se douter qu'ils étaient aussi près l'un de l'autre ! Son oncle Du Breuil
lui avait raconté l'histoire d'Henri, perdu dans les convois, retrouvé à la Lisaine, reperdu dans la retraite. Heureusement il avait, en arrivant hier, trouvé des lettres du petit, qui ne savait rien, ni du drame de Charmont, ni de la fin d'Eugène. Et Louis songeait à ce contraste pénible. Là-bas Henri, insouciant avec sa fougue de jeunesse, ne pensant qu'à bien vivre, à s'amuser, dans une détente complète. Après tant de misères, on avait besoin d'oubli. Il ne parlait que de l'hospitalité des bons Suisses, de la grasse existence, du repos de l'armée entière; il y avait de si excellente bière, du vin fameux. On s'en donnait .'L'autre semaine, sur le théâtre de Fribourg, ils avaient joué la comédie au profit des blessés... Pauvre petit, quand il saurait!
Gustave, qui tête basse méditait, ralentit pour se trouver près de sa sœur Amélie. Le docteur, dont la figure rougeaude exprimait une bonhomie désolée, s'attristait que la paix ne fût pas venue plus tôt pour Eugène. Il cherchait par souci de médecin à se rendre compte; est-ce que mieux soigné, sans le spectacle de la guerre qui lavait poursuivi à Charmont?... Ah! cette paix, maintenant qu'elle était signée, pour combien d'autres aussi serait-elle venue trop tard! Il s'y résignait cependant, car il était las du métier de boucher que nuit et jour il avait fait, de toute cette chair à tailler, à panser; de tous ces cris, de tous ces râles ! Le triple deuil de Charmont ravivait son cauchemar, y mettait le sceau.
Mme Du Breuil, dont il chercha le regard, lui sourit tristement. Sous le crêpe tombant, elle avait un grand air de noblesse et de simplicité. Sitôt la dépêche reçue, elle était venue du fond de la Creuse, malgré sa santé chancelante, fidèle à la vieille union familiale. Tous deux à la dérobée admiraient leur nièce Marcelle. Étonnamment développée! une femme! Elle était presque aussi grande qu'Agathe Poncet.
— Et de quand est la lettre de Maurice? demandait à mi-voix le marin à Frédéric.
Ils avaient laissé prendre l'avance, causaient intarissablement, comme des gens qui ne se sont pas vus depuis des années et qui demain se sépareront. Le partisan répondit :
— Du milieu de février. C'est un officier évadé à qui Maurice, à Stettin, l'avait confiée, et qui a pu me la faire parvenir. Mais tiens, la voilà.
Le marin la lisait avec émotion, son pâle visage entre ses favoris se colorait dune fraternelle indignation. Le forestier racontait le supplice de son voyage depuis l'entrée en Allemagne. Jusqu'à la frontière, les otages n'avaient pas été maltraités, mais là ils recevaient pour gardiens des Poméraniens ivres. Pas de violences et d'outrages qu'ils n'eussent dès lors à supporter. On lavait poussé dans un wagon avec des paysans du Loiret, des pères de famille, des vieillards Nourris moins que des chiens, constamment frappés. Aux gares, on les exposait aux huées de la populace : « Assassins! bandits! pourceaux! » Deux de ses compagnons, devenus fous, et pour les calmer bourrés de coups de crosse à la face, étaient morts en arrivant à Stettin. Trente mille soldats français y végétaient On l'avait assimilé aux officiers prisonniers sur parole. Quant aux paysans, on les traitait en forçats; hâves, à moitié vêtus, sans souliers par tous les temps, ils cassaient des cailloux. Toute la Prusse orientale n'était qu'un bagne.
Georges de Nairve replia la lettre. Il comparait sa captivité à celle de Maurice. Échangé après l'armistice, il n'avait, pendant un mois, connu à Versailles que la politesse des vainqueurs. On avait eu égard à sa blessure, à son grade. Il s'était ressenti de la proximité des grands chefs. Près du soleil, il avait moins souffert; mais là-bas, en ce pays rude, loin de tout contrôle, la brutalité des subalternes se donnait carrière! C'était bien cela, et c'était éternel! Au-dessus, le masque de correction gourmée; au-dessous, le mufle de la brute. Il était devenu pessimiste : carac-
tère d'ordre et de discipline, il s"effrayait : il n'augurait rien de bon du bouillonnement de Paris républicain, ni de la sourde réaction de la province contre la capitale. Le seul souvenir heureux qu'il gardât était celui de son fort. Il allait rejoindre l'armée de Chanzy à Poitiers, mais il lui tardait de se retrouver à bord, entouré de franches figures de matelots, quand la Minerve reprendrait la mer. Il n'aimait que cette vie réglée et mâle, les mois de croisière au vent du large, le balancement de la houle sous les cieux libres, dont ses yeux d'eau gardaient la nostalgie.
Frédéric remettait dans son portefeuille la lettre de leur frère. Quand le forestier pourrait-il galoper au hasard de ses inspections, dans les allées des grands bois, sous les arbres reverdis de Marchenoir ou d'Amboise? Pour lui, il avait hâte de revoir l'immensité de ses prairies, d'y respirer à Taise; arrivé de Mâcon avec le cousin Charles, il allait rallier Bordeaux, où il avait rendez-vous avec ses volontaires; il ne les ramènerait pas tous à Buenos-Ayres. Il emportait le chagrin d'abandonner vaincue, mutilée, la mère patrie. Il eût voulu la servir mieux, lui apporter plus que le sang de quelques-uns et qu'une part de sa fortune. Si les francstireurs n'avaient pas été plus utiles, si souvent même ils avaient été à charge au pays, n'était-ce pas qu'on n'avait pas su, pas pu les organiser, les discipliner? Sa petite troupe avait montré ce que vaut l'endurance, sous une volonté. Et quoiqu'il partît sans autre récompense que le sentiment du devoir accompli, il ne regrettait rien de cette flambée où le vieil homme avait jeté ses dernières passions: jamais il n'oublierait cette étonnante armée des Vosges, foule cosmopolite que toute guerre attire, avec ses aventuriers des quatre coins du monde, idiomes disparates, larrons et fdles, braves et lâches, la jactance de Bordone, le pur héroïsme du vieux Forli... Qu'était devenue Madeleine? Il s'estimait heureux de s'en être tiré ainsi, de repartir indemne. Le pauvre Eugène!
Il était si gentil, il y a quatre mois, le jour des noces I...
Poncet et M. Du Breuil, tant leur discussion leur était à cœur, s'étaient arrêtés. M. Du Breuil, réfléchissant à ce que le Sorcier venait de lui dire, faisait, de sa canne noircie au feu des bivouacs de la Lisaine, sautiller des brindilles. Poncet laissait errer son regard sur les prés semés de noyers, la coulée d'or de la Loire, le vaste horizon lumineux.
Il plaignait d'autant plus Real qu'il se réjouissait de savoir son propre fds sauf, secouant un peu le désespoir où l'avait plongé la mort de sa petite amie. Le marin avait apporté des nouvelles fraîches, complété les détails d'une lettre reçue la veille. Martial était sous le coup de l'entrée des Allemands. Assouvissant leur envie, ils avaient exigé qu'un corps de trente mille hommes, du 1er mars à la ratification des préliminaires, violât la Ville morte. Pénétrant par l'Arc-de-Triomphe, ils avaient occupé l'enceinte comprise entre la Seine, la place de la Concorde, la rue du Faubourg-Saint-Honoré et l'avenue des Ternes. La veille, la garde nationale révolutionnée avait été chercher au parc Monceau les canons qu'on accusait le gouvernement de vouloir livrer, les avait traînés à Montmartre. Autour du périmètre où les vainqueurs étaient enfermés, surtout en voyant passer derrière les grilles des Tuileries des escouades de promeneurs conduits à la visite du Louvre, la colère de la foule grondait. Heureusement, quarante-huit heures après, à la ratification de la paix, l'armée de parade avait vidé les lieux, entrée, sortie sans gloire.
— Alors vraiment, dit M. Du Breuil, il s'est trouve a Bordeaux des députés qui, pour épargner à Paris la prolongation de cet outrage, ont poussé à la ratification immédiate, ont mis en balance l'humiliation de la capitale et le démembrement du pays? C'est à n'y pas croire !
— Cela est, dit Poncet. Ah ! si vous aviez vu ces deux séances, la précipitation avec laquelle ils ont enlevé
ça I Le 28, voilà Thiers qui arrive, l'Assemblée est au grand complet. Mais le pauvre homme est fatigué, il a passé une nuit debout, veillé les soirs précédents : il donnera seulement lecture du projet de loi. Barthélémy Saint-IIilaire, son alter ego, lira le reste. Le reste, c'est l'abandon de l'Alsace moins Belfort, un cinquième de la Lorraine avec Metz! C'est les cinq milliards! l'évacuation progressive des départements, au fur et à mesure des paiements. C'est enfin l'occupation par cinquante mille hommes, à titre de gage, des six départements de l'Est et de Belfort, jusqu'au dernier sou. Et si le 3 mars l'Assemblée n'avait pas consenti, Bismarck, lui mettant le couteau sur la gorge, annonçait la reprise des hostilités !
Une rougeur monta au visage de M. Du Breuil, fit de brique ses joues sèches. De toute son âme il répudiait l'acceptation honteuse.
— Mais ce que vous ne savez pas, dit Poncet, c'est qu'en lisant Barthélémy Saint-Hilaire a escamoté d'abord le détail des territoires cédés. Craignait-il que l'étalage de la plaie dans toute son étendue ne fit se révolter ces votants pourtant soumis ? Ce n'est que sur le cri des Lorrains, voulant connaître au moins les villes et les villages qu'on arrachait du sol, que l'ami de Thiers s'est exécuté, « puisqu'on insiste I » a-t-il dit. Et là-dessus Grévy, autre satellite du salon Pelouze, met aux voix l'urgence... Alors quelques indignations éclatent. Mais aussitôt Thiers surgit, pour prendre en main sa majorité docile. Le spectre des hostilités le fascine : « L'urgence n'impliquait pas un vote sans examen ; loin de lui l'idée de restreindre la discussion ! Mais qu'elle commençât vite. Et surtout qu'on ne s'en vînt pas parler de honte. Elle était pour ceux dont les fautes, à tous les degrés, à toutes les époques, — attrape, Gambetta! — avaient contribué à cette situation. Pour lui, devant le pays et devant Dieu, il était étranger à ces fautes-là!... » En vain Turquet supplie qu'on ne vote pas l'urgence sans connaître les rapports sur l'état des
forces du pays. En vain Gambetta réclame qu'on attende le lendemain matin, chacun aura pu étudier dans le Moniteur le texte du traité. Thiers réapparaît : — « En une heure, on peut en avoir une copie par bureau ! ... » Et de nouveau Gambetta rappelle à la pudeur : — « Qu'alors on remette au soir, qu'on prenne le temps de faire plus de copies ! Va-t-on se contenter d'une par cinquante personnes?... » Mais Thiers se démène : — « On ne demande à l'Assemblée que de répondre à trois ou quatre petites questions. Faut-il tant hésiter? Comme si chacun n'était pas fixé d'avance!... » Et voilà le vote d'urgence obtenu!...
— Attendez, fit Poncet à un geste de Du Breuil. Le lendemain, c'est plus beau encore. On se souviendra du 1er mars! C'est le rapporteur de la commission des quinze, l'escorte de Thiers à Paris, qui a ouvert le feu. Lui n'y va pas par quatre chemins : si l'armistice est dénoncé le 3, les hostilités reprennent! De là nécessité de signer. Songez donc! Paris est occupé... Et nos pauvres prisonniers d'Allemagne, ils ont hâte de rentrer!
D'un sursaut blessé, le colonel Du Breuil accueillit la révélation de cet argument. Ce n'est pas à ce prix que Pierre, qu'aucun de ses camarades eût voulu revenir !
— De là, continua Poncet, l'impossibilité d'attendre les rapports sur l'état de la France!... Et je les connais, moi, ces rapports ! fit le Sorcier, en assurant ses lunettes avec un geste nerveux... Pour ressources immédiates, nous avons encore deux cent vingt-deux mille fantassins, vingt mille cavaliers, trente-quatre mille artilleurs, douze cent trente-deux canons attelés, et des munitions, et des voitures! Et nous avons trois cent cinquante mille hommes dans les divisions territoriales, cent trente mille recrues de la classe 70, quatre cent quarante-trois canons montés ! Et nous avons quatre-vingtdix-huit batteries fournies par les départements ! ... Et ce que je vous dis là, ce sont les chiffres officiels, ceux
que ces messieurs ont refusé de connaître. Et ce n'est pas tout, j'ai vu Chanzy. Sa conviction profonde est qu'on pouvait, qu'on devait lutter encore. Ce n'est pas tant sur ces armées plus ou moins bien, plutôt mal organisées qu'il comptait, celle de Faidherbe dans les places du Nord, les forces de Mayenne et de Bretagne, lui-même à Poitiers avec l'armée de la Loire, le 25e corps intact à Bourges, le 26e en formation à Lyon sous Billot, les troupes de de Pointe à Nevers, le 24e, débris de l'Est, à Chambéry, — assez d'hommes pour immobiliser sept cent mille Allemands, cette landwehr avide elle aussi de paix ! . . . Non, tout cela n'eût servi que de points d'appui. La vraie armée eût été la nation, le patriotisme debout, la volonté de vaincre. Que chaque homme de cœur, comme Jean Béai, prît un fusil! Ce que les Allemands redoutaient le plus, c'était la défense du sol pied à pied, la résistance derrière tous les obstacles; s'il le lallait, reculer jusqu'au cœur des monts d'Auvergne!... — Voilà ce que pensait Chanzy. On eût fini par lasser l'ennemi, par émouvoir l'Europe !
M. Du Breuil hocha la tète, oui, là était la vérité. Il soupira. Ponçât haussa les épaules.
— Une nation pareille frappée d'ataxie! N'avoir qu'à étendre la main, empoigner les armes ! Et ne pouvoir, et ne vouloir ! La France de Jeanne d'Arc, qui a chassé l'Anglais! La France de la Bévolution, qui a chassé l'Europe coalisée!... Déchoir volontairement, sacrifier l'avenir au repos d'un jour!...
il reprit :
— Si vous les aviez vus, ces députés de la terre et de l'âme française, ces hobereaux de la réaction, ces bourgeois apeurés, ces loups-cerviers de l'industrie! Avec quelle impatience ils supportaient les représentations de ceux qui avaient encore un peu de cœur au ventre, les admirables discours deQuinet, de Louis Blanc! Ah! comme Quinet leur a montré le danger de la frontière ouverte, Berlin à la porte de Paris, demain menacé,
épuisé en efforts ruineux! Comme Louis Blanc leur a fait toucher du doigt l'évidence, la guerre de race poursuivie par Guillaume contre un peuple qu'il savait vouloir la paix, notre ignominie de l'acheter au prix d'un marché révoltant en droit, déshonorant en fait! Comme il a fait appel à l'énergie ancienne, aux grands exemples de nos pères : « Ils eurent foi dans la patrie, criait-il, ils vainquirent à force de croire la France invincible !» — « Sept cent mille Prussiens affolés par le succès! » a gémi une voix de la droite. — « Ehhien, soyons, nous, monsieur, affolés de patriotisme !» a répondu Louis Blanc. Et à chaque vérité, Thiers murmurant, piteux : — « Et les moyens ! et les moyens ! » Et parlant plus haut que Quinet, que Victor Hugo, que Louis Blanc, le dédaigneux silence, les bras croisés de Gambetta... — Mais l'affreux, mon ami, c'était d'entendre, à travers la voix de Keller, de Bamberger, de Bersheim, les sanglots et les cris de cette terre d'Alsace et de Lorraine : — Je suis France, je veux rester France ! ... De la tribune, je voyais ces mandataires des provinces sacrifiées, palpitant de douleur, de révolte, sous les murmures de cette Assemblée pressée d'en finir, et qui aux adjurations de Millière, d'Arago, hurlait : « Assez! assez ! la clôture ! »
M. Du Breuil tournait obstinément la tête; sa barbiche raide tremblait.
— Oui, ditPoncet, Thiers est revenu à la charge. « Si l'on pensait pouvoir obtenir des conditions meilleures, que l'Assemblée trouvât d'autres négociateurs... — C'est une paix honteuse! a crié Keller. — Malheureuse, a-t-il rectifié. L'ennemi même ne doute pas de la puissance de la France, et la preuve, c'est l'énormité du chiffre qu'il exige d'elle... » Puis l'oreille du maître d'école apercé : « On n'improvise pas des armées, on a fait la guerre avec des cadres vides... » Parbleu! qui le nie? Mais il s'est bien gardé de souffler mot du fond de la question : si l'Assemblée, au lieu de discourir, se mettait à la tête de la nation, la nation marcherait!
Non, des phrases! M. Prudhomme vieilli, se lamentant sur la difficulté de faire entendre la vérité aux peuples, comme si tant de honte était la vérité ! Et vite on a voté. Cinq cent quarante-six Français ont décrété rabaissement de la France. Il ne s'en est trouvé que cent sept autour de Gambetta et de Chanzy. Mais par compensation, c'est àl'unanimité moins cinq qu'ils ont acclamé la déchéance de l'empire. On aurait dit, à leur empressement à piétiner cette chose morte, des coupables se déchargeant sur le cadavre.
Tête tournée, M. Du Rreuil, dont les cordes du cou se tendaient dans un effort, — il ne pleurerait pas ! — lentement fit face. Et regardant Poncet dans les yeux, il l'approuva, d'un silence austère. Prêt à repartir, venu de Lyon , où il commandait au 26e corps un nouveau régiment, il semblait compter pour rien, sur ses hautes épaules à peine voûtées, le poids de Beaune-Ia- Rolande, de Villersexel et de la Lisaine, les fatigues de la retraite, les périls inouïs de son évasion avec d'Avol.
Poncet, ne se maîtrisant plus, s'arrêta de nouveau; il désignait les autres déjà loin :
— C'est donc pour rien qu'ici, comme dans toute la France, on pleure les morts! Ou plutôt, c'est pour livrer comme du bétail un million de nos frères, la chair de notre chair, les os de nos os; c'est pour payer les cinq milliards que tant de braves gens se sont fait tuer, que le petit Eugène a quitté pour toujours sa femme et son enfant; c'est pour cela que le vieux Jean Real dort sous terre! Vous rappelez-vous, Du Breuil, au dîner de noces? 11 disait : « Soldat ou non, que chacun prenne son fusil, combatte sans répit, sans quartier! »
— Certes oui, dit M. Du Breuil, je me souviens... Et sur un silence :
— Cinq milliards! Tant d'or pour que les Prussiens s'en aillent d'ici ! Au lieu de le mettre à la défense, et que pas un n'en sorte !
Poncet reprit, après quelques pas :
— Le grand malheur, voyez-vous, c'est que ces genslà aiment mieux laisser périr la France que de la sauver par la république. Pour eux, Gambetta, les hommes de la Défense, ce sont des charlatans qui ont mis le gouvernement sous le gobelet. Nous sommes « une bande » ! Des questions de politique ont divisé le pays, quand une seule pensée aurait dû l'unir. Mais voilà, cette guerre voulue par l'empire, acclamée par quelques braillards, le pays ne la souhaitait pas. Et le jour où l'esprit de conquête allemand l'a faite nationale, il n'a pu, dominé par ses intérêts matériels, affaibli par la jouissance du bien-être récent, s'élever à la hauteur de l'abnégation et du sacrifice. 11 a courbé le dos, ne se redressant que contre ceux qui voulaient le forcer à se battre!... Mais à quoi bon les reproches inutiles? Maintenant, pour que la France redevienne grande, pour que l'œuvre de relèvement s'accomplisse, il ne nous faudra pas seulement consacrer notre or et nos pensées à refaire longuement, patiemment, des soldats et des chefs. Car pour la première fois je suis de l'avis de Thiers, les armées ne s'improvisent pas! Et, malheureusement, il faut des armées. J'abomine la guerre, je voudrais la supprimer du monde, je voudrais que des arbitrages internationaux... Mais c'est un rêve! le progrès est lent! Nous avons mis des milliers de siècles à venir où nous en sommes. Les idées les plus élémentaires d'humanité et de justice sont comme la fleur de l'aloès, qui met cent ans à fleurir. On se battra longtemps encore ! Et c'est pour cela que non seulement j'admets comme nécessaire l'armée permanente, mais que je la souhaite si forte que désormais, avant d'attaquer la France, on y regarde à deux fois. Je vais plus loin, puisqu'en dépit de toutes nos civilisations l'homme reste a l'homme un loup, je voudrais, par des inventions terribles, rendre la guerre si dévastatrice, que les peuples terrifiés reculent.
Une flamme luisait clans ses yeux. Le chimiste en
revenait à son idée fixe, pensait à son petit jardinet de Montmartre, au laboratoire silencieux où par amour de l'humanité il allait, dans l'aguet des cornues, chercher le moyen d'élargir la mort. 11 ajouta dune voix plus calme, tout au progrès lointain :
— Que cela ne nous lasse pas oublier les deux chères provinces que, dans une heure d'égarement, la France, contre tout droit, a retranchées d'elle. Pensons-y toujours. J ai foi dans unerevanchepacifique. Lajusticenous rendra ce que nous a enlevé linjustice. Une autre heure sonnera où, à son tour, le droit primera la force... Oui, en attendant, retaire 1 armée, la flotte... Mais ce n'est pas assez, ce n'est rien si nou's ne refaisons d'abord l'âme nationale. Aux tout petits, dès l'école, enseigner pourquoi et comment nous avons été battus;, reconnaître nos fautes; insuffler à tous l'énergie, la méthode, la volonté! Au besoin, apprendre, nous d'abord, pour pouvoir l'apprendre à l'ouvrier, au paysan, tout ce qui fait qu'un peuple est grand. Donner au plus humble la conscience de soi-même, le respect de la justice et le culte de la patrie.
Du Dreuil résuma :
— Moraliser le peuple en l'instruisant.
Ils marchèrent en silence. Là-bas, au pied du perron doré de soleil, les deux de Nairve les regardaient venir. Du Breuil et Poncet retombèrent à la réalité.
Malgré eux, obéissant à cet irrésistible instinct qui, au milieu des spectacles de la mort, distrait et entraîne vers la vie que rien n'arrête, ils s'étaient laissés aller à leurs pensées d'une douleur si grande qu'elle absorbait toutes les douleurs. Le regard affectueux et grave des cousins les apaisa. Ils ne songèrent plus qu'au deuil de la maison. Louis et Marcelle, qui étaient entrés dans le salon saccagé, en sortirent. Par la porte-fenêtre ouverte, on aperçut des glaces brisées, la petite table à jeu en morceaux, et sur le parquet un amas de tentures lacérées. Poncet évoqua la pièce familiale, les bûches flambantes, la forme et la place habituelle des meubles,
et autour de la petite table, sous les abat-jour, le vieux Jean Real et Marceline...
Louis et Marcelle se tenaient la main. A considérer avec attendrissement leurs neveux, l'expression singulièrement mûrie de leurs visages, Du Breuil et Poncet mesurèrent le siècle écoulé, depuis que le mariage d'Eugène les avait pour la dernière fois réunis à Charmont. Si les jeunes avaient vieilli, que diraient-ils d'eux-mêmes?
A ce moment, M. et Mme Real, traversant le vestibule, parurent. Ils s'avançaient sur le perron. Charles soutenait sa lemme. Elle avait les cheveux blancs. Et lui, naguères si alerte, avec sa taille svelte, ses traits mâles et fins, il avait dix ans de plus. On fut frappé comme il ressemblait au grand-père.
C'était lui maintenant le chef de famille. Tous, mentalement, le reconnaissaient. Gabrielle et lui incarnaient la durée de la race, les traditions du foyer, la continuité du domaine. Ils étaient limage vivante de Charmont; ils personnifiaient ce coin de Touraine et de France. On se serrait autour deux avec une émotion renouvelée, une soif d'étreintes. Gustave embrassa son frère. Amélie Du Breuil, le marin, tentaient de dire des mots de consolation à Mme Real, qui, d'une voix étouffée, ne put que balbutier :
— Merci... merci...
Poncet, près d'Agathe, se remémorait ce jour de la fin d'octobre où, conduit à toutes guides par Henri, il avait aperçu dans ce même groupement tous les Real et les Real de Nairve, sortis à sa rencontre. D'abord il avait embrassé Marie, si jolie dans sa robe blanche; autour des deux ancêtres, c'était un beau spectacle que celui des seize parents de souche commune, la grande famille unie, si diverse et si saine, pleine de force et de simplicité. Combien la guerre l'avait ébranchée !
Autour de Charles et de Gabrielle, devenus les vieux, il n'y avait aujourd'hui que Louis et Marcelle, Gustave,
Du Breuil et sa femme, Frédéric et le marin. Il donna une pensée à la petite Rose, à Henri, sans oublier son fils et le lorestier. Mais si toute sa pitié s'élançait vers Marie couchée là-haut, mordant le drap dans un long sanglot, et vers l'orphelin, toute sa vénération saluait les morts pour la patrie.
Tout à l'heure, il avait été trop loin. Malgré la paix honteuse, des fins comme celles de Jean Real et d'Eugène, comme celles de milliers et de milliers de Français, fauchés sur les champs de bataille de la défense ou s'éteignant au lit des ambulances et des hôpitaux, une pareille moisson d'hommes, si elle était effroyable, n'avait pas été entièrement stérile. Elle proclamait bien haut que sur cette terre de France beaucoup savaient se dévouer encore. Ces armées qui au souffle de Gambetta s'étaient levées comme des tourbillons, elles avaient pu retomber, elles n'en avaient pas moins attesté, à Coulmiers, à Loigny, à Josnes, à Bapaume, à Villersexel, la vitalité, les ressources prodigieuses du pays. Après Sedan, après Metz, elles avaient sauvé l'honneur.
Avec une fierté de citoyen, il reportait à celui qui les avait créées une partie de l'hommage. Un jour viendrait où la nation, parce qu'aux jours des pires désastres il n'avait pas désespéré d'elle, lui serait reconnaissante ; l'ennemi ne serait plus seul à lui rendre justice. Mais peut-être était-ce fatal? Les choses humaines voulaient que rarement celui qui s'était sacrifié en recueillît le iruit; il semait, d'autres récoltaient. L'exemple que Gambetta avait jeté, grain perdu dans un champ pierreux, Poncet, ardemment, souhaita qu'il fécondât l'avenir.
Autour de lui, autour d'eux, le tiède soleil de mars rayonnait. Tant de splendeur flottait dans la douceur de l'air subtil que Gharmont parut sourire. Au loin la Loire tranquille étincelait. A côté des ceps noueux, les vignerons courbés plantaient les jeunes vignes. Dans la terre molle et brune, sillonnée de labours; dans les '
arbres frémissants de l'éveil de la sève, le printemps venait.
... Et là-haut, dans la chambre nuptiale et mortuaire, aux flancs maternels sommeillait le petit être en qui myrtérieusement s'élaboraient, comme en cette terre renaissante, la vie éternelle, l'espoir de demain.