L'ES TRONÇONS DU GLAIVE
des Alsaciens et des Lorrains, qui, en l'élisant, lui avaient remis la garde de leurs provinces, le vide se faisait. Les défections l'élargissaient chaque jour, et déjà, forçant le silence de la chute, grondant de partout contre le retrait digne, le mépris hautain du dictateur tombé, s'élevait l'aboi des revendications, des calomnies et de l'injure.
Poncet arrivait devant la préfecture quand il en vit sortir, portant beau son visage craquelé, le comte de La Mûre, député d'Indre-et-Loire. Il avait été nommé haut la main. Avec lui on était tranquille! si l'on ne savait pas bien vers quelle réaction, Orléans ou Chambord, il penchait, — cela dépendrait du succès, — du moins il voterait la pa^x. Poncet, sur la face triomphante, le lisait comme sur un livre. Il tourna la tête, mais La Mûre l'avait reconnu, et malgré la brouille, saluant Mme Poncet, — on est gentilhomme ou on ne l'est pas, — il ne résistait pas au plaisir de jeter au Sorcier, avec un protecteur bonjour de la main :
— Sans rancune, monsieur Poncet I
Il gagnait une luisante calèche qui attendait, équipage piaffant, s'y installait en homme satisfait du présent, sûr de l'avenir.
— Ma parole, on dirait qu'ils font déjà la loi, grommela Poncet, qui eut le temps d'apercevoir, à travers la vitre baissée, la grosse comtesse, plus bouffie de morgue que jamais, et Mlle de La Mûre, avec sa raideur plate.
Amèrement, il dit à sa femme :
— Tu verras, Agathe, tu verras !.. car ils ne sont pas dix, mais des centaines comme cela! Gambetta s'est trompé quand il a vu le péril du côté des bonapartistes. Ils ont reçu leur leçon pour longtemps. Non, ce n'est pas eux qui feront la loi; c'est la masse des monarchistes, les ruraux, les nobles des petites villes, tous les élus de la veulerie et de la lassitude des campagnes.
Poncet rendait justice à ceux qui, oubliant leurs
préférences, s'étaient en grand nombre héroïquement battus, versant leur sang pour la France. Des zouaves pontificaux, des mobiles avaient fait honneur à leurs noms illustres . Mais pour un Luynes, un Charette, que de La Mûre ! Sur ces sept cent cinquante députés, combien seraient conscients du vrai devoir de la patrie? Combien auraient le courage de voter la guerre? Combien, au contraire, abriteraient leurs intérêts de parti derrière l'excuse de la raison?
En les voyant affluer depuis quelques jours, ces inconnus dont il interrogeait anxieusement les visages, ces maîtres du destin de la France, il ne pouvait se défendre d'une émotion. Il essayait de se mettre à leur place, de penser avec leur âme. Ceux-là venaient des provinces foulées par l'occupation allemande ; ils avaient vu saccager le sol, extorquer l'or, pendre et fusiller les francs-tireurs. Qui plus qu'eux devait ressentir haine et vengeance? Ceux-ci venaient des provinces libres; ils en connaissaient les ressources, l'inépuisable fonds. Allaient-ils, par peur des revers possibles, de l'invasion, tout sacrifier d'un coup? D'autres venaient de Paris, conservaient à leurs traits la fatigue du siège. Poncet espérait en eux davantage; la plupart étaient républicains. Mais ceux dont la vue lui crevait le cœur, c'étaient les représentants du Haut et du Bas-Rhin, de la Meurthe et de la Moselle. Ils erraient dans cette foule avec un air d'angoisse, un effarement de victimes; ils se heurtaient à une pitié stérile, comme étrangers déjà.
Pensant au voyage de tous ces hommes en qui reposait la volonté du pays, à leur traversée des monts, des bois, des plaines encore endormis sous la neige ou déjà réveillés de printemps, à ces trains filant sur les voies abîmées, le long des villages en ruines, des champs de bataille déserts, bossues de tombes sous des vols tournoyants de corbeaux, il se disait : * Ah ! s'ils pouvaient, s'ils voulaient comprendre qu'il n'est pas en ce moment question de république, d'empire et de royauté,
mais de la France même ! Pour changer de draps le malade, ils vont le tuer I Ce qui fait vivre les peuples, c'est le sens moral, la volonté, l'honneur. Une nation qui pour acheter le repos se mutile, désormais traîne sa plaie, passe infirme au second rang. La raison, ce serait d'agir en fous, de se battre encore ! Et la preuve, c'est la peur qu'en a Bismarck, sa crainte d'une Assemblée selon le cœur de Gambetta. »
Mais le pays avait voté. Vingt-six départements désignant M. Thiers, contre dix en faveur du ministre de la Défense, inclinaient devant l'ennemi le plateau de la balance. Maintenant la guerre avait brisé tout ressort; on n'en voulait plus. Les notables de Laval avaient, à son arrivée, supplié Chanzy de s'éloigner avec l'armée; ceux de Pontarliir, demandé à Clinchant de ne pas résister; Faidherbe révélait que si la guerre continuait, tous les commandants des places fortes du Nord auraient contre eux les habitants. Un vertige frappait cette nation jadis belliqueuse, fière de siècles de victoires. Elle s'était détendue au culte, à la jouissance de l'argent. Quant aux paysans, dont la petite fortune naissait, ils ne voyaient qu'elle, le moment de cultiver en repos ces morceaux de terre qui les nourrissaient.
Et cependant, dans le silence étouffant de l'armistice, là-bas, au pied des Vosges, le canon de Belfort tonnait toujours, comme une voix d'exemple et de reproche. Et non seulement Belfort, mais, petit îlot de pierre sur la montagne, dans la marée de l'invasion, Bitche arborait aussi les trois couleurs; Denfert-Rochereau, Teyssier, enseignaient que vouloir, c'est pouvoir. Et dernièrement, au pont de Fontenoy, est-ce que des partisans hardis n'avaient pas montré tout le mal qu'on peut causer à l'ennemi en coupant les lignes de communication ? Mais voilà, avec leurs répressions de sauvages, les Allemands savaient trop bien ce qu'ils faisaient. Poncet, tout en parlant, était arrivé au quai. Retour d'Amérique, le steamer Ville-de-Paris débarquait toute une cargaison de canons, de fusils, de munitions. Les
pièces neuves s'alignaient en longues files, sur la place. Poncet eut un geste navré :
— Regarde t ce ne sont pas les armes qui manquent !
Et brusquement :
— Gela peine à voir. Rentrons.
Ils se dirigeaient vers la rue du Pont-de-la-Mousque quand, devant un hôtel, ils remarquèrent une voiture avec des malles et, consternés, deux voyageurs; ils entendirent l'homme, dont la figure rouge encadrée dune barbe grise respirait une franche et mâle honnêteté, demander conseil à une jeune fille dune beauté grave :
— Mais, Anine, dis-moi, qu'allons-nous devenir ? Son léger accent alsacien, sa voix paternelle et
inquiète, touchèrent Poncet, autant que le séduisaient 1 expression si noble de la jeune fille, son regard calme et ses lourds cheveux d'or. Il s'approcha, s'enquit. L'homme dit :
— Je suis M. Bersheim, député de Metz. Voilà trois hôtels dans lesquels nous ne pouvons trouver de chambres, ma fille et moi.
Sai>i d'une sympathie cordiale, spontanée, le Sorcier s .'fiïit à les conduire à son propre hôtel.
Après le déjeuner, Bersheim, qui sur le même palier avait pu obtenir à prix d'or deux petites pièces, était venu remercier avec Anine les Poncet. Ils recausaient encore naturellement de Metz, quand Mme Poncet dit :
— Nous y avions notre neveu par alliance, le commandant d'état-major Pierre Du Breuil. L'auriezyoua connu''
En entendant parler de celui à qui elle avait donné son cœur, Anine, surprise, rougit. Et plus elle s'efforçait de se dominer, plus le sang rose montait. Sa beauté grave s'adoucissait d'un émoi tendre. M. Bersheim, sérieux, répliqua pour elle :
— Si nous lavons connu! oui, beaucoup. C'est notre meilleur ami.
Mme Poncet aussitôt comprit, et, par délicatesse, voulut détourner la conversation; mais Bersheim, au contraire, parlait de Pierre, du drame de la capitulation; Anine, prenant les mains de Mme Poncet, revenait de son trouble, causait gentiment. Et quand l'heure vint d'aller à l'Assemblée, les deux femmes restaient ensemble, tandis que Poncet, ramené malgré lui par une curiosité fébrile, accompagnait Bersheim. Il ne put aller jusqu'au bout; devant le Grand-Théâtre la place était couverte d'un déploiement de troupes. A l'exclusion de la garde nationale, soldats et marins barraient tous les coins de rues. Qui veut-on intimider? songeat-il. On acclamait les gens célèbres, on criait frénétiquement : « Vive la République ! » Des députés de la droite passaient raides, l'air outragé.
Le soir, Poncet apprit de Bersheim les détails de la séance : Favre, avec un soulagement visible, déposant au nom du gouvernement le fardeau sous lequel ils avaient fléchi ; la démission de Garibaldi élu par plusieurs départements, et lorsque, la séance levée le vieux républicain avait voulu ajouter un mot, toute la droite le réduisant au silence, dans un concert de protestations. Les jours suivants sécoulaient aux validations; Grévy, nommé président, sortait enfin le coup de théâtre prévu, l'élévation de Thiers. Et le lendemain, récompensé de ses sapes prudentes, de ses longues manœuvres, le vieillard voyait tomber le fruit mûr : la France se remettait à lui.
Bersheim rentrait les yeux rouges, le visage bouleversé. Jouant la carte dernière, la veille ils s'étaient tous réunis, les mandataires d'Alsace et de Lorraine. Gambetta en tête, qui, nommé par les quatre départements, avait opté pour le Bas-Rhin; ils rédigeaient une déclaration solennelle : les provinces ne voulaient pas être aliénées, la France ne pouvait consentir ni signer, l'Europe ratifier. Avant que le chef du pouvoir exécutif fût nommé, et pour tenter sur l'esprit de cette Assemblée pacifique la suprême démarche, M. Keller,
porte-parole, avait, à la tribune, crié la douleur, la révolte, l'inébranlable fidélité de ces terres depuis deux cents ans françaises. Alsacien^, Lorrains, passagers d'un vaisseau qui sombre, ils tendaient la main à leurs frères ! Qu'on ne les abandonnât pas ! . . .
Mais M. Thiers se levait de sa place, et mettant le marché à la main, de sa petite voix perçante, impitoyablement posait le dilemme : ou la paix, ou la guerre! On avait eu assez de temps pour y penser. Que le président qu'on allait élire fût fixé d'abord... Aussitôt l'Assemblée suspendait la séance. Une commission délibérait, écartait en hâte la supplique importune; puis, la salle repeuplée, le rapporteur proposait « qu'accueillant avec la plus vive sympathie la déclaration de M. Keller, l'Assemblée s:en remît à la sagesse et au patriotisme des négociateurs ». — C'est un blanc-seing! s'était écrié Rochefort.
— Et bien vite, raconta Bersheim, ils ont voté, nous sacrifiant à leur paix, donnant Metz, donnant Strasbourg! C'est pour cette besogne que le chef du pouvoir executif s'en ira à Versailles, Thiers est fixé !
Le désespoir du Messin était navrant. Deux jours après, Thiers, rajeuni, paré de son nouveau prestige, lisait à l'Assemblée la composition de son ministère : Favre, Simon, Picard, Le Flô, y coudoyaient Dufaure, Lambrecht, de Larcy, Pothuau. Et là-dessus, accompagné de Favre, le chef du pouvoir partait. Une commission de quinze membres l'escortait. Gambetta avait fait stipuler bien haut que leur présence ne sanctionnerait en rien les conditions du traité. Seule, l'Assemblée restait juge. Précaution vaine. L'arrêt était signé d'avance. Et pour plus de sûreté, Thiers prenait soin de faire suspendre les séances publiques jusqu'à son retour. De la sorte nul incident possible, ilien n'entraverait la conclusion fatale...
— Appuie-toi, dit tendrement Marie.
Mais Eugène, la regardant avec malice, lui déclara :
— Est-ce que ce n'est pas vous, madame, qu'il faut soutenir?
Aux bras l'un de l'autre, s'épaulant, ils s'en allaient à petits pas, le long des communs croulants, vers la pelouse ensoleillée. Lui, dans un caban chaud, l'œil plus vif, le teint meilleur, et se croyant, quoique faible, presque rétabli; elle, emmitouflée d'un châle, souriante, lasse de tant démotions et de veilles, sentant à présent s'alourdir en elle le fardeau léger, la chère petite présence.
— Comme ils ont abîmé la charmille! dit Eugène. Chaque fois que sa promenade de convalescent le
ramenait à ce joli endroit exposé au midi, et d'où l'on voyait d'un côté le château, de l'autre la Loire, il soupirait ainsi. Le soleil, pâle dans l'azur gris de février, dorait les hauts toits d'ardoise, les fenêtres pareilles à des yeux. Au loin, dans une échappée calme, la vallée étendait, sous la brume impalpable, les champs bruns et les bois noirs. L'eau tranquille du fleuve reflétait le ciel, les îles blanches des nuages. La silhouette d'Amboise se fondait au lointain bleuâtre.
Us contemplèrent le paysage familier, étonnés, attendris de le voir revenir à sa riante douceur, après l'hiver de glace, l'ouragan de malheurs. Ils se souvinrent du jour où, venant d'unir leurs vies, ils avaient, du haut de la terrasse, devant ce même horizon, sondé l'avenir; ils se souvinrent du soir à l'aurore rouge. Le mystérieux signe n'avait pas menti, et si leurs pires craintes ne s'étaient pas réalisées, s'ils étaient là elle et lui, et un autre encore, — hélas ! que de catastrophes, quels deuils affreux, empoisonnant pour toujours leurs souvenirs 1 Ils se serrèrent davantage, savourant d'une façon plus amère la pauvre, la profonde joie d'être là, désormais inséparables, avec l'avenir devant eux. Car cette affreuse guerre pour Marie, c'était le passé ; et lui, son devoir rempli, par delà la paix prochaine il entrevoyait, avec un espoir résolu, la route future, carrière, foyer, patrie, tout un lent rebâtissement sur les
ruines. Marie, dans son horreur du fléau, son épouvante de ce qui pouvait le déchaîner encore, murmura :
— Pourvu que ce soit fini, au moins ! Je ne te redonne plus, moi!
— La prolongation de l'armistice, les négociations de Thiers à Versailles, dit Eugène, ne laissent pas de doutes.
Resté sur l'impression de la déroute du Mans, pénétré jusqu'aux moelles d'une répulsion pour tout ce qu'il avait souffert, pour ce délire sanguinaire dont il avait partagé l'ivresse trouble ou réfléchie; poursuivi parles regards du Français qu'il avait vu fusiller, du Prussien qu'il avait sabré, Eugène, déprimé, ne parvenait plus à maîtriser, même en faveur de la défense, sa haine de la guerre. Il jugeait qu'on avait assez fait, au 75e; que lui, les siens avaient payé leur dette; maintenant l'honneur était sauf, on pouvait peut-être songer à se refaire, à réparer les brèches. Et se laissant gagner à ce qu'il y avait d'éternel dans le renouvellement de la nature, de vivifiant et de subtil dans cet air de Touraine, Eugène espéra.
I ii bruit confus s'élevait. Au bord du fleuve, longeant la route, des dragons hessois passaient au trot. Leur masse verte apparaissait, disparaissait entre les arbres. Au bout des lances les flammes voletaient. Les rangs alignés se détachèrent, par quatre, hommes bien nourris, chevaux en forme. A un commandement, la colonne éteignit l'allure, prit le pas. Les chevaux s'ébrouaient, détendaient l'encolure; les hommes causaient. Pas d'éclaireurs ni de flanqueurs. Ils étaient là comme chez eux.
Tout l'horizon s'en obscurcit; le poids écrasant retombait sur Eugène.
Sa figure se crispa tellement que Marie lui saisit la main. Lorsque, l'armistice signé, elle avait, à la fin de janvier, obtenu de le ramener blessé, — mourant même, disait-elle pour éviter que l'autorité prussienne lin-
quiétât, — Charmont et les environs étaient presque libres d'envahisseurs. Puis Eugène gardait la chambre, on lui cachait tout ce qui eût pu l'émouvoir. Mais, coïncidant avec ses premières sorties, de fréquents passages de troupes recommençaient. L'armée entière de Frédéric-Charles, celle du grand-duc de Mecklembourg et les troupes de Hesse-Darmstadt se concentraient en Indre-et-Loire, cent mille hommes et quinze mille chevaux prêts à fondre sur Bordeaux, sur Angers, Nantes. Et si leurs cantonnements dédaignaient Charmont, que le dernier pillage rendait inhabitable, ils s'étalaient à Vouvray, Sorgues, Amboise.
La commune n'évitait logement et nourriture que pour en payer le montant beaucoup plus cher. Massart, en l'absence de Pacaut, prisonnier à Tours avec l'abbé Bompin, ne savait plus où donner de la tête. Au demeurant, plus âpre au négoce que jamais, un des premiers fournisseurs prussiens, traitant à présent les marchés en grand, et, pourvu que ses gains personnels s'accrussent, peu soucieux que le village fût saigné à blanc; sans la bonté de Mme Real, bien des gens fussent morts de faim. Loin de diminuer les charges, l'armistice les avait accrues au point que le département, en contributions de guerre, réquisitions de toute espèce et dommages matériels, suait près de sept millions.
A Tours, où logeait Frédéric-Charles, chaque habitant devait à ses hôtes, sous-officiers ou soldats, à midi : la soupe, une livre de viande, des légumes, un demi-litre de vin; le soir : la soupe, viande ou fromage; plus un kilo de pain, du café, du beurre. Les officiers se contentaient le matin d'une soupe, d'un plat de légumes avec viande, d'un rôti, d'un litre de vin, et à dîner de viande encore. A ce régime les vainqueurs engraissaient, sans souci de voir villes et campagnes tarir. Les pauvres gens chassés de leur table, de leur lit, ne travaillaient que pour ces ventres insatiables. Les détachements sillonnaient les routes, escortaient les voitures chargées de grain et de iourrage, dont l'ennemi regor-
geait au point qu'il ne parvenait pas à les consommer. N'importe, il fallait chaque jour, à chaque cheval, fournir ses six kilos d'avoine, et le loin, et la paille.
Alors, les granges vides, on soldait à des taux d'usure la redevance. Une bande de juifs voraces, fournisseurs et marchands, croassait au milieu de ces déprédations, faisait commerce. L'administration prussienne, avec son préfet, son personnel de commandatures, percevait les impôts, pour rien frappait d'amendes. Des pasteurs protestants prêchaient dans les églises. Il n'était violences et, sous couvert des droits de la guerre, âpres rapines qu'on n'exerçât, enfonçant la botte dans le sol conquis, pour que l'empreinte s'y incrustât, durable. Et policé ou non, dans le français le plus pur ou le jargon le plus rauque, on s'enorgueillissait d'agir ainsi, fort de la devise : « Avec Dieu, pour le Roi et la Patrie. »
Derrière les dragons à tunique verte, décroissant vers Sorgues, des hussards à brandebourgs jaunes défdaient maintenant. Eugène les suivait d'un regard fixe. Son triste bonheur était gâché. Dans Gharmont ravagé, comment avait-il pu oublier, même une minute, les assassins de celui qui avait bâti ces murs, fécondé cette terre, et qui était mort en les défendant !
Hier, dans un pieux pèlerinage, il avait été visiter la salle de la mairie, contempler le mur de l'église avec ses éclats de pierre, s'agenouiller au cimetière sur la tombe provisoire, un coin de terre nue, où le grandpère reposait près de sa femme, à côté du caveau de famille; faute de maçons, on n'avait pu encore y descendre les bières. Il avait salué aussi les humbles fosses de Lucache et de Fayet, avec une vénération pour ces héros obscurs. Au village, en passant devant la maison fermée du garde champêtre, il avait pensé à Céline; la jeune fille, dont Mme Real assurait l'existence, avait été recueillie par une parente, végétait dans un hameau voisin.
Le sang aux joues, Eugène tendit son poing impuissant vers le groupe des cavaliers, qui s'éloignaient tranquilles. Et voûté, faible soudain, il se retint au bras de Marie. Tous deux rentraient, dans un long silence; cette fois, il s'appuyait sans fausse honte, le souffle court, les jambes brisées.
Comme ils arrivaient sur la terrasse, ils aperçurent Marcelle qui, descendant les marches du perron, gaiement agitait de loin une lettre.
— Des nouvelles! s'écria Marie.
— Et de bonnes, sans doute, dit Eugène, car voilà maman qui accourt aussi.
Derrière Marcelle, Mme Real montrait son bon visage; la joio rendait un regain de beauté à ses yeux tristes, à son teint fatigué; elle avait grisonné, portait la marque du drame.
— Une lettre du père, mes enfants !
Ils n'en avaient pas reçu depuis celle où, affolé de douleur, M. Real répondait sous le double coup de la mort de son père et de sa mère.
Eugène et Marie s'adossèrent contre la balustrade, écoutant Marcelle lire d'un ton posé. Sa voix avait changé, plus ferme; une éclosion s'était faite, accentuant en volonté, en réflexion, son jeune charme déjà sérieux. Tous quatre souriaient, suspendus à ces phrases qui rapprochaient les absents, faisaient pour une minute parler au milieu d'eux, avec sa simplicité, sa bonhomie, M. Real, aujourd'hui le chef de famille, sur qui se reportaient, plus encore désormais, la tendresse et le' respect. Il aurait voulu venir immédiatement, serait là sans cette barrière de l'occupation. Mais ce n'était plus qu'une question de jours. Il allait bien, était à Mâcon, avec Frédéric de Nairve; on se préparait au licenciement. De Louis, guéri de sa bronchite, toujours à Besançon, il avait reçu un mot rassurant. Henri était à Fribourg, parfaitement soigné; il reprenait force et santé. En finissant, M. Real remerciait Dieu de lui avoir conservé, pour le consoler de l'irré-
parable perte, au moins sa chère femme et ses enfants Il lui tardait d'être à Charmont, réunis.
Ils se regardaient maintenant, avec une émotion grave. Le soleil s'était voilé. L'horizon, tout à l'heure lumineux, devenait gris et froid.
— Tu devrais rentrer, Eugène, dit Mme Real, frappée de la mauvaise mine de son fils.
Et soudain inquiète :
— Mais où est donc Rose?
Marcelle ne l'avait pas vue depuis le déjeuner. Elles partaient à sa recherche, la retrouvaient seule dans la chambre de grand'mère Marceline, pleurant dans l'ombre des volets. Depuis le pillage, l'enfant, saisie en crise de croissance, demeurait d'une sensibilité maladive, absorbée en cauchemars, sanglotant au premier mot.
Eugène et Marie traversaient d'un pas las le vestibule, détournant les yeux devant les portes closes des pièces saccagées. Lentement ils montaient l'escalier, heureux de rentrer dans leur chambre. L'intimité des murs avec leur cretonne claire, leurs vieilles estampes, les meubles de soie bleue, le chiffonnier ancien, et jusqu'à la pendule de Saxe sur la cheminée, leur étaient doux, formaient pour eux un univers. Marie poussa cette porte qu'elle n'ouvrait jamais sans un vague sentiment de mystère, impressionnée par le souvenir de la vision annonciatrice. Ces jours derniers, elle y pensait moins : la présence d'Eugène, le mieux évident... Pourquoi, aujourd'hui, y songeait-elle?
Eugène s'affala près du feu. Rien qu'il fît tiède, il frissonnait. Elle l'enveloppa d'une couverture. — Ils étaient restés trop longtemps sur la terrasse à lire la lettre! c'est là qu'il avait dû prendre froid!... Elle lui faisait avaler une tasse de thé brûlant. Il ne se réchauffait pas. Oppressé, se plaignant de sa blessure, il eut un nouveau frisson. Elle bassinait le lit, le forçait à se coucher. Et subitement, de le voir ainsi en plein jour étendu si pâle, souriant avec une douceur navrée, elle fut traversée d'une angoisse : la vision !
Malgré la fatigue du transport de Laval à Charmont, Eugène, au contact des siens, dans le repos, l'air salubre du pays natal, avait d'abord semblé renaître. Sa blessure était presque cicatrisée. Avec des soins, beaucoup de prudence, disait le médecin d'Amboise, il se rétablirait; l'auscultation permettait de le croire. Au bout de quinze jours il paraissait sauvé. Ce n'était qu'apparence.
Sous le refleurissement éphémère, le mal couvait : la neige de Loigny, les boues de Vendôme, le verglas du Mans, trop de nuits grelottantes, de jours sans feu ni pain, trop de secousses morales. Le corps était usé, l'âme non moins. Avec sa taille svelte et haute, Eugène était cependant délicat. Son ressort nerveux n'avait pu suppléer au manque d'entraînement; il payait sa faiblesse de soldat improvisé. Sa blessure, venant après tant de misères et dont un plus robuste, tel que M. de Joffroy, aurait guéri, restait dangereuse dans cet organisme appauvri. En vain s'efforçait-il de réagir, se cramponnait-il au bonheur de vivre près de Marie, il avait suffi d'un surgissement de Prussiens, d'un nuage sur le soleil, pour qu'il ressentît le froid mortel jusqu'au fond de l'àme et du corps. Cette brusque et furieuse rafale qui, de l'échafaudage du présent aux fondements du passé, avait bouleversé la France, le peu, le rien qu'il avait pesé dans ce formidable déchaînement, le dégoût chaque jour accru de la guerre nécessaire, odieuse, il payait tout cela.
La nuit fut mauvaise, les jours suivants meilleurs. Un peu de gaieté lui était revenue. Marie voyait de nouveau l'avenir moins sombre. Ils arrangeaient leur vie future, à Tours, dans l'appartement sur le Mail; il reprendrait sa place au barreau; à la fin de juillet le petit Jean naîtrait. Alors Charmont aurait sa figure d'autrefois, le bas remeublé, les communs reconstruits. Dans le parc, le feuillage d'été dissimulerait les vides; dans leurs cœurs aussi un peu d'apaisement descendrait. Sur toute cette mort s'épanouirait la victorieuse qui sans cesse recrée, transforme, la vie éternelle qui
dans l'herbe des ruines, la plus humble tigelle verte, la fibre la plus endolorie, palpite. Le petit Jean incarnait leur espoir, leur foi dans cette énergie souveraine.
Avec l'ardeur d'illusions qu'ont les malades les plus gravement atteints, Eugène tendait tout son être vers ce lendemain qu'il imaginait'dans les moindres détails. C'était, au sortir de la nuit, un miraculeux lever d'aube, une clarté sereine qui entrait en lui. La vie avec ses devoirs, ses responsabilités, d'autant plus vaste, d'autant plus téconde qu'on la comprend mieux. La règle de conduite que, dans une aube plus confuse, le matin de Coulmiers, il avait entrevue : se rendre utile selon ses forces, à présent il en découvrait toute la signification. Et c'était d'abord envers lui-même, afin qu'il profitât de l'enseignement de la guerre, fertilisât chaque jour le domaine intérieur qu'elle lui avait révélé, les coins en friche de sa conscience; qu'il développât son intelligence, son sentiment du bien; qu'il fût un homme, au sens le plus noble du mot.
Pour Marie, pour l'enfant, il devait être le guide, le soutien. Il regardait avec un recueillement attendri, une reconnaissance fervente, sa femme, la frêle, l'exquise créature que parait d'une grâce plus puissante l'orgueil de sa maternité. Il ne la séparait pas dans son affection du petit homme en qui revivrait le meilleur d'eux-mêmes, ce que d'autres leur avaient transmis, ces facultés, ces aspirations dont il serait à son tour le dépositaire. Par lui la famille, la race, se perpétueraient. But sacré que de façonner, de diriger, en l'aidant de l'expérience acquise, cet être qui personnifiait Demain, et dmt les petits pas tremblants seraient un pas en avant, dont les petites mains auraient à travailler à l'œuvre de progrès.
Eugène ne s'en tenait pas là, voyait plus loin que le développement égoïste de soi et des siens. Il avait trop souffert de ses propres souffrances, de celles qui l'avaient environné, pour ne pas en rester pénétré de pitié. Il se devait aux autres aussi. Sa profession était
de celles qui, scrupuleusement remplies, pouvaient soulager parfois l'injustice et la douleur humaines. Et, parallèlement, il y avait le plus efficace des remèdes, celui qui, appliqué par tous, panserait tant de maux, la charité.
Mais tout cela, ces velléités de justice, qu'était-ce si elles n'avaient pour raison constante l'idéal sans lequel les individus ne sont rien, la patrie? Il devait la chérir, d'un culte d'autant plus filial quelle était malheureuse et abaissée, n'avoir de cesse qu'elle n'eût relevé le front, reconquis son rang? Oui, tant qu'une armée, une flotte dignes d'elle, ne seraient pas debout; tant que la plaie ouverte des provinces lui saignerait au flanc, tant qu'elle n'aurait pas un sang, un esprit nouveaux...
Bien que gardant la chambre et le lit, si las que les visites de Marcelle et de Rose lui causaient au bout de quelques minutes un énervement, il se laissait aller à cet élan vers l'avenir, à cet amour de la vie dont il croyait toujours sentir bouillonner en lui les sources chaudes. Comme elle serait belle! Comme il la vivrait à plein I
Marie, malgré ses terreurs brèves qu'elle traduisait en soins minutieux, malgré l'inexplicable angoisse contre laquelle elle se défendait, partageait ces rêves. Mme Real d'un mot tendre les encourageait, elle venait s'asseoir au chevet de son fils, passait en leur compagnie de longues heures. Un soir où il avait été plus enjoué que de coutume, une fièvre inattendue le saisit. Et en même temps il étouffait. Assis contre les oreillers que Marie entassait en hâte, il toussait, dans une suffocation haletante. Tout à coup, un effort lui emplit la bouche d'une saveur salée. Il cracha du sang.
— Une fluxion de poitrine, dit le médecin à Mme Real qui le reconduisait; et sur son interrogation maternelle, il refusa de se prononcer, hocha la tête.
Marie, restée près d'Eugène, essayait de lui cacher sa dévorante inquiétude; maintenant elle n'espérait
plus; l'avertissement de la vision, réalisé, l'emplissait d'une épouvante superstitieuse. Pour qu'à ses yeux charnels le futur eût apparu, pour que par delà ses sens bornés elle eût vu l'invisible, Eugène gisant comme aujourd'hui, nul doute qu'ils se débattissent contre la volonté d'une providence obscure, fatale, inexorable. Elle défaillait sous le poids de forces mauvaises, de puissances inconnues Alors elle refaisait en pensée leur voyage, revivait les dernières semaines; il allait si bien, déjà ils rebâtissaient leur avenir!
Elle s'épuisait à chercher où, comment, quand le mal, méchamment tapi, lui avait sauté à la gorge ? Etaitce l'autre jour sous la charmille quand il avait vu passer les Prussiens, ou sur la terrasse pendant que Marcelle lisait la lettre du père? Quoi! ce souffle, ce court frisson? Ce n'était pas possible, on ne pouvait mourir de si peu! Il en reviendrait; et tout en l'entourant de mille précautions câlines, un doigt aux lèvres, à pas discrets, elle allait, venait, souriait tristement à Mme Real. Volets mi-clos pendant les heures où il s'assoupissait, elles se tenaient immobiles, aux aguets dans leur fauteuil, sans parler. Marie espérait, en se faisant bien petite, en évitant tout sursaut de révolte, conjurer, à force de patience et de douceur, le sort redoutable.
Dans les accalmies de ses toux rauques ensanglantant les mouchoirs, et même lorsque la fièvre s'emparait de lui, Eugène s'enfonçait dans un silence taciturne. La vue de sa femme, au lieu de l'apaiser, redoublait son morne désespoir. Faisant semblant de dormir, ou bien les yeux ouverts, il méditait en de longues torpeurs. Son regard ne se détachait pas d'un point de la muraille, comme suspendu à une idée fixe. Même quand Marie l'enveloppait de ces caresses si douces aux malades, une main fraîche sur un front qui brûle, les couvertures bordées avec légèreté, il ne détournait pas la tête, n'avait pas même, au coin des lèvres, un sourire.
11 était comme un homme qui, au moment de se
noyer, a repris terre, embrasse le ciel, la lumière, les arbres, respire, et que brusquement la vague remporte. Il ne gardait de sa brève délivrance qu'une amertume horrible : s'être cru sauvé, se sentir perdu. La terre était loin, l'éclaircie de bonheur fuyait; il était entraîné par un courant de fond, sombrait irrésistiblement.
Quand la toux l'avait secoué, du sang plein la bouche, il avait eu la même impression que sur le pont de Saint- Jean-sur-Erve, lorsque l'éclat d'obus l'avait frappé, et qu'emporté aux bras de M. de Joffroy, il ne distinguait plus qu'un brouillard rouge, et dans cet effacement le visage de l'Allemand quïl avait tué, le reproche infini des yeux bleus... La mort! Elle le guettait, elle était là.
Comment le savait-il? Quelle voix sans parole le lui chuchotait? Hypnotisé par l'évidence, il ne parvenait pourtant pas à la contempler en face. Cette mort que jadis, avant la guerre, il n'avait envisagée que comme un accident improbable, une nécessité lointaine; cette mort contre laquelle il se cabrait à la veille de Coulmiers, et dont la peur l'avait une minute poussé à fuir avec ses mobiles; cette mort qu'àLoigny, à Josnes, au Mans, il avait courageusement affrontée, cette fois elle s'ouvrait devant lui, béante. L'abîme, que n'éclairait nulle certitude de survie; l'abîme, enténébré de son doute, lui semblait d'autant plus affreux qu'il l'avait plus longtemps côtoyé, qu'enfin sauf il s'était imaginé le laisser en arrière. Ainsi il n'avait échappé à tous les périls de la campagne que pour tomber sous le dernier obus ! Il ne se remettait de sa blessure que pour retomber encore, au moment où la paix se signait, où l'horizon nouveau se déployait ! . . . Avec indifférence il subissait le demi-jour de la chambre ou la clarté pâle de la veilleuse. Marie avait beau lui demander : — Où es-tu? A quoi penses-tu?... Une sortait pas de son mutisme, n'avait que cette idée : la mort f II était aveuglé par l'éblouissement noir.
Trois jours s'écoulèrent. L'existence de Charmont ne gravitait plus qu'autour de ce lit, où maintenant
Eugène, moins prostré, sïntéressait davantage aux choses, selon les alternatives de son mal. Mme Real, pour qui s'imposer un visage contiant était un supplice, comptait les heures, toute au souhait frémissant de la paix, qu'en d'autres temps elle eût haïe. La paix, c'était l'évacuation du département, les routes libres, l'arrivée de Charles. Toute seule avec Marie dans cette grande maison, c'était terrible ! Et puis, on ne serait pas toujours à attendre le médecin I Eugène serait mieux soigné : que la paix vînt vite, il était temps f
Le malade le sentait bien. Si un miracle pouvait se faire, le retenir dans la dérive I Toute minute le tirait au gouffre. Aussi violemment qu'il avait espéré, il désespérait. Une agitation sans cause accélérait sa fièvre. Il prêtait attention à tout, suivait les mouvements, les bruits discrets de la pièce. Le tic tac de la pendule de Saxe, la sonnerie de l'heure grêle, lui étaient insupportables. Le petit heurt sec et régulier du balancier de porcelaine lui faisait l'effet, d'une dent de rongeur qui grignote, grignote le temps. Ce temps qui lui était mesuré, et dont chaque seconde s'émiettait sans retour ! Par une suggestion étrange, c'était, semblait-il, en lui que la destruction continue s'opérait, sous la dent insatiable qui grignotait, grignotait.
Alors au fond de son être, qui s'était soulevé pour l'espoir, une révolte sauvage cria. Il ne voulait pas se séparer de Marie, quitter la vie au moment où elle devenait belle, où une fleur de chair allait naître de leur amour. Sa femme, l'enfant! Et ceux qui étaient du même sang que lui, à qui un lien d'affection si profonde l'unissait, père, mère, frères, sœurs... Fallait-il qu'il fût arraché deux, qu'il les perdît pour toujours? Il n'aurait pas cru que ce fût un déchirement pareil, qu'on pût aussi atrocement souffrir ! Quoi f cette Marie si tendre, cette compagne aimée du plus loin de son enfance, il ne la verrait plus I il ne connaîtrait pas son fils ! Dans toute sa chair consumée de fièvre, se raccrochant à la vie, il pantelait.