H8 LES TRONÇONS DU GLAIVE
de Tours, dirigeait leur table, mettant son amour-propre à varier les trente-six façons d'accommoder les pommes de terre.
Un long après-midi, mal abrégé par l'inspection des remingtons, Eugène, qui s*ennuyait ferme, accepta volontiers l'offre de son capitaine ; s'ils allaient faire un tour du côté de Patay, jusqu'à la Boissière? Sortis du camp, ils s'étonnaient de suivre en promeneurs la route libre à travers les champs nus; la haie des talus, les arbres bas leur parurent nouveaux et reposants. Pour un instant ils oubliaient la guerre, s'émerveillaient de respirer un air plus pur, l'odeur des prés mouillés fleuris de pâles colchiques d'automne. Il y avait donc des coins de nature paisibles, des horizons que ne mouvementaientpas desdéfdés d'hommes et de charrois? Des rainettes vertes, en les entendant venir, plongeaient dans les fossés. Comme c'était joli, cet invisible soleil couchant, cette frange orangée au bas des nuées grises ! Là-bas une ferme en était toute dorée. Une vapeur montait de la terre rougeâtre. Ils prirent un chemin qui menait vers les murs lumineux.
— Beau temps de chasse, dit M. de Joffroy. C'est celui-là que je préfère. Je m'en vais avec de bons souliers, le carnier s'emplit; devant, mon chien llavaud marche en remuant la queue, et quand on rentre, quelle faim de loup, quel plaisir de retrouver sa femme et les moutards autour de la soupe fumante !
Eugène, lui, contemplait de la terrasse les prairies en pente de Charmont, la brume qui flotte au-dessus de la Loire. Il s'en allait avec Marie; elle était emmitouflée dans une capeline, tout contre son épaule. Les brindilles sèches craquaient sous leurs pieds, la douceur du soir descendait dans leur cœur.
Une voix avinée, des cris de colère les surprirent.
— Cela vient de la ferme, dit M. de Joffroy.
Ils pressèrent le pas. La dispute s'échauffait, avec
des glapissements de femme. Ils débouchèrent sur une
( grande route que longeaient les bâtiments. Devant la
porte cochère, un rassemblement se démenait. A la vue des officiers plusieurs soldats détalèrent. Il n'en resta qu'un, aux prises avec un vieillard en tricot. Ils tentaient de s'arracher un fagot de bois sec. Le képi blanc du moblot dodelinait aux secousses, tandis qu'écumantMe rage, le paysan suffoquait :
— Voleur! Brigand!
La femme, une bique jaune, bramait à fendre l'àme. L'ivrogne se retourna, Eugène reconnut Pirou. En même temps la femme s'élança, les prenant à témoin :
— C'est pis que des Prussiens! Ils ont volé des poules ! Ils prennent tout not' bois !
Le capitaine regarda la route : à gauche s'avançait une compagnie revenant des avant-postes; à droite deux officiers d'état-major, au trot. M. de Joffroy fronça le sourcil : « Cet imbécile va se faire pincer. » Indulgent, il ne demandait qu'à arranger l'affaire, quitte à indemniser plutôt les paysans de sa poche.
— Lâche donc ça, fit-il.
— Voyons, Pirou! dit Eugène.
L'ouvrier, qu'un petit verre avait dû replonger dans l'ivresse, cligna de l'oeil :
— Vous, je vous respecte, mais ces c -là! Qui qui
s'fait casser la g... pour eux? C'est à nous d'abord, ce bois !
Et, d'un ébranlement furieux, il fit tomber l'homme. La compagnie n'était plus qu'à trente mètres; les officiers d'état-major arrivaient. La femme hurla de plus belle. Que faire? Très contrarié, le capitaine crut, en usant de son autorité, — il le fallait d'abord, — qu'il convaincrait Pirou. Il empoigna le fagot et grossissant la voix :
— Lâche ça!
La compagnie, presque à sa hauteur, regardait. Il sentait derrière son dos le regard des officiers d'étatmajor arrêtés, le souffle tiède de leurs chevaux. Pirou, les yeux injectés, eut un éclair d'hésitation, mais l'ivresse fut la plus forte; avec une mauvaise figure