LES TRONÇONS DU GLAIVE. 9B
tion, entrait-il l'instinct d'une compensation obscure.
M. Kéal, le lendemain, revoyait encore cette scène, dans le cabriolet de louage qui de la gare d'Amboise le menait à Cbarmont. Ses affaires terminées, il avait voulu, entre deux trains, aller surprendre, embrasser les siens, avant de partir pour Saint-Etienne. Le rouement adouci des roues dans la grande avenue, les clartés courantes des lanternes faisaient surgir les troncs des hêtres, le fouillis roux des branches. Malgré le froid vif et la brume qui montait de la Loire, le silence, la paix des arbres, du sol, le pénétraient du charme accoutumé. Jamais il n'avait mieux ressenti la beauté de ce nid de Charmont, où il allait laisser les siens. Comme tout était précaire aujourd hui, avenir, famille, maison!
Laissant le vieux Germain, tout content, s'emparer de sa valise : « — Mais comment monsieur n'a-t-il pas prévenu? » M. Real, sans vouloir qu'on avertît personne, entra rapidement, poussa la porte du salon. Marcelle et Rose, que le bruit de la voiture avait attirées à la fenêtre, se retournèrent avec des cris de plaisir, et, bondissant vers lui, se pendirent à son cou.« C'est papa, nous en étions sûres! » Entre leurs frais visages, il apercevait avec bonheur l'intimité rompue d'un sursaut, la vaste pièce claire sous les lampes, sa femme qui s'élançait, son fds Louis penché sur un livre et se levant très vite, son père et sa mère à leur table, laissant tomber cartes et jetons, et se renversant dans leurs fauteuils avec une joie étonnée. La bonne étreinte!
Marie, descendue de sa chambre, accourait. Pâle, nerveuse, quoique résolue, elle avaitperdu l'éclat subtil qui l'illuminait le jour de son mariage; la femme était née de la jeune fdle, dans un épanouissement où il y avait moins de cette divine fraîcheur heureuse, plus de sérieux prématuré. Une rêverie ardente l'emportait hors d'elle, à la suite d'Eugène; son corps seul était là.
Maintenant Charles Real devait expliquer, répondre; il jouissait de tout, des interruptions, des sourires, de
la vie muette des choses, de la forme et de la place habituelle des meubles, de la lumière des petits abat-jour sur l'ovale vert de la table à jeu, du grand feu de bûches pétillant et dansant qui lui chauffait si délicieusement le dos. Mais bientôt il lui sembla que la gaieté générale avait quelque chose de factice; il surprit un regard de sa femme et de Marcelle; au fait, qui donc manquait? il n'avait pas son compte; et soudain inquiet :
— Où est Henri ?
Il perçut de l'embarras; le grand-père souriait malicieusement, la sérénité de grand'mère Marceline, bien que rassurante, couvrait un mystère. Rose avait une mine sournoise de petite personne renseignée, la jolie Marcelle ne se départait pas de son calme.
— On me cache quelque chose? Voyons, Gabrielle. où est Henri?
Mme Real, avec la loyauté de son regard, l'enjouement de sa belle nature pondérée, — pourtant son fils lui avait fait bien peur f — prit la parole :
— Henri va venir, tranquillise-toi, tu l'as devancé de peu. Nous espérions que tu ne saurais jamais son escapade. Eh bien, voilà : il n'a pas pu résister à son désir. Deux jours après ton départ, il a disparu, nous avertissant par une lettre que ne pouvant entrer dans la ligne sans ton consentement, il allait s'engager avec des francs-tireurs. Heureusement, le cousin Maurice l'a rencontré, par miracle, dans la forêt de Marchenoir. l'a sermonné et nous le ramène. Nous avons reçu hier sa dépêche; tu penses si depuis nous respirons... Mais ne te fâche donc pas, c'est fini !
M. Real s*indignait. Le garnement! Désobéir ainsi, effrayer tout le monde, désoler sa mère ! Mais on l'entourait; Marcelle et Rose intercédaient; le grand-père déclara :
— Voyons, voyons, il a du cœur, cet enfant! Il faut être juste, ses frères s'en vont, il veut faire comme eux.
Louis, qui partait le lendemain pour prendre, dans une section de télégraphie de campagne, une place va-
cante, essaya aussi de convaincre son père. Bien que n'ayant pas la facilité de parole, l'esprit distingué d'Eugène, ni la flamme d'Henri, on l'écoutait toujours pour sa raison placide et son bon sens fin . qui rappelaient l'oncle Gustave. Le plus fort était fait; et quand, une demi-heure après, un roulement de voiture annonça le cousin Maurice et le fugitif. M. Real ne gardait plus qu'une sévérité apparente.
— Voilà le criminel, dit gaiement le forestier, dont le teint haut en couleur, la barbe épaissie, attestaient la vie au grand air, à parcourir routes et lisières de la forêt de Marchenoir, dont il organisait la défense avec ses gardes.
C'était dans un véritable campement de bohémiens, au milieu de francs-tireurs de mauvaise mine, qu'il avait découvert Henri, tout fier de son escapade, voyant la vie et ses compagnons en beau. Le jeune homme ne s'attendait pas à trouver là son père ; son visage offrit un curieux mélange de bravade et de confusion. Mais la façon dont Real lui dit : « Embrasse ta mère, et ne recommence plus ! » l'indulgence qu'il devinait chez son grand-père et chez le cousin Maurice, comparant la conduite de son fils et celle de son neveu, l'enthousiasme de ses sœurs, eurent vite guéri sa blessure d'amourpropre.
L'orage était passé. La soirée s'écoula dans l'intimité reprise, pareille, eût-on dit, à tant d'autres, presque gaie sous les lampes amicales, à la chaleur des braises croulant dans le foyer; mais chacun poursuivait au fond de soi sa pensée, espoir insouciant des jeunes, tristesse pacifique des vieux, songerie grave du cousin Maurice, du M. et de Mme Real, tandis qu'appliquée à sa broderie, les yeux fixes, Marie, silencieuse, tramait du même fil sa douleur et la soie.
A la môme heure, ce soir-là, Eugène sous sa petite tente grelottait Une botte de paille pour matelas, sa
cantine pour oreiller, blotti dans sa couverture et son manteau, il essayait de dormir. Le froid, qui traversait la toile raide, glaçait sa rêverie. L'exquise figure de sa femme se détachait des autres visages chers, le hantait comme une présence : obsession d'autant plus amère qu'une seconde après il ne sentait que l'absence, le vide. Les courtes minutes de son bonheur, sa jeunesse toute parfumée de Marie, le souvenir de ses actes et de ses pensées, lui semblaient presque le rêve d'un autre, parmi la tumultueuse, l'inexorable réalité. Poussé aux épaules, emporté par une force invincible, il se rendait compte du peu, du rien qu'il était, au milieu de ce formidable déchaînement. Deux grands peuples, la vieille société française, ce qui pour lui représentait la patrie, sol, pierres, traditions, histoire, l'échafaudage du présent et jusqu'aux fondements du passé, tout était bouleversé par une rafale furieuse. Parents, amis, lui-même, s'évanouissaient, atomes imperceptibles, dans cette multitude de Français en armes. Un jeu de hasards obscurs menait à l'aveugle ces masses d'hommes opposées à d'autres masses d'hommes, n'ayant plus entre elles d'autre fraternité que la mort.
Son infime, sa totale impuissance lui était une souffrance aiguë; à la longue un jour indistinct se faisait en lui, mais coupé d'éclipses»brusques, de ténèbres où il roulait de nouveau; puis revenait la pâle aube mystérieuse : il ne pouvait rien à ce colossal conflit d'événements et d'êtres, mais il pouvait quelque chose sur lui-même. Si minime, si borné que fût son champ d'action, c'était un petit univers qui lui appartenait en propre, et dont il connaissait certains chemins battus, certaines parties, dont d'autres lui demeuraient ignorées. Il savait que bien des coins étaient en friche, l'aube de ce jour indécis lui en révélait l'étendue, lui faisait pressentir tout un travail à faire. En même temps, avec une joie mêlée de surprise et d'hésitations, il croyait se découvrir des domaines nouveaux, et ce
petit univers, plein de terres vierges et vastes, invisible à autrui, n'était autre que le commencement de la possession de soi.
Jusqu'à présent il avait peu réfléchi, s'était laissé vivre, au courant tracé; malgré sa sensibilité vive, il n'avait pas souffert, enfant, jeune homme, du contact de ses camarades, de ses égaux, de ses supérieurs. Nature heureuse, et de plus trouvant le nid construit, l'aisance assurée, jouissant de l'existence comme d'un héritage. Côte à côte avec Marie, il n'avait qu'à suivre la pente facile, dans la régularité de son labeur, l'épanouissement de leur destinée. Et voilà que d'un coup tout s'abattait autour de lui comme un décor de théâtre ; il se trouvait aux prises avec des circonstances inouïes, d'impérieux devoirs; pour seul horizon, ce soir, dans cette insomnie de fièvre aux avant-postes, l'angoisse de l'inconnu, la crainte de la mort...
La mort? Naguère, elle ne lui apparaissait que comme un improbable accident, ou le terme d'une lointaine vieillesse. Mais demain il allait se battre, il avait beau secouer le cauchemar terrible, il en revenait toujours à ce saisissement, la mort, qui d'un instant à l'autre pourrait fondre sur lui, le séparer à jamais de Marie, des siens. L'abîme lui semblait d'autant plus noir que, malgré son instruction religieuse, il gardait un doute, dont il s'était jusqu'alors accommodé, mais qui le torturait à cette minute. La survie? Elle ne s'imposait pas à sa raison. Cependant ne jamais revoir sa femme, son cœur ne pouvait s'y résoudre. Il s'en rejetait plus violemment dans l'amour de la vie, dont les sources chaudes bouillonnaient en lui. Comme elle était belle cette vie, comme il l'aimait, non plus à la manière d'autrefois, riante et légère, mais pour ce qu'elle contenait d'intime et de profond, d'insoupçonné 1 Suffisait-il de vivre honnêtement, égoïstement? N'y avait-il pas une plus haute notion du devoir? une mission de bien à remplir vis-à-vis de soi, des autres, de son pays? Une règle de conduite qui pouvait se formuler : se
rendre utile, selon ses forces. Il eut conscience que s'il mourait demain, malgré l'immense tendresse qu'il avait vouée à Marie, et c'était le sentiment le plus fort, le plus noble qu'il eût éprouvé, il n'aurait pas complètement vécu. Non, il n'aurait pas vécu...
Allons! il ne fermerait pas l'œil de cette nuit. Mieux valait se dégourdir un peu, faire les cent pas. A tâtons il souleva le triangle de toile, se glissa dehors. Les blancheurs vagues des tentes voisines lui firent penser à ses hommes, à cette cinquantaine d'existences dont il était le maître, hier gens quelconques, paysans, ouvriers, bourgeois, aussi étrangers à lui que s'ils n'eussent pas été, et qui maintenant, sous l'uniforme, soldats improvisés, attendaient de son inexpérience, responsable pourtant, le réconfort humble et tout-puissant de l'exemple. Dans quelques heures, ces visages qu'il commençait à peine à connaître, beaucoup anonymes encore, se tourneraient verslui, cherchant l'impulsion, le signe. Il ne distinguait, tant la nuit était sombre, que la ligne immédiate des faisceaux, une sentinelle allant et venant dans le froid vif. On avait défendu d'allumer les feux. Pas une étoile. Le ciel invisible. Rien qu'un voile flottant d'ombre et de nuages; toutes les épaisseurs du noir et de l'espace. Il crut entendre le souffle d'un dormeur; et de proche en proche, au long des files de tentes couvrant la plaine, sur les rangées d'hommes et de chevaux, sur les bivouacs épars,surle campement des bataillons, des régiments, des brigades, le souffle lui parut s'étendre, grandir, s'enfler, rythme inégal, respiration géante.
Derrière le rideau des cavaliers de grand'garde et des cavaliers en vedette, ces milliers de vivants voyaientils à travers leur songe les milliers d'êtres pareils, si différents, qui comme eux sans doute, par delà ces champs et ces villages, proches dans la nuit, dormaient et rêvaient avant de s'entre-tuer *? Tragique sommeil, pour un grand nombre à peine interrompu bientôt, et qui reprendrait ensuite, mais éternel. Avec l'horreur
de la mort, la monstruosité de la guerre remplit d'une indicible révolte. Adolescent, il n'avait, dans ce terme funèbre, vu qu'imagerie de gloire, héroïsme pompeux, des fanfares de clairons et des claquements d'étendards, des hourras et de la fumée. Enseignements d'école et fiction des livres : Turenne et son canon. Murât caracolant, Ney dans la neige, fusil en main. Jamais il n'avait songé aux dessous répugnants et affreux, à cette insanité du meurtre, à cette exaltation de la force et des instincts sauvages, à toute la basse animalité lâchée. Il exécra les fous qui. le cœur léger, avaient précipité leur pays dans le gouffre sanglant.
Mais du fond de sa chair une intuition naissait, l'aube pâle de tout à l'heure, lumière qui devint évidence : cette guerre dont il subissait le fléau, il ne devait pas s'attarder à la maudire, mais plutôt l'aimer, lui sacrifier passionnément ses idées et sa vie, maintenant qu'elle dévastait le sol sacré. Il se dit avec orgueil que, loin de faire œuvre de mort, il faisait œuvre de vie. Il défendait sa femme, les siens, la douce terre de Charmont; il défendait d'autres existences et d'autres terres semblables, le passé, l'avenir. Il servait la justice, le droit, tout ce que résumait d'inaliénable ce mot '-uprême : l'intégrité de la France. Hors d'ici. l'étranger ! Hors d'ici, les barbares ! Ces Allemands dont, il y a quatre mois, il admirait les puissantes qualités de volonté, d'énergie, l'esprit de méthode; dont il reconnaissait la science militaire et la forte discipline, il les haïssait aujourd'hui pour leur froide cruauté, leur âpre faim de conquête. Quelle hypocrisie de reîtres dans leur répression de la lutte, les francs-tireurs collés au mur, Châteaudun en cendres ! Quelle cupidité vorace dans leur prétention affichée dès Sedan : l'Alsace, la Lorraine !
Longtemps il médita, en marchant pour se réchauffer. Il pensait à bien des choses pour la première fois, il se répétait : Oui, là est le devoir; d'abord remplir de son mieux son métier d'officier et de soldat, aujour-
d'hui se bien tenir, donner l'exemple sous le feu ; plus tard, la guerre finie, se développer dans un sens meilleur. Son affection pour Marie, cette tendresse brûlante de volupté, s'exaltait d*une pureté grave. En lui montait l'aube, tandis que peu à peu dans les ténèbres l'Orient se mettait à blêmir, et que, blanchissant le ciel et les nuages, le matin d'un grand jour se levait. Le souffle des mille sommeils se changeait en rumeur croissante, la toile des tentes s'agita, et sur deux lieues d'étendue, un réveil sans diane fit surgir de terre la jeune armée de la Loire, dans le murmure des hommes et le hennissement des chevaux.
La soupe mangée, le 75e mobiles, où le bataillon d'Eugène, 3e d'Indre-et-Loire, fusionnait avec les bataillons du Loir-et-Cher, partait à son tour, dernier régiment de la brigade Bourdillon. division Jauréguiberry. La brigade servait de réserve à l'aile gauche du 16e corps, flanquée elle-même de la division de cavalerie Reyau. Il faisait moins froid, une trouée de soleil illuminait le jour gris. Eugène à son rang piétinait. Une bonne humeur animait sa compagnie. Au malaise de savoir qu'on marchait à l'ennemi, se mêlait une confiance instinctive, un entrain qui fréquemment devenait factice. Puis des silences, puis une plaisanterie, et des rires. L'Indre-et-Loire, fier au début de ses remingtons, jalousait le Loir-et-Cher, pourvu de baïonnettes. Les képis blancs ondulaient.
Eugène, au sommet d'une côte, s'émerveilla du soudain spectacle : la vaste plaine mollement accidentée était couverte du déploiement des deux corps d'armée de d'Aurelles et de Chanzy; leurs vagues successives noyaient les creux, serpentaient aux crêtes. Le roulement des batteries, des ambulances et des bagages, le martèlement des sabots et des pas, se fondaient en un bruit sourd qui émouvait le cœur. Depuis l'anéantissement des armées régulières et l'échec du corps de La Motte-Rouge, ces troupes étaient les premières que le pays mît réellement en ligne, armée de soixante-
quinze mille hommes créée de toutes pièces, dans un natif et magnifique labeur; armée disparate, mais disciplinée, premier effort de la province vers Paris.
A neuf heures et demie, sur la droite, on entendit le canon. A cette voix brutale Eugène tressaillit, un désarroi dans tout l'être. Puis aussitôt il se raidit, secoué à chaaue détonation, tel un homme ivre essaie de marcher droit. Le regard de ses hommes se fixait sur lui, cherchait le sien, quêtant un modèle à leur propre tenue. Quand le~rose revint à ses joues pâles, il osa seulement alors les regarder. Tous avaient partagé sa peur, quelques-uns étaient encore verts. On marchait cependant, et pour des conscrits, les mobiles faisaient assez bonne contenance. A mesure que les coups espacés de la canonnade s'unifièrent dans un fracas continu, le gaieté revint plus fébrile : ils se sentaient à l'abri; l'idée que leurs camarades essuyaient le feu, tout en les emplissant d'une angoisse, leur laissait une sécurité. Après une halte on repartit. Eugène n'avait pas fait cent pas que, pour la seconde fois, le champ de bataille se déroula devant lui.
C'est à droite qu'avait lieu le combat, un choc d'artillerie à distance. Au ras de terre floconnaient de petits nuages blancs; puis un roulement rauque et terrible, dont le sol tremblait. Il crut distinguer des sifflements particuliers, le vol strident de l'obus. La fusillade crépitait de plus en plus; des fermes en avant sur la route brûlaient. Eugène contemplait avec un intérêt poignant le panorama, les lignes mouvantes dans le jour gris, les éclairs rouges des batteries, la terre vivante sous la fourmilière, et à travers les pans de fumée des taches claires de villages. Leurs noms, qu'il connaissait pour avoir traversé jadis le pays et que lui avait rappelés l'ordre de mouvement, se précisaient dans sa mémoire. Rozières, Coulmiers. Baccon. lequel serait taché ce soir du sang de la défaite ou de la victoire? Lequel conserverait dans l'histoire la marque éblouissante ou sombre?
Maintenant, descendant le versant, les bataillons s'engageaient dans la plaine. Eugène cessa de voir. Il n'y avait plus autour de lui qu'un paysage limité, des champs qu'une haie cachant l'horizon bordait, un bouquet d'arbres dont les dernières feuilles frissonnaient au bout des branchettes. De se retrouver avec ses hommes dans l'ignorance et l'attente, l'énervement le reprit. Ils ne voyaient rien ; étaient-ils invisibles? Le tonnerre gronda plus fort; on entendait distinctement cette fois la plainte déchirante et l'éclatement des obus.
Soudain, àcent mètres sur la droite, un vol noir, une explosion de terre et de fumée. Ils étaient découverts. Une griffe convulsive saisit Eugène aux entrailles. La peur hideuse qui dissout la volonté, affole d'un vertige. Un second, un troisième obus éclatèrent, se rapprochant. Instinctivement les mobiles courbaient le dos, s'aplatissaient. Un quatrième s'abattit dans le tas; des balles sifflèrent. Eugène perçut à côté de lui le bruit mat du plomb trouant un corps, son voisin tomba. D'une voix étranglée , inconsciente , il commanda : — Serrez les rangs! On ne l'écoutait pas, un flottement d'abord, une panique brusque, éparpillèrent la section, la compagnie entière. Dans une bousculade, lui-même fut emporté, d'une volte-face irrésistible.
Une lueur de conscience le traversa : il fuyait donc? Non! Il voulait arrêter ses hommes, c'était cela qu'il voulait ! Et pris d'une rage inexplicable, il empoigna le premier venu, le secoua. Il courait de l'un à l'autre, les adjurant de faire demi-tour, les encourageant. Près de lui, son capitaine, un colosse roux, bras étendus, parvenait à grouper quelques hommes; il les appelait par leur nom, les raillait, les gourmandait, avec une grosse voix confiante. Presque aussi vite qu'ils s'étaient débandés, les mobiles se reformaient; la compagnie redevint un organisme; Eugène compta son peloton. Ils passaient près du mort : il avait l'air d'un enfant, couché sur le dos, ses jambes repliées, les bras en
arrière comme dans une sieste. On remontait le versant, on stationnait dans une ferme.
Eugène, humilié, souffrait d'une façon atroce : il avait fui. Ses hommes, qu'il avait presque aussitôt tenté de ramener, avaient-ils été dupes? Le capitaine s'y était-il mépris? Est-ce que sa lividité ne l'avait pas trahi? Non, il avait réussi à donner le change, sincère d'ailleurs à cette seconde où il avait colleté le gros Neuvy, qui en restait confus. On devait croire qu'il n'avait pas hésité, qu'il avait rempli son devoir... Allait-il se mentir à lui-même?... Il avait fui! Où étaient toutes ses résolutions de la nuit? En un instant balayées. L'aube intérieure? rien qu'un souvenir. Et Dieu sait s'il avait voulu, s'il voulait être brave ! La chance seule avait fait qu'on ne vît point sa défaillance; sa honte s'en accrut, et aussi sa résolution de dominer ses nerfs à l'avenir, de mériter vraiment le crédit qu'on lui faisait.
On avait quitté depuis longtemps la ferme, on gravissait une petite côte. Dans Féloignement une masse sombre de cavalerie parut : Allemands? Français? De nouveau l'incertitude, la bonne volonté en suspens. Renseignements pris, c'était la division Reyau, attendant des ordres au lieu d'agir. Le bataillon s'arrêta. Des heures d'immobilité. Assis sur la terre gelée, on écoutait le grondement. Eugène s'étonnait : c'était donc cela, une bataille? Marcher, s'arrêter, attendre. A la longue, cette inertie devenait intolérable : ne pas bouger, ne rien savoir...
C'était pourtant l'heure où, venant renforcer les tirailleurs de la division Peytavin, encore tout échauffés de la prise de la Renardière, une colonne de la division Rarry, composée du 31' de marche, du 7» bataillon de chasseurs et des mobiles de la Dordogne, s'ébranlait pour l'attaque de Goulmiers; sous un feu meurtrier, elle prenait pied dans le parc, donnait l'assaut de maison en maison. A cette minute le général Rarry, voyant ses troupes fatiguées, mettait l'épée à la main,
et criant : « En avant ! vive la France ! » enlevait d'un bond héroïque les mobiles de la Dordogne. Leur jeune enthousiasme refoulait les vieilles troupes bavaroises, emportait le village, poussant à la pointe des baïonnettes l'élan de la nation
Un peu plus tard, venue d'où? apportée comment? l'insaisissable nouvelle de la victoire, courant d'un bout à l'autre de l'armée, venait aboutir au bataillon d'Eugène. Les visages exultaient, un enivrement montait aux yeux. Il était cinq heures du soir. Le jour hésitait à mourir. A l'horizon confus grouillait en tronçons noirs le serpent de l'armée bavaroise en retraite : où était la cavalerie de Reyau? C'était le moment de poursuivre! Eugène la chercha des yeux. Vainement. Elle avait pris pour l'ennemi les tirailleurs de Lipowski chargés de l'appuyer, et, sans autre éclaircissement, avait regagné son campement du matin.
Eugène ne pensait à rien. Il suivait dans le crépuscule l'éloignement des Bavarois vaincus. Une pluie fine, fouettée de neige fondue, commençait à tomber. Il n'avait plus ni faim, ni soif, ni fatigue. Une joie immense le transportait, effaçait tout. On était vainqueurs !
Trois jours après, à quelques kilomètres d'Orléans, sur le seuil de la petite maison de Villeneuve-d'Ingré où fonctionnait la section de télégraphie de campagne attachée au quartier général de l'armée de la Loire, Louis Real guettait une porte à quelque distance, devant laquelle stationnaient deux voitures crottées et, promenés en main par des ordonnances, des chevaux sellés ayant de la boue jusqu'au ventre.
— Sœur Anne; ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? gronda de l'intérieur une voix de basse-taille.
Louis rentra dans la pièce, où deux de ses camarades, affublés comme lui d'un uniforme de lieutenant, noir à bande bleue, tout battant neuf, se chauffaient les mollets devant une haute cheminée pétillante de sarments. Ils savouraient avec délices les instants de répit que leur donnait le conseil de guerre tenu à cette minute dans la maison de d'Aurelles entre le ministre de la iiuerre, son délégué et le général en chef avec le général Borel, chef d'état-major, et le général Martin des Pal- Hères. Gambetta, en même temps qu'arrêter le plan à suivre, était venu apporter aux troupes les félicitations de la République pour l'heureux succès de Coulmiers, le premier depuis le commencement de la guerre.
— Ouf! reprit la voix de basse-taille; en attendant que militaires et pékins se mettent d'accord, on a le temps de souffler.
— Oui, mais gare la bombe ! dit le plus petit des deux
employés, aussi glabre que l'autre était barbu, les ordres vont pleuvoir!
Il louchait avec le sentiment de son importance sur les deux galons d'or qui ornaient sa manche, quand, impérieuse, la sonnerie électrique retentit. C'était justement à lui d'assurer la transmission; avec une grimace comique il se dirigea vers son appareil : pas une minute tranquille !
Quoique arrivé du matin, Louis avait pu déjà se rendre compte de l'importance de ce service, dont les installations provisoires, le travail incessant, étaient des plus compliqués et des plus pénibles. Il fallait, avec des appareils très lents, mettre en relation le général en chef et le gouvernement de Tours, suffire à la correspondance des quartiers généraux, aux demandes des intendants et des médecins, une multiplicité de dépêches souvent fort longues et chiffrées.
Un mobile entra, apportant dans ses bras deux bottes de paille qu'il déposa près d'autres, étendues au fond de la pièce.
— Ah! voilà mon lit, dit Louis.
— Et j'ai eu de la peine, fit le mobile, j'ai dû aller à un kilomètre.
Il s'approcha de la cheminée, où le dîner cuisait dans une marmite pendue à la crémaillère.
— Ne t'en occupe pas, dit l'employé barbu, c'est mon affaire. Il souleva le couvercle, et reniflant le jet de vapeur odorante :
— Vous me direz des nouvelles de mon pot-au-feu. Bien que ces mots en eux-mêmes n'eussent rien
d'extraordinaire, le placide Louis contint à grand'peine une envie de rire, tant la voix caverneuse de Sangbœuf était appropriée à son nom, pareille à un mugissement. Au bruit saccadé du manipulateur, Sangbœuf continua :
— Où serons-nous demain? Que vont décider les grands manitous? Si on n'écoutait que moi, il y a longtemps que nous arpenterions la route de Paris.
Guyonet. l'employé glabre, cessant d'enregistrer, déclara du ton péremptoire d'un stratège :
— A quoi sert une victoire, si l'on ne sait en tirer parti? On a éreinté pour rien les troupes de des Pallières, avec un long mouvement tournant dans le vide. C'est vrai, on a battu les Bavarois, mais on ne les a pas puursuivis. Est-ce que Reyau n'aurait pas dû leur couper la retraite'? Le commandant de Lambilly et les quarante-cinq cavaliers d'escorte de Jauréguiberry ont ramassé le lendemain deux canons attelés, plus de cinquante caissons et voitures et cent trente prisonniers ! liein ! si notre cavalerie avait marché !
— Pour moi, dit Sangbœuf, Gambetta va nous pousser en, avant. Ils sont en train de décider qu'on marche. Je parie trois cigares !
Louis ne disait rien, peu bavard, tout à l'incertitude du lendemain, à ses souvenirs : le départ de Gharmont, le long voyage de Blois- à Orléans par la voie ferrée réoccupée de la veille, son arrivée dans la ville en fête, où les volontaires de Gathelineau, accueillis comme des libérateurs, étaient entrés au branle des cloches célébrant la victoire de Coulmiers. Il revoyait Charmont, la trêve heureuse du jour des noces. Il pensait à Marie, à Eugène : quand serait-on de nouveau réunis dans la grande salle à manger? Puis Strasbourg; il croyait être encore tristement assis dans une pièce de la citadelle, suivant de la fenêtre aux carreaux brisés le spectacle du bombardement : les remparts déserts, les pièces démontées; plus loin, l'esplanade jonchée de branchages; et, par delà, des murs, des toits qui s'écroulaient dans la fumée et les flammes.
Il remontait plus haut : l'Ecole centrale, les trois années passées dans les salles d'étude, les laboratoires, à la conquête ardue de ces sciences dont il aimait les certitudes mathématiques, la poésie secrète; les sorties du dimanche à Montmartre, chez l'oncle Poncet; ies canotages à Bougival avec Martial, les discussions interminables sur l'amour, sur l'art, sur la politique, sur tout
ce qui divise et passionne les jeunes gens. Plus haut encore : enfant, à Tours; un petit monsieur en pantalon blanc et jaquette de velours se promène gravement sur le Mail, donnant la main à sa maman. Est-ce bien le même qui aujourd'hui se trouve là. entre ces camarades inconnus, sous ce toit d'une heure, où, à la place des vrais propriétaires enfuis, hier des Allemands, ce soir des Français vivent, dorment et passent?
Du seuil, de nouveau penché, il inspectait la route, — les deux voitures et les chevaux de selle étaient toujours là, — contemplait à travers le vent, la pluie, la boue, une corvée de lignards pliant sous des sacs de pain, un trot d'estafette, et, fuyant dans la direction de l'armée, suspendu à des arbres en guise de poteaux, le petit fil télégraphique si mince qui tout à l'heure allait peut-être porter, par tous les camps dispersés, l'ordre attendu, le mot bref qui ferait s'abattre les tentes, courir aux faisceaux, dans la joie du départ, au rythme des clairons. Le frêle lien le ramenait à Eugène. Divination fraternelle, prescience obscure? Pas un instant il ne se l'imaginait mort ou blessé. Il se le représenta dans l'inaction du bivouac, dépaysé, isolé comme lui.
Mais un mouvement se produisait devant la maison du commandant en chef. Louis vit sortir, monter en voiture un personnage robuste, enveloppé dans une pelisse de fourrure...
— Gambetta! souffla Guyonet accouru.
Derrière le ministre, la silhouette nerveuse du délégué se hâtait...
— Freycinet, dit Sangbœuf.
Ils n'avaient d'yeux que pour ces deux hommes en qui sïncarnait, au-dessus des généraux, la pensée directrice, l'âme de la guerre. Les voitures s'éloignaient. Un général, des officiers supérieurs, des aides de camp se mettaient en selle. Les trois télégraphistes virent se diriger vers eux un officier d'ordonnance.
— Canonniers, à vos pièces! dit Sangbœuf.
LES TRONÇONS DU GLAIVE. lll
— Je suis curieux de savoir quel plan il nous apporte ? maugréa Guyonet, prêt à la critique.
Louis reconnut un camarade d'Eugène, fils d'un manufacturier de Tours. Tous deux s'écrièrent :
— Ah ! par exemple !
Avide de savoir, Louis demandait aussitôt :
— Eh bien, on marche?
L'officier, qui avait remis les dépêches à Sangbœuf, haussa les épaules, et prenant Louis à part :
— Vous êtes jeune, vous ! D'Aurelles, qui est vieux, préfère ne pas bouger. Il n'a pas confiance dans les troupes qui viennent de faire leurs preuves. Il n'a voulu se rendre ni à l'avis du délégué, ni au désir du général Borel, qui tous deux conseillaient de porter l'armée en avant. On s'établit autour d'Orléans; on crée un camp retranché qu'on fortifie. Au revoir, mon cher, vous avez de quoi vous occuper.
Louis, devant l'appareil Morse, transmettait mécaniquement les ordres amoncelés, aux interjections de Guyonet, dont les hautes conceptions ne pouvaient admettre des i mesures aussi saugrenues ».
— Dites donc, Sangbœuf, vos trois cigares ! Préférant ne pas juger une décision dont la portée
et les motifs lui échappaient, Louis, joyeux de s'appliquer à sa tâche, faisait aller son manipulateur : appel immédiat à Orléans d'ingénieurs et d'ouvriers, réquisitions d'outils dans les départements voisins; on devrait dès le lendemain creuser des fossés, dresser des palissades, asseoir les plates-formes des batteries fixes; les ports militaires enverraient des pièces de marine à longue portée. . . Et dans le silence de la pièce tiquetaient sans discontinuer le pianotement sec et inégal, la transposition précipitée des signes.
Une aube maussade et froide se levait sur la plaine de Beauce, bruinait dans une grisaille tramée de pluie, autour du village de Saint-Péravi-la-Colombe. Depuis
le soir de Coulmiers tombaient la même neige et la même pluie, dix jours de monotone intempérie qui faisait du sol un étang de boue, pénétrait les habits, détrempait l'âme. Eugène entendit sonner la diane, mais, se pelotonnant dans la chaleur humide de sa couverture et de son lit de paille, il goûtait une somnolence, où les voix des caporaux réveillant les hommes, le cinglement de l'eau sur les tentes, se mêlaient comme en rêve. Quand il rouvrit les yeux il faisait grand jour. Il eut honte, se secoua et, passant la tète dans lentre-bâillement de la porte flottante, cria :
— Ricard!
L'ordonnance, un jeune paysan de Vouvray, face ronde et matoise criblée de taches de rousseur, sortit d'une tente voisine et, pataugeant dans la boue liquide, vint prendre contre la tente d'Eugène une marmite, remplie par un ingénieux système de gouttière. Une corvée de moins. Celle de l'eau était des plus pénibles, souvent loin des camps, et si peu qu'employassent pour leur toilette ces masses d'hommes, encore en fallait-il beaucoup. Eugène, couchant tout habillé, fut vite prêt. Il mit en ordre ses petites affaires, disposa sur sa cantine sa lampe à alcool, ses brosses, ce qu'il appelait faire son ménage. Combien de temps habiterait-il cette étroite maison, plantée d'hier en face du parc de Saint-Péravi ? C'était depuis Coulmiers sa troisième installation.
Disparue, l'ivresse qui lui avait fait supporter la première nuit de triomphe sans sommeil, le piétinement sans fin. la halte transie aux distributions tardives. Et le feu qui ne prend pas, la lavasse du café, le biscuit dur! Petits malheurs, à côté d'une grande joie : on apprenait la reprise d'Orléans, le recul des Allemands jusqu'à Étampes. L'espérance de compléter la victoire par une vigoureuse offensive, une marche à travers les campagnes joyeuses au-devant des frères prisonniers de Paris, rendait moins lourd le sac. moins harassante l'étape. La neige entrait dans le cou. fondait le
long du dos; une glu fangeuse collait aux semelles, on soulevait à chaque pas un poids de plomb. Puis les heures, les jours coulèrent. On prenait vite conscience du manque de plan, d'idée dirigeante. Poursuite, pointe en avant? Non, stationnements sans but, nappe qui. au lieu de se précipiter en torrent hors de la digue rompue, reflue, clapote, s'immobilise.
Ils avaient traversé des villages où les inscriptions allemandes, les carreaux cassés, les litières de paille souillée disaient la tristesse de l'invasion. Le sang de chevaux morts, tout raides, rougissait des flaques, Deux ou trois vieillards, quelques femmes regardaient d'un air hébété le défdé des colonnes. La secousse devant les premiers cadavres ennemis, trois fantassins à l'uniforme bleu, pieds nus! Parbleu, il s'attendait bien à cette rencontre ; il ne l'avait pas prévue si saisissante. Ces corps à l'abandon ayant subi le vol sacrilège, ce qui restait d'expression à leurs visages crispés, l'idée que ces chairs blêmes avaient été des hommes et qu'au fond d'une ville bavaroise des parents, une mère, une fiancée, les suivaient encore de leurs vœux ardents, lui in ^tiraient une horreur profonde, ajoutaient à sa nausée.
Du bivouac de Villardu à celui de Clos-Aubry, toujours la pluie, la boue, — une semaine s'allongeait dans l'ennui. Décidément on ne bougeait pas; Goulmiers resterait sans lendemain. Qu attendait-on? Que les troupes de Von der Tann se reformassent, que celles du grand-duc de Mecklembourg descendissent de Chartres? Une reconnaissance culbutant à Viabon un régiment de uhlans avait trouvé sur la table de son chef, le prince Albrecht, un ordre de mouvement explicite. Et l'armée de Frédéric-Charles, disponible depuis la reddition de Metz? Ne devait-elle pas, à marches forcées, accourir aussi? Mais le 16* corps resserrait ses cantonnements; on demeurait acculé à Orléans. En vain Chanzy demandait à d'Aurelles d'occuper la ligne plus avancée de la Conie, en vain Lipovf ski
et ses éclaireurs poussaient jusqu'à Voves, aux deux tiers du chemin de Chartres. Sous prétexte de réapprovisionnements, on perdait un temps précieux, on payait un remède contestable par un mal certain.
Assis sur un pliant, Eugène griffonnait quelques mots au crayon pour tenir sa promesse à Marie. Longue causerie intermittente, où tenait le meilleur de sa tendresse, et qu'il tentait de lui faire parvenir comme il pouvait. Il relut la dernière lettre reçue, vieille de huit jours, usée aux plis, tant il l'avait rouverte. Mais, bien vite, il la remit dans son portefeuille, craignant de s'attendrir. Il ne voulait pas penser à leur séparation, il n'était déjàpas si brave! Se dévouer pour la patrie, oui, c'était très beau, mais comment se montrer stoïque du matin au soir? L'exaltation du combat dure peu, ensuite il y a les fatigues, les privations, tout l'écœurement du jour à jour. Il glissait sur la mauvaise pente, voulut réagir : le meilleur moyen de s'habituer à son devoir était encore de l'accomplir. Que devenaient ses hommes
Le temps s'était un peu éclairci. Le vent balayait le ciel. Le coq gaulois perché sur le clocher de Saint- Péravi se découpait sur les nuages; les arbres dénudés du parc s'agitaient avec un murmure. Eugène passa le long des tentes. Le sergent vint au-devant de lui, rendit compte : « Trois malades. Il avait dû infliger une garde de police à un tel. Les cartouchières étaient à changer. Et toujours pas de baïonnettes. » Il parlait d'un ton délibéré, en exagérant l'attitude militaire. Ses yeux fureteurs, son grand nez au-dessus de sa petite moustache blonde, exprimaient avec le contentement de soi l'orgueil de détenir une part d'autorité. Fils d'un commerçant de soieries, élevé pour les amabilités du comptoir et l'empressement à l'égard du client, il s'enivrait de commander à ses maîtres de la veille; un galon, le plaisir d'exercer la tyrannie en réserve chez tout homme, avaient transformé Seurat.
Eugène s'enquit des malades. La variole sévissait.
Pas étonnant, avec une vie pareille. 11 allait d'une tente à l'autre, voyant se dessiner un sourire de sympathie chez les uns. l'indifférence ou l'hostilité chez d'autres, saisissant les nuances de cette âme complexe du soldat vis-à-vis du chef: lui-même partageait ces sentiments. Ain-i il s'arrêta complaisamment devant Neuvy qui, -i ii-sant avec soin son fusil, lui adressa un bon regard. Loin de garder rancune à l'officier depuis la volte-face de Coulmiers, le gros moblot lui vouait un respect affectueux. Ami encore, ce petit homme noir comme une taupe, aux yeux doux, appelé Verdette, un apprenti cordonnier. Par contre, Cassagne, le grêlé à qui il avait fait une observation la veille, détourna la tête; il brossait avec rage sa vareuse plaquée de boue, fronçant le sourcil, comme s'il rendait le lieutenant responsable de cette vase tenace qui rejaillissait partout, coulait dans les guêtres, poissait paille et couverture, bouchait le canon des fusils.
Traversant la ligne des faisceaux, Eugène s'approchait des feux; les cuisiniers surveillaient leurs marmites noircies, posées sur deux grosses pierres; une fumée acre, rabattue par le vent, sortait du bois mouillé.
— Ah! mon lieutenant, dit un mobile de la section, qui planté devant le foyer regardait Michot, le cuisinier, éplucher un oignon, si c'est pas malheureux! Jamais ça ne sera cuit! Ouand il y a tant de bois sec dans les fermes. Mais non, les paysans le gardent pour les Allemands!
Eugène, à la volubilité du moblot, au brillant de son regard, devina qu'il conservait de son ébriété de la veille. Pas un méchant garçon, au contraire, serviable et dégourdi, ce Pirou, un ouvrier charpentier que la ville avait contaminé. — trop de lundis arrosés d'alcool. En continuant sa tournée dans le camp. Eugène songeait à l'étonnant mélange de sa section, image réduite de la compagnie; il en était ainsi, du bataillon au régiment, dans cette armée improvisée de la mobile,
où toutes les professions, tous les caractères se fondaient dans un ensemble disparate, image de la société.
Au-dessous, les paysans plus nombreux, puis les ouvriers des villes, les fils des commerçants, puis les privilégiés de la bourgeoisie et de la noblesse. Un monde sans cohésion, avec ses heurts, ses préjugés, militarisé en hâte, peu formé au joug de la discipline. Ave: son déplorable système, la France n'avait d'armée que tes troupes impériales, troupes de métier, où des officiers braves, trop confiants, des soldats pour la plupart engagés ou remplaçants croupissaient dans l'illusion de leur gloire et l'oisiveté des garnisons. Grâce aux calculs et à 1 incurie des ministres et du souverain, aux déplorables théories de l'opposition, redoutant de faire du pays une caserne : — « Prenez garde d'en faire un cimetière! » avait prophétisé le maréchal Niel, — la France, aux appels impétueux de Gambetta, ne trouvait pour la défendre que des milliers et des milliers d hommes arrachés à la charrue, aux ateliers, aux salons. Mais le courage et la bonne volonté ne suffisent pas à improviser des armées. Les maîtres d'aujourd'hui, les contradicteurs de la veille s'en apercevaient.
Il faut un esprit, une éducation spéciale; l'un et l'autre manquaient. On avait beau mettre debout la nation, la foi sublime de 92 était éteinte, le pays tiré à quatre partis, désagrégé par le goût et le besoin corrosifs de largent, l'abaissement du niveau moral. L'absence d'institutions militaires, la pénurie des chefs surtout, ces cadres vides qu'il fallait sans cesse et avec n importe qui remplir, laissaient presque désarmées ces foules en armes, promptes au soupçon, à l'abattement, aux défaillances. Des généraux très jeunes ou très vieux, changés à chaque instant, ne parvenaient pas à faire jaillir l'étincelle, les belles qualités dormantes. Trop souvent les officiers subalternes, sans prestige et sans autorité, ignoraient les premiers mots d'une
science qui ne s'acquiert qu'à l'usage. Bien des dévouements réels demeuraient stériles.
Et pourtant, se disait Eugène, fallait-il désespérer au lendemain de la victoire, lorsque ces jeunes troupes, où tous les coins du sol imprimaient leur marque, n'attendaient qu'un signal? Rien que dans son régiment, la France du centre groupait la fine et forte santé des Tourangeaux, la vivacité plus âpre des Beaucerons, la douceur des Solognots fiévreux. Dans la brigade, la division, le corps d'armée, il y avait, sous les ordres de Chanzy, des hommes venus de la Charente, de la Mayenne, de la Nièvre, de la Sarthe, des Bouchesdu-Rhône, de l'Isère, de la Haute-Loire, de la Dordogne, tous avec les traditions et l'orgueil de leur clocher, les loquaces et les silencieux, ceux de la plaine et de là montagne. A la forme de leur visage et de leurs corps, à leurs traits distinctifs, s'évoquaient le cours sinueux des fleuves, le vent salé de la mer, ou bien la brume des vallées, l'air sec et léger du Midi. On voyait l'admirable diversité des races, chacune avec son groupement de patois, d'habitudes, défauts et qualités. D'antiques rivalités de province à province se faisaient jour, réveillées par le contact, pour disparaître aux heures de bataille dans la fraternité du danger, la communauté de la patrie.
— Venez- vous déjeuner, Real? fit la voix brusque et cordiale du capitaine.
Eugène salua avec plaisir le colosse roux. M. de Joffroy était un ancien lieutenant, qui après la Crimée avait démissionné et fait un riche mariage, homme paisible, grand chasseur, aimant son chez-soi, ses enfant-, ses terres.
A la popote, Eugène serra la main de son camarade, le lieutenant Groude, architecte malbâti, longue figure bizarre, un de ces vieux garçons sentencieux à qui les phrases toutes faites tiennent lieu de pensées. Ils constituaient à eux trois le cadre de la compagnie, vivaient ensemble; un mobile, aide de cuisine d'un restaurant