‹ Les Tropes de DumarsaisChapitre 14 sur 57 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Idées générales des Figures.

AvAN T que de parler des Tropes en particulier , je dois dire un mot des figures en géne'ral , puisque les Tropes ne sont qu'une espèce de figures.

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On dit coniunément que \es figures sont des manières de parler éloignées de celles qui sont Jiaturèles et ordinaires : que ce sont de certains tours et de certaines façons de s'exprimer , qui s'é^ loignent en quelque chose de la manière comune et simple de parler : ce qui ne veut dire autre chose , sinon que les Figures sont des manières de parler éloignées que de celles q:ii ne sont pasfigurées , et qu'en un mot les Figm-es sont des Figures ^ et ne sont pas ce qui n'est pas Figures.

D'ailhairs , bien loin que les Figm-es soient des manières de parler éloignées de celles qui sont naturéles et ordinaires j il n'y a rien de si naturel , de si ordinaire , et de si coniun que les Figures dans le langage des homes.

E:c0. de la M. de Brettcville , après avoir dit que BarrcaT L ^^^ Figurcs ne sont autre chose que de III. ch. 1. certains tours d'expression et de pensée dont on ne se sert point comunément , pjoute (f qu'il n'y a rien de si aisé et de }) si naturel. J'ai pris souvent plaisir, )) dit-il , à entendre des paysans s'eu^ )) treienir avec des Figures de discours » si Vc^iécs , si vives , si éloignées du

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» vu^i»aire , que j'îivois honle d'avoir si )) long-lenis étudié Téloqueuce, voyant » en "eux une certaine Kliéioriquê de » nature beaucoup plus persuasive , et » plus éloquente que toutes nos Rlié- » toriques artificièles. »

En éfet , je suis persuadé qu'il se fait plus de Figures un jour de marché à la Halle , qu'il ne s'en fait en plusieurs jours d'assemblées académiques.

Ainsi, bien loin que les Figures s'éloignent du langage ordinaire des homes , ce seroient au contraire les façons de parler sans Figures qui s'en éloigneroient , s'il étoit possible de faire un discours où il n'y eût que des expressions non figurées. Ce sont encore les façons de parler recherchées , les Figures déplacées, et tirées de loin , qui s écartent de la manière coinune et simple de parler; corne les parures affectées s'éloignent de la manière de s'habiller, qui est en usage parmi les honêtes gens.

Les Apôtres étoient persécutés , et ils soufroient patienment les persécutions. Qu'y a-t-il de plus naturel et de moins éloigné du langage ordinaiie ,

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que la peinture que fait S. Paul de cette situation et de cette conduite des Apôtres !'*'(( On nous maudit , » et nous bénissons : on nous persé- )) cute , et nous soufrons la pcrsécu- » lion : on prononce des blasphèmes )) contre nous , et nous répondons )) par des prières. » Quoiqu'il y ait dans ces paroles de la simplicité et de la naïveté , et qu'elles ne s éloignent en rien du langage ordinaire ; cependant elles contiènent une fort belle Figure qu'on apèle antithèse ^ c'est-àdire , oposition : maudir est oposé à bénir y persécute?' à soufrir^ blasphèmes à prières.

Il n'y a rien de plus comun que d'adresser la parole à ceux à qui Ton parle , et de leur faire des reproches quand on n'est pas content de leur conduite. ^^ O Nation incrédule et niéchante ! s'écrie Jesus-Christ , jusques à

^ Maledîcimur , et benedîcimus : persecu-' tionem patimur, et sustinémus : blasphemàiiiur, etobsecrâmus. i. Cor. c. 4- <^. a2.

** O generâtio incrédula et pervérsa, quo lisqae ero vobiscum 1 Quo usque pâtiar vos ! jllatt, c. ij.u. i6.

quand serai- je avec n^oiis ! jiisques à quand aurai- je à tous soufrir ! C'est une Figure très -simple qu'on apèle apostrophe >

M. Flécliier, au comeneeraent de Of^'s- ^«^0son oraison funèbre de M. de Tu-xurene. * rêne , voulant donner une idée gé- Exordc nërale des exploits de son Héros , dit {( conduites d'armées, sièges de places, » prises de villes, passages de rivières^ » ataques hardies , retraites lionora- » blés , campemens bien ordonnés , » combats soutenus, batailles gagnées, }) énemis vaincus par la force , dissi- » pés par l'adresse , lassés par une )) sage et noble patience : Où peut- » on trouver tant et de si puissants >) exemples , que dans les actions d'un ,

» home , &c. ))

Il me semble qu'il n'y a rien dans ces paroles qui s'éloigne du langage militaire le plus simple ; c'est là cependant une Figure qu'on apèle co7zgeries y amas , assemblage. M. Flécliier la termine en cet exemple , par une autre Figure qu'on apèle interrogation y qui est encore une façon de parler fort triviale dans le langage ordinaire.

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Dans l'Andriène de Térence , Simon se croyant trompé par son fils , Jniir.act.V.lui dît, Quid ais onniium, . . Que dlsjf. j. r. j. ^^^ j^ plus. . . vous voyez que la proposition n'est point entière , mais le sens fait voir que ce père vouloit dire à son fils , Que dis-tu le plus méchant de tous les homes? Ces façons de parler dans lesquelles il est évident qu'il faut supléer des mots , pour achever d'exprimer une pensée que la vivacité de la passion se contente de faire entendre , sont fort ordinaires dans le langage des homes. On apèle cette Figure Ellipse y c'est-à-dire , omission.

11 y a , à la vérité , quelques Figures qui ne sont usitées que dans le style suhlime : telle est la prosopopée , qui consiste à faire parler un mort , une persone absente , ou mêjue les Orais. funè- choses inanimées, ce Ce tombeau s''ou- Liede M. de ^j yj,]^,QJ|. ^^g osscmeus sc rejoiu-

iVîontausier, , . ^ ,. f .

» droient pour me dire : Pourquoi )) viens-tu mentir pour moi , qui ne )) mentis jamais pour persone ?Laisse- )} moi reposer dans le sein de la vérité, )) et ne viens pas troubler ma paix , » par la flalerie que j'ai haïe. » C'est

ainsi que M. Flechier prévient ses auditeurs 5 et les assure [)ar celte prosopopée , que la flaterie n'aura point de part dans T éloge qu'il va faire de M. le Duc de Montausier.

Hors un petit nombre de Figures semblables , réservées pour le style élevé , les autres se trouvent tous les jours dans le style le plus simple , et dans le langage le plus comun.

Qu'est-ce donc que les Figures ?

Ce mot se prend ici lui-même dans un sens figuré. C'est une métaphore.

Figure , dans le sens propre , est la forme extérieure d'un corps. Tous les corps sont étendus ; mais outre cette propriété générale d'être étendus , ils ont encore cbacun leur figure et leur forme particulière , qui fait que chaque corps paroît à nos yeux diférent d'un autre corps ; il en est de même des expressions figurées ; elles font d'abord conoître ce qu'on pense ; elles ont d'abord cette propriété générale qui convient à toutes les phrases et à tous les assemblages de mots, et qui consiste à signifier quelque chose ^ en vertu de

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la construction grammaticale ; mais de plus les expressions figurées ont encore une modification particulière qui leur est propre , et c'est en. vertu de cette modificalion particulière , que l'on fait une espèce à part de chaque sorte de figure.

L'antithèse , par exemple , est distinguée des autres manières de parler, •en ce que dans cet assemblage de mots qui forment l'antithèse , les mots sont oposés les uns aux autres ; ainsi quand on rencontre des exemples de ces sor^ tes d'oposiiions de mols^ on les raporte à l'antilhèse.

L'apostrophe est diférente des au* très énonciations , parce que ce n'est que dans l'apostrophe qu'on adresse tout d'un coup la parole à quelque persone présente ou absente , 6ic,

Ce n'est que dans la prosopopée que Ton fait parler les morts , les absens , ou les êtres inanimés : il en est de même des autres figures , elles ont chacune leur caractère particulier , qui les distingue des autres assemblages de mots , qui font un sens dans le langage ordinaire des homes.

Les Grammairiens et les Rhéteurs ayant fait des observations sur les dife'rentes manières de parler , ils ont fait des classes particulières de ces difèrentes manières , afin de mettre plus d'ordre et d'arangement dans leurs réflexions. Les manières de parler dans lesquelles ils n'ont remarqué d'autre propriété que celle de faire conoître ce qu'on pense , sont.

apelées simplement phrases , exprès^ sions , périodes ; mais celles qui expriment non seulement des pensées , mais encore des pensées énoncées d'une manière particulière qui leur donne un caractère propre , celleslà , dis - je , sont apelées figures , parce qu'elles paroissent, pour ainsi dire , sous une forme particulière , et avec ce caractère propre qui les distingue les unes des autres , et de tout ce qui n'est que phrase ou expression.

M. de la Bruyère dit « qu'il y a Caract. des y> de certaines choses dont la médio- î!^^'*^^.^" ^®

11 1 , . 1 esprit.

)) crue est msuportable : la poésie , » la musique , la peinture et le dis- » cours public. » Il n'y a point là

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de fîi^nire ; c'csl-à-dire , qne toute cette plirase ne lait autre chose qu'exprimer ]a pensée de M. de la Bruyère , sans avoir de plus un de ces tours qui ont un caractère particulier. Mais quand il ajoute , « Quel » suplice que d'entendre déclamer y> pompeusement un froid discours , j)'Ou prononcer de médiocres vers }) arec emphase ! » c'est la même pensée ; mais de plus elle est exprimée sous la forme particulière de la surprise , de l'admiration , c'est une

{i«ure.

Imagmez - VOUS pour un moulent une multitude de soldats , dont les uns n'ont que l'habit ordinaire qu'ils avoient avant leur engagement , et les autres ont 1 habit uniforme de leur réijiment : ceux-ci ont tous un habit qui les distingue , et qui flût conoître de quel régiment il^ sont ; les uns sont habillés de rouge ^ les autres de bleu , de blanc , de jaune , ôic. Il en est de même des assemblages de mots qui composent le discours ] un lecteur instruit raporle un tel mot ; vme telle phrase à une telle

EN CENE p. AL. II

espèce de figure , selon qu'il y reconoît la forme , le signe , le caractère de celte figure ; les phrases et les mots qui n'ont la marque d'aucune figure particulière , sont come les soldats qui n'ont l'habit d'aucun régiment ; elles n'ont d'autres modifications que celles qui sont nécessaires pour faire conoître ce qu'on pense.

Il ne faut point s'étoner si les figures , quand elles sont employées à propos , douent de la vivacité , de la force , ou de la grâce au discours ; car outre la propriété d'exprimer les pensées , come tous les aulres assemblages de mots, elles ont encore, si j'ose parler ainsi, l'avantage de leur habit , je veux dire, de leur modification particulière , qui sert à réveiller l'attention , à plaire , ou l\ toucher.

Mais , quoique les figures bien placées embélissent le discours , et qu'elles soient , pour ainsi dire , le langage de l'imagination ,eX des passions } il ne faut pas croire que le discours ne tire ses beautés que des figures.

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IN'ous avons plusieurs exemples en tout genre d'écrire , où toute la beauté consiste dans la pensée exprimée sans figure. Le père des trois Horaces ne sachant point encore le motif de la fuite de son fils , aprend avec douleur qu'il n'a pas résisté aux trois Curiaces.

* Corneille. * Que nouUez-^ious quil fit contre ^jcTiu^rois? lui dit Julie , Quil mourût ,

se. ^. répond le père.

* id. Nico- ^ Dans une autre trai>édie de Cor-

mède. j4ct. •ii -n ' v ^ i

JV. se. 7. neilie , Frusias dit qu en une ocasion dont il s'agit , il veut se conduire en père , en mari. Ne soyez ni l'un ni l'autre , lui dit Nicomède :

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