L À M É T A P II O R E
porlence , s'elre trouvé souvent dans les bones tables , &c : on est alors plus en e'tat de dire pourquoi un mets est bon ou mauvais. Pour être conoisseur en ouvrage d'esprit, il faut un bon jugement, c'est un présent de la nature : cela dépend de la disposition des organes ; il faut encore avoir fait des observations sur ce qui plaît on sur ce qui déplaît ; il faut avoir sa alier l'étude et la méditation avec le comerce des persones éclairées : alors on est en état de rendre raison des règles et du goût.
Les viandes et les assaisonemens qui plaisent aux uns , déplaisent aux autres ; c'est un éfet de la diféiente constitution des organes du goût. Il v a cependant sur ce point un goût général auquel il faut avoir égard, c'est-à-dire , qu'il y a des viandes et des mets qui sont plus généralement au goût des persones délicates : il en est de même des ouvrages d'esprit,' un auteur ne doit pas se flater d'atirer à lui tous les sufrages , mais il doit se conformer au goût général des persones éclairées qui sont au fait.
1^0 La Métaphore.
Le goût , par raport aux viandes , dépend beaucoup de T habitude et de rëducalion ; il en est de même du goût de l'esprit : les idées exemplaires que nous avons reçues dans notre jeunesse , nous servent de rèi;le dans un âge plus avancé ; telle est la force de l'éducalion ^ de l'habitude , et du préjugé. Les organes , acoutumés à une telle impression , en sont fiâtes de telle sorte , qu'une impression diférente ou contraire les afflige : ainsi malgré l'examen et les discussions , nous continuons souvent à admirer ce qu'on nous a fait admirer dans les premières années de notre vie ; et de là peut-être les deux partis, l'un des anciens j l'autre des modernes .
Remarques sur le maus^ais usage des métaphores.
Les métaphores sont défectueuses ,
i*". Quand elles sont tirées de sujets bas. Le P. de Colonia reproche à Terlulien d'avoir dit que le
fiJIHjd^kj
La Métaphore. i y i déluge unà'ersel fut la lessive de la nature. *»
2^. Quand elles sont forcées , prises de loin , et cjue le raport n'est point assez naturel , ni la comparaison assez sensible : corne quand Théopi lile a dit : je baignerai mes mains dans les ondes de tes clies'eux' : et dans un autre endroit il dit que la charue écorclie la plaine, u Théophile , » dit M. de la Bruyère , * charge * Garant. jL-s » ses descriptions , s'apesantit sur les i^^ °1^^ ^'^ ^,y » détails -, il exagère , il passe le vrai ^ » dans la nature , il en fait le ro- )) m an.»
On peut raporter à la même espèce les métaphores qui sont tirées de sujets peu conus. »
3^. Il faut aussi avoir égard aux convenances des diférens styles ; il y a des métaphores qui conviènent au style poétique , qui seroient déplacées dans le style oratoire : Boileau a dit :
** ïgnobilit^tis vitio laborâre vidétur célebris illa TertiUliâui metâpliora ; quâ dildvium appéllat nati;rae générale lixivium. De arte Rhet. p. 1 48, 1 H 2
i']'}. La Métaphore.
Ode sur la Acourez troupe savante ;
prise de isa- -r^ i p .
^j^^^ JJes sons que ma lyre enlante
Ces arbres sont rejouis.
On ne diroit pas eu prose ^ c\i\inie lyre enfante des sons. Cette observation a lieu aussi à l'égard des autres Iropes -y par exemple : Lumen dans le sens propre , signifie lumière : les Poëtes latins ont doné ce nom à l'œil par métonymie^ les yeux sont l'organe de la lumière , et sont , pour ainsi dire, Luccrna co'r- le flambeau de notre corps. Un jeune S/l.^^g-'^^'Çon fort aimable étoit borgne ; il Luc. c. xj, avoit une sœur fort belle , qui avoit le ^' ^^' même de'faut ; on leur apliqua ce dis-
tique qui fut fait à une autre ocasion sous, le règne de Philippe II. Roi d'Espagne.
Parve puer, lumen quod liabes concède ■ sorcri :
1 Sic tu cœcus Amor, sic erit illa Venus.
I I OÙ vous voyez que lumen signifie ^ ' Vœll ; il n'y a rien de si ordinaire dans les Poëtes latins , que de trouver tiimina pour les yeux ; mais ce mot ne se prend point en ce sens dans la prose.
La Métaphore. iy5
4°. On peut quelquefois adoucir une métaphore , en la changeant en comparaison , ou hien en ajoutant quelque corectif : par exemple , en disant pour ainsi dire y si Von peut parler ainsi , &c. « L'art doit étie , pour ainsi dire , /^
» enté sur la nature , la nature sou- ^U^^^^ » tient l'art et lui sert de hase ; et » l'art embélit et perfectione la na- » ture. »
5^. Lorsqu'il y a plusieurs métaphores de suite , il n'est pas toujours nécessaire qu'elles soient tirées exactement du même sujet , corne on vient de le voir dans l'exemple précédent :
enté est pris de la culttrre des arbres ; êA^L^yy^.-é!!^ soutient, hase , sont pris de l'archi- S U
lecture ; mais il ne faut pas qu'on les prène de sujets oposés , ni que les termes métaphoriques dont l'un est dit de l'autre , excitent des idées qui ne puissent point être liées ^ come si l'on disoit d'un orateur , cest un torrent Maih. i. s. qui salume, au lieu de dire, cest un^\^.^^'^'^^^r torrent qui entraîne. On a reproche a Ménage, sur Malherbe d'avoir dit : . ^îl P^^^^îf ' ^^
Malherbe,
Pi eus ta fondre Louis et va come uh lion.
174 La Métaphore.
Il faloit plutôt dire corne Jupiter. Dans les premières éditions du Cid , Acî. 5.£ec.4. Cliimène disoit :
Malgré des feux si beaux qui rompent ma
colère.
Feux et rompent ne vont point ensem- : ble : c'est une observation de TAca- Jj demie sur les vers du Cid. Dans les éditions suivantes on a mis troublent au lieu de rompent; je ne sais si cette « r à* *tiA correction répare la première faute. - / / f Ecorce , dans le sens propre , est
la partie extérieure des arbres et des fruits , c'est leur couverture : ce mot se dit fort Lien dans un sens métaphorique j pour marquer les dehors , l'aparence des choses ; ainsi l'on dit que les ignorans s'arêtent à Vécorce , qu'ïV^ s'atachent , Q^ils s'amusent à Vécorce. Remarquez que tous ces verbes s'arêtent , sataclientj s amusent , conviènent fort bien avec écorce pris au propre ; mais vous ne diriez pas au propre , fondre Vécorce : fondre se dit de la glace ou du métal , vous ne devez donc pas dire au fiîinré fondre Vécorce. J'avoue que cette expression
La Métaphore. i yS
me paroîl trop hardie dans une ode de Rousseau : pour dire que l'inver est passé , et que les glaces sont fondues, il s'exprime de cette sorte :
L'hiver qui si long tems a fait blanchir nos Liv, 5 Ode c. plaines ,
N'enchaîne plus le cours des paisibles ruisseaux ; ^ ^
Et les jeunes zéphirs de leurs chaudes ha- v . ^ <: leines Ont fondu Vécorce des eaux.
6^. Chaque langue a des métaphores particulières qui ne sont point en usage dans les autres langues ; par exemple : les Latins disoient d'une armée , dejc^ triun et sinistruin coniu y et nous disons Vaile droite et l'aile gauche.
Il est si vrai que chaque langue a ses métaphores propres et consacrées par l'usage , que si vous en changez les termes par les équivalens même qui en apvochent le plus , vous vous rendez ridicule.
Un étranger , qui depuis devenu un de nos citoyens, s'est rendu célèbre par ses ouvrages, écrivant dans le premier tems de son arivée en
176 La m é t a p II o r e.
France , à son prolecteur, lui disoit:
3Ionseignci>r j tous avez pour moi des ÇKf/T hojaujc de père ; il vouloit dire des en- (^^ traiUcs, '
On dit mettre Ici lumière sous le
^i^v boisseau, pour dire cacher ses taîens,
Poème de le- ] es rendre inutiles j Fauteur du poë-
v!fi7.* ■' ^' ^'^ '^'^ ^^ Madeleine ne tlevoit donc
pas dire , jiicitre le flambeau sous le
muid.
La Syllepse Oratoire.
2y>x4*5.. j jA Syllepse oratoire est une espèce ^ c'^mpiéxYo'' d^ métaphore ou de comparaison , 2;t>A>.*A'.C*va>, par laquelle un même mot est pris compnhéndo. ^^ ^^.^^^ ^^^^ ^^^^^ j^ ^^^^^^ phrase ,
l'un au propre , l'autre au figuré ; par exemple , Corydon dit que Galatliée est pour lui plus douce que le thym du mont Hyhla ; ^ ain^i parle ce berger dans une églogue de Virgile : le mot doux est au propre par
* GalatlicTsa thymo mihi dùlciar
Hyblce. Firg, Ecl. 7. v. 37.
La Syllepse Oratoip.e. 177 raport au thym , et il est figuré; par raport à l'inipression que ce berger dit que Galatîice fait sur lui. Virgile fait dire ensuite à un autre berger, et moi quoique je paroisse à G al athée plus amer que les herbes de Sardaigne y &c. ^ Nos bergers disent plus aigre quun citron verd.
Pyrrhus , fils d'Achille , l'un des principaux chefs des Grecs , et qui eut le plus de part à l'embrasement de la ville de Troie , s'exprime en ces termes dans l'une des plus belles pièces de Racine.
Je soufre tons les maux que j'ai faits devant Rac An- Troie : drom. act.i.
, , ^c. 4. Vaincu , cliargc de fers , de regrets consumé ,
Brûlé de plus de feux cjiue je n'en alumai.
Brûle est au propre par raport aux feux que Pyrrhus aluma dans la ville de Troie ; et il est au figuré par raport à la passion violente que Pyrrhus dit qu'il ressentoit pour Andromaque. Il y a un pareil jeu de mots
^ . . . , ego Sardôis videar tibi amarior herbis. Ibid. v. 41*
ïjS La Syllepse Oratoire.
clans le distique , qui est gravé sur le lombeau de Despaulère :
Hic jacetuntjculas visu praestânliorx^rgo, Nomen Joannes cui ninivîtafuit.
Visus est au propre par raport à Argus , à qui la fable doue cent yeux ; et il est au figuré par raport à Despaulère : l'auteur de Tépilaphe a voulu parler de la vue de l'esprit. .
Au reste , cette figure joue trop sur les mots pour ne pas demander bien de la circonspection ; il faut éviter les jeux de mots trop affectés et lires de loin.
A>Aj,7o/>ict, JL'ALLrGOPaE a beaucoup de raport mntatio , ^/ ^^qq {.^ métapbore ; l'alléi^orie n'est
gura qua a- ^ •> ^ i • r
liad dicitur , même qu une métaphore commuée. fcttr ''^r' L'allégorie est un discours , qui A^. v> , iiiud , est d'abord présenté sous un sens iyiiTL\7r-P^^V^^ y ^n^^ paroît toute autre chose XQ j' coûcjo- que ce qu'on a besoin de faire en-
L'Al l é g o r I e. 179
tendre , et qui cependant ne sert que noi-,vcià\A«, de comparaison pour doner l'intelli-^l^^' *>'^^*'
,î •• , , , concio , oia-
geuce ti un autre sens qu on n expnme tio, point.
La métaphore joint le mot figuré à quelque terme propre ; par exemple , le feu de vos jeux ; jeux est au propre : au lieu que dans l'allégorie tous les mots ont d'abord un sens figuré ; c'est-à-dire, que tous les mots d'une phrase ou d'un discours allégorique forment d'aî)ord un sens litéral qui n'est pas celui qu'on a dessein de faire entendre : les idées accessoires dévoilent ensuite facilement le véritable sens qu'on veut exciter dans l'esprit , elles démasquent , pour ainsi dire, le sens litéral étroit , elles en font l'aplication.
Quand on a comencé une allégorie , on doit conserver dans la suite du discours ^ l'image dont on a emprunté les premières expressions,.Ma- ♦/ dame des Houlières , sous l'image ^ d'une bergère qui parle à ses brebis, rend compte à ses enfans de tout ce qu'elle a fait pour leur procurer des ,. ^ '
établissemens j et se plaint tendrement ^i /^^
SOUS cette image de la dureté de }ft fortune i-
Poésies de Dans ces prcs fleuris
Madame des „ , ^ o •
Houl. t. 2, VJu arose la iïeine ,
?• ^^' Cliercliez qui vous mène^
Mes chères brebis :
J'ai fait pour vaus rendre
Le destin plus doux ,
Ce qu'on peut atendre
D'une amitié tendre ;
Mais son long couroux
Détruit; empoisonne
Tous mes soins pour vousy
JEt vous abandone
Aux fureurs des loups.
Seriez- vous leur proie,
Aimable Troupeau !
Vous de ce hameau
L'honeur et la joie ,
Vous qui gras et beau
Me donicz sans cesse
Sur riierbète épaisse
Un plaisir nouveau !
Que je vous regrète ;
Mais il faut céder ;
Sans chien ; sans boulé te ,
L'Al l é g o Pt I e. i8i
Puis-je vous garder?
li'injuste fortune
Me les a ravis.
En vain j'importune
Le ciel par mes crisj
Il rijje mes craintes , JàlCCÛ^U/ Cot]
Et sourd à mes plaintes , '
HoulètCj ni cliien,
Il ne me rend rien,
Puissiez-vous , conlentes ,
Et sans mon secours,
Passer d'heureux jours ,
Brebis inocentes ,
Brebis mes amours.
Que Pan vous défende,
Hélas ! il le sait j
Je ne lui demande
Que ce seul bienfait.
Oui , brebis chéries ,
Qu'avec tant de soin
J'ai toujours nouries.
Je prens à témoin
Ces bois, ces prairies.
Que si les faveurs
Du Dieu des pasteurs
Vous gardent d'outrages ,
'^ {ijè.4'>^
182 L'Al l e g o r I e,
Et vous font avoir * Du matin au soir De gras pâturages ; J'en conserverai Tant que je vivrai La douce me'moire ; Et que mes chansons , En mille façons Porteront sa gloire , Du rivage heureux, Où vif et pompeux , L^astre qui mesure Les nuits et les jours, Començant son cours Rend à la nature Toute sa parure ; Jusqu'en Ces climats, Où, sans doute, las D'éclairer le monde, Il va chez The'tis Ralumer dans l'onde
Ses feux amortis.
Cette allégorie est toujours soutenue par des images qui toutes ont raport à l'image principale par où la figure a comencé : ce qui est es-
seiiliel à l'alléi,^orle. ^ Vous pomcz entendre à la lettre tout ce discours d'une berbère , qui, louche'e de no pouvoir mener ses brebis dans de bous pâturages , ni les préserver de ce qui peut leur nuire , J,eur adresseroit Ja parole , et se plaindroit à elles de son impuissance : mais ce sens tout vrai qu'il paroît , n'est pas celui que Madame des Houlières avoit dans l'esprit : elle étoit ocupëe des besoins , \ de ses enfans , voilà ses brebis ; le chien dont elle parle , c'est son mari qu'elle avoit perdu: le Dieu Pan c'est le Roi.
Cet exemple fait voir combien est Dacier. (Eupeu juste la remarque de M. Dacier , ce".^p^riT. qui prétend qiiune allégoiie qui /ew- trois, édit. pliroit tout une pièce est un monstre ^ '''°^* et qu'ainsi l'Ode i4 du premier livre d'Horace, O na^ds réfèrent ^ &c. n'est point allégorique , quoi qu'en ait cru
* Id qnoqtie imprimisest custodiéndnm, ut quo ex gciicie cœperis tianslâtionis, hoc désinas. Miilti eiiiiii , cam inii.ium à lempestâle suinpsérnnt, inceiidio aut ruina fininnt; qnae est incojiseqnéntia reriim foedissima. Quint. 1. 8. c. 6. Allegoria.
c. 6. alleg.
184 L'A LLÉGORIE.
Quint. 1. s.Quintilien et les Comenlateurs. Nous avons des pièces entières toutes allégoriques. On peut voir dans l'oraison de Cicèron contre Pison , * un exemple de l'allégorie , où , corne Horace , Cicéron compare la République Romaine à un vaisseau agité par la tempête.
L'allégorie est fort en usage dans les proverbes. Les proverbes allégoriques ont d'abord un sens propre qui est vrai , mais qui n'est pas ce qu'on veut principalement faire entendre :
on dit familièrement tant va la crii" die à Veau , quà la fin elle se hrise ; c'est-à-dire , que , quand on afronte trop souvent les dangers , à la fm on y périt ; ou que , quand on s'expose
"^ Nequè tam fui timidus , ut qui in maximisturbinibusacnuctibusReipùbliccenaveiîi gubernassem , salvamqiie in portu collocâssem ; frontis tuœ nubëculam, tuni collt'gjg tui contaminktum spiritum pcrtiméscerem.
Alios ego vicli ventos, alias prospéxi animo procéllas : âliis impendéritibus tempestâtibus non cessi , scd Lis unum me pro omnium salûte obtuli. Cic. in Pis. n. ix. alitcjr '20 et 21.
L'A LLÉGORIE. l85
fréquemment aux ocasions dépêcher, on finit par y succomber.
Les ficlloiis que Ton débite corne des histoires pour en tirer quelque moraUté , sont des allégoi-ies qu'on apèle apologues , paraboles ou fables morales; telles sont les fables d'Esope. Ce fut par un apologue que Ménénius Agrippa rapela autrefois la populace romaine , qui , mécontente du sénat , s'étoit retirée sur une] montagne. Ce que , ni l'autorité des loix , ni la dignité des 3Iagistrats romains n'avoient pu faire , se lit par les charmes de l'apologue.
Souvent les anciens ont expliqué, par une histoire fabuleuse , les éfets naturels dont ils ignoroient les causes ; et dans la suite on a'doné des sens allégoriques à ces histoires.
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonerre, Boileau, C'est Jupiter armé pour éfrayer la terre ; A^'^^^^ ^■^^^' \Ji\ orage terrible aux yeux des matelots, C'est Neptune en comToux qui gourmande
les flots ; Écho n'est plus un son qui dans l'air retentisse ^
lS6 L'A LLÉGORIÊ.
C'est une Nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse.
Cette manière de philosopher flate rimyglnatlon ; elle amuse le peuple , qui aime le merveilleux ; et elle est bien plus facile que les recherches exactes que l'esprit méthodique a introduites dans ces derniers tems. Les amateurs de la simple vérité aiment bien mieux avouer qu'ils ignorent , que de fixer ainsi leur esprit à des illusions.
Les recherches de la pierre philosoj)hale s'expriment aussi par allégorie dans leurs livres ; ce qui done à ces livres un air de mystère et de profondeur , que la simplicité de la vérité ne pouroit jamais leur concilier. x\insi ils couvrent sous les voiles mystérieux de l'allégorie , les uns leur fourberie , et les autres leur fanatisme, je veux dire, leur foie persuasion. En éfet, la nature n'a qu'une voie dans ses opérations ; voie unique que l'art peut contrefaire , à la vérité , mais qu'il ne peut jamais imiter parfaitement. Il est aussi impos-
slble de faire de l'or par uu moyen diférent de celai dont la nature se sert pour former l'or , qu'il est impossible de faire uu grain de blé d'une manière diférente de celle qu'elle emploie pour produire le blé.
Le terme de matière générale n'est qu'une idée abstraite qui n'exprime rien de réel , c'est-à-dire , rien ffui existe hors de notre imagination. 11 n'y a point dans la nature une matière générale dont Part puisse faire tout ce qu'il veut : c'est ainsi qu'il n'y a point une blancheur générale d'où l'on puisse former des objets blancs. C'est des divers objets blancs qu'est venue l'idée de blancheur , corne nous l'expliquerons dans la suite; et c'est des divers corps particuliers, dont nous somes afectés en tant de manières difé rentes , que s'est formée en nous l'idée abstraite de matière générale. C'est passer de l'ordre idéal à l'ordre physique , que d'imaginer un autre système.
Les énigmes font aussi une espèce d'allégorie : nous en avons de fort belles en vers francois. L'énis:nie est
vm discours qui ne fait point conoî- Ire l'objet à quoi il convient , et c'est cet otjet qu'on propose à deviner.
Ce discours ne doit point renfermer de circonstance qui ne conviène pas au mot de l'ënignie.
Observez que l'énigme cache avec soin ce qui peut la dévoiler ; mais les autres espèces d'allégories ne doivent point être des énigmes , elles doivent être exprimées de manière qu'on puisse aisément en faire l'apHcalion.
Aiiudere.R. JLes allusions et les jeux de mots fed,et]udcre. ^^-^^ encore du raport avec l'allégorie ; l'allégorie présente un sens , et en fait entendre un autre : c'est ce qui arive aussi dans les allusions, et dans la plupart des jeux de mots, rei altérius ex altéra notâtio. On fait allusion à l'histoire, à la fable , aux coutumes ; et quelquefois même on joue sur les mots.
L'All u s I O ÎT. 189
Ton R.i jeune Biron , te sauve enfin la vie ; Henriade , J 1 1 aiTcache sanglant aux fureurs des soldats , chant 7. Dont les coui^s redoubles aclievoient ton
trépas :
Tu vis ; songe du moins à lui rester fidèle.
Ce dernier vers fait allusion à la mallieureuse conspiration du Maréchal de Biron ; il en rapèle le souvenir
Vouure étoit fils d'un marchand de vin : un jour qu'il jouoit aux proverbes avec des Dames, Madame des Loges Im dit, celui-là ne. vaut rien, Hist del'. percez-nous-en d'un autre. On voit que ^ad. \o ' ' cette dame fesoit une mahgne allu- P* '^^• sion aux toneaux de vin : car percer se du d'un toneau , et non pas d'un proverbe ; ainsi elle rëveilloit malicieusement dans l'esprit de l'assem- Wee le souvenir humiliant de la naissance de Voiture. C'est en cela que consiste l'allusion ; elle réveille les idées accessoires.
A l'égard des allusions qui ne consistent que dans un jeu de mots il vaut mieux parler et écrire simplement , que de s'amuser à des jeux de mots puérils, froids, et fades : en
om, 1,
I go L'A L L u s I o N .
voici un exemple dans celle epitaphe
de Despautère :
Grammatîcam scivit, multos docuitque per annos ; Declinare tamen non potiiit tiimulum.
Vous voyez que l'Auteur joue sur la double siguificalion de déclinâie.
Il sut la Grammaire , il Tinseigna pendant plusieurs années , et cependant il ne put décliner le mot tïmiu" lus. Selon celte traduction , la pensée est fausse ; car. Despautère savoit fort bien décliner tiïmidus.
Que si l'on ne prend point tûmulus matérièlement , et qu'on le prène pour ce qu'il signifie , c'est-à-dire , pour le tombeau , et par métonymie pour la mort ; alors il faudra traduire que malgré toute la connoissance que Despautère auoit de la Grammaire , il ne put éditer la mort : ce fjui n'a ni sel ni raison ; car on sait bien que la Grammaire n'exente pas de la nécessité de mourir.
La traduction est l'écueil de ces sortes de pensées : quand une pensée est solide , tout ce qu'elle a de
L'A LLUSION. IQI
realilc se conserve dans la traduction ; mais quand toute sa valeur ne consiste que dans un jeu de mots , ce faux brillant se dissipe par la traduction.
Ce n'est pas toiilcfois qu'une muse un peu Baileau j J n„^ Art Poët.
^^"^ . chant i.
Sur un mot , en passant , ne joue et ne
badine :
Et d'an sens détourne n'abuse avec succès:
Mais fuyez sur ce 25oint un ridicule excès.
Dans le placet que M. Robin pré- Giies Robin, senta au Roi poiu' être maintenu dans "^*'^.^^° ^*;' la possession ci une île qu il avoit dans l'Académie le Rhône , il s'exprime en ces ter- '^'^^^"' mes :
Qu'est-ce en cfet pour toi , Grand Monarque des Gaules, Qu'un peu de sable et de gravier?
Que faire de mon île ? il n'y croît que des saules ; Et tu n'aimes que le laurier.
Saules est pris dans le sens propre , et laurier dans le sens figuré : mais ce jeu pressente à l'esprit une pensée très-fine et très -solide. Il faut pour-
192 L'Al l u s I o n.
tant observer qu'elle n'a de vérité que parmi les nations où le laurier est regardé corne le symbole delà victoire.
Les allusions doivent être facilement aperçues. Celles que nos Poêles font à la fable sont défectueuses , quand le sujet auquel elles ont raport ^ n'est pas conu. Malherbe , dans ses stances à M. du Périer, pour le consoler de la mort de sa fille , lui dit :
Poésie de Titlion n'a plus les ans qui le firent cigale , Malherbe : j>t Pluton aujourd'hui.
Sans égard du passé les mérites égale D'Archemore et de lui.
Il .y a peu de lecteurs qui conoissent Arcbemore , c'est un enfant du tems fabuleux . Sa nourice l'ayant quitté pour quelques momens , un serpent vint et l'étoufa. Malherbe veut dire que Titlioxi , après une longue vie , s'est trouvé à la mort au même point qu'Archemore , qui ne vécut que peu de jours. .
L'Auteur du Poëme de la Madeleine y dans une apostrophe à l'amour
prophaue ,
L'A L L u b I o N. iqj
prophane , dit parlant de Jesus-Glirist :
Puisque cet Antéros t'a i.i bien de'aarme : l. a. p. ^'^'
Ce mot à^ Antéros n'est guère couu qjie dessavaus , c'est un mot grec rpji signifie contre-amour : c'éloit une divinité du Paganisme ; le Dieu vengeur d'un amour méprisé.
Ce Poëme de la Madeleine est renjpli de Jeux de mots , et d'allusions si recherchées , que malgré le respect dû au sujet , et la boue intention de l'auteur , il est dificiîe qu'en hsant cet ouvrage , on ne soit point afecté corne on l'est à la lecture d'un ouvrage burlesque. Les ligures doivent venir , pour ainsi dire, d'elles-mêmes; elles doivent naître du sujet, et se présenter naturèlement à l'esprit , come nous l'avons remarqué ailleurs ; quand c'est l'esprit qui va les cheicher elles déplaisent^ elles étouenl , et souvent font rire par l'union bizarre de deux idées , dont l'une ne devoit jamais être assortie avec l'autre. Qui croiroit , par exemple , que jamais le jeu de piquet dût entrer dans un poëme
fait pour décrire la pénitence et la charité de sainte Madeleine; et que ce jeu dût faire naître la pensée de se doner la discipline !
Pocme de la piquez vous seulement de jpuer au piquet , 1 3^u.^'4T. ' ^ ^^^"i que j'entens qui se fait sans caquet ;
J'entens cj^ue vous preniez par fois la discipline ,
Et qu'avec ce beau jeu vpi;? fassiez bone
mine.
On ne s'alend pas non plus à trouver les termes de Grammaire détaillés dans un ouvrage qui porte pour titre , le nom de sainte Madeleine ; ni que l'auteur imagine je ne sais quel raport entre ja Grammaire et les exercices de cette Sainte : cependant une tête de mort et une discipline sont les PkUDIWEns . de Madeleine.
ïb.dJ. 2. p. El regardant toujours ce têt de trépassé, i8. îg. &c. -gjjg ^p^^ jg FUTUR dans ce présent passé.
Et c'est sa discipline , et tous ses châtimens. Qui lui fout coniencer ces rudes rudimens. Çc q^ui la fait trembler pour son grammai»
RJEN,
C'est de voir, par un cas du tout déraiso-
nable, Que son amour lui rend la mort iî^décli-
Et qu'ACTiF come il est aussi bien qu'excessif Il le rend à ce point d'impassible passif. O que l'amour est grand , et la douleur amère , Quand un vekbe passif fait toute sa gram-
MAIRJi!
La muse pour cela me dit, non sans raison, Que toujours la premièbe est sa conjugaison.
Sachant bien qu'en aimant elle peut tout
prétendre, Come tout enseigner, tout lire, et tout