Sens Anagogique
Le sens anagogique n'est guère eu usage que lorsqu'il s'agit des cliferens sens de l'Ecriture Sainte. Ce mol anagogique yïeni du grec âvetyoù') «, qui veut dire élévation : àvÀ, dahs la composition des mots , signifie souvent , audessus ^ en haut, uyooyri veut dire cou" duite ; de diyajje conduis : ainsi le sens anagogique de l'Ecriture Sainte est un sens mystique , qui élève l'esprit aux objets célestes et divins de la vie éternèle dont les Saints jouissent dans le ciel.
Le sens Utéral est le fondement des autres sens de l'Ecriture Sainte.
Si les explications qu'on en done ont raport aux mœurs , c'est le sens moral.
Si les explications des passages de l'ancien Testament regardent l'Eglise et les mystères de notre Religion par analogie ou ressemblance , c'est le sens allégorique ; ainsi le sacrifice de l'agneau pascal , le serpent d'airain élevé dans le désert , étoient autant de figures du sacrifice de la croix.
5o8 Division, &c.
• Enfin , lorsque ces explications régardent l'Eglise triomphante et la vie des bienheureux dans le ciel , c'est le sens anago^icjue ; c'est ainsi que lef sabai des Juifs est regardé come l'image du repos éternel des bienheureux. Ces diférens sens, qui ne sont point le sens lltéral , ni le sens moral , s'apèlent aussi en général sens tropo^ logique , c'est-à-dn^e , sens figuré. Mais corne je l'ai déjà remarqué , il faut suivre dans le sens allégorique et dans hî sens anagogique ce que la révéjatiou nous en nprend , et s'apliquer sur-tout à l'inlelligence du sens litérai , qui est la régie infaillible de ce que nous devons croire et pratiquer pour être sauvés.
Du Sens Adapté^
ou que Von doue par allusion.
' ^ u E L Q u E F o I s on se sert des paroles de l'Ecriture Sainte ou de quelque auteur profane , pour en faire, une
Du Sen-'s Adapté. 5og aplication particulière qui convient au sujet dont on veut parler , luais qui n'est pas le sens naturel et lite'ral de l'auteur dont on les emprunte , c'est ce qu'on apèle seiisus accommodati^ tius , sens adapté.
Dans les panégyriques des Saints et dans les Oraisons iunèbres, le texte du discours est pris ordinairement dans le sens dont nous parlons. M. Flécliier dans son Oraison funèbre de M. de Turène , aplique à son héros ce qui est dit dans l'Ecriture à l'ocasion de Judas Machabée qui fut tué dans une bataille.
Le P. le Jeune de l'Oratoire, fameux missionaire , s'apeloit Jean ; il étoit devenu aveugle ; il fut nome pour prêcher le carême à Marseille aux Acouies ; voici le texte de son premier sermon : Fuit homo inissus à Deo ^ cui nomen erat Joânnes ; non erat ille lux, sediit tesiimôniumperhihéj'et de lûmine.
On voit qu'il fesoit allusion à son nom et à son aveuglement.
Remarques sur quelques passages, adaptés à contre-sens,
11 y a quelques passages des auteurs
3io Du Seks Adapté»
profanes qui sont corne passés en proverbes , et auxquels on done comunément un sens détourné qui n'est pas précisément le même sens que celui qu'ils ont dans l'auteur d'où ils. sont tirés ; en voici des exemples :
I . Quand on veut animer un jeune home à faire parade de ce qu'il sait , ou blâmer un savant de ce qu'il se tient dans l'obscurité , on lui dit ce vers de Perie :
Fers. Sat. I, Scire tuiim nihil est, nisi te scire hoc sciât V. »7. aller?
Toute votre science n'est rien , si les autres ne savent pas combien vous êtes savant. La pensée de Perse est pourtant de blâmer ceux qui n'étudient que pour faire ensuite parade de ce qu'ils savent. O tems ! 6 mœurs! s'écrie-t-il , est-ce donc pour la gloùe que yous pâlissez sur les livres ! Quoi donc ! croyez-vous que la science nest rien, à moins que les autres ne sachent que yous êtes savant ?
Pers, Sat. I. En pallor , seniûmque : O mores î usque V. a7. adeone
Scire tuuni nihil est , nisi te scire hoc sciât alter ?
Du Sens Adapté. 3ii U y a une interrogation et une surprise dans le texte , et Ton cite le vers dans un sens alDsolu.
2 . On dit d'un home qui parle avec emphase, d'un style ampoulé et recherché, que
Prôjicit ampûllas et sesquipedàiia verba : Hor. Art
il jeté , il fait sortir de sa bouche des paroles enflées et des mots d'un pié et demi. Cependant ce vers a un sens tout contraire dans Horace. « La tra- » gédie , dit ce Poëte , ne s'exprime » pas toujours d'un style pompeux et » élevé : Télèphe et Pelée , tous deux M pauvres , tous deux chassés de leurs » pays, ne doivent point recourir à )) des termes enflés, ni se servir de » grands mots : il faut qu'ils fassent » parler leur douleur d'un style simple >) et naturel , s'ils veulent nous tou- » cher , et que nous nous intéressions )) à leur mauvaise fortune ; « ainsi prô' jicit, dans Horace , veut dire il rejeté.
Et tragicus plerûmque dolet sermdne pedés-
tri- Hor. Art
Télephus et Pelciis , cùm pauper et exul Poët. v. g5. utcrque, *
5 1 2 Du Sens Adapte.
Projicit amp allas et sesquipeclulia veiba , Si curât cor spectaiitis tetigisse querélâ.
M. Boileau nous clone le même précepte ;
/.rt Poét. Que devant Troie en flamc , Hëcube desole'e chûnt. 3. js^e vicne pas pousser une plainte ampoulée.
Cette remarque , qui se trouve dans la plupart des Commentateurs d'Horace , ne devoit point échaper aux auteurs des Dictionnaires sur le niot projicere.
5. Souvent pour excuser les fautes d'un habile homme, on cite ce mot d'Horace ;
Hor Art • • • • Quand^que bonus dormitat Homérus. Poet. V. 259. • 1 T
Come si Horace avoit voulu dire que
le bon Homère s'endort quelquefois.
Mais cjuandôcjue est là pour quando^ cunqiie , toutes les fois que ; et honiis est pris en bonne part. (( Je suis fâché, » dit Horace , toutes les fois que je M m'aperçois qu'Homère , cet excélent » Poète , s'endort , se néglige , ne se 4k ij soutient pas » .
Ind/gnor
Du S F, N s Adapte. 3 1 5 Indi'giior quandoquc bonus dormitat Humérus.
M. Danel s'est trompe clans l'explication qu'il clone de ce passage dans son Dictionaire laliu-franeois sur ce mot quandôqiie.
4. Enfin pour s'excuser cjuand on est tombé dans cjuekiue faute , on cite ce vers de Térence :
Homo sum , humaui niliil à me aliénum Heint-act v.
corne si Térence avoit voulu dire , je suis home , je ne suis point, exempt des foihlesses de Vliiunanité , ce n'est pas la le sens de Térence. Chrêmes touché de l'afliclion où il voit Ménédème son voisin j vient lui demander quelle peut être la cause de son chagrin et des peines c|u'il se clone : Ménédème lui dit brusciuement , qu'il faut cju'il ait bien du loisir pour venir se mêler des afaires cVaulrui. (^ Je suis home , « répond tranc|uilement Chrêmes ; rien » de tout ce qui regarde les autres » homes n'est étranger pour moi , je )) m'intéresse à tout ce f|ui regarde » mon prochain » .
5i4 I^ u Sens Adapté.
(( Ou doit s'éloner , dit 3Iadame » Dacier , que ce vers ait élé si mal >} entendu , après ce que Cicëron en » a dit dans le premier livre des Ofî- )) ces » .
i.oir.n.sg. Voici Ics paroles de Cicéron : Est ahte: ix. ejiim difficiUs cura rerum aliénai um , quanquani Terentidnus ille Chrêmes hu- , mc'nii iiihil d se aliénum putat. J'ajou-
terai un passage de Sénèque, qui est un comeutaire encore plus clair de ces paroles de Térence. Sénèque , ce Philosophe païen , explique dans une de ses lettres , coment les homes doivent honorer la majesté des Dieux : il dit que ce n'est qu'en crojant en eiuc , en pratiquant de hones œu^i'es , et en lâchant de les imiter dans leurs perfec^ lions y quon peut leur rendre un culte agréable ; il parle ensuite de ce que les' homes se doivent les uns aux autres.
u Nous devons tous nous regarder , )) dit-il , pome étant les memhres d'un )) grand corps ; la nature nous a tous )) tirés de la même source , et par là )) nous a tous fait parens les uns des )) autres ; c'est elle qui a étahli l'équité » et la luslice. Selon l'institutiou de
Du Sens Adapte. 5 i 5
» la nature , ou est plus à plaindre » quand on nuit aux auties , que » quand on en reçoit du domage. La » nature nous a doné des mains pour )) nous aider les uns les autres; ainsi )) ayons toujours dans la bouebe et )) dans le cœur ce vers de Térence , ); Je suis home j rien de tout ce qui » regarde les liâmes n'est étranger pour
)) moi '^ »
* Quomocïo sint Dii coléiidi soîet préecipi. . . . Deum colit qui novit. . . . Primus est De6riim cullus, Deos credere , deiude réddere illis majestc.tem siiam , réddere bonitalem sine qaà îiuUa niajéstas est : vis Deos propiliare . bonus ^sto. Satis illos c6luit quisquis imilâtus est. Ecce altéra qusestio, quomodo honii'nibus sit utendum.... possim bréviier liane lormulara bumâni officii
trâdere uiembra suinus corporis magni^
natura nos cognHos édidit eu m ex iisdeni et in idem '^ gigneret. Hcec nobis amorem indidit m.ituuni et soci^ biles fecit ; illa sequnm jnstv raque compusuit: ex illiiis constitulione inise'rius est nocére quam lœdi ; et illius impéiio parité sunt ad juvandura nianus. Iste versus et in péctore et in ore sit, /lomo siirri , humàni nihilà me aliénumputo. Habeimus in comm me, quod nati siiinus. Senec. Ep. xcv. * oflPicia.
oî6 Du Sens Adapté.
Il est vrai en général que les citations et les aplications doivent être justes autant qu'il est possible ; puis qu'autrement elles ne prouvent rien , et ne servent qu'à montrer une fausse érudition : mais il y auroit bien du rigorisme à condâuer tout sens adapté.
Il y a bien de la diférence entre raporter un passage come une autorité qui prouve , ou simplement come des paroles conues , auxquelles on donc un sens nouveau qui convient au sujet dont on veut parler : dans le premier cas, il faut conserver le sens de l'auteur ; mais dans le second cas , lés passages , auxquels on donc un sens diférent de celui qu'ils ont dans leur auteur , sont regardés come autant de parodies , et come une sorte de jeu dont il est souvent permis de faire
usage,
Suite du Sens Adapté. Siy
Suite du Sens Adapté.
De la Parodie et des Centons.
La parodie est aussi une sorte de Athénée, sens adapté. Ce mot est grec, car les^- ^^^^ ^^• Grecs ont fait des parodies.
Parodie * signifie à la lettre un chant composé à l'imitation d'un autre , et par extension on donc le nom de parodie à un ouvrage en vers , dans lequel on détourne , dans un sens railleur , des vers qu'un autre a faits dans une vue diférente. On a la liberté d'ajouter ou de retrancher ce qui est nécessaire au dessein qu'on
* n«p&)^/«5 cantieum. R. -^'ru^x^ juxta, et »^^, cantus, Carmen. Cuiiticum vel carmen ad altérius similitiidinem compositnm, cum altérius })oéta5 versus jocosè in àliud arguniéntum transferûntur.
Est étiam parodia, Herm6geni , cum quis, Tibi partem aliquam versus protiilit , réliquum, à se, id est, de suo , oratione solûtâ eloqiiitur. Roherl8on. Tii. ling. grœc. v. •z^^-
5i8 Suite
se propose ; mais on doit conserver autant de mots qu'il est nécessaire pour rapeler le souvenir de l'original dont on emprunte les paroles. L'idée de cet original et l'aplication qu'on en fait à un sujet d'un ordre moins sérieux , forment dans l'imagination un contraste qui la surprend, et c'est en cela que consiste la plaisanterie de la parodie. Corneille a dit dans le style grave , parlant du père de Cliimène :
le Cid. act. ggg rides sur son front ont ^ravë ses exploits.
^^'yMi.^fiM Racine a parodié ce vers dans les
Plaideurs i.rintiiiié parlant de son
^-^^--o père qui étoit sergent , dit plaisa- / nient :
Les Plaid. Il gagnoit en \Kn jour plus qu'un autre en act. 1. se. 5. six mois,
Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits.
Dans Corneille , exploits signifie rzctioiis mémorables , exploits militaires ; et dans les Plaideurs , exploits se prend pour les actes ou procédures que font les sergens. On dit que le
ttjuilU
DU Sens Adapté. ^ig ^rand Corneille fut ofensc de celte plaisanterie du jeune Uacine.
Au reste , FAcadéniie a observé c[ue Sentmens les rides marquent les années : mais "^ séries vèrsda gravent point les exploits. Cid.
Les vers les plus conus , sont ceux qui sont le plus exposés à la parodie. On trouve dans les dernières éditions des (Euvres de Boileau , une parodie Tom. 2. p, ingénieuse de quelques scènes du Cid. "^'^^ ^^^^' ^^ On peut voir aussi dans les Poésies de Madame des Houilères une parodie Dts HouL d'une scène de la même traefédie. Le ^ it ei/a»^
Théâtre Italien est riche en parodies.
Le Poëme du Vice Puni est rempli d'aplications hfîureusés de vers de nos meilleurs Poètes : ces aplications sont autant de parodies.
Les Centons sont encore une sorte KêrT/5ûv,ceni d^ouvrage qui a raport au sens adap- Jariis'^plnni^ té. Cento en latin signifie, dans le ^onsaicinata sens propre , une pièce de drap qui gJ^^J^** "^^^^ doit être cousue à quelqu'autre pièce , et plus souvent un manteau ou un habit t'ait de diferentes pièces raportées : ensuite on a doué ce nom , par métaphore, à un ouvrage composé de plusieurs vers ou de plu-
5jo Suite
sieurs passages empruntes d'un oit de plusieurs auteurs. On prend ordinairement la moitié d'un vers , et on le lie par le sens avec la moitié d'un autre vers. * On peut employer un vers tout entier et la moitié du suivant , rr^ais on désaprouve qu'il y ait deux vers de suite d'un même auteur. Voici un exemple de cette sorte d'ouvrage , tiré des centons de Proba Falconia. ^^ Il s'agit de la défense que
* VariisdelocisjSensibusquedivérsis^qiiîEflam càiminis structura soliclcitur, in unum versuin ut coeant caesi duo , aut unus et sequens cum mëdio : nam duos junctim locâre ineptum est, et très, unâ série , nieras nugae.... sensus diversi ut congruant ; adoptiva quîe sunt, ut cognita videântur; aliéna ne interlùceant; hiûlca ne pateant. ^usonius Paulo Epist. quœ j>rœlégitur ante^àyW. xiii.
"^^ Probae Falcétniae vatis clarissimae à S. Hieronymo comprobâtae centones de Fidei nostras m5^stériis, è Maronis carminibus, &c. Pan'siis , apud ^E^idium Gorbinum, iSyG. f. 27. in-8^ Item Parîsiis , apud Franciscum Stéphanum. i5\3.
Lus centons de Proha Falconia se trouvent «z^s.s/c/rt72sBibliotIiécaPatrum,Toni.5. Lugdûni 1677. ^^^^^ ^^ <7^*^ ^^^ ^'^ ^^ cette savante et pieuse Dame dans /^Index Auclo-
DU Sens Adapté. 5^1 Dieu fit à Adam et à Eve de manger du fruit défendu : Proba Falconia fait parler le Seigneur en ces termes , au chapitre xvi.
JE. 2. 712. Vos fâmuli quœ dicam âiiimis advërtite vestris :