‹ Les Tropes de DumarsaisChapitre 9 sur 57 · L'ANNEE LITTERAIRE DE FRERON · texte numérisé non relu

L'ANNEE LITTERAIRE DE FRERON

Sur une nouvelle édition f?e.y Tropes de Dumaa* sus, donnée qiieh]ue temps après la mort de Vuduteur.

Année 1757. — Tom. VU. Lettive VHI^

II. y a quelques mois , Monsieur, qu'on nous a donné une nouvelle édition des Tropes par Dumarsais , vol. in-8°. ; livre trop .ignoré, livre qu'il faudrait que nous dussions à rAcadéniie , ou qui aurait dû , tout au moins, mériter l'Académie à son autenr.

L'éditeur, en honorant son propre discernement , a rendu l'office le plus important au public , qu'on ne sert jamais mieux que lorsqu'on lui fournit des armes , soit pour détruire les erreurs anciennes , soit pour empêcher l'établissement des nouvelles. A quoi parvient-oa ordinairement en expliquant les Auteurs dans les classes ?

lir EXTRAIT DE l'anK^E LITTÉRAIRE

A un à -peu-près incertain et même trompeur. A quoi travaille- 1- on en Rhétorique le plus souvent? A se remplir machinalemcnlla lêle d'un verbiage laborieux. Quelle connaissance a - 1 - on coutume d'acque'rir dans un cours de Dialectique ? Celle d'un fatras déraisonnable de superfluilés (i ). Je pense qu'un des plus sûrs moyens d'obvier à ces trois inconvéniens surannés ^ c'est la lecture approfondie des Tropes. Ce traité est divisé en trois parties : la première a pour objet les Tropes en général. , la seconfie , les Tropes en particulier ou les

(i) Oui, voila ce qu'on a dit de renseignement des anciens collèges , dans le temps même où ils étaient pour la plupart tenus par les Jésuites. Et qui Ta dit ? Un homme qui , certes, n'était pas l'ennemi des Jésuites, ni le fauteur des innovations ; un homme qui, non-seulement avait été élevé par les Jésuites dans un de leurs plus fameux collèges , ( dans celui de Louis-le- Grand , à Paris ) , mais qui même , en qualité de Jésuite , au moins novice , avait professé quelque temps, et avec distinction, dans^ce même eollégç.

DE rrxÉpoN. îv

Tropes des Grammairiens et des Rliëteuis; et la troisième , les Tropes des Philosophes.

Tropes vient du mot grec tropos , con^ version , changement. Les Tropes sont des mots changes du sens propre au sens figuré i les Tropes sont des mois qui sont toujours pris dans ce dernier sens; ils ne se prennent jioint dans le sens propre. Le sens propre d'un mol est sa signilicalion primitive \ le sens lîguré d'un mot est la signification détournée qu'on lui donne. Un mot est pris dans le sens propre, quand il est employé à désigner un objet pour la désignation duquel il a été d'abord institué; un mot est pris dans le sens figuré, quand il est employé à désigner un objet pour la désignation duquel il n'a pas été d'abord institué (i). Le mot /"^w , par exemple, peut se prendre dans le sens propre et dans le sens figuré. Quand je dis , le feu diL,

(i) Tl y a dans ces notions sur le sens propre cl sur le sens figuré , quelques inexactitudes qu'on trouvera relevées dans le Commentaire.

IVj rXTRAIT DE L*AJ\^Ée LITT^RAIKE

jpoêle est doux , je prends le moi feu dans ie sens propre;, parce qut^ je l'emploie à désigner ce pour la désignation de quoi il a été d'abord institué. Quand je dis ^ le feu de la colère est terrible , je prends le mot feu dans le sens figuré, p.trce que je l'emploie à désigner ce ])our la désignation de quoi il n'a pas été institué. Le m(4 feu a été institué pour désigner cet élément furieux qui détruit tout et réduit tout en cendre ; et comme la colère voudrait aussi tout détruire, on a dit \efeu de la colère g comme on a dit \efeu du fourneau (i).

(i) Dans le feu de la colère , le mot feu est en effet dans un sens figuré , et ce sens figuré est ce qu'on appelle une métaphore. Mais quand on dii qu'iV y a tant de feux dans un lilLige, dans une ville, le v^oi feu se trouve employé par extension , par abus , pour ménage , et ce nouveau sens du mot , san^ être le sens primî'tij , n*tst pas non plus un sens proprementyF^are, mais ce cju'on appelle une cutachtèse. Il en est de même du mol feu pris pour cJieniinée , comme dans cet e\ejnple : Il ii\' a cjuun feu. dans cet appartement^ ou employé pour signi-

DE PrÉrON. îvij

Il est essentiel d'entendre la vraie signiilcation des mots, et on ignore cette signification dès qu'on ne sait point en quel sens les mots sont pris dans le discours. Les mots n'ont qu'un seul sens propre ; ils ont plusieurs sens figurés. Ce qui a donné lieu à tous les sens figurés , c'est la liaison qui se trouve entre les idées accessoires. On appelle ainsi les idées qui s'approchent, pous ainsi dire, les unes des autres , les idées dont les unes excitent les autres nécessairement , le signe , par exemple , et la chose signifiée , la cause et l'effet , la partie et le tout, l'antécédent et le conséquent. Les Tropts , par le moyen des idées accessoires , réveil* lent des idées principales. J'aperçus hier dix voiles , signifie par cette raison , j' a^ perçus hier dix vaisseaux (i). Enfiam-*

fier une garnituî'e de feu, c'est-à-dire , une grille de 1er, avec la pelle , les pincettes et les tenailles : Un Jeu garni d'argent ; acheter un feu.

(i) T aperçus hier dix voiles ne signifierait pas par lui seul , f aperçus hier dix vaisseaux ^

Iviij EXTRAIT DE l'a\J\'É"E LITTÉrAIÏIE

vié de colère , enivré de plaisir^ sont deux énonriations plus é ergiqiies i\u.e plein de colère el plein de plaisir (ij. Prenez le

mais présenterait un sens tout-a-fait équivoque, et donnerait lieu de demander quelle espèce de voiles ? si voiles est au masculin ou au féminin? s'il est au propre ou au figuré ? si par hasard je veux dire dix femmes en uoile , ou dix paisseaux à voiles ? Pour qu'il n'y eût point d'équivoque, il faudrait que l'on sût, par toutes les circonstances du discours , que je ne parle que relativement à la T3a\igalion, à la marine, et que c'est sur la mer, par exemple , ou sur une rivière , ou dans un port , que j'ai aperçu les dix uoiles : J^ aperçus hier une escadre de dix uoiles ; je vis hier dix voiles sortir du Havre; hier, en me promenant sur le rivage , f aperçus dix voiles qui croisaient au large.

(i) Elles sont plus énergiques , parce qu'elles disent beaucoup plus, et qu'elles forment une image vive qui frappe et saisit à l'instant l'imagination. Mais dans plein de colère et dans plein de plaisir, le mot plein n'est pas plus employé dans son sens primitif que ne le sont dans le leur enivré et enjlammc , quand on dit enivré de plaisir j enflammé de colère. Ce mot est

DE fréron. lix

glaive de la parole , quand il est question des ministres de Jésus— Clirist, forme une im.ige plus agréable (\ne parlez» Tel est le sommaire précis de la première partie, qui est une Préface où M. Dumarsais disserte en homnje consommé sur la nature, sui' l'origine , sur les effets des Tropes ^ et sur la nécessité de les entendre.

Dans cette première partie, M. Dumarsais a considéré le genre des Tropes : dans la seconde, il en développe analytiquenient toutes les espèces ; de sorte qu'utile et agréable tout-à-la-fois, il amuse et il ins-» truit également son lecteur , en lui présentant des exemples appuyés de solides réflexions 5 et des réflexions rendues sensibles par des exemples choisis. Les 2'ropes sont pour le commun des hommes ce que la prose était pour le M. Jourdain de la co-

aussi un trope , et un trope fondé sur le même rapport, sur la ressemblance j mais c'est un trope forcé, un trope. catachrèse ^ tandis que les deux autres sont des tropes libres et de thoix , dta'S tropes Jigui es.

ix EXTRAIT DE l'annÉe LITTERAIRE

méflie. Celui-ci s'étonnait de parler prose depuis vingt ans; ceux-là sont étonnés d'employer habituellement des 2'ropes dont la dénomination seule leur paraît d'une barbarie affreuse. Les Grammairiens artisans , de peur de sortir de la sphère de leur art , renvoient les 2'ropes aux Rhéteurs ; les Rhéteurs simplemeut Rhéteurs glissent rapidement sur les Tropes i qu'ils accumulent sans y répandre la moindre lumière. • La seconde partie du traité de Dumarsais est capable de faire évanouir la surprise des premiers, en les familiarisant de plus en plus avec les Tropes ; de dissiper l'erreur des seconds , en leur apprenant l'étendue de leur ressoi t , et de corriger l'inattention des maîtres d'éloquence 5 qui s'arrêtent h l'ccorce de la diction, au lieu de la faire envisager comme le signe de la perception spirituelle : la parole est la peinture de l'idée ; l'art de parler n'est rien sans l'art de penser; enseigner à parler sans enseigner à penser, c'est enseigner à faire du bruit. Un fruid insipide et une puérile affectation sont les vices le plus souvent an-

DE TREROX. Ixj

ncxés aux 2'ropes. M, Dnmarsais indique les préservatifs contre ces défauts , non avec ce ton superbement magistral qui révolte , mais avec la simplicité de la vraie Didactique (r)....

(0 C'est bien la Didactique qu'il y a dans l'original , et la Didactique est l'art d'enseigner, dit M. Gattel , en alléguant l'autorité de TAcademie, et en ajoutant que Trévoux fait, à tort , ce mot masculin. Il est étonnant que Je Dictionnaire de l'Académie, édition de Tan VII (179^), passe sous silence cette signification et ce genre et se borne à énoncer qu'on dit substantivement le Didactique , pour le genre didactique.

Quoi qu'il en soit , il est certain que le style de Dumarsais réunit au plus haut degré toutes Us qualités du genre, surtout Ja simplicité, la clarté, le naturel, la correction: et, certes c'est bien un homme aussi éclairé et d'un jugement aussi sain qui pouvait chercher à faire de l'esprit , et ce qu'on appelle des phrases , où il ne fallait que de la raison et que le ton uni du langage odinaire ! Mais ce style sans ornemens n'est pourtant pas sans grâce ni sans intérêt et il se fait lire avec assez de plaisir pour qu'on puisse dire que l'agréable s'y trouve joint «t l'utile.

Ixij EXTPAiT DE l'aKnÉc LITTÉRAIRE

J'ai dit que la troisième partie du traité de M. Dumarsais renferme les Tropes des Philosophes , parce que , dans cette dernière partie, il considère moins les o races , la noblesse et l'énergie du discours , que la vérité des jugemeiis relativement aux expressions qui peuvent raltèrer. Il est impossible que les aveugles voient ; cependant /es aveugles voient, dit l'Évangile. Prenez le mot aveugle dans le sens divisé , la dernière proposition est vraie : prenez le mot aveugle dans le sens co?nposé , la première proposition est vraie aussi; c'est-àdire, qu'il est vrai que les aveugles, en tant qu'aveugles ( sens composé) ne voient point, et qu'il est vrai pareillement que les aveugles qui ne le sont plus ( sens divisé) voient les objets. La femme aime à par^ 1er: cette proposition est vraie et fausse; vraie, si on considère les femmes en général, sens collectif; effectivement la plupart des femmes parlent volontiers ; fausse, si on considère chaque femme en particulier, sens distributif; il y a des femmes <îui parlent peu. Le café est une ligueur

DE rricRON. Ixiij

délicieuse ; oui et non. Oui, pour moi, cjui le prends avec volupté , et qui ne jouis que d'une meilleure santé après l'avoir pris, sens relatif ; non , pour les personnes qu'il incommode , el dont il ne flatte même pas le goût ; non , en un mot , j)Our tout le monde sans exception , sens absolu. Oa ne doit ni parler ni écrire que pour se faire entendre. La netteté et la [)récision sont le fondement et la fm de l'art de parler et d'écrire. Un lecteur, pour su qu'il ait Torganisalion requise , puisera dans les Tropes cette netteté, cette justesse et cette précision qui font le prix des conversations que l'oa entend , et des ouvrages qu'on lit (i).

(i) Il y puisera, ou, si l'on veut, iljr acquerra de plus , celle intelligence si nécessaire pour lire avec fruit et avec plaisir les ouvrages d'esprit. Ces ouvrages nous offrent dans les figures de langage qui y abondent plus ou moins, comme autant d'énigmes ingénieuses dont il faut que nous trouvions a l'instant même Je mot, en rapprochant nos idées, et en saisissant les r,apportsqui les lient l'une à l'autre. Si nous y parvenons sans peine et sans effort , comme cela ne peut manquer d'être , quand de bonnes études nous ont rais en état d'entendre , alors quel charme !

îxiV EXTR. DE l'année LITT. DE FREROIf.

quelles délices! En parcourant un seul passage," el quelquefois une seule phrase, un seul vers, nous combinons un million d'idées , comme le dit l'abbé de Radonvilliers; et, Vprès quelques pages d'un bon livre , nous avons peu lu , mais beaucoup pensé , et par cela même beaucoup joui ; car il n'y a sûrement rien de plus doux ni de plus agréable qu'un exercice modéré de la plus noble faculté de notre âme.

Mais s'il arrivait que , par le défaut d'études préliminaires suffisantes, notre sagacité et notre pénétration n'allassent pas jusqu'à deviner, ou ne devinassent le plus souvent qu'a demi , combien le meilleur livre ne perdrait-il pas pournous de son prix et de son mérite ! L'auteur nous semblerait parler une langue presque étrangère, nous ne suivrions qu'avec peine le fil du discours, et, si le dégoût et l'ennui ne nous faisaient pas toutà - fait renoncer à lire , la lecture du moins serait a-peu-près vaine, inutile, et ne laisserait dans l'esprit aucune trace profonde et durable-

A VER TISSEMENT

De la première Edition.

J E suis persuadé par des expériences réitérées , que la méthode la plus facile et la plus sûre pour comencer à aprendre le lalin , est de se servir d'abord d'une interprétation interlinéaire , où la construction soit toute faite , et où les mots sous -entendus soient supléés. J'espère doner bientôt au public quelques-unes de ces traductions.

Mais , quand les jeunes gens sont devenus capables de réflexion, on doit leur montrer les règles de la Grammaire, et faire avec eux les observations gram-

zV A FER TISSE ME NT.

matirales qui sont nécessaires pour rintelligence du texte qu'on explique. C'est dans cetle vue que j^ii composé une Grammaire où j'ai rassemblé ces observations.

Je di V ise la Grammaire en sept parties, c'est-à dire^quejt- pense que les observations que l'on peut faire sur les mots, en tant que signes de nos pensées, peu-, vent être réduites soua sept articles, qui sont :

1. La conoissance de la proposition et de la période , en tant qu'elles sonl composées de mots, dont les terminaisons et l'arangement leur font sigtiifîer ce qu'on a dessein qu'ils signifient :

IL L'Ortographe,

IIL La Prosodie, c'est-à-dire, la partie de la Grammaire, qui traite de la prononciation des

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