NOTICE
L'éducation des jeunes Beaufremont finie, Duniaisais cf)nlinua d'exercer le rare talent qu'il avait p ur ces sortes de fonctions. Il prit une f>enHon dans le faubourg Saint- Victor, pour y élever, suivant sa niëlhode. Tin certain non»brc de jeunes gens. Des circonstances im[}rëvues le forcèrent d'y renoncer. Il voulut se chaigcr encore de quelques éducations particulières ; mais son âge avancé ne lui permit pas de les conserver long- temps. Obligé enfin de se bor-r lier à quelques leçons qu'il donnait pour subsister, presque sans ressource, et, ce qui était plus déplorable encore, sans espérance , il se réduisit à un genre de vie fort étroit. Ce fut alors que les auteurs de l'Encyclopédie rassocièrent à celte grande entreprise littéraire. La partie spécialement confiée à ses soins, celle de la Grammaire , a été généralement regardée comme une des mieux traitées. Un tel succès ne paraissait-il pas devoir servir à lui assurer le nécessaire qui lui manquait ? Il le crut, et il chercha à intéresser en sa faveur les distributeurs des grâces j mais des éloges flal-
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tours, des paroles obligeantes j furent tout le fruit qu'il retira de ses démarches.
Cependant Dumarsais approchait du terme de sa vie, et les infirmités augmeni aient ses besoins, sans cju'il vit augmenter également ses ressources. II. eut toutefois à se flritter un instant de pouvoir jouir enfin d'un peu d'aisance; son fils, mort au Gap après y avoir fait un petite fortune , lui avait donné par son testament l'usufruit du bien qu'il lais- "^
sait. Ma'S lu dislance des lieux et le peu de ttu^^t^ ' temps qu'il survécut à son fils , ne lui permirent de toucher qu'une faible partie de ce qui devait lui revenir. Il lui fallait de bien plus grands secours. Heureusement -pour lui, un bienfaiteur de l'humanité et des lalens, le comte de Lauraguais eut occasion de le voir dans ces circonstances pénibles. Il fut touché de sa situation et de son mérite, et lui assura une pension de mille francs , dont il continua même ensuite une partie à la personne qui avait pris soin de la vieillesse de son protégé. Celuici ayant poussé sa carrière jusqu'à bien près de quatre-vingts ans, la termina en 1766^
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à Paris , où il paraît qu'il avait loujoars vécu depuis sa jeunesse.
Telle fut à peu-près la vie , et telle fut la destinée de cet homme célèbre. Né pour éclairer son siècle et sa patrie , il resta longtemps obscur et ignoré , réduit à exercer, pour vivre, une profession assurément trèshonorable en elle-même, mais très-peu honorée parmi nous, et qui ne conduit pas plus à la richesse qu'elle ne se concilie avec l'esprit de liberté et d'indépendance. Presque toujours aux prises avec la fortune , il ne la vit pas même s'adoucir un peu en sa faveur, alors que son mérite, commençant à être connu , la gloire et la renommée donnaient déjà quelque éclat à son nom. Cependant il peut avoir été pauvre sans être malheureux. Sans cupidité, comme sans ambition , il savait se contenter du nécessaire , et son âme iière et forte, au-dessus de tous les événemens de la vie , étail toujours aussi calme et aussi tranquille que ferme et inébranlable. Avec plus de talent pour se faire valoir, et avec moins de délicatesse . il aurait pu trouver des secoup»
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chez des citoyens riclies et généreux. Mais il avait trop d'honneur pour accepter de toute main , et il était trop capable de reconnaissance pour placer ce sentiment au hasard. M. Dumarsais , disait un riche avare, est un fort honnête hoinme ; il y a quarante ans qu'il est mon ami; il est pauvre , et il ne m'a jamais rien dem,andé»
On ne s'étonnera pas, d'après cette indifférence de Duinarsais pour ses intérels , qu'il ait été d'une humeur douce et ég^ale. On concevra aussi qu'il ait conservé jusque dans ses malheurs un certain fonds de gaîté. Cependant il n'était pas insensible à tout ce qui pouvait le regarder : il aimait les louang^es, et, s'il ne les recherchait pas , il était loin de les fuir. Il faut même le dire; il ne mettait aucun s^oin à dissimuler la bonne opinion qu'il avait de lui-même et de ses ouvrages : c'est qu*il était d'une simplicité , d'une naïveté, d'une bonhommie telle 5 qu'on aurait pu l'appeler le La Fontaine des philosophes. Fontenelle l'a assee bien peint , en disant de lui : C'est le ni-
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^ t (l t^ ^^2«y le plus spirituel, et V homme d'es-* ■ ' n^^^^^^m le plus nigaud cfue je connaisse. Il f' /fallait, en effet, plus que le voir et plus que renlentire, pour le juger un bomnae au-dessus du commun. Il avait beaucoup de savoir , et le savoir le plus vrai , le plus lumineux, mais plus de jugement que d'imagination, l'esprit plus sage que brillant, plus juste et plus net que vif , et il était plus propre à discuter a\ ec lenteur, qu'à saisir avec promptitude.
Il ne me reste plus qu'à dire un raotdtî ses ouvrages. Nous avons déjà vu qu'il en a fait de plus d'un genre ; nous avons vu aussi qu'ils n'ont pas tous paru de son vivant. Quelques-uns de ces derniers ne sont pas très-connus, et tels même qu'on lui y attribue, peut-être faussement , ne méritent
pas trop de l'être. S'ils sont réellement de lui, il a du moins démenti et rétracté tout ce qu'ds peuvent avoir de peu religieux , puisqu'il est certain qu'il ût avant de mourir, et dans une maladie même assez courte, tous les actes de religion d'un chrétien catholique. Mais jaous n'avons à parler ici
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que Je ses ouvrages de Grammaire philosophique, ou , si Ton veut , de philosophie grammaticale : c'est par ceux-là , en effet , qu'il s'est acquis une réputation immortelle -, c'est par ceux-là qu'il força jusqu'au suffrage de la Société célèbre et toute-puissante qui s'était opposée à son apologie de l'Histoire des Oracles, et quM le força au point d'être célébré comme un grand maître, et presque comme un oracle, dans le journal même de celte Société , connu sous le nom f^e Journal deTrévoux. Ces ouvrages sont:
1°. Sa Méthode raisonnèe pour ap" prendre la langue latine. Cette méthode, conforme au développement naturel de l'esprit , et propre à abréger tout-à-la-fois les difficultés et le temps de l'étude, a eu d'ubord contre elle , comme on le pense bien , les préjugés et la routine ; mais elle en a enfin assez triomphé à la longue pour amener de grandes améliorations dans tout le système de l'enseignement , soit particulier, soit public.
2°. Son Traite des Tropes , ou des
diffèrens sens dont un même viot est sus^ tjeptihle dans une même langue; ouvrage qui paraît être celui qui lui fait le plus d'honneur ; qui du moins est celui qu'on a le plus vanté, et que le Dictionnaire historique appelle , à-peu-près comme d'Alembert, un chef-d'œuvre de logique, de justesse , de clarté, et de précision.
3°. Sa Logique , ou ses Ré/lexions sur les principales opérations de l'esprit; logique fort courte, où l'on retrouve tout ce qu'il y a de ni( illeur et de vraiment utile dans la logique de Port-Royal , et qui n'a pas peu servi à faire toute la partie de la Logique latine de Lyon., relative à l'art du syllogisme ; qui contient , en effet, tout ce qu'il importe le plus de savoir sur cet art, et qui d'ailleurs porte sur une métapliysique simple , naturelle et raisonnable.
40. Enûn , ses divers articles de Grammaire faits pour l'Encyclopédie , et que l'on trouve recueillis avec sa Logique, sous divers titres généraux qu'on leur a appliqués. Ce qui en fait assez l'éloge, c'est qu'on les regarde comme un des plus beaux
oniemens Je l'immense et fameux ouvrage dont ils ont été primitivement destinés à faire partie. On a toutefois reproché à quelquesuns cle manquer de clarté et de précision, comme excédant les bornes d'une juste étendue. Il paraît en effet que , par l'habitude d'envisager chaque idée sous toutes les faces , et par la nécessité de parler presque toujours à des enfans, l'auteur avait contracté de la. diffusion dans la conversation , et que , cette diffusion , dont il ne se doutait sûrement pas lui-même, il l'a fait passer cjuclquefois dans ses écrits , sui^tout dans ceux de ses derniers jours. Mais on ne sent pas assez peut-être que , s'il est vrai que des idées communes et familières peuvent gagner à être présentées d'une manière vive et serrée , il n'en est pas de même , en général, des idées un peu nouvelles, surtout lorsqu'elles en contrarient d'autres de plus anciennes ; que ces idées , au contraire ^ demandent à être reproduites plus d'une fois et sous plus d'une forme ; et que ce n'est même souvent qu'à force de dévelop-
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peraens et d'explications, que l'on parvient à les rendre sensibles , et h les faire saisir et goùler par tous les esprits*
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