Paul MEYER, Hist. Gén. Lang., éd. Privat, VIT
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lier-poète du Carcassés, Raimon de Miraval. Le comte lui donnait des chevaux, des armes, des vèétements; si grande était leur amitié qu'ils avaient adopté un nom secret, commun à eux deux, Audiart. Raimon VI fut d’ailleurs réellement poète, si nous en jugeons par un couplet adressé au chevalier et troubadour Gui de Cavaillon, à l’époque du concile de Latran (1215), où se décida le sort du comté de Toulouse. Le comte y fait montre de sentiments énergiques et fiers, qui s’accordèrent mal d’ailleurs avec ses actes.
= Nous ne pouvons pas juger, d’après ces témoignages vraiment trop sommaires, le talent poétique des comtes de Toulouse; il est probable qu’il fut modeste et leur mérite le plus grand est d’avoir protégé les troubadours.
En revanche nous pouvons juger très authentiquement le talent poétique de plusieurs de leurs sujets. Nous ne parlons ici que des troubadours de Toulouse; car il serait trop long de citer ceux qui sont nés dans le vaste territoire que comprenait alors le Languedoc. Dans un passage bien connu du Z'riomphe de l’Amour, Pétrarque nous montre après Dante, Guido Cavalcanti et Guido Guinicelli, un groupe de troubadours pris parmi les plus célèbres : « Il y avait là, dit-il, tous ceux qu'Amour saisit si légèrement... tous ceux à
be, di rait sa bre
qui la langue servit toujours de lance, d’épée, de bouclier et de casque. » Il y avait Jaufre Rudel, « qui usa la voile et la rame à chercher sa propre mort » (c'est le héros de la Princesse Lointaine de Rostand); il y avait encore Folquet de Marseille, « qui changea d’habit et de condition », en devenant évêque de Toulouse. Et au milieu de ce groupe distingué par Pétrarque, deux bons troubadours de Toulouse : Peire Vidal et Aimeric de Pégulhan. Il est heureux que le chantre de Laure nous ait laissé un témoignage de la valeur poétique de nos compatriotes. Nous l’ignorerions peut-être ; ou bien on ne voudrait pas nous croire, on nous accuserait d’exagérer !
Et cependant le jugement de Pétrarque est juste. Deux au moins de nos troubadours peuvent supporter la comparaison avec les meilleurs poètes de leur époque, et même, mutatis mutandis, en tenant compte des différences des temps, avec quelques-uns de nos bons poètes modernes.
Il n’est pas sûr en effet que plusieurs de ceux qui, dans ces dernières années, ont -peuplé nos Académies et enrichi nos libraires, aient eu autant de verve poétique, d'imagination et de fantaisie que Peire Vidal! Comme il est bien un modèle de poète méridional et peut-ètre de poète toulousain! Comme il représente bien le troubadour idéal! Il semble avoir fait le tour du monde civilisé
d'alors : nous le trouvons à la cour du comte de |Toulouse, puis en Espagne, dans toutes les Espagnes peut-on dire : Léon, Castille, Aragon, Cata- | logne ; tantôt ami de son maître, le comte de j Toulouse, et tantôt son ennemi. La vie publique de Toulouse n’étant pas assez animée pour lui, il va en Italie, où il prend parti tantôt pour la République de Pise, tantôt pour celle de Gênes. Enfin cet infatigable voyageur part pour la Hongrie. Il faillit mème aller jusqu’à Constantinople, après avoir épousé, à Chypre, une Grecque qui lui fit croire qu’elle était d’origine impériale. Il se connaissait bien : « Cela m’ennuie, dit-il dans une de ses poésies, de rester trop longtemps au même endroit. »
Et dans tous ces voyages il ne promenait pas la hautaine mélancolie de Childe Harold; il restait ce que l’avait fait la nature méridionale : tantôt sérieux, tantôt rieur, tantôt croyant à l'amour, tantôt s’en moquant, délicieusement fin et quelquefois volontairement grossier, vantard, sincère, fou et sage en même temps : au demeurant un de nos meilleurs poètes!
Aïmeric de Pégulhan, l’autre troubadour distingué par Pétrarque, est d’une tout autre nature. Né, comme Peire Vidal, dans la petite bourgeoisie toulousaine, il fut compromis de bonne heure dans une aventure, blessa un mari jaloux et s’en-
fuit en Catalogne. Il y fut bien accueilli par un chevalier poète, Guilhem de Berguedan, qui lui donna son cheval et ses armes et le recommanda au roi de Castille. Bien accueilli aussi par ce dernier, il eut bientôt la nostalgie de sa ville natale et de l’amie qu’il y avait laissée. Il s’habilla en ptlerin, arriva à Toulouse sans être reconnu, y tomba malade sans l’être, se fit porter non à l’hôpital, mais dans une maison qu’il connaissait bien ; puis, après quelques jours, il partit pour l'Italie, d’où il ne devait pas revenir. Là encore il fut honoré par les seigneurs d’Este et de Montferrat ; puis il vint à la cour de l’empereur Frédéric IL. Il prit parti pour les Provençaux contre le comte d'Anjou, et déplora, dans un planh, la mort de Manfred. Ce fut, même en exil, un champion opimâtre des comtes de Toulouse et un adversaire irréconciliable de leurs ennemis. Parmi ses chansons, quelques-unes sont d’une très grande élévation poétique et d’une très belle noblesse. Il y a un contraste frappant entre lui et Peire Vidal; mais tous deux sont de la même lignée de poètes : Pétrarque a eu raison de les confondre dans l'éloge. |
= Nous ne citerons pas ici les autres troubadours de Toulouse; les chapitres suivants leur sont consacrés. Nous relèverons seulement le nom d’une femme poète, d’une érobairitz, comme on disait
alors. Elle s’appelait dame Lombarde. Son biographe nous dit qu’elle était « belle et avenante de sa personne et instruite », ajoutant ainsi à ses charmes ces qualités intellectuelles et morales si prisées au temps des troubadours.