PETRE RAIMON
0 G —— Fro que deñhh mos precx eyssauzir ; Mas d’una ren vauc trop doptan, Sim fai trop dieta tenir;
Sim sen lo cor afrevolir Que paor ai l’arma s’en an.
Mas si°m fezes un bel semblan Que m’anes mon cor adoussan, Enquer cugera revenir;
Quar s’ieu muer colpa n'aura gran; Per so deu guardar e chauzir.
E s’en cor m'a pro a tenir,
Per Dieu no m'o anes tarzan.
Que:1 febles cors vai sospiran, Quar conois qu’ieu mezeis m'engan, Em vey tot dia magrezir ;
Aissim va‘! cors e:l sens camjan, Con si l’arm’ en devr issir :
Tan fort m'anguoysson li sospir, Qu’a pauc tro al derrier no°m van.
( Le mal d'amour que j'avais antan va encore se ravivant; car je me sens venir au cœur une douleur et un désir angoissants, et le médecin qui pourrait me &uérir veut me traiter par la diète, comme font les autres médecins.
(Et il pourrait me guérir sans peine, de manière que je ne souffre ni peu ni prou; cependant, quoiqu'il me fasse vivre dans la douleur, je ne lui en veux nullement; mais s’il retardait ma mort, ma vie serait à
son service et je reconnais que ma mort lui causerait du tort
Gb
& Et jamais cependant je ne me désespère, car en - rién je n'ai jamais enfreint ses ordres et nul autre désir ne me fait changer; qu'il prenne garde à sa bonne renommée (m. à m. à ce qui lui sera convenable); car Hippocrate, à ce que Jj’ai entendu dire, prétend qu'un médecin ne doit pas se tromper, quelque conseil qu’on lui demande. |
« Donc, puisqu'il m'a pris en son pouvoir, qu’il n’aille plus me faire souffrir et qu’il veuille bien ne pas me faire mourir complètement; car qu'il ne pense pas, quoique je rie et que je chante, ‘que je puisse le supporter longtemps; et elle ne pourra pas se cacher toujours la douleur qui se répand dans le cœur.
« Mais je patienterai en suppliant, servant, souffrant et priant, jusqu’à ce qu’il daigne écouter mes prières ; seulement je crains bien une chose, s’il me fait observer la diète trop longtemps; je sens que mon cœur s’affaiblit au point que j'ai peur que l’âme s’en aille. |
« Mais s’il me faisait un bon accueil qui me mît du baume au cœur, encore Je penserais pouvoir me remettre; car si je meurs, il sera bien coupable; aussi doit-il prendre garde et faire attention. Et s’il a le désir de me secourir, pour Dieu! qu’il ne tarde pas à le faire!
« Car mon faible cœur va soupirant; 1l reconnaît que je me fourvoye et il me voit maigrir tous les jours; ainsi mon intelligence et mon corps vont changeant, comme si l'âme devait sortir du Corp et mes soupirs m'angoissent au point que peu s’en faut qu'ils ne viennent au dernier, »
Un des mérites de ces deux pièces, d’une agréable préciosité, est d’avoir fait intervenir la
médecine dans la théorie. de l’amour courtois. D'ordinaire les troubadours traitent ce thème sous «me forme où la rigueur de la scolastique est attéauée par l’idéalisme de la pensée. Ici le médecin, avec les allusions à la médecine et à ses procédés {Hippocrate, diète, amaigrissement), introduit quelques traits de réalisme. Nous ne savons d’ailleurs combien de temps. dura la diète et aucun biographe ne nous a dit ce qu'il advint du traitement.
Peire Raimon séjourna en Italie; c’est à la fin de sa vie que sé place ce séjour. On peut fixer autour de 1218 et de 1221 la date de certaines chansons qu’il y composa. Il y adressa un descort à Thomas Ie", comte de Savoie, qui ‘était « jeune et beau et dansait et chantait mieux que nul auire! ». |
Il fut aussi‘ en relations avec la cour d’Este. Béatrix d’Este, en l’honneur de qui il composa une chanson (n° xv1 de notre édition), était, d’après un chroniqueur du temps, « d’une grande beauté physique et d’une grande élévation morale ».
Elle prit le voile entre 1218 et 1222 et mourut en 1226*. |