‹ Les troubadours de ToulouseChapitre 36 sur 83 · Genealogia comilum Sabaudiae, c · texte numérisé non relu

Genealogia comilum Sabaudiae, c

2. Rerum ital. Script., VIT, 720. Voir sur la période italienne de la vie de Peire Raimon notre édition de ce troubadour, p. 8-10.

Vers la même époque, Peire Raimon fut en rapports avec Guilhem de Malaspina (mort en 1220) et avec son successeur, Conrad de Malaspina.

Une de ses plus gracieuses chansons (écrite vers 1221) est adressée à.un troubadour de Bologne, Rambertino de Buvalel, dont il nous reste une dizaine de poésies! (1193-1234).

Et voici les jolies choses que ce troubadour toulousain écrivait, au début du x siècle, à son confrère italien :

De fin’ amor son tot mei pensamen

E mei desir e mei meillor jornal

E pres d’Amor voill aver mon ostal, Per so car fis ab fin cor finamen

Lim sui renduz, setot ben no m’acoill :

E ges per tan de leis servir no°m toil, Setot son greu e perillos li fais Que fai als seus soven Amors sofrir.

Pero m'a fait Amors tant d’onramen

Que mai e mels ab ferm cor natural

Am que nuls hom; ni non dic com ni cal, Tot per paor de malvais parlamen ;

Mas lo dolz ris e la faz e*ill beïl oil

E la faichos plaisenz de bel escoil

E'‘1 gai solaz e:1 gen parlar no‘m lais Mostrar quals es a cel qui sap chauzir.

1. Éditées par G. Brnroni. Dresde, 1908 (Gesell. rom. Lil., t. XVID.

« Vers l'amour parfait vont toutes mes pensées et mes désirs et mes meilleures journées, et près d'Amour je veux bâtir ma maison, parce que je me suis rendu à lui simplement, d’un cœur sincère et fidèle; quoiqu'il m’accueille mal, je ne veux pas pourtant cesser de le servir, bien qu'ils soient pénibles et dangereux les tourments qu’Amour fait souvent souffrir.à ses fidèles.

« Cependant Amour m’a fait tant d'honneur que j'aime d’un cœur sûr et sincère plus et mieux qu'aucun autre homme; si je ne dis pas qui j'aime, c'est surtout par peur de la médisance; pourvu que son doux sourire, son visage et ses beaux yeux, ses manières agréables et distinguées, sa gaieté, son aimable entretien ne me laissent pas montrer qui elle est aux connaisseurs qui savent choisir! »

Or ce Rambertino de Buvalel, auquel s’adressait Peire Raimon, n’était pas un personnage ordinaire. Né à Bologne, c’est un des plus anciens troubadours italiens qui aient écrit en langue d'Oc; et cela, dans la ville même où la langue littéraire italienne devait naître quelques années plus tard avec Guido Guinicelli, le maître de Dante, et le père du dolce stil nuovo. Rambertino exerça d’ailleurs les fonctions élevées de podestat dans plusieurs villes de la haute Italie et mourut vers 1221. Ainsi ce n’est pas un mince mérite pour notre troubadour toulousain d’avoir été en rela-

tions ‘suivies avec un des premiers troubadours italiens : et ces relations durent être assez étroites, car un manuscrit italien attribue à Rambertino deux poésies de Peire Raimon:. où

De ces témoignages réunis nous pouvons tirer la conclusion que Peire Raimon, comme Peire Vidal, Aimeric de Pégulhan et Guilhem Figueira, non seulement est allé en Italie, mais qu'il a contribué, pour sa petite part, à répandre ces mystérieuses semences poétiques qui germeront quelques années plus tard sur le sol italien; elles y donneront « fleurs et graines », pour emprunter une expression aux troubadours, dans les œuvres de Dante et de Pétrarque.

Essayons maintenant de nous faire une idée sommaire du talent de Peire Raimon. Demandonsnous en particulier comment il a donné de l’éclat, du relief, du pittoresque ou de l'originalité au début de ses chansons : et demandons-lui comment il a traité les lieux communs de la théorie de l'amour courtois. De la réponse à ces deux questions se dégagera en partie l’originalité du poète.

Les débuts des chansons en sont la partie la plus conventionnelle. Ils rappellent en général

1. Voir sur tout ceci G. BErRToN, Ramberlino Buvalelli. Dresde, 1908, p. 11.

l’arrivée du printemps, le chant des oiseaux, surtout du, rossignot ou de l’hirondelle, l& naissance des feuilles et des fleurs, et toutes autres manifestations du retour de la belle saison. La plupart de ces motifs sont de style et les débuts des chansons se ressemblent trop souvent chez les. troubadours. Il sémble cependant que quelques poètes aient essayé de chasser la banalité de ces descriptions consacrées par la tradition, et que plusieurs, comme Peire Raimon, y aient réussi :

Pus lo prims verjans botona De que nais lo frugz e:l fuelh, E‘l rossinhols s’abandona

De chantar per mieg lo bruelh, Belha m'es la retindida

Que fai per mieg la giardina.

«Au moment où la première branche fait éclore ses bourgeons, d’où naît le fruit et la feuille, et où le rossignol s’abandonne ou chante au milieu du bocage, il m’est agréable d’entendre l’écho de ce chant qu’il fait retentir dans le jardin. »

Voici, par contraste, une description pittoresque d’un paysaÿe d'hiver.

Era pus hyverns franh los brotz E pareysson florit l1 ram, E:1 gibres e’1 neus son a floxs

Pels termes e pels playssadencs, Be:s tanh doncx qu’ieu me luenh d’enueg.

. © Maintenant que lhiver brise les branches, que les rameaux paraissent fleuris et que le givre et la neige sont répandus à flocons sur les tertres et les haies, il convient que je m’éloigne d’ennui en chantant. »

Revenons au thème du Printemps; avec le début d’une autre chanson.

Lo dolz chan qu’au de la calandra Qu'en preisen chant’ e la doussor Del temps novel e:l fin” odor

De las flors mi dona talent

De chantar.

« Le doux chant que j'entends de l’alouette, qui chante en ce moment, la douceur du printemps et la fine odeur des fleurs me donnent envie de chanter. »

Autre thème du printemps :

Pos vezem boscs e broils floritz

E:il prat son groc vert et vermelh,

E:1 chant e:l refrim e:1 trepeil

Auzem dels auzellos petitz,

Be's tainh qu'un novel chan fabrec

En aquest bel douz temps d'avril; :

E si be so-1ll mot maestril,

Leu seran d’entendre a unquec.

« Puisque nous voyons les bois et les bocages fleuris, et que les prés sont Jaunes, verts et ver-

meils, et puisque nous entendons le chant, le ramage et le tapage des oisillons, il convient bien que je fabrique un chant nouveau en ce beau et doux temps d'avril; et quoique les mots soient excellents, ils seront faciles à entendre pour tout le monde. »

Ces descriptions sont, nous l’avons dit, un peu conventionnelles ; on les retrouverait un peu partout dans les chansons des troubadours. Mais peut-être n’y retrouverait-on pas le même pittoresque et le même sentiment de la nature. Peire Raimon peut, à ce point de vue, être placé à côté de Bernart de Ventadour, ravi de voir l’alouette « mouvoir ses ailes vers le soleil ».

Jaufre Rudel de Blaye, l'amant de la Princesse Lointaine, regardait les oiseaux comme ses maitres de chant; et il a exprimé cette idée dans le gracieux couplet suivant, gentiment traduit au xviné siècle par l'historien provençal Papon.

Maîtres, maîtresses de chansons Assez autour de moi foisonnent, Mille oiselets sur les buissons Célèbrent les fleurs qui couronnent Nos gazons déjà renaissants".

Quoique Peire Raimon ait aussi gracieusement

ï. Traduction de Papon, in Parnasse Occilanien, p. 21.

célébré: dans les débuts de ses chansons le printemps, les fleurs et les oiseaux, c’est à une autre source, sinon plus belle, du moins d’essence différente, qu’il demande son inspiration. Voici comment il nous en donne le secret.

Vergiers, ni flors ni pratz No m'an fait chantador; Mas per vos cui azor, Domna, si m'alegratz; Qu'’ieu no chanter'ogan, Mas lo gen cors prezan, E vostra grans beutatz M'abellis tant e°m platz, Qu’ab mil vers sagramens Nous puesc mostrar com vos sui bevolens.

« Ce ne sont ni les vergers, ni les fleurs, ni les prés qui m'ont fait poète; mais c'est vous, dame, vous que j'adore, tellement vous me mettez en joie; car sans cela je n’aurais pas chanté cette année. Mais votre gentille et agréable personne et votre grande beauté me réjouissent et me plaisent tant qu'avec mille serments vrais je ne puis vous montrer tout mon amour. »

Ainsi Peire Raïmon sait s'affranchir quelquefois de la convention, dans la partie la plus conventionnelle de la chanson; il s’en affranchit souvent encore dans la conception de l’amour.

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