BERTONI, Romania, 1912, p
de sa blessure et était allé à Saint-Jacques [de Com-
postelle]. Aimeric l’apprit et voulut revenir à Tou- louse. Il vint trouver le roi [de Castille] et lui dit que, s’il le lui permettait, il voudrait aller voir le marquis de Montferrat. Le roi lui donna la permission et l’équipa complètement. Aïimeric dit au roi qu'il voulait passer par Toulouse et il pensait à ce qu’il savait; mais le roi aussi connaissait son aventure; il vit que l’amour de sa dame l’attirait et il lui donna une escorte jusqu’à Montpellier.
« Aimeric fit connaître son aventure à ses compagnons de route et leur demanda de l’aider à voir sa dame sous forme de malade. Ils lui répondirent qu'ils exécuteraient tous ses ordres.
« Quand ils furent à Toulouse, ses compagnons demandèrent où était la maison du bourgeois; on la leur indiqua. Il y trouvèrent sa femme et lui dirent qu’un cousin du roi de Castille était malade, qu'il allait en pèlerinage, et qu’elle daignât lui accorder l’hospitalité. Elle répondit qu’il serait servi et honoré dans sa propre maison. Aimeric vint de nuit et ses compagnons le couchèrent dans un beau lit. Le lendemain Aimeric fit appeler la dame. La dame vint dans la chambre et le reconnut : elle s’étonna grandement et lui demanda comment il avait pu rentrer à Toulouse. Il lui répondit que c'était par amour pour
elle; et il lui raconta toute son aventure. Et la dame fit semblant de le recouvrir avec les draps et elle l’embrassa.
« À partir de ce moment, je ne sais comment les choses allèrent, mais tant est que dix Jours entiers Aimeric resta là sous prétexte d'être malade. Et quand il partit, il s’en alla auprès du marquis de Montferrat, où il fut bien accueilli*. » |
Telle est la romanesque aventure que nous raconte le biographe anonyme du xuu* siècle. Quelle part de vérité cache-t-elle? Il n’est point facile de le dire. L’aventure, pour romanesque qu’elle sait, n’a peut-être rien d’invraisemblable.
Aimeric de Pégulhan est un troubadour des plus féconds. Malgré les pertes que son œuvre doit avoir subies, il nous reste de lui un peu plus de cinquante pièces. Il y a, dans son œuvre, de nombreuses chansons d’amour, mais il y a aussi d’autres genres : sirventés, tensons, chansons de croisade, plaintes funèbres, et même un ou deux genres nouveaux qu'il a peut-être inventés : le vers-chanson et le fablel.
Aimeric paraît avoir été très dévoué au comte de
1. CHABANEAU, in Hisloire générale de Languedoc, éd. Privat, X, 283-283.
= 91 — Toulouse et à sa cause. Il chanta, sans doute dans sa jeunesse, la reine Éléonore, qui n’était autre
que la comtesse de Toulouse, sœur du roi d’Ara-