‹ Les troubadours de ToulouseChapitre 66 sur 83 · Ed. CouLer, III · texte numérisé non relu

Ed. CouLer, III

H était le beau-frère d'un troubadour toulousain, Pons Santolh, de qui il ne nous reste qu’une composition, qui est précisément un planh ou plainte funèbre sur la mort de son beau-frère. On y sent quelque sincérité, chose rare dans les compositions de ce genre.

Amezurats com nobla creatura

Endreg de Dieu fos say e de la gen;

E sembla be que Dieus y mes sa cura

Quan vos formet, qu'elh el mons engalmen Son d’un voler, quecx ab se vos aven.…

Dregz drechuriers, Dieus dignes, Merces pura, Non drechuran, mas humils humilmen | Vos clam..

Qu'en Paradis Sant aparellamen

De corona de vida dignamen

L'aparelletz e‘lh detz revestimen

Si-us platz de celestial vestidura.

Maire de Dieu, Regina resplanden,

Per vos resplan lo mons de salvamen, Qu'ans que Dieus fes de vos avenimen Era:l segle salvatios escura;

Per merce-us prec qu'est vostre ben-dizen Regardetz si com vostra creatura.

(Ed. CouLer, p. 198.)

« Vous fûtes, dans voire vie, comme une noble créature, droit envers Dieu et envers le monde ;

il semble que Dieu mit son soin à vous créer, car lui et le monde sont unanimes à vous louer et chacun vous garde avec lui.

« Dieu juste, Dieu digne, pure Pitié, je vous supplie humblement de l’orner dans le Saint Paradis de la couronne de vie et de le revêtir, s’il vous plaît, de vêtements célestes.

« Mère de Dieu, Reine resplendissante, par vous le monde resplendit de salut; car avant que Dieu prit en vous naissance, la rédemption était obscure pour le monde; je vous prie, par pitié, de regarder comme votre créature le fidèle qui vous adresse ces vers. » | C’est ainsi que, vers l’an 1260, un poète toulou- ‘sain recommandait à Dieu et à la Vierge l’âme de son beau-frère défunt. Cette poésie a un caractère familial et religieux qui lui donne une certaine originalité; et si elle ne révèle pas un grand poète, elle prouve, comme le montre le texte languedocien, que Pons Santolh était un bon versificateur.

Nous soulignerons, en terminant, deux points importants de l’œuvre de Montanhagol. Le premier est sa haine de l’Inquisition : nous reviendrons sur ce point dans le chapitre suivant. Mais c'est surtout sa conception de l’amour qui nous intéresse, Montanhagol est un des troubadours

chez qui on observe le mieux la transformation de l'amour prefane en amour mystique. « Amour n'est pas un péché, mais une vertu, qui fait les méchants bons et rend les bons meilleurs. »

« Car l’amour réclame un cœur pur, dit son éditeur résumant sa doctrine; on n’est digne d’amour que si on sait se garder des fautes, si l’on n’est pas également indifférent au bien et au mal, et l'amour va à la vertu!. »

Et voici un passage plus caractéristique que tous les autres : « Les amants doivent bien servir de bon cœur Amour, car l’amour n'est pas un péché, mais une vertu, qui rend les mauvais bons et les bons meilleurs et met l’homme en voie de bien faire tous les jours; et d'amour vient la chasteté (D’amor môu castitatz), car qui s’entend bien en amour ne peut par la suite mal se conduire*. »

Or cette théorie, Montanhagol n’est pas seul à l’exprimer : elle est commune à la plupart des poëtes de son temps, dans le Midi de la France comme en Îtalie. Elle gagne peu à peu et aboutit dans ce dernier pays à la conception de l'amour mystique des auteurs du dolce stil nuovo et de Dante. Le vers de Montanhagol sur l’amour et la chasteté

Page 1