PEIRE G
tante. Sa chevelure était blonde; il avait les yeux « vairs et amoureux » ; les dénts étaient blanches, la bouche fraîche et rieuse ; le cou était large, « la gorge était plus blanche — Que neige, ou fleur sur la branche ». Il avait de belles épaules et la taille mince. Son manteau et son olifant étaient coulèur de violette, dé rose et de fleurs vermeilles. Il montait un palefroi splendide, admirablement harnaché et caparaçonné. « On n'avait jamais vu cavalier si beau, ni si hardi! »
À côté de lui marchait une femme plus blanche que la neige. Blonde, elle aussi, ses cheveux ressemblaient à de l’or. Elle montait, comme le chevalier, un magnifique cheval à la robe blonde. Derrière ce couple venaient un écuyer et une « damoiselle » (donzella), dont les cheveux étaient si longs qu’ils recouvraient, en retombant, toute la selle. Elle chantait une jolie chanson.
Les voyageurs mystérieux invitent le troubadour à prendre part à une collation, un vrai piquenique. La damoiselle avait étendu sur le gazon un tapis magnifique, où étaient brodés « oiseaux, bêtes et fleurs ». Après le repas, le beau chevalier se fait connaître : « Peire Guilhem, lui dit-il, sachez que je suis le Dieu d'Amour. La Dame vêtue de fleurs est Pitié (Merces). La Damoiselle est Pudeur (Vergonkha) et l’Écuyer Loyauté (Leutatz). » « Je voudrais en savoir davantage, dit le poète ;
je voudrais surtout connaître la naissance et l’essence de l’Amour. » « La flamme d’amour, lui répond le Dieu, son feu et sa chaleur naissent dans le cœur. La volonté l'élève et l’imagination, qui court plus vite que le vent, l’engendre. Cette flamme vit de joie et d’allégresse, son feu s'embrase avec les gais plaisirs, et les mensonges des hommes grossiers l’éteignent.. Quant à mon archer, Loyauté, il frappe de sa flèche l’homme faux et triste. Et nul ne veut guérir, car la flèche entre, en même temps que les soupirs, par les yeux et par les oreilles. Et voyez la grande merveille! D'un seul coup elle fait un corps de deux corps. »
La pièce est d’abord intéressante par les descriptions des personnages, de leurs costumes et de leurs montures. Il y a là une grande recherche de l’éclat et du brillant dans le style. La scène se passe par un beau matin d’été, par un « temps doux, clair et serein, à la saison où l’alouette chante ».
Le cadre est magnifique et 1l faudrait citer toute une partie de la pièce pour l’admirer. « Les oiseaux cessaient de chanter » en entendant le chant d'amour de la « damoiselle ». Toute cette première partie déborde de joie; on y sent une poésie fraîche et jeune, déjà romantique par l'éclat des descriptions et par l’émotion de la pensée. La deuxième partie est plutôt didactique; mais les confidences du Dieu
d'Amour y revêtent encore cette couleur que le Dieu donne à tout ce qu'il touche. La pièce est d’un poète bien doué; il semble même plus à son aise dans la poésie narrative, où il avait peu de modèles, que dans la poésie lyrique, où des tradiüons et des règles l'ont peut-être contraint et gêné.
M INITIALE DES Leys d'Amors.
Guilhem Montanhagol était, d’après la biographie anonyme, un chevalier de Provence. Il composait surtout des chansons en l'honneur de dame Jausserande de Lunel. Il ÿ a, parmi ses
1. C’est probablement une erreur, comme l’a démontré M. J. CoucerT, Le troubadour Guilhem Monlanhagol. Toulouse, 1898 (Bibl. Mérid., 1°° série, t. IV). Cf. Introd., p. 30. Prononcer Montagnagol, nh étant équivalent de gn.
poésies, une chanson pleine d’allitérations et qui commence ainsi :
À Lunel lutz una luna luzens, Que dona lum sobre totas lugors*.
(Éd. Coulet, I.)
Il avait voyagé en Espagne et avait peut-être pris part au siège de Valence et à la conquête de Majorque par Jacme Ier le Conquérant.
A la nouvelle que Charles d'Anjou allait épouser la fille et héritière du comte de Provence, il compose un sirventés énergique. « La Provence s'appellera désormais la terre de la trahison; car elle a changé un noble et vaillant seigneur pour un mauvais, et à cela elle perd son honneur‘. »
Montanhagol avait une grande sympathie pour le comte de Toulouse, Raimon VII. Au moment où le soulèvement de 1242 échoua, Montanhagol écrivit une vive satire contre ceux qui avaient fait défection, comme le comte de la Marche et le comte de Foix, et ceux qui n’avaient pas tenu parole, comme le roi d'Aragon:.
1. « À Lunel luit une lune luisante, qui donne une lu- mière supérieure aux autres lueurs. »