CHAPITRE VII
Décadence de la poésie. — Le troubadour At de Mons et le roi Alfonse X de Castille. — Transformation de la poésie profane en poésie religieuse. -- Poésies à la Vierge. École de Rodez. — Maintien des traditions littéraires dans le Rouergue et l’Albigeois. — L'École de Toulouse. — Le Gai Savoir. — Caractère moral et religieux de la nouvelle poésie. — Les préceptes RRDMARCAUE Les Leys d’Amors, — Conclusion.
Dans son poème intitulé L'Allemagne (Songe d'hiver), Henri Heine raconte que, passant par Cologne, il entend parler le Rhin, der Vater Rhein. Le vieux fleuve, personnifié, lui demande des nouvelles des « chers petits Français », qui, à cette époque (1844), avaient quitté ses bords depuis peu de temps. Et Heine, contemporain de Victor Cousin et de Guizot, répond à son interlocuteur : « Ce ne sont plus les mêmes Français que ceux de la Révolution! Ils ne chantent et ne dansent plus; ils penchent tristement la tête. Ils fument et ils font de la philosophie ! »
Involontairement ce souvenir revient à l’esprit, quand on aborde l’étude des troubadours de la décadence. Eux aussi font de la philosophie et non plus de la poésie. On ke verra par une étude som-
maire de l’œuvre du dernier troubadour toulousain, Àt de Mons.
Nous savons peu de choses sur la vie de ce troubadour'. Dans un sirventés adressé au roi de Castille, Alfonse X, il s’appelle « N’Atz de Mons de Tholoza ». Un Ato de Montibus est cité dans une charte toulousaine de 1182*°; un autre personnage du même nom était consul de Toulouse en 1201. C’étaient des personnages de la famille du troubadour; ce n’était pas probablement le troubadour lui-même, qui était plus jeune.
Il semble qu’At de Mons ait passé la plus grande partie de sa vie en Espagne. La plupart de ses œuvres sont adressées à un roi de Castille et à un roi d'Aragon. On est à peu près d’accord pour voir dans le premier le célèbre Alfonse X, le « Sage », ou plutôt le « Savant », qui fut un des plus « magnifiques » protecteurs des troubadours qu’il y ait eus dans la péninsule. C’est à sa cour que vécurent les troubadours Montanhagol, de Toulouse, Bonifaci Calvo de Gênes et surtout le dernier troubadour, Guiraut Riquier de Narbonne.
1. Ses œuvres ont été éditées par W. BERNHARDT, dans l'Altfranzæsische Bibliothek, t. XI, Heïlbronn, 1887.
2. Romania, XLIX, 105, et, pour le consul de 1201, Hisl. Gén. Lang., éd. Privat, X, 333, n. 4. Af est la véritable forme; N, dans N’A4, est ce que les Leys appellent l’article « honorifique », dont le féminin est Na : ex. Na Lombarda.
Quant au roi d'Aragon, auquel At de Mons adresse quelques-unes de ses poésies, on s’est demandé s’il s'agissait de Jacme [e' Ie Conquérant, contemporain et parent d’'Alfonse X, et comme lui grand protecteur de la poésie. Il semble qu’il s'agisse plutôt de son fils Pierre III d'Aragon, qui hérita en partie des traditions et des goûts de son père.
Les œuvres d’At de Mons qui nous restent sont
surtout didactiques.
Une des plus longues est adressée au roi de Castille, et elle traite de l’influence des astres. On sait quelle importance eut l’astrologie au Moyen âge et même au début des temps modernes.
Alfonse X avait fait traduire des traités arabes d'astronomie. On peut croire que lui et son entourage attachaient quelque importance à cette science, telle du moins qu’on l’entendait au Moyen âge.
At de Mons essaya donc d’exposer didactiquement à son royal protecteur quelques principes. d'astrologie. Que la poésie fasse défaut dans ce fatras de plus de deux mille vers de six syllabes, on peut le présumer. On sait que cette plante délicate ne fleurit pas dans l’atmosphère des traités philosophiques, didactiques ou moraux.
Mais At de Mons n’a même pas su donner de
Y'unité à son sujet. Il se livre à des digressions nombreuses sur:la nature de l’âme, sur son immortalité, sur Dieu. Chemin faisant, il rencontre un problème assez angoissant pour un catholique qui croit quelque peu à l’astrologie : le problème de la prédestination.
Le jugement du problème est soumis au roi, qui, en un millier de vers, étudie à son tour les arguments donnés par les partisans et les adversaires de l'influence des étoiles. Alfonse X conclut sagement que nous sommes en partie soumis à l'influence des astres (astrat) et en partie à la prédestination (destinat), mais qu’un troisième élément, le hasard (aventura), joue un grand rôle -dans notre vie.
Don nos dizem aisi, Jutjan a la perfi,
C'omz es en part astratz, Et en part destinatz,
E totz en aventura :
E dizem, per drechura Jutjan, que bes e pros Ve de l’un o dels dos
E de tots tres als mals...
Dans une autre poésie didactique, qu’on appelle ‘en ancien provençal ensenhaméen, At de Mons
donne des conseils de maintien et de bonne tenue à un jeune jongleur qui était venu les lui demander.
Us joglars cabalos
De bona Joglaria
E de gran maestria, Sabens et entendutz,
S'en es a mi vengutz, Que:l cosselh e l'essenh…
Les conseils donnés par At de Mons sont assez généraux pour servir à l’honnête homme qui veut se faire valoir dans les cours. C’est déjà le thème du « Courtisan », que l'Italie du xvi° siècle traitera longuement.
Cet ensenhamen n'a pas d’ailleurs, en ce qui concerne la vie pittoresque et si variée des jongleurs, le même intérêt qu'ont, dans l’ancienne littérature méridionale, d’autres poèmes didactiques traitant le même sujet”.
Il n’est pas sans intérêt de noter que le souvenir d’At de Mons devait être resté assez vivant dans les milieux poétiques de sa ville natale. En effet les auteurs des Leys d’Amors se réfèrent souvent à ses doctrines, littéraires, morales ou
2. Cf. sur ce point : J. ANGLADE, Le troubadour Guiraul kiquier, 1°° partie, ch. vr. |
simplement grammaticales. C’est le troubadour que les Leys citent le plus souvent. Retenons pour le moment ce détail, dont on verra tout à l’heure l'importance.
At de Mons paraît être le dernier troubadour
o CAS D.