‹ Les troubadours de ToulouseChapitre 77 sur 83 · E. LEVY, p · texte numérisé non relu

E. LEVY, p

ni à ses dogmes. Au milieu de leurs invectives les plus hardies, ils” s’interrompent pour affirmer la pureté de leur foi ou pour appeler, dans la sincérité de leur âme, la colère de Dieu sur ses mauvais serviteurs. Le « libertinage », tel qu’on l’entendait au xve siècle, n'existait pas encore et Montanhagol, Anelier et Figueira avaient des âmes de croyants, comme Dante.

Ce fut aussi le cas d’un des troubadours de ce temps qui s’est montré le plus hardi contre les ordres religieux, Peire Cardenal. Quoiqu'il soit originaire du Velay, il est un peu des nôtres, car il a peut-être habité Toulouse, comme secrétaire du comte Raïimon VI:. Il l’est en tout cas par la communauté de sentiments qui le rapprochent des Anelier et des Figueira, auxquels d’ailleurs il est bien supérieur par l'élévation de la pensée et l'énergie du style.

Voici, entre autres, un passage où il attaque les ordres religieux :

Tartarassa ni voutor

- No sent pus leu carn pudent Com clerc e prezicador Senton ont es lo manent.

1. Chabaneau signale un Petrus Cardinalis, qui, en 1204, était secrétaire (scriba) du comte de Toulouse (H. G. L., X, 350). Si c’est le troubadour, qui vécut, paraîl-il, jusqu'à l'âge de cent ans, il était alors tout jeune.

Mantenen son siei privat ;

E quan malautia:l bat, 7 Fan li far donatio | Tal quel parent no-1 an pro...

Sabs qu’endeven la ricor De cels que l’an malamen ?

Venra un fort raubador Que non lor laissara ren :

So es la Mortz, que:ls abat, Qu’ab quatr’ aunas de filat Los tramet en tal maiso Ont atrobon de mal pro.

« Les vautours ne sentent pas plus vite la chair puante que les clercs et les Frères-Prêcheurs ne sentent où est la richesse. Aussitôt ils deviennent l'ami du riche et si la maladie l’accable, ils se font faire des donations, si bien que Îles parents sont déshérités..… Mais savez-vous que devient la richesse mal acquise? Il viendra un fort voleur qui ne leur laissera rien; c’est la Mort, qui les abat et, avec quatre aunes de drap, les envoie dans une demeure où les maux ne manqueront pas!. »

IT resterait maintenant à répondre à une quesüon. Jusqu'à quel point les satires de Cardenal,

1. J. ANGLADE, Les Troubadours, p. 191. Parnasse Occilanien, p. 320.

de Montanhagol, d’Anelier, de Figueira correspondent-elles à la réalité? La satire politique ou sociale est un genre qui s’accommode facilement de l’exagération et on peut supposer que nos poètes méridionaux sont facilement tombés dans ce défaut. Admettons donc, cela est vraisemblable, une part d’exagération.

Admettons aussi que ces ordres religieux que la Croisade fit éclore dans notre pays ou qu’elle y amena à sa suite n'étaient pas tous composés de malhonnèêtes gens. Il dut y avoir parmi ce clergé régulier des âmes généreuses et désintéressées, des âmes humbles et simples, qui crurent accomplir œuvre sainte et juste. On peut supposer que tel fut l’état d’âme de beaucoup de Dominicains et surtout des Frères-Mineurs, dont l’action fut plus douce et la prédication plus clémente.

Mais il dut y avoir aussi des âmes moins nobles, qui exploitèrent notre pays comme un pays conquis. L'exemple venait de haut. On sait comment cette croisade contre les Albigeois, qui, dans son principe, était exclusivement religieuse, se transforma bientôt et perdit son caractère. Simon de Montfort donna le premier l’exemple : ses lieutenants prirent part à la curée finale et le clergé, au moins le clergé régulier, ne resta pas insensible aux avantages temporels. Les témoignages des troubadours sont trop nombreux et trop formels à

cet égard pour qu’il puisse y avoir le moindre doute. D’autres documents historiques confirmeraient leur jugement.

Tout cela est conforme et à la nature humaine et aux mœurs du Moyen âge. Nous ne jugerons pas les hommes de ce temps avec nos idées modernes. Mais si on se met dans leur état d'âme, on comprend bien la colère ou la tristesse de ces derniers troubadours, qui ont assisté à la décadence et à la mort d’une civilisation très raffinée, et qui ont vu à l’œuvre les éléments disparates qui s'étaient abattus sur le Languedoc. Le contraste était trop frappant. De là ces cris de haine et d’indignation, que le temps a affaiblis, mais qui furent, à leur époque, des protestations nécessaires, très sincères, très justes et très hardies.

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