‹ Les troubadours de ToulouseChapitre 83 sur 83 · Nous entendons bourgeoisie et bourgeois au sens · texte numérisé non relu

Nous entendons bourgeoisie et bourgeois au sens

La nouvelle Compagnie avait choisi un titre heureux et qui était comme un hommage à toute l'ancienne poésie méridionale. L’art de la poésie était appelé une « science gaie », Gaya Sciensa, Gay Saber: elle était destinée à donner joie et allégresse aux hommes, suivant la doctrine païenne confirmée par le psalmiste : « Cantatz e alegrats vos en Dieu ». Aussi, dans la lettre d'envoi, les Sept Troubadours s’expriment-ils ainsi :

La sobregaya Companhia Dels .VIT. Trobadors de Tolosa Salut e mays vida joyosa.

Si toute cette littérature du xiv° et du xve siècle ne fut pas gaie-— bien au contraire! —, ce ne fut pas la faute de ses fondateurs : leurs intentions furent méconnues !

Quant à l’esprit qui règne dans ce milieu, on pourrait en juger, à défaut de documents, par ce que nous savons de la poésie de la décadence. On se souvient que les genres qui ont fleuri pen-

ee q P dant cette dernière période sont : la poésie didac- P P

moderne. Au Moyen âge les bourgeois formaient une vraie Caste; il n’y en avait qu’un seul de cette catégorie parmi les sept fondateurs du Consistoire du Gai Savoir. Les deux « changeurs » étaient ce que nous appellerions des « ban- Quiers ».

tique, morale et surtout religieuse; nous allons retrouver ces genres dans la nouvelle école ; et ils y seront seuls représentés.

. Car nous ne sommes pas réduits aux conjectures ni aux hypothèses pour cette période de notre histoire littéraire. À côté des traités didactiques, il nous reste des poésies où les préceptes sont appliqués. Nous pouvons juger en parfaite connaissance de cause l’œuvre et les ouvriers.

Les ouvriers eurent, à défaut de génie et même de talent, beaucoup de bonne volonté. Seulement ils réduisirent la poésie à des principes étroits, et, comme dira plus tard Boileau, la ramenèrent « aux règles du devoir ». Ils crurent que la grammaire, la rhétorique et la métrique étaient Ja poésie. Jamais, dans les temps modernes, traité de métrique ou de prosodie n’a donné, comme les Leys d’Amors, tant de recettes pour faire de beaux vers, de belles strophes et de beaux poèmes. Et il faut vraiment que le talent ait manqué à la plupart de ceux qui ont suivi ces préceptes pour qu'ils n’aient pas laissé plus de chefs-d’œuvre. Ils sont sans excuse, au point de vue de la technique.

Ils furent mieux inspirés en essayant de fixer la langue. La langue d'Oc, du moins la langue littéraire, avait eu pendant près de deux siècles

une grande unité linguistique. Par la force de la poésie la langue des premiers troubadours, très rapprochée du dialecte limousin, s'était imposée aux poètes d’un bout à l’autre du territoire méridional, et jusqu’en Catalogne et en Italie, avant que ces pays aient commencé à écrire dans leur langue nationale. C'était là un vrai miracle de la poésie; mais il ne pouvait se maintenir que si la poésie elle-mème continuait à vivre.

Or, au début du xiv* siècle, la poésie méridionale était morte et bien morte. De plus, les dialectes commençaient à se différencier très nettement les uns des autres; chacun commençait à évoluer: de son côté pour arriver à cette floraison moderne, magnifique pour les linguistes, comme une forêt du Nouveau-Monde, mais sensiblement embarrassante pour ceux qui voudraient créer, à travers cette immensité et cette diversité, une nouvelle langue littéraire.

Les théories poétiques et grammaticales, les préceptes moraux, didactiques ou religieux des néotroubadours furent exposés dans une œuvre considérable qui s’appela Lois d’Amour (Leys d’Amors). Ce mot d'Amour ne doit pas nous faire croire qu’il s’agit d’un traité comme ceux de Stendhal ou de Bourget. Le mot Amor a pris, à la fin de l’ancienne poésie méridionale, un sens très éloigné du

sens’primitif et quand le moine Matfre Ermengaut, de Béziers, écrivait le Breviari d'Amor, en trentedeux mille vers, il ne s’exposait pas aux répriman-

STATUE DE CLÉMENCE ISAURE (x1v° siècle ?).

des de ses supérieurs, car l’amour est bien le sujet qui tient le moins de place dans cet immense traité.

Ce mot d’Amor ne désigne plus guère dans ces deux titres : Breviart d'Amor, Leys d’Amors, que la poésie et les arts ou préceptes qui s’y rattachent ou qu’on essaie d’y rattacher. Et il y a dans l’em.

ploi si détourné de ce mot un hommage rendu à la poésie des troubadours. Comme elle avait vécu pendant les deux siècles de son existence du thème de l’amour et qu’elle devait au développement de ce thème l'influence la plus grande qu’une poésie lyrique ait exercée au Moyen âge, le mot d'Amour était devenu synonyme de Poëste, ce qu'il est bien souvent en somme dans la réalité.

Ce n’est pas le lieu d'examiner ici tout ce qui se trouve dans ce volumineux traité des Leys d'Amors. Il y aurait là la matière d’un livre, et d’un gros livre’. Nous nous bornerons à insister encore sur l'inspiration morale et religieuse de l'œuvre. L'auteur ou plutôt le rédacteur (qui paraît n'avoir été que le mandataire de ses confrères), Guilhem Molinier, connaissait les anciens troubadours et ne se méprenait pas sur le caractère de leur poésie. Il veut que la poésie nouvelle traite le thème de l’amour, comme l’ancienne, mais cet amour sera l’amour de Dieu -et de sa mère la Vierge. Toute la différence entre les deux poésies est là, mais elle est capitale.

Or ces préceptes et ces obligations ont eu la vie dure. Ils n’étaient au début qu’un reflet des préoc- Cupations morales et religieuses de l’opinion publique, qui s’était si profondément transformée

. 1. Voir le tome IV de notre édition.

sous l’influence des événements. Mais ils s’implantèrent si bien qu'aujourd'hui encore leur influence est vivante. Car il n’est pas de concours des Jeux Floraux, où les sonnets et les hymnes à la Vierge ne soient largement représentés. Dans toute la longüe histoire de la Compagnie du Gaï S'avorr, les pièces de ce genre tiennent une grande, hélas! une trop grande place.

La poésie religieuse est une plante délicate qui ne pousse pas à toutes les époques, et que tous les poètes ne peuvent pas cultiver à volonté. La monotonie, la platitude, le manque d’inspiration sincère en sont les défauts les plus communs. La poésie occitane avait donné au xrri° siècle, avec ses chansons à la Vierge, la mesure du charme qu'on pouvait atteindre dans ce genre de poésie. On ne le dépassa pas depuis.

En revanche, la poésie de la nouvelle École se priva, dès les débuts, de tout ce qui aurait pu renouveler son esprit et lui donner de la vie. On emprunta aux troubadours leurs formes les plus vieilles et leurs formules les plus désuètes. On fit revivre des genres qui n'avaient jamais eu de succès, on renchérit sur les difficultés de la forme, domaine où la poésie méridionale avait excellé; et de tout cela sortit une poésie froide et monotone, qui ne sut parler ni au cœur ni à l’imagination, et qui ne satisfit pas toujours l’esprit.

Quant à la poésie d'essence ou d'inspiration populaire, qui avait été, en partie, à l’origine de l'ancienne poésie méridionale, la nouvelle École ne la connut pas davantage. Comme au temps des troubadours, la poésie de l’école toulousaine resta une poésie trop aristocratique, trop académique et trop raffinée. Il n’y eut aucune sève ni aucune vie.

Elle exerça cependant une grande influence pendant les xiv° et xv° siècles sur un pays auquel nous lient depuis le Moyen âge tant de traditions poétiques et politiques : la Catalogne. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire de cette influence. On la trouvera écrite en partie dans un bon livre dû à un catalaniste français des plus distingués :. On la connaîtra mieux encore quand nos amis de Barcelone auront publié le beau manuscrit qui contient les dernières poésies inédites des troubadours et en particulier celles du troubadour catalan Cerveri de Girone. Il y a [à plusieurs pièces dues à des poètes de l’école toulousaine du xiv° siècle qui nous aideront à mieux connaître la poésie de cette époque*. |

1. À. PacÈs, Auzias March. Paris, 1912 (Thèse de doctorat). Cf. aussi J. ANGLALE, Las Leys d'Amors, t. IV.

2. La publication de la plus grande partie des poésies « toulousainces » du manuscril de Barcelone a été faite par M. Massd ToruenTs dans les Annales du Midi, 1914-1915.

Nous voici arrivés au terme de cette étude ; donnons un coup d’œil rétrospectif sur le sujet. Il semble bien que nous n’ayons eu, sur les bords de la Garonne, aucune part importante à la naissance de la poésie occitane. Mais de très bonne heure cette poésie avait trouvé à Toulouse une somptueuse hospitalité. Puis les poètes étaient nés, nombreux, hardis et originaux. Parmi eux il y en a au moins deux qui ont été classés depuis longtemps — depuis Dante et Pétrarque ! — parmi les meilleurs troubadours : ce sont Peire Vidal et Aimeric de Pégulhan. Peire Raimon les suit de près, et Guilhem Figueira se détache d'eux par la vigueur de sa verve satirique.

La Croisade contre les Albigeois et ses conséquences amenèrent un changement profond dans l'esprit public. &g poésie des derniers troubadours, avec ses tendances religieuses et morales, est une image de la société du temps. Mais, dans cette décadence même, les troubadours de Toulouse témoignèrent de quelque hardiesse contre leurs oppresseurs, politiques ou religieux. L’un d’eux, Guilhem Figueira, a écrit une des satires les plus énergiques que la poésie des troubadours ait connues. Ce fut là une grande audace et une grande originalité.

Quand la décadence fut irrémédiable, les fondateurs du Consistoire du Gai Savoir essayèrent de

donner un nouvel essor à la poésie. Comme l’écrivait Sainte-Beuve en parlant de Ronsard :

Qu'on dise : il osa trop! mais l’audace était belle!

Et cependant, par cette institution, comme par le nombre et le mérite de ses troubadours, Toulouse s’est créé des droits à la reconnaissance des amis des lettres occitanes. Car il n’y a pas, dans notre Moyen âge, de ville où la poésie ait été aussi honorée, ni qui ait vu naître tant de poètes. Il semble que Pallas Athéné, sa protectrice avant Clémence Isaure, l'ait destinée à garder jusqu’aux temps modernes le flambeau mourant de la poésie méridionale et à veiller sur son foyer. L'histoire du Moyen âge, comme l’histoire des temps modernes, montre que la « Cité palladienne » a justifié cette confiance et mérité cet honr::ur.

Page 1