‹ Les troubadours et les BretonsChapitre 48 sur 57 · Ou toute autre, ajoutons-nous · texte numérisé non relu

Ou toute autre, ajoutons-nous

forme méridionale, ainsi que Jovedast (P. 772, 22), qui est appelé Jovedast von Arlein Provenzal.

Parmi les noms de lieux Semblidac (351, 10)a une terminaison méridionale (ou bretonne ?) ainsi que Itolac (624, 3). |

Un chien, qui joue un grand rôle dans Titurel, s'appelle Gardeviaz (T. 143), « garde-chemins » et ce nom paraît bien être d’origine méridionale.

La montagne sur laquelle est conservé le Graal s'appelle Montsalvatche où Munsalvaesche et il semble bien que nous ayons ‘ affaire ici encore à une forme méridionale. Bartsch observe en terminant que les noms propres d’origine grecque sont nombreux chez Wolfram et qu'il doit les avoir empruntés à l’énigmatique Guyot, car, dit-il, dans le Midi les réminiscences de lantiquité étaient mieux conservées qu'ailleurs. Et sa conclusion est que Guiot aurait pu écrire en provençal, mais que Wolfram aurait eu sous les yeux une rédaction francisée (comme Girart de Roussillon), ou plutôt que Guiot, oublieux de sa langue d’origine, et vivant dans la région de la frontière linguistique de la langue d’Oil et de la langue d'Oc (Poitou et Anjou), aurait rédigé son poème dans un dialecte mixte : ainsi Wolfram aurait eu raison de dire de Kyot qu'il était provençal et qu'il écrivait en français.

G. Paris, rendant compte de l’article de Bartsch (Romania, IV, 348-350), ne le trouve pas convaincant. Il

1. Ce nom paraît ne pas exister dans la toponomastique des pays de langue d'oïl; je ne l'ai pas trouvé dans la Table des noms propres de Langlois, pas plus que Monfesquieu, qui paraît être spécifiquement méridional. Le nom de Monisalvatje se rencontre en Catalogne, au moins à Gérone, où une famille connue porte le nom de Monsalvagge. Les pays de langue d'Oc ont plus de formations de cette nature (allusions à l’aspérité d’une montagne) à cause du caractère montagneux du Massif Central, des Pyrénées et de la vallée du Rhône. Il n’en est pas de même dans les pays de langue d’Oiïl, où les plaines et les coteaux peu escarpés dominent,

estime que Wolfram a tellement défiguré les noms propres empruntés à Chrestien qu'il est difficile de tirer des conclusions de l’examen des autres noms propres qu'il a inventéset qui sont nombreux. A l’exception de Gärdaviaz, dit G. Paris, qui ne suffit pas à « attester le caractère méridional ou mixte de la langue de Kyot », les autres formes dont Bartsch se sert pour appuyer ses conclusions me paraissent dénuécs de toute espèce de valeur ». Plusieurs noms sont des noms français et non provençaux, des noms germaniques ou celtiques défigurés.

La critique de G. Paris nous paraît exagérée, et il y a, en dehors du nom Garda-vidz, d’autres noms propres qui ont un caractère provençal, comme nous l'avons relevé en reprenant certains passages du mémoire de Bartsch.

Depuis Bartsch et Gaston Paris les germanistes se sont souvent occupés du problème Kyot.

Dans un discours académique ', très riche d'idées, G. Baïst (qui devait partager avec W. Fcœærster l'honneur d'éditer Chrestien de Troyes, dont il s’était réservé le Conte del Gral ?) a exprimé sommairement son opinion. On a fait état, dit-il 3, pour justifier l’existence de ce poëte du fait que, en faisant originaire de l’Anjou la famille de Parsifal, Kyot. a voulu adresser aux rois d'Angleterre un compliment qui n'avait de sens que pour un poète français, mais que Wol- . fram aurait cependant emprunté. À quoi Baist répond : 1° que les rois d'Angleterre s’intitulaient Normands et non Angevins ; 2° « Wolfram a choisi l'Anjou, parce que cette province se trouve à la périphérie de ses connaissances

1. GOTTFRIED BAIST, Parzival und der Gral, Rede gehalten am 15. Mai 1909, bei der ôffentlichen Feier der Prorektoratsübergabe. Freiburg i. B., 1909.

2. Après avoir collationné ou copié la plupart des manuscrits de Perceval, Baïist n’a publié que le texte du ms. 794 de la Bibliothèque : Nationale (f. fr.); cf. plus haut la notice bibliographique.

géographiques. » On peut admettre, à la rigueur, le premier argument; mais quant au second, il porte à faux: Wolfram pouvait faire la famille de Parsifal originaire de la Gascogne, de la Provence ou de la Katelangen, provinces encore bien plus éloignées de la Franconie que l’Anjou (et qu’il cite) et qui, par cet éloignement, se prêtaient mieux au mystère. Kyot n’a pas existé; Chestien de Troyes est un poète de génie qui a tout inventé et ne doit rien à des traditions celtiques ; Wolfram est un grand poète qui, à son tour, a inventé ce qui n’est pas dans Chrestien. Toutes ces affirmations ou négations sont dans la manière péremptoire de Baist, comme le savent tous ceux qui ont fréquenté cet éminent romaniste, d’une culture si profonde d’ailleurs et d’un esprit si pénétrant‘. |

Un des meilleurs connaisseurs de l’histoire du Graal, M. W. Golther, ne croit pas davantage à Kyot *. Pour expliquer son opinion il montre les nombreuses « impossibilités » que suppose l'existence de ce poète. Guiot aurait dû apprendre l’arabe et connaître la négromancie, rien que pour pouvoir déchiffrer les écrits de Flegetanis. Le provençal Guiot serait, d’après Wolfram, un « chanteur » — donc un poète lyrique —, qui aurait écrit en français! Devant ces impossibilités, M. Golther conclutde la manière suivante : « Nous avons affaire ici à une invention humoristique de Wolfram, qui, suivant l’habitude des jongleurs, a couvert de l'autorité d’un nom connuses propres additions ou ses changements ». Ainsi le vieux poète franconien s’est rendu coupable de ce que nous appelons en bon provençal une « galéjade ». J'avoue que je me refuse

1. J. MixckwITz, Rev. Germ., 1910, p. 222 (c.r. du discoursde Baist), écrit : « À quoi sert de contester l’existence de Guyot? Les Enfances de Perceval doivent avoir existé à un moment donné. »

2. W. GoLTHER, Die Gralssage bei Wolfram von Eschenbach. Rostock, 1910, In-8, 24 p. L'auteur est revenu sur le sujet dans l’ouvrage Sui- : vant : Pargival und der Gral. Stuttgart, 1925.

à le croire. Les jongleurs font bien appel quelquefois à l’istoire, à un livre, mais je ne connais pas d'exemple, pour ma part, où ils aient invoqué formellement un auteur imaginaire. Les difficultés concernant le chanteur qui écrit en français, et qui est provençal, ne sont peut-être pas insurmontables. Quant à l'épisode concernant Flegetanis, son origine est des plus obscures. Il n’est pas « impossible » qu'il ait été dans Guiot ; rien ne prouve cette « impossibilité » et il serait « possible », au contraire, et bien dans la manière des jongleurs, que Guiot ait fait une allusion vague à des textes latins ou arabes et que Wolfram ait donné plus d'importance à cette allusion qu’elle n’en avait dans le texte de Guiot. Je ne dis pas que cela soit ainsi; mais que cela ait pu être ainsi, pourquoi le nier absolument ?

M. Golther, dans un autre passage de son discours, présente une hypothèse intéressante, fondée sur un document. Un manuscrit de Chrestien de Troyes du xrri° siècle (Paris, Bibl. nat., fr. 794) a été écrit par un scribe qui s'appelait

Guiot :

Explycit li Chevaliers au Lyon ;

Cil qui l’escrist Guioz ot non...

Supposons, dit M. Golther, que Wolfram ait eu sous les yeux an manuscrit où se trouvait en tête le nom de l’auteur, Chrestien, et, à la fin, lenom du scribe, Guiot; une confusion a pu se produire dans l'esprit du poète, une confusion entre le scribe et l’auteur.

Je ne le crois pas non plus; cela n’est pas absolument vraisemblable d’abord; et puis, surtout, les allusions de Wolfram à l'autorité de Guiot sont trop nombreuses et trop formelles pour qu’on puisse les attribuer à une confusion :.

1. « Récemment encore M. A. Schreiber déclarait [au sujet de l’existence de Kyot] qu’il n’y avait pas lieu de douter de la sincérité du poète allemand. » A. SCHREIBER, Neue Bausteine zu einer Lebensgeschichte Wolframs von Eschenbach, p. 131 sq. D’après F. P[iquet], in Rev. Germ., 1926,

Comme on le voit —et il serait facile de citer d’autres noms et d’autres travaux — les opinions sont ondoyantes et diverses en ce qui concerne l’existence de l'Enigmatique Kyot. Je ne crois pas pour ma part que Wolfram ait été un homme d'humour, disposé à mystifier ses auditeurs : Wolfram n’était pas un jongleur, c'était un noble et un grand poète, qui n'avait aucune raison de mentir. Il a dit que Kyot était une de ses sources et que ce Kyot était « Provençal ». Ce serait la négation de toute critique que de commencer par dire que ces affirmations sont fausses. Sans doute le problème, qui n’est pas résolu par une négation, ne l’est pas davantage par une affirmation. Mais les impossibilités ne sont peut-être pas aussi évidentes qu’on le dit; et peutêtre sont-elles compensées par les vraisemblances.

Nous avons vu que Wolfram connaissait la Provence, dont il cite les principales villes, et cela, sous une forme non défigurée, à l'encontre d’autres noms de lieux (ou de personnes) méconnaissables. Si Bartsch n’a pas réussi à démontrer que beaucoup de noms de personnes étaient d’origine « romane » et plus spécialement « provençale », quelques-uns de ces noms, assez caractéristiques, indiquent bien une source méridionale. Si la langue employée par Guiot était mixte, comme le veut Barstch, on s’expliquerait que Wolfram ait dit de Guiot qu’il écrivait en français, comme cela s’expliquerait si le poète allemand avait eu sous les yeux un manuscrit dont la langue aurait été francisée. La Philologie n’était pas inventée au temps de Wolfram : et s’il n'ignorait pas la Provence, au point de vue géographique, il aurait pu confondre, volontairement ou non, sous le nom de fransoys ce qui n’était ni heidensch, ni lateinsch, ni tiusch. Il aura pu donner à la langue de son auteur le nom générique de français.

Et l’existence du poème de Kyot n'aurait rien d’invraisemblable, si-on veut bien réfléchir aux faits suivants. Aux environs de 1 180, le thème de Perceval paraît être à la mode. * Chrestien est le premier, au moins dans l'état actuel de nos connaissances, qui l'ait mis sous une forme littéraire, très remarquable pour l’époque, et qui a valu à ce thème une fortune brillante.

Or Chrestien a fréquenté surtout la cour des comtes de Champagne, sa petite patrie. Et là il s’est trouvé en contact avec les troubadours, et principalement avec l’un des plus gracieux, Rigaut de Barbezieux. Or, il semble bien que celui-ci soit un des premiers, parmi les troubadours, à faire allusion à la légende de Perceval. Et il ne se contente pas d’une allusion vague, comme on en trouve, parexemple, dans les ensenhamens, où sont énumérées à la file des légendes imprécises. Rigaut connaissait le poème de Chrestien de Troyes et on peut découvrir le vers même auquel se réfère son allusion. Elle est précise et s'inspire directement d’un poème que Rigaut a lu ou au moins entendu :.

Qu'on n’oublie pas surtout que c’est à cette cour de Champagne que paraît s’être produit le contact non seulement entre la poésie méridionale et la poésie de la langue d'oïl, mais aussi — et ceci est important — entre ces poésies et la poésie germanique. On comprendra mieux alors comment Wolfram a pu connaître (probablement par voie indirecte) non seulement les poèmes de Chrestien, mais aussi un poème de Kyot. |

Je ne crois pas que le poème hypothétique de celui-ci

1. Voir la citation de Rigaut plus haut, dans le corps de l’ouvrage, à propos de Perceval. Une autre allusion, moins précise, se rencontre, comme on le verra au même endroit,dans l’œuvre de Raimbaut d'Orange, qui est contemporain de Rigaut de Barbezieux. Le fait que cette dernière allusion se trouve chez un poète des bords du Rhône est-il à rapprocher des allusions au Grésivaudan, à Bel-Repaire, qui nous ramëènent vers le Sud-Est ?

ait précédé celui de Chrestien. C’est dans le domaine de la langue d’oil que la légende percevalienne (quel qu’en ait été l’état primitif) a trouvé pour la première fois sa forme littéraire. Kyot, provençal, n’a pu qu’imiter Chrestien de Troyes, champenois.

On comprend mieux alors la réflexion si curieuse de Wolfram, à la fin deson Parzival. Il est probable que Kyot a imité Chrestien et qu'il l’a suivi dans la partie principale de son récit. On cherche ordinairement Kyot là où il n’est pas, c'est-à-dire dans la partie de Parzival qui n’a pas son modèle dans le Conte du Graal. Ilest probable que ces parties-là sont empruntées par Wolfram à d’autres sources (peut-être les continuateurs de Chrestien) ou qu’il les a inventées. Le poème de Kyot suivant celui de Chrestien dans ses lignes principales, c'est au moment où il s’en éloigne que Wolfram, pris d’un légitime scrupule, avertit son lecteur que sa seconde source est en contradiction avec la première et que Chrestien aurait lieu de s’irriter contre Kyot. La ressemblance des deux poèmes rendait plus sensible la dissemblance qui se produisait à un moment donné du récit.

Je crois donc très vraisemblable que, autour de Chrestien, dans le milieu littéraire où il vivait, a pu vivre un poëte d’origine provençale, qui a essayé, à limitation du grand poète champenois, de traiter l'aventure (aventiure, dit Wolfram) de Perceval. Ce poème est perdu corps et biens, mais non pas corps et âme, puisqu’une partie (peut-être plus considérable qu’on le suppose) survit dans Par:ival et que cette survie a continué jusqu’à nos jours. Nous sommes évidemment dans le domaine de l'hypothèse, mais non dans celui de l’impossibilité.

De quelle nature était ce poème ? Wolfram appelle Kyot « chanteur » et il dit ailleurs qu’il savait « chanter » aussi bien que parler. Chanteur indiquerait un poète lyrique; mais on ne conçoit guère un poème relatif aux légendes du

Graal sous forme lyrique. Je ne crois pas non plus que ce poème fût sous forme de lai, ce genre étant peu en honneur dans la littérature méridionale. Je crois que le poème était un poème narratif, peut-être divisé en laisses, comme Daurel et Beton.

Les poèmes narratifs sont peu nombreux dans la littérature méridionale ; ils sont relativement tardifs — et même le plus brillant d’entre eux, Flamenca, écrit dans le premier quart du xuri° siècle, n’a guère eu de succès : à ce moment-là la littérature méridionale était déjà en décadence, du’ moins en ce qui concerne la poésie lyrique, et la poésie narrative n'avait pas réussi à intéresser un public restreint d’ailleurs et habitué à d’autres genres. A la fin du xn° siècle, par contre, la poésie lyrique était en plein éclat et cet éclat nuisait au développement des autres genres. Si Kyot a composé son poème entre 1180et 1200, ce poème, non lyrique, aeu peu de succès; écrit plus tard il n’en aurait pas eu davantage, mais pour d’autres raisons. Les circonstances littéraires étaient peu favorables à sa conservation : le hasard a fait le reste, comme il aurait pu le faire, à notre très grand dam, pour Flamenca et la Chanson de la Croisade. Le fait que le poème de Guyot est aujourd’hui perdu ne prouve évidemment rien contre son existence. Que l’on relise à ce sujet les réflexions judicieuses de Paul Meyer : « En dehors des troubadours, les compositions de ce temps nous sont rarement arrivées en plusieurs exemplaires. Il n’existe qu’une copie des nouvelles de Raimon Vidal, de Flamenca, de Blandin de Cornouailles, de Guillaume de la Barre, des vies de Sainte-Enimie, de Saint- Alexis, etc. Et comme ces ouvrages, et bien d’autres qu’on pourrait citer, ne sont mentionnés par aucun contemporain, le souvenir même s'en serait perdu sans la chance qui nous a conservé les mss. uniques où il sont transcrits. Il fallait assurément que les compositions provençales fussent tombées en discrédit, pour qu’on apportât si peu de soins à

en multiplier les copies. Et par là on juge de ce qui doit s'être perdu des œuvres dece temps :. »

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