INTRODUCTION
Au milieu de la conrusion du moyen âge, pendant que de toutes parts en Europe l'esprit humain s'agitait pour sorlir de l'ignorance, la France fut la première à se frayer la voie où la suivirent bientôt les autres peuples. Des contrées, où jadis avaient fleuri les lettres grecques et romaines, sortit un rameau plein de jeunesse et de force. Le midi de la France, où l'éloquence de Cicéron avait trouvé des émules, fut le premier à faire revivre une gloire depuis longtemps éteinte. Une langue nouvelle apparaissait, riche en nuances, flexible et sonore. Ce n'était plus la langue des vainqueurs; ce n'était plus la langue de l'Eglise ; il y avait émancipation de l'intelligence; il y avait revendication de la liberté.
Ce fut au milieu du xi^ siècle, qu'elle commença à se répandre. Celte époque vit la langue nouvelle se perfectionner et marcher rapidement vers sa plus belle période. Mais, à peine éclose, peut-elle du premier coup atteindre à tant de force et de vigueur? Non; depuis longtemps elle existait, mais populaire; elle préludait devant la foule, quelquefois même devant les seigneurs. Dans les jours de son commencement, combien n'était-elle pas éloignée de ce qu'elle deviendra plus tard? Ni l'élégance, ni la délicatesse, ni les recherches de toute sorte ne lui étaient connues. Elle suivait d'un pas égal la marche des esprits, incapable de les devancer. Le temps n'était pas encore venu des seigneurs polis et galants, des plaisirs délicats, et des fêtes dont la courtoisie faisait tous les charmes. La chevalerie n'était pas encore née, et, au lieu de troubadours, on ne connaissait que des chanteurs errants, jongleurs affamés, vils bouffons, dont l'histoire signale la honte et la bassesse. Dès l'année 791 , on trouve et l'art qu'ils exercent, et le nom qu'ils portent joints à d'injurieuses épithètes. Leur entrée dans une maison y ouvre la porte à une foule nombreuse d'esprits immondes (1),
Mais le progrès des temps s'accomplit; les esprits
(1) Muratori, Antiq. Ital. , t. ii , p. 832 ; — De Speclaculis et Ludis publicis medii-œvi. — « Nescit Iiomo, qui histriones et mimos et saltatores introducit in domum suam , quam magna eos imniundorum sequitur turba spirituum. »
s'adoucissent , les seigneurs perdent leur rudesse ; la chevalerie paraît, et pénètre les mœurs de sa douce influence. Les pays où il y avait le plus de prospérité et de calme, devaient les premiers y être sensibles. C'était la condition du Midi. Le commerce y répandait ses bienfaits, et les seigneurs y régnaient tranquilles sur des sujets dociles. Là plus qu'ailleurs, Tâme devait s'ouvrir aux jouissances de la vie, à l'amour de la gloire, au culte des femmes. Aussi vers 4140, les chants de Pierre Rogier et de ses contemporains, se montrent-ils tout remplis de sentiments chevaleresques.
La première croisade, en mêlant les peuples , fit pénétrer partout les chants des Troubadours. II n'est point de pays au moyen âge, où ils n'aient retenti. On dirait qu'ils sont la voix commune de l'Europe émerveillée de tant d'éclat et de douceur. La langue des Troubadours devient presque générale; un grand nombre de seigneurs la cultivent; presque tous l'empruntent pour exprimer leur passion pour la gloire, leur entraînement vers l'amour. C'est un honneur dont la France doit être fière; elle a dominé le monde par le goût de ses premiers poètes en langue vulgaire. Tandis que le Nord avec ses épopées sans fin captivait l'imagination des peu-^ pies, le Midi, par la vivacité de ses chansons, séduisait jusqu'aux pays les plus rebelles à la poésie. L'Angleterre s'ouvrait aux douceurs de l'idiome de la Provence, et l'Allemagne lui empruntait les beautés dont se paraient ses chanteurs d'amour; le nord de l'Es-
pagne n'a point d'autre littérature et ne songe que plus tard à se faire une langue et une poésie originales.
L'Italie surtout accueillit avec empressement ces chanteurs harmonieux. Les cours des seigneurs magnifiques du Nord devinrent leur séjour le plus cher. Ils aimaient à franchir les Alpes; là une hospitalité libérale les comblait de faveurs et de présents. L'amitié des grands nulle part ne leur était refusée; ils embellissaient toutes leurs fêtes. Les villes elles-mêmes, que l'esprit démocratique dominait, avaient leurs Troubadours. Plusieurs, en effet, renonçant aux délicatesses de l'esprit, aux chants raffinés que pouvaient seuls comprendre et goûter les habitants des châteaux, s'unirent aux bourgeois; ils partagèrent leurs haines, leurs espérances, et, par leurs chants, ils les animèrent aux combats. La poésie italienne s'éveilla aux accents de la muse Provençale. Celle-ci transportait avec elle les mœurs et les idées chevaleresques; quel idiome plus propre que le sien à l'expression d'un système d'idées si variées et si subtiles? On vit donc les premiers poètes italiens emprunter au midi de la France son langage et ses formes de vers. Mais plus tard, quand l'italien se fut assoupli , que la langue nouvelle eut acquis les richesses qui lui manquaient , les poètes s'enhardirent et osèrent confier à un nouvel idiome des poésies qui n'étaient qu'un écho des chants de la Provence. Le charme n'était rompu qu'à demi. Les poètes restaient en-
core un peu dans Tesclavage. Ils employaient bien une langue qui était la leur; mais ils continuaient d'emprunter à leurs premiers modèles les tours, les figures, les images, la manière surtout de sentir et d'exprimer l'amour.
Enfin le xiye siècle s'était levé, et avec lui l'astre éclatant d'une poésie originale et créatrice. Dante avait commencé son poème impérissable, mais il avait préludé par des chants d'amour. Sans doute il y avait porté toute la puissance de son esprit, et çà et là brille le caractère de son génie. Cependant il imite encore les Troubadours et prolonge en Italie les soupirs de leur voix expirante.
Ceux-ci ont quitté le pays où ils s'étaient formés. Une sanglante persécution les avait dispersés. La croisade contre les Albigeois, en ravageant le pays, ruina les seigneurs qui seuls pouvaient protéger les poètes. Une langue nouvelle s'élevait en rivale, et une cour étrangère s'introduisait en conquérante au cœur même des contrées, où avait si longtemps régné l'idiome de la Provence. Depuis longtemps les chants avaient cessé, et le pays de Toulouse en était à chercher, par une Académie, à ranimer la poésie tout à fait morte. La gloire était autre part,
Pétrarque attirait sur lui l'admiration de toute l'Europe. La faveur des grands le poursuivait jusque dans la retraite. Tout l'éclat que l'on soupçonnait avoir entouré les noms vénérés des Virgile, des Horace, des Tite-Live, resplendissait autour de celui du poète nouveau. Au milieu de §es études
latines^ il consent à écrire dans la langue vulgaire des œuvres sur lesquelles il compte bien peu pour sa réputation dans l'avenir. Là encore nous voyons reparaître l'influence des Troubadours. Pétrarque les a lus, il les a étudiés, il les admire. Il a porte sur eux un témoignage qui n'est pas un des moindres titres de leur gloire. Il s'acquittait envers eux d'une dette de reconnaissance. Plus d'une fois, en effet, il leur a emprunté ses tours, ses expressions, ses images. On sent en le lisant l'imitation éclater de toutes parts; et, n'était plus de soin dans la diction, plus de délicatesse dans le sentiment, plus de grâce, plus de suite; n'était enfin la différence que devait metlre entre lui et ses devanciers du midi de la France, toute la diversité des temps et de la condition , en passant de la lecture de l'un à celle des autres, on ne croirait pas avoir changé d'auteur.
C'e&t cette imitation tant de fois affirmée, tant de fois contestée, que nous voudrions essayer d'établir par l'étude d,és poésies lyriques des Troubadours et de celles de Pétrarque.
Les Troubadours; leur poésie lyrique; leur condition; état de la société dont ils représentent les idées et les goûts.
Provençale, Limousine, Catalane, tels sont les noms divers sous lesquels on a désigné la langue des Troubadours. Qu'elle soit sortie du latin, tout le monde en convient, et il serait impossible de lui assigner une autre origine. Saint Augustin (4) Ta fait remarquer dans un de ses livres, les Romains avaient pour politique d'imposer leur langue aux peuples conquis par leurs armes. En vain les Grecs possédaient-ils une littérature glorieuse, en vain leurs vainqueurs se montraient-ils jaloux de l'étu-
(1) De Civitat. Dei , 1. i, ch. 7. * Imperiosa nimirum civitas non solum jugum sed etiam linguam suam domitis gentibus imponere voluit. »
dier et de la connaître, il fallait que, dans le sénat, rendant hommage à la vanité des maîtres du monde, le descendant des Périclès et des Thucydide s'exprimât en latin.
En Gaule, malgré les efforts des peuples pour renoncer à leur idiome, et pour apprendre la langue des vainqueurs; malgré l'attention de Rome à soutenir ce zèle et l'augmenter encore; malgré les nombreuses écoles qu'elle fonda dans les principales villes du pays soumis, le latin ne put jamais s'établir dans toute son intégrité. En Italie même^ à côté de la langue littéraire de Cicéron, il existait une sorte de jargon populaire, sorti des dialectes rustiques de l'ancien Latium. Relégué dans les campagnes plus particulièrement, il était habituel au peuple des villes. Les façons de parler incorrectes, les mots d'une pureté équivoque encombraient la langue des pays voisins de Rome, et les plus beaux esprits, les talents les plus célèbres et les mieux cultivés ne devaient pas toujours s'en préserver en écrivant. Qu'étaient-ce donc que ces Paiavinités dont Quintilien signale la présence dans Tite-Live? Une langue si difficile à parler purement, si délicate dans ses nuances infinies, si fine dans sa construction, si sujette enfin à des exceptions que l'analogie n'approuvait pas toujours , était fatalement destinée à se corrompre dans la bouche même de ceux qui l'avaient apprise dans les écoles, que devait-il en être dans la Gaule?
Sans doute, dans les villes, sous les y.^ux des
maîtres de rhétorique et d'éloquence, autour de leurs chaires, on s'appliquait à la correction et à la pureté. Que les magistrats restassent fidèles à la syntaxe et au dictionnaire, nous le comprenons sans peine, il y allait de leurs charges, tant à Rome on se montrait délicat sur le choix des termes et l'élégance de la phrase! Mais le peuple, que de pareilles craintes ne retenaient pas dans les bornes de la grammaire, ne s'embarrassait guère des règles, et il plaçait les mots au hasard, se faisant une langue à part qui côtoyait celle des grands, celle des auteurs, s'en écartant sans scrupule à chaque fois que l'exigeaient son instinct, sa paresse ou son ignorance.
Le danger se montra moins grand, les esprits en furent moins alarmés tant que l'empire romain vécut et put se soutenir par lui-même. Mais le temps devait arriver où des ennemis allaient l'envahir, mettre le trouble dans les villes, disperser les écoles et leurs professeurs. Alors, dans le pêlemêle qui suivit les invasions des barbares, à la faveur de la confusion et de l'ignorance qu'ils répandirent partout, la langue rustique populaire, qui vivait contemporaine de la langue savante et polie de Cicéron, de Tite-Live, de Pline et de Tacite, sortit de son obscurité. A l'aide de ces auxiliaires inespérés elle bat en brèche sa rivale, elle la mine chaque jour et s'élève triomphante à la fin sur ses ruines. Qui donc aurait pu la défendre au milieu des calamités et des désordres de ces temps? Qui
donc eût songé à réclamer contre les ténèbres qui croissaient chaque jour? Qui eût pensé à relever un solécisme, ou à reprendre un barbarisme, au milieu del^ afflictions qui ne laissaient nul repos à l'esprit, nul goût pour la science et les livres (1)? Longtemps, en effet, avant les Barbares Tinfiltralion de la langue rustique avait commencé en Italie et en Gaule; seulement les études et les écoles en arrêtaient les efforts, comme autant de digues puissantes; elles furent détruites par les peuples nouveaux, et dès lors rien ne put arrêter le torrent davantage.
Voilà dans quel sens nous croyons qu'il faut comprendre cette assertion tant de fois répétée : que les langues romanes sont nées de la collision du latin avec les idiomes germaniques. Que Ton ne dise plus : le latin a fourni les mots; le Goth, le Franc , le Lombard , le Vandale ont enseigné une grammaire nouvelle. Ce ne sont pas les Goths , les Francs et les Vandales qui ont renversé le vieil édifice de la langue romaine; ce ne sont pas eux qui ont porté les premiers coups. Non, les idiomes nouveaux étaient nés avant leurs invasions. Ils n'ont fait que hâter un mouvement déjà commencé; ils n'ont fait que développer, à la faveur de Tighorance
(1) ApoUinaris Sidonii. Episl., lib ii , x... « Taiitum increbuit multitudo desidiosorum , ut nisi vel paucissimi quique raeram latialis linguae proprietatem de trivialium Barbaris morum rubigine vindicaveritis , eam brevi abolitam defleainus... » Et Passim. — Nova bibliotheca veter. Pairum., etc., t. i.
qu'ils apportaient avec eux , un germe dangereux que les éludes avaient toujours tendu à étouffer ; c'est ainsi que dans un champ négligé des herbes stériles s'élèvent, remplissent les sillons, et remplacent enfin les blés déjà forts.
Il y a dans un coin de l'Europe , sur les bords du Danube, une nation longtemps méconnue, et séparée de la famille latine, qui réclame aujourd'hui ses droits, et présente comme un litre authentique l'idiome qu'elle parle et qu'elle tient des Romains. La langue des Moldo-Valaques, le Roumain, abonde en mots, en inflexions, en locutions romaines déjà surannées au temps d'Auguste. C'est un rejeton de plus de ce grand arbre qui a produit le Provençal, l'Italien, le Français, l'Espagnol. C'est même un des plus anciens, un de ceux qui ont conservé le plus la sève antique, et l'époque de sa naissance peut fixer avec certitude celle de tous les autres. Quand Trajan, en l'année 105 de notre ère, eut soumis la Dacie, il en extermina les habitants et y envoya à leur place des colons tirés de l'empire romain (1). Ces contemporains de Tacite et de Pline , ces soldats de la Minervienne et de la Jumelle apportèrent dans les pays qu'ils allaient peupler, non pas la langue savante, mais la langue populaire et rustique, celle qui remontait par ses bizarreries et sa prononciation à Nœvius et à Ennius, celle enfin qu'avaient
\\) Eutrop. VIII, 6 : « Ex loto orbe roraano infiiiilas copias liominum transtulerat ad agros et urbes colendas. »
parlée les plus anciens peuples de rilaliè. De l'an 105 à l'année 274, ces colonies vivent paisibles et fleurissent par le commerce ; à celle seconde date seulement Aurélien abandonne aux Barbares la rive gauche du Danube. Dès lors cette petite sociélé est séparée irrévocablement du monde romain. Elle reste comme un îlot perdu dans un océan de barbarie. Séparé du monde romain , défendu par ses montagnes contre les invasions des Goths, ce petit peuple issu de l'Ilalie , continue à travers tout le moyen âge, les traditions de sa naissance; chez lui se conservent et les usages et les idiomes anciens de la Sabine; et il nous offre un idiome néo-latin qui s'est transformé de l'an 105 à l'an 274, et dont le fond est le même que celui de la langue de l'Italie, de la France, de l'Espagne et du Portugal. Que fautil en conclure? sinon que, 300 ans avant l'invasion des Barbares, sur un sol purement latin, il existait une langue rustique, d'où sont sortis, sans emprunter aucun élément aux peuples du Nord, les idiomes que nous parlons aujourd'hui; que les langues portent en elles-mêmes les principes de leurs changements, et qu'ils s'opèrent sans tenir compte, fiu fond, des vicissitudes extérieures; qu'enfin il faut reculer jusqu'en 274, et peut-être même plus haut, la naissance des langues romanes, sans avoir recours a ce type intermédiaire entre le latin et les langues modernes qu'avait imaginé M. Raynouard. Il y eut au vi^ siècle, dans le midi de la France, un empressement, une ardeur exlrcme à faire refleurir
les lettres latines. Elles curent, dans ces pays, comme une arrière-saison ; la sève n'en était pas épuisée et elles produisirent encore quelques rameaux. Faut-il rappeler ici tant de monastères célèbres, où l'on étudiait avec ferveur la philosophie, la poésie et les belles-letlres? Faut-il citer ces écoles fameuses où on lisait Aristote, Virgile, *Gicéron, Plaute, Gaton et Varrori (1). De toutes parts les chaires renversées se relèvent, les Barbares favorisent les études et les embrassent avec ardeur. A Glermont en Auvergne, à Agen, à Périgueux brillaient de célèbres docteurs.
Mais en vain les monastères essayaient de rallumer le feu de la science ; en vain les prélats consacraient leurs veilles à l'imitation des anciens ; en vain les Germains essayaient d'oublier leur barbarie pour se polir au contact des Latins ; le temps continuait ses ravages. Qu' eût-il importé, après tout, que, dans un coin des Gaules, soit au nord, soit au midi, dans la cour d'un prince ou dans le palais d'un évêque, les lettres eussent conservé leur éclat, et que l'arbre antique eût refleuri avec une force et une vigueur nouvelle? Resserrés en d'étroites limites, ces heureux effets d'une constante patience ne pouvaient s'étendre bien loin. Les classes élevées de la société pouvaient continuer encore à charmer leurs loisirs par des jeux d'esprit ; un Fortunat pouvait continuer d'enchanter une abbesse; le
(t) Hist. lilt. de la France, t. ii, p. 23 et 59.
peuple, les masses devenaient de plus en plus indifférentes à cette langue latine, dont se paraient avec orgueil les derniers descendants des Gallo-Romains. Sans doute, ils entendaient encore les ser^ mons, qu'on leur débitait dans cet ancien idiome; il était encore assez connu pour qu'un peuple tout entier réj^ondît par l'attendrissement et les larmes, aux traits élégants et précieux d'un discours de Sidoine Apollinaire, prononcé pour ramener la paix entre deux partis divisés par la haine ; mais le peuple est plus grammairien par l'oreille que par le style. Il comprenait les instructions qui lui étaient faites dans une langue qu'il ne parlait déjà plus. Cependant les idiomes nouveaux n'apparaissent nulle part encore. Ils en étaient toujpurs à l'élaboration secrète et difficile. Ils ressemblaient à ces fleuves qui coulent longtemps sous la terre, avant de jaillir en flots pressés à sa surface (4).
Des révolutions politiques, des doctrines hérétiques introduites de bonne heure dans ces contrées, les éloignaient chaque jour davantage de la langue latine. L'Eglise sentait que le midi de la France lui échappait, et, dés le x^ siècle, elle tenta de le soumettre à son autorité. Il y eut alors une sorte de croisade littéraire, entreprise par elle sur le midi.
(i) M. Génin, introduct. à la chans. de Roland, xui, a cherché 3a langue française dans les chartes et les diplômes latins du x*, tlu ixe siècle. En rennonlant toujours il en a trouvé , dans les noms propres de lieux, des traces dès le viiie, dès le viF siècle peut-être.
Des monastères du nord, où la science latine s'est réfugiée et se conserve, parlent, à diverses époques, je dirais presque des missionnaires chargés de reconquérir ces peuples que Tesprit de liberté à saisis, et que l'hérésie pousse vers un langage populaire. Pour réparer les pertes faites par elle dans ces paySj l'Eglise essaie d'allumer des foyers d'instruction chrétienne, dans des lieux que n'avait pas rendus célèbres l'ancienne culture ou profane ou religieuse du ve et du vie siècle. C'est ainsi qu'à la Chaise-Dieu s'élève une abbaye célèbre, et que saint Hilairc, à Carcassonne, fonde une communauté vouée sans partage à l'étude et à la science (1). Dans toutes ces tentatives de ramener le midi à l'orthodoxie, par l'influence latine, perce le désir de domination de la France septentrionale. Mais ces rêves d'unité durent s'évanouir devant la résistance des pays rebelles. En vain, les moines sortis des contrées Frankes, vinrent s'établir dans les montagnes de l'Auvergne, ils purent bien faire naître un grand homme, car Gerbert fut leur élève et leur chef-d'œuvre, mais ils ne purent ressaisir les masses. Les études que Charlemagne avait transportées jusqu'aux frontières germaniques semblent s'avancer un moment vers le midi, marcher vers les bords de la Loire ; mais elles ne franchissent pas ces limites, et on les voit s'arrêter dans la France centrale, dans la France où dominent les Capets, à Paris, à Char-
(1) Ampère, Hist. litt. de la France, t. m, p. 319,
1res, à Orléans, à Tours ; et si le Poitou est le premier des pays du midi à jeter un plus vif éclat, c'est que, par sa position sur la rive gauche de la Loire, il se trouve en relation avec les provinces situées sur la rive droite du fleuve.
Le signe et la cause de la séparation de ces deux pays, c'est une langue nouvelle qui s'est formée, établie dans ces régions, où elle règne à la place de la latine qu'elle a détrônée. Elle s'est lentement acheminée vers son point de maturité; ses commencements ont été obscurs. Longtemps elle est restée cachée, traitée comme une esclave, répudiée de tous, excepté du peuple. Dans les Litanies Carolines, dans le serment fameux des fils de Charlemagne, elle s'est essayée, timide encore et bégayante. Mais sous toutes les influences diverses dont nous avons parlé, elle s'est enhardie, fortifiée, et au jour où nous en sommes arrivés, elle remplace la langue latine. Il est certain que celle-ci, au viii^ siècle, commençait à n'être plus vulgaire, et qu'aa temps de Hugues Capet, les troubadours, les jongleurs, les comicSj les violars apparurent. Dans le nord, des rois, comme Louis d'Outre-mer, n'entendaient pas le latin. Aimon, évêque de Verdun, ayant à parler à son tour, dans le concile de Mouson , en 994, le fit en Gaulois du temps, c'est-à-dire en langue vulgaire (1). Si donc le clergé des provinces du nord, où les soins de Charlemagne avaient fait
(1) Hist. liltér. de la France, t. vî.
refleurir les études latines, en était venu à ce point d'ignorance, que devait-il en être pour le Midi, où tant d'autres motifs puissants détournaient les peuples de cette langue? Il nous reste enfin des monuments irrécusables qui nous révèlent l'existence du langage vulgaire. M. Raynouard (1) rapporte des actes publies qui nous le font voir avec son caractère, ses flexions, ses procédés nouveaux. Ces actes sont, les uns de 960, d'autres de 1070 ou 1080; à ces dernières dates, l'envahissement du nouvel idiome sur le latin devient complet^ et la vieille langue se trouve presque tout-à-fait évincée. Du reste, le poème de Boëce, achevé avant l'an mil, ne laisse aucun doute sur la date de la formation définitive de l'idiome provençal.
Ainsi, du latin mêlé, dans des proportions diverses, de Celte, de Goth et de vieux Gaulois, sortit, après bien des siècles d'efforts et de travail , une langue complète. Nous Talions voir bientôt s'épanouir avec toutes les grâces de la jeunesse, et resplendir à l'éclat du beau soleil du Midi. Si le Provençal n'a pas formé les autres langues néolatines, ainsi que le voulait M. Raynouard, il faut avouer qu'il les a devancées toutes par ses productions littéraires.
Les pays où venait de naître et de se former le nouvel idiome provençal, se trouvaient par le fait même d'une langue nouvelle séparés à jamais du
(1) Raynouard, t.ii, Choix des poésies des Troubadours, p. cxxvi.
Nord, où régnait rinfluence germanique. Toutes pleines des souvenirs de la civilisation Romaine, les régions méridionales de la France n'avaient vu qu'avec effroi le joug des habitants du Nord s'appesantir sur elles. Plus elles avaient fait d'efforts pour se rapprocher de la politesse de leurs conquérants, plus elles avaient eu de regret à voir briser par des barbares cet édifice qu'elles avaient si précieusement élevé. Quelle différence en effet entre les Gallo- Romains voluptueux, partisans des commodités et des raffinements de la vie, et les sauvages guerriers de la Scandinavie? Rappelez-vous le luxe des Villa ^dont Sidoine Apollinaire nous a laissé les complaisantes descriptions, et jugez de la confusion qui suivit l'arrivée de ces hôtes farouches. Soumises un instant, ces provinces n'acceptèrent jamais leur servitude. Elles rongeaient en silence le frein de leur esclavage, prêtes à s'échapper au premier signe. L'histoire est pleine des tentatives d'indépendance qui .occupèrent l'attention des rois Francs depuis Clovjs jusqu'au jour où un nouveau royaume s'établit fiu midi de la France. Les années de repos qui suivirent la domination de Charles-Martel ne furent pas de longue durée. Les tuteurs de Charles, le plus jeune des fils de Lothaire, blessèrent par leur arrogance, l'esprit fier et indépendant de ces peuples à demi conquis. Les chefs ne manquèrent jamais pour les conduire à la guerre. Plus d'une fois l'Aquitaine se souleva avec fureur; toujours vaincue, elle ne renonça au projet de reconquérir sa liberté
qu'après de longues déraites, et de sanglantes expéditions. En 876, Charles -le -Chauve nomme le comte Bozon d'Aulun comte de Provence, ajoutant à cet apanage le pays de la Lorabardie. Mais en 879, à la mort de son protecteur, Bozon se déclare indépendant et se fait donner le titre de roi. Tandis que la Provence proprement dite se faisait des destinées indépendantes, la première et la seconde Aquitaine, la ville et le pays de Toulouse , la Gascogne et le Languedoc, et les pays conquis par Charlemagne en Espagne, voyaient s'établir pour elles une domination nouvelle. Ces pays, qu'en 778 Charlemagne avait formés en royaume et donnés à son fils Louis, s'affranchissaient sous Fredelon. C'était le dernier de ces comtes ou custodes à qui l'empereur avait confié la défense de son fils. L'obéissance qu'ils avaient promise au puissant empereur, ils s'en croyaient dégagés à l'égard d'un prince dont les mains languissantes étaient p&u propres à tenir un sceptre.
Raymond, frère de Fredelon, rendit, en 864, héréditaire dans sa famille le pouvoir que Charlesle-Chauve no pouvait lui enlever. Ses successeurs , au nombre de (^inze, devinrent redoutables; ils surent se donner une puissance qui les fit un objet d'envie et de terreur pour leurs voisins.
Ce fut pendant ces années de prospérité que s'augmenta la distance qui séparait déjà les deux nations rivales du Nord et du Midi. L'histoire qui se tait sur cette période de la vie de ces derniers
peuples, nous apprend assez par son silence qu'ils furent heureux et purent sans contrainte se développer suivant la nature de leurs instincts et de leurs goûts. Tout le temps dont les annales ne rapportent rien fut sans nul doute employé par eux à réparer les dommages que la conquête avait fait subir à leur civilisation. Ce ne furent pas des années perdues dans le loisir et l'ignorance. Le commerce qui n'avait jamais cessé dans ces pays, y ramena à pleins canaux l'abondance et la richesse. Marseille et les villes nombreuses qui bordent la Méditerranée, continuèrent avec les nations voisines leurs relations et leur trafic. Aussi quand se dissipent les ténèbres du ix« et du x« siècle, c'est l'éclat jeté par les Provençaux, par les pays de l'ancienne Aquitaine^ qui d'abord étonne, scandalise même les peuples voisins encore à demi barbares. Quel objet d'admiration pour les habitants du Nord qu'enveloppent toujours les tristesses de la Germanie, de voir une civilisation toute nouvelle briller dans les terres du Midi !
L'histoire a conservé le souvenir de l'impression faite sur les* peuples du Nord par le luxe des habitants du Midi. C'est du pays de Toulouse que partit Constance, fille de Raymond Taillefer, pour aller épouser le roi Robert. S'il faut en croire l'historien Glaber (1), ce mariage fut la cause du luxe et du libertinage des mœurs qui s'introduisirent dans le
(1) Glaber, Recueil des Hisl. de France, t. x.
royaume des Français. Cet écrivain rapporte en effet, qu'une foule de jeunes gens vains, turbulents et légers, sans bonne foi, sans mœurs , sans décence, vrais farceurs par leur ajustement, leur ton et leurs manières, accompagnèrent la princesse et bannirent de la cour du roi la modestie et la simplicité. Ils étaient presque tous de Provence, car les historiens disent qu'ils venaient d'Arles , où Guillaume Taillefer demeurait depuis son mariage avec Emme. Ce texte est intéressant et curieux. C'est le cri d'alarme que jette le Nord à l'approche d'ennemis qui menacent ses habitudes de vie laborieuse et pénible. Déjà apparaît chez ces hommes venus du Midi toute la frivolité de notre race. Les usages délicats voilent la grossièreté du vice sous des dehors aimables. Glaber leur reproche encore de se faire raser le visage et le derrière de la tête, ce qui leur donne un air de comédiens. Leur habillement aussi nouveau n'est pas épargné davantage (1).
Nulle part, mieux que dans ces lignes , n'éclate l'opposition du caractère des peuples : d'un côté, le travail, les fatigues de la guerre , la culture des
(1) Glaber, Recueil .des Histor. de France, t. x, lib. m, p. 42 : « Cœperunt confluere... in Franciara atque Burgundiara, ab Avernia et Âquitania homines omni levitate vanissimi, moribus et veste distorti, armis etequorum Phaleris incompositi, a medio capitis comis nudati , histrionum more barbis rasi , caligis et ocreis turpissimi , fîdei et pacis faedere omnino vacui. Quorum itaque nefanda exemplaria , heu ! proh dolor ! tota gens Francorum nuper omnium honestissima... rapuit, donec omnis foret nequitiae et turpitudinis illorum conformis. »
champs, Thabitude de la pauvreté et de l'épargne; de Tautre, le commerce, l'aisance, le luxe, la galanterie, la frivolité et les arts. Le même Glaber rapporte les malheurs, les pestes, les discordes, les révolutions qui troublaient la France du Nord (1). Ces pays, on le voit, désolés par de si cruels fléaux étaient loin de ressembler à cette Provence riante, splendide, à ces villes de Languedoc si riches, si florissantes dont Théodulfe, au temps de Charlemagne, rendait déjà un si brillant témoignage. Envoyé par son maître en Provence afin de s'assurer de l'exactitude des juges à remplir leurs fonctions, Théodulfe, homme lettré, a laissé une pièce de vers latins sous le titre d'exhortation aux juges (2). Ce n'est autre chose que le compte-rendu de sa mission. Ce qu'il dit des villes de France pourrait sembler à peine croyable. Nîmes est représentée par lui comme une ville des plus vastes et des mieux ornées , Toulouse y a l'épithète de belle , et Arles est appelée la capitale du monde. Il parle aussi du commerce qui fait partout couler la richesse et l'abondance, et il indique dans le pays une grande circulation de monnaies étrangères. Tout dans ces contrées semblait donc fait pour inviter à la poésie et aux beaux-arts.
Sous l'influence de la civilisation romaine qui paraît alors renaître et se développer avec une nou-
(1) Glaber, cap. iv, p. 47.
(S) Théodulfe, Parœnes., ad judices. V. 162-253. Sirmond,var. oper.,t. II, p. 1032.
velle force, les mœurs germaniques des peuples envahisseurs un moment dénaturées par les entraînements de la conquête, reparurent avec la simplicité et la vertu dont Tacite les a louées. Le christianisme par sa puissante action rendit ces qualités naturelles plus fermes, plus constantes et les éleva d'un degré. Alors souffla dans les contrées méridionales un esprit tout nouveau, tout inconnu à l'antiquité, nous voulons dire celui de la chevalerie. Les bons instincts de l'âme, en se développant suivant les lois de la nature, avaient bien pu chez les peuples anciens, chez les nations modernes, exalter quelques sentiments au fond des cœurs, la générosité, l'oubli de soi-même, la clémence avec les ennemis et les vaincus. La chevalerie, à ce titre, pourrait remonter aux temps les plus reculés de l'héroïsme grec, et Thésée pourrait passer à nos yeux pour le premier et le plus ancien des chevaliers. M. Ampère, dont le vaste savoir agrandit toujours les horizons du sujet qu'il traite, nous montre chez les Chinois, chez Içs Scandinaves quelques traces fugitives, quelques effets passagers de ces puissances heureuses de notre âme, mais nulle part il ne les voit aussi fortement , aussi constamment produits que dans la Provence. Ce fut là en effet qu'avec la féodalilé se développa ce système de morale généreuse et exaltée qu'on appelle la chevalerie.
A peine assises dans leurs conquêtes les nations du Nord furent saisies par le christianisme, qui
dans ce sol déjà tout préparé, enfonça fort avant ses racines. Etablies désormais dans les pays qu'elles avaient conquis, débarrassées des soucis d'une vie aventureuse et remplie de périls, elles oublièrent bien vite leur férocité. On a remarqué que les Francs de Grégoire de Tours ressemblent bien moins aux chevaliers du moyen âge que les Germains primitifs de Tacite, et dans l'étude des éléments dont s'est formé l'esprit chevaleresque, il ne faut pas oublier les détails précieux que nous donne l'écrivain de la Gerâianie. L'investiture des armes par la famille, le respect pour la femme poussé jusqu'au culte, jusqu'à l'adoration; la bonne foi, l'observation rigoureuse de la parole donnée, quand la force pourrait briser tout engagement, cette fidélité au serment que Tacite comprenait à peine et taxait d'opiniâtreté, n'est-ce pas là tout le code d'un chevalier? Est-il rien qui manque au fonds essentiel de cette institution? Laissez maintenant le christianisme s'emparer de ces premiers éléments , les fortifier, les étendre, les tourner au profit des bonnes mœurs et vous aurez l'oeuvre capitale du moyen âge.
En aucun temps le clergé, par son désir ardent de domination universelle, ne servit mieux les bonnes mœurs et le véritable progrès de l'humanité. La féodalité s'élevait menaçante contre lui, la chevalerie même semblait s'annoncer en rivale d'influence et de pouvoir, il songea à s'en emparer; il en fit une espèce d'ordre religieux. De là les rites et les
cérémonies; l'investiture des armes par un prêtre, les veilles d'armes, les jeûnes, les prières et les vœux. Il fallait régler, tempérer, tourner à tien cette ardeur des combats, cette recherche passionnée des aventures, où l'honneur, mobile inconnu aux anciens, poussait les conquérants sortis de la Germanie. Les secours à donner aux faibles, les injustices à combattre, les torts à redresser, la religion du serment, la charité et l'amour répandus sur tous les hommes, tels furent en théorie , et jusqu'à un degré très haut dans la pratique, les devoirs les plus pressants des chevaliers. Mais l'Eglise malgré tous ses efforts, malgré toute sa puissance, ne pouvait pas tellement s'emparer des esprits qu'ils ne lui échappassent par un point. En vain l'on s'appliquait à rapprocher l'ordre chevaleresque de l'ordre ecclésiastique, à tracer à l'un les mêmes devoirs et la même route de sainteté et de perfection morale qu'à l'autre. La galanterie combattit ces desseins et fit entrer l'esprit du monde triomphant, là où l'ascétisme aurait dû régner au gré de l'Église. L'amour en effet avec toute son exaltation, ses finesses, ses délicates recherches fut lé caractère de la chevalerie dans le Midi. Les femmes régnèrent en maîtresses de tous les cosurs. Tandis que dans toutes les sociétés antiques, chez les Grecs, chez les Romains, l'amour n'était qu'un fléau détestable , une funeste malédiction , une passion incurable et furieuse, Vénus enfin tout entière à sa
proie attachée (1), la chevalerie le proclamait le grand principe des vertus, le seul mobile de la générosité, de la vaillance, et l'essence surtout de ce qu'au moyen âge on appelait la courtoisie. L'amour ne fut plus autrement compris et chanté par les nombreux poètes qui naquirent en Provence.
Ainsi, le christianisme, les vertus originelles des peuples de la Germanie réchauffées par le feu de la civilisation romaine, rajeunies par cette sève antique qui n'avait jamais cessé de circuler dans ces régions, formèrent la chevalerie. L'influence des Arabes fut moins grande qu'on ne l'a supposé. Il n'y eut jamais de ressemblance complète entre leur chevalerie et la nôtre. La leur, dit M. Ampère, ne fut jamais qu'un ensemble de sentiments sans passer dans les mœurs par des institutions régulières et précises. La chevalerie était déjà formée en France, quand les deux peuples se rencontrèrent en Espagne et dans la Terre-Sainte. Les Musulmans ne contribuèrent en rien à sa création , ils ne firent que donner aux chevaliers plus d'élégance, plus de grâce et de délicatesse. On peut dire enfin, toujours avec M. Ampère, que la chevalerie fut une fleur du Midi; le germe en avait été apporté du Nord, le christianisme et la civilisation romaine le
(i) Horace, Lyric, lib. i, c. xix :
In me tota ruens Venus Cyprum deseruit.
développèrent; il lui manquait un parfum, il lui vint de VOrient.
De la prétention plus ou moins sérieuse aux qualités, aux habitudes dans lesquelles on faisait consister la chevalerie, résulta pour le midi de la France aux xi«, xii® et xiii® siècles, un ensemble de mœurs des plus brillantes et des plus originales. C'était un mélange singulier de bravoure, d*humanité, d'exaltation amoureuse; un mélange aimable d'élégance, de politesse et de bienveillance auquel on donna le nom de courtoisie. C'était enfin, dit M. Fauriel, « une culture d'esprit encore toute poétique, toute au profit de l'imagination ]>. C'est dans le récit de la croisade des Albigeois, publié par M. Fauriel, qu'on peut saisir dans toute son étendue, la haute opinion qu'on avait alors dans le Midi de la culture sociale des pays envahis par la guerre. L'historien poète ne laisse passer aucune occasion de manifester sa conviction à cet égard. Laissons parler M. Fauriel (1): « C'est toujours dans des termes généraux, aussi obscurs pour nous qu'ils étaient sans doute positifs et clairs pour lui, qu'il essaye de caractériser cette culture toute chevaleresque, et désigne les vertus, les avantages, les manières d'être qui en étaient à la fois la conséquence et le signe. Par le nom de Parage (Paratge)y il exprime la noblesse, non pas unique-
(1) M. Fauriel, Hist. de la croisade des Albigeois, introduc! ,
p. LXll.
ment de race, mais celle qui consiste dans la culture de l'âme et de l'esprit , celle qui se manifeste par la courtoisie et la générosité. » Dreitura^ c'est-à-dire l'amour désintéressé, prix, valeur^ merci (Pretz, valenza, merces), désignent dans cette langue l'habitude des qualités morales par lesquelles un homme se distingue d'un autre. Notre historien se figure cet état de mœurs, comme un état idéal de joie et d'allégresse ; comme un monde où tout est vie, splendeur et lumière^ comme un vrai Paradis.
L'intelligence des Troubadours devient impossible, leur poésie n'est qu'un vain jeu de l'esprit, un ramage sans valeur, si l'on ne cherche dans leurs chants l'expression des idées et des sentiments qui faisaient la vie de cette époque. Courtisans assidus des seigneurs dont l'occupation la plus chère était la poursuite des qualités que la chevalerie imposait A ses adhérents, ornement nécessaire des fêtes dans lesquelles éclatait l'esprit de galanterie et d'amour, le plus souvent amis très équivoques des plus nobles dames, ils ne font que traduire par leurs chansons et présenter à tous les yeux l'idéal que chacun enviait. La différence des mœurs chevaleresques fit toute la différence entre le Nord et le Midi, toute la différence entre la littérature des Trouvères et celle des Troubadours. La chevalerie n'eut pas sur les uns et sur les autres la même influence. Les Trouvères restèrent plus longtemps fidèles aux premiers principes de celle institution,
et coDservèrenl l'esprit qu'elle avait à sa naissance. Elle ne se présenta pas d'abord en eflet comme un ensemble brillant des préceptes d'un art d'aimer où la délicatesse du sentiment semblait le plus glorieux objet de tous les efforts. Toute guerrière à son origine, elle avait la simplicité, l'austérité des mœurs militaires. Par là surtout elle devait plaire aux nations germaniques. Les travaux à supporter, les fatigues à subir, la force employée à secourir les faibles, tel avait été d'abord le code de la chevalerie. Le Midi avait, dans les premiers temps, embrassé la dureté de ces mœurs. Les souvenirs des grandes expéditions de Charlemagne en Aquitaine et en Espagne; les luttes héroïques de ces ducs invincibles et toujours menaçants avaient dû pénétrer trop avant dans les imaginations populaires, pour n'avoir pas été célébrés dans des chants originaux et épiques. De là ces chansons de gestes, ces cycles divers , communs tout à la fois au Nord et au Midi. Mais bientôt la muse du Midi renonce à chanter seulement les exploits guerriers. Populaire par les cycles et les épopées militaires, elle répudie bientôt cette gloire. C'en est une nouvelle qu'elle poursuit, elle se transforme pour l'atteindre.
Au midi de la Loire l'influence des richesses, de la paix, du bien-être qui la suit, l'effet de cette molle température ont détendu .le ressort des âmes ; plus de guerres à soutenir, plus de combats à livrer ; à quoi bon retracer sans cesse aux yeux ces tableaux importuns d'une vie que désormais on
néglige et l'on dédaigne? La muso dès lors se fit châtelaine et galante. Au milieu des festins^ des fêtes elle improvise ses joyeuses chansons, et tandis que sa sœur du Nord restait fidèle aux premières leçons de la chevalerie, elle inaugurait, elle, une nouvelle époque dans les mœurs aussi bien que dans la poésie.
Ne la recherchez plus désormais sur les places publiques, au milieu des assemblées du peuple, elle est devenue habitante des châteaux , et comme telle elle a revêtu une livrée spéciale. Plus de naïveté dans la forme, de simplicité dans les allures; elle poursuit maintenant les difficultés , elle se joue avec elles , s'impose mille entraves d'où elle se plaît à s'élancer plus alerte et plus vive. Les auditeurs qu'elle assemble ne se pressent plus pour écouter avec avidité le récit des grands coups d'épée, des morts héroïques des Paladins et des Preux. Ils sont plus subtils et plus délicats. Si les longs romans leur plaisent encore, ce ne sont plus ceux de Charlemagne et de Roland ; «'est l'histoire d'Arthus , celle d'André de France qui se laissa mourir d'amour; ce sont les chagrins, les joies, les voluptés de Tristan et d'Iseult qu'ils préfèrent. Encore ne faut-il plus, au moment où nous en sommes , leur en faire de trop longs récits ; un trait en passant, une allusion, un mot suffit à leurs mémoires toutes remplies de ces lectures.
Ainsi se montre à nous à la fin du xi"" siècle la littérature provençale. Qu'on ne s'étonne pas de
son élégance , de sa finesse , de ses formes recherchées et tendues; le temps nous a dérobé ses progrès lents et successifs. Quand elle nous apparaît elle entre pour ainsi dire dans son adolescence , mais elle s'élance toute parfumée de Yobrador à'nn seigneur. C'est une patricienne qu'entourent les élégances de la vie; enlre elle et son passé toul est rompu ; nul souvenir, nulle alliance.
En têle des Troubadours qui pendant deux siècles ont rempli de leurs chants les cours et les châteaux, il faut placer Guillaume IX, comte de Poitiers. Par lui s'ouvre la liste de ces poètes brillants, tout étincelants de verve et de jeunesse. C'est sous le patronage d'un grand seigneur que la littérature provençale prend possession du monde méridional. C'est du comté de Poitou , des bords de la Sèvre Niortaise que partent les premiers accents lyriques d'une poésie formée depuis longtemps en silence, et qui se montre pour la première fois au grand jour.
M. Fauriel avait établi qu'au-dessus de l'Aveyron et des Cévennes, la poésie n'était qu'un passe-temps élégant des cours, il avait affirmé qu'en Auvergne, dans le pays du Puy, les grands seigneurs comptaient seuls parmi les poètes. L'histoire des Troubadours, l'étude attentive de leurs biographies, peut facilement prouver le contraire; à l'aide de ces documents on peut, en effet, trouver une classification plus large et plus vraie des divers poètes au moyen âge. Cette étude amène à indiquer avec
quelque certitude les foyers où s'est allumé le feu de la poésie, les destinées de l'art dans les différenies parties du Midi, et ses migrations de l'une à l'autre. La condition où les poètes sont nés mérite encore d'être observée ; leur caractère est diflérent selon qu'ils appartiennent aux ordres différents de la société féodale. Un je ne sais quel goût de terroir domine aussi dans leurs œuvres , et nous les fait sans peine distinguer les uns des autres. Ainsi dans le Poitou, la Saintonge, la Guyenne nous ne rencontrons que des grands seigneurs poètes aux moments de leurs loisirs. Ils ont une liberté de tour, une audace dans la diction, une hardiesse dans l'expression des sentiments qu'ils font connaître aux dames, que rarement on rencontre dans les autres Troubadours moins favorisés par la naissance et la fortune. Savaric de Mauléon, Richard de Barbezieux en sont les noms les plus célèbres.
Tandis que l'art des vers ne servait dans cette zone du Midi qu'à égayer de grands seigneurs , vivant au sein du luxe et de l'abondance , la chevalerie faisait de rapides progrès dans deux contrées opposées l'une à l'autre par leur situation. En Gascogne et en Auvergne, ce n'étaient pas seulement les hautes classes qui s'efforçaient d'atteindre à lu courtoisie, à l'élégance des mœurs et aux précieuses qualités de l'esprit. L'enthousiasme descendait dans le peuple. M. Fauriel nous apprend encore dans son introduction à l'histoire de la croisade des Albigeois, que les mœurs chevaleresques n'étaient pas exclusi-
vemeni celles des hautes classes féodales : « Les idées, nous dit-il (4), et les habitudes de la chevalerie étaient descendues assez bas dans la société générale. Les simples bourgeois aspiraient habituellement au titre de chevalier, ils l'obtenaient aisément, et il s'était formé dans les villes, une classe nombreuse qui se piquait d'imiter les mœurs élégantes dont les châteaux avaient donné l'exemple. La chevalerie était devenue une espèce de lien entre les villes et les cours, entre la démocratie et la féodalité. »
Aussi voyons-nous dans l'un et Tàutrc pays une foule de poètes plébéiens qu'ont illustrés leurs chansons harmonieuses; bourgeois, ûls de bourgeois, ouvriers même abondent dans la liste des Troubadours de la Gascogne. Marcabrus , Cercamons, Pierre de Valeira ne sont pas les moins célèbres par leurs talents , et les moins obscurs par leur naissance. Ils ne sont pas les seuls à cultiver la poésie. Des noms glorieux que la féodalité réclame se trouvent à côté des leurs. Elias de Barjols lutte en talent, en poésie avec Jauffre Rudel; c'est le fils d'un marchand qui dispute au prince de Blayè la palme des beaux vers et la réputation de la courtoisie.
En Auvergne, les efforts du peuple et de la bourgeoisie pour atteindre au même but ne sont pas moins sensibles. Ce n'est pas avec moins d'ardeur
(i) M. Fauriel, Introduction à FHistoire de la Croisade, p. xui.
que Pierre d'Auvergne et Pierre Rogier, tous deux sortis du peuple, conquièrent le titre de grands poètes, et qu'ils méritent encore, un siècle après, d'être nommés par Pétrarque (1). Dans le Périgord, le Limousin et le Quercy, les mêmes faits se reproduisent encore, plus nets peut-être. Là on voit les bourgeois, le peuple même, entrer en rivalité poétique avec les nobles seigneurs. C'est dans le Limousin que naquit le fougueux et célèbre Bertrand de Born. Il imprime à la poésie provençale le caractère de son esprit; elle est avec lui emportée, ardente , incisive ; on voit dans ses vers ressortir à plein l'homme de guerre , le chevalier impétueux, mais son nom n'est pas le seul qu'environne l'auréole poétique.
Plus tendre, Giraud de Borneilh soupire des chansons amoureuses^ il chante les élans du cœur, les peines et les tristesses de l'amour. Aux accents mélancoliques de sa muse, à ses soupirs prolongés, on sent qu'il est sorti des classes les plus basses ; le talent seul peut rapprocher son nom de celui de Bertrand. Bernard de Yentadour n'apprend-il pas auprès du four de son père cette poésie touchante qui rendra sensible à sa passion la femme de son maître, et répandra son nom en Espagne et en Italie? Que les nobles seigneurs d'Uissel se réunissent dans leur château pour illustrer leur famille par le talent des vers, un malin bourgeois d'Uzerche,
(i) Pélrar., Trionf. d'Amore, c. iv.
Gaucelm Faydit, toujours errant, toujours gai, toujours en quête d'un bon repas, d'une bonne aubaine, va porter plus loin la gloire de son nom, et se faire jusqu'en Lombardie la réputation d'homme courtois et poli. Le Périgord doit à la noblesse qui l'habite le plus grand nom de la poésie provençale. Arnaud Daniel, esprit subtil, grand seigneur instruit, met le comble aux difficultés de son art. Il semble qu'il veuille opposer une digue au débordement de poésie qui inonde les villes. C'est un patricien jaloux de la diffusion du talent; il voudrait le resserrer en de plus étroites limites, en constituer, pour ainsi dire, un fief à la noblesse, un apanage aux classes élevées. Mais voilà qu'à coté de lui, dans un atelier, le démon des vers, l'enthousiasme poétique va saisir un ouvrier ; il est ravi à son métier, il s'en va de ville en ville, et jusqu'en Grèce, porter l'éclat de son talent. Sarlat s'honore de cet enfant glorieux. Ainsi, contrairement à l'opinion de M. Fauriel, en Auvergne, en Gascogne, dans le Limousin, dans le Quercy, la poésie descend dans les rangs du peuple et de la bourgeoisie.
La Provence proprement dite semble avoir conservé avec plus d'obstination à la poésie son caractère féodal. Sur la rive droite comme sur la rive gauche du Rhône , ce sont des noms pleins de noblesse qui remplissent les listes des Troubadours. C'est à la cour des comtes de Vienne, de Forcalquier, du marquis d'Aupt, chez les seigneurs de
Baux, souverains d'Orange, que les poêles trouvent des protecteurs zélés, des admirateurs empressés; Rambaud de Vaqueiras, Guy de Cavaillon, la comtesse de Die, sont les poètes de ces réunions, les chanteurs de ces cours élégantes. A peine y rencontre-t-on quelques noms populaires , Durand de Paernes , fils d'un tailleur, Folquet de Marseille, fils d'un marchand. La poésie dans cette région se présente donc avec un caractère particulier. Plus de subtilité dans le sentiment, plus de finesse dans l'expression, une sorte de coquetterie, une affectation de grâce maniérée, tels sont les traits qui la distinguent.
D'ailleurs l'effort de ces poètes à quelque contrée qu'ils appartiennent, c'est le perfectionnement de la forme, par un travail assidu, difficile et même prétentieux. C'est par là qu'ils affectent de se séparer des anciens jongleurs; qu'ils aspirent à mériter le nom glorieux de Troubadour qu'ils ont inventé pour eux. Cet art singulier de Trobar^ la vertu poétique que désigne ce terme n'éclate pas à imaginer des pensées nouvelles, des traits de sentiment inconnus jusque là ; chacun ne se montre jaloux que d'inventer une coupe de vers plus hardie, un entrelacement de rimes plus difficile, un arrangement plus symétrique du couplet. Ce travail qui nous semble fulile aujourd'hui faisait alors la gloire des poètes, et marquait une ère nouvelle dans le développement de la civilisation méridionale.
Les Jocistœ, Joculatoresy Ministellœ (1), chanteurs populaires, errant de ville en ville et de château en château, avaient suffi dès le viii« siècle à contenter les seigneurs grossiers et belliqueux. Joueurs d'instruments, ils ajoutaient à leur profession de chanteurs et de musiciens le talent de faire des tours de passe-passe. La danse des chiens et des singes savants, excitait aussi bien que la poésie, les applaudissements et l'admiration des seigneurs. Il n'y avait point de fête qu'ils n'embellissent par leurs chants. Doniface, marquis de Toscane, s'étant uni à Béatrice de Lorraine, le moine Domnizo écrit à celte occasion :
Tympana cum citharis stivisque sonant heic,
Âc dédit insignis Dux proeraia maxima mimis (2).
L'invasion de la chevalerie diminua leur faveur. Les esprits devenant plus délicats, les plaisirs furent plus délicats aussi; et les jongleurs durent céder la place aux élégants Troubadours. Ils ne disparurent pas tout d'abord, longtemps ils luttèrent contre leurs rivaux, et, plus d'une fois, relégués dans les genres subalternes, ils ravissaient aux Troubadours un auditoire trop sensible aux contes graveleux et grivois qu'ils opposaient aux subtiles chansons de leurs rivaux (3). Quelques eussent été
(1) Voir Ducange à ces mots.
(2) Domnizo. Vita Mathildis, lib. i, cap. 10.
(3) V. Giraud de Borneilh , Raynouard , Choix des Poés. orig. des Troub., t. iv, p.
les progrès des esprits, il restait encore plus d'une trace de Tancienne ignorance; après le chant des Troubadours on voyait avec plaisir reparaître l'ancien bateleur des premiers temps, et ses exercices joyeux, ceux dont nos places publiques s'égayent encore (1). Habiles à manier la symphonie, la mandore, le monocorde, le psaltérion, la rote et le violon y ils étaient indispensables aux poètes de cour; ils leur prêtaient leur talent pour mettre en musique les vers composés par eux , ils les répandaient au loin et les faisaient valoir par un débit ingénieux. Souvent, à force de réciter les vers d'autrui, ils finissaient par en composer eux-mêmes et devenaient Troubadours, comme Pistoleta , comme Aimery de Sarlat (2). Trompé par ces transformations, il parait que le peuple ne saisissait pas toujours les nuances qui séparaient les jongleurs des
(1) Raynouard, t. v, p. 171. Giraud Riquier :
« Gosels que fan sautar Simis bocx o cas que fan lurs jocx vas Si corn de bavas tels Ni contrafan aucels. »
(1) Giraud de Calanson. Rayn., t. v, p. 168 ;
• E paucx pomels
Ab dos cotels Sapchas gitar et retenir,..,
E sitolar
E mandurcar E per catre sercles salir. »
(2) Rayn. v; 349, ibi(L, 13.
poètes. Une pareille confusion ne pouvait se faire sans blesser la vanité et l'orgueil des Troubadours. Aussi Ciraud Riquier réclame-t-il contre cette méprise outrageante, et dans une supplique adressée au seigneur Alphonse, roi.de Castille, il demande qu'un mot d'honneur soit créé pour le poète, et que le titre de Doctor de Trobar le distingue «ie ses rivaux subalternes (1).
Qu'étaient donc les Troubadours? Il est facile de le comprendre après ce que nous venons d'exposer : des poètes galants , instruits (2) à leur manière, tenant l'art qu'ils professaient en grande estime, écrivant pour les nobles sociétés et chan-
(1) Giraud Riquier, Diez, la Poésie des Troubadours, trad. de M. de Roisin.
(2) Pierre de Corbiac. Rayn., t. v, p. 311 , nous fait connaître, dans une pièce de 840 vers, de 12 syllabes, quelle était la science d'un Troubadour :
En totas las set artz sui assatz conoissens,
Per gramatica sai parler latinamens ,
Declinar e costruire e far derivamens....
E m'gar de Barbarisme en pernunciamens.
Per dialectica sai molt razonablamenz
Apauzar et repondre et falsar argumens ,
Sophismar e conduire, e tôt ginhosamens •
Menar mon adversari a desconfezimens.
De Rhetorica sai per bels afachamens
Colorar mas paraulas e metr' azautimens...
D'Arismetica sai totz los acordaraens
Creisser, muUiplicar, e mermardividens....
Per las onzas dels detz tôt en breuadamens
Poiria comtar d'un rei totz sos despensamens.
tant pour les dames. Ils pouvaient bien, s'ils n'étaient pas nés riches, se mettre au service cf un grand, profiter de sa libéralité, mais il n'en rejaillissait aucun déshonneur sur leur nom. La profession, au contraire, s'illustrait dans le commerce des rois, des princes et des seigneurs. L'amitié unissait le plus souvent le protégé et le protecteur; et l'hôte d'un château, usant d'une grande franchise, disait avec liberté ce que lui inspirait sa verve ou sa mauvaise humeur» Si la fortune les avait réduits à demander à leur talent les moyens de vivre, s'ils étaient d'une naissance obscure comme Giraud de Borneilh et Bernard de Ventadour; ou bien, si, quoique nobles et chevaliers, il leur manquait la richesse nécessaire pour soutenir leur' rang, comme Guillaume de Gabestaing, Pons de Capdueil, Peyrol, Rambaud de Vaqueiras, Pierre Cardinal et tant d'autres, ils se faisaient poètes de cour. Alors commençait leur vie errante, riante odyssée entremêlée de fêtes , de plaisirs , de bons et de mauvais jours. Combien ne se montrait-on pas empressé à les recevoir, à les combler de présents? Heureux quand ils ne terminaient pas par quelque coup de foudre une vie de frivolité !
Des fils de bourgeois, les Folquet de Marseille, les Arnaul de Mareuil, Gaucelm Faydit, Pierre Vidal, Aimery de Péguilain devenaient les égaux des plus grands seigneurs. L'esprit effaçait les dislances, et la poésie tempérait les rigueurs de la féodalité. Le marquis de Malcspine ne négligeait rien pour
attirer les poètes à sa cour (1), Accueil flatteur, riches présents, dons de chevaux , de vêtements et d'armures, rien n'était épargné; Aimery de Péguilain l'en a glorifié. Raymond de Miraval et le comte Raymond YI vivaient ensemble dans une sorte de familiarité fraternelle. Ils se désignaient mutuellement par un nom de convention (2). Tant il est vrai que la poésie, par sa toute-puissance, vengeait l'humanité des outrages d'un système établi par la force et la conquête!
Si l'on aimait les Troubadours pour leurs chants amoureux, on les redoutait plus encore pour leurs satires. Dispensateurs de la gloire dont les âmes étaient si avides, ils pouvaient avec Ir- même autorité renverser une réputation et jeter sur un nom le blâme et l'injure. Il y avait au moyen âge quelque chose de semblable à cette force de l'opinion publique que la presse a créée chez les nations modernes. La poésie dans ses vengeances était d'une justice aussi prompte et tout aussi inévitable. Qu'un seigneur eût fléchi dans le bien, qu'infidèle aux lois de la chevalerie, il se fût un instant oublié, mille voix aussitôt répétaient sa honte. Un homme,
(1) N'il rie joglar qu'el venian vezer Quelh sabia honrar e car tener,
Plus que princeps de sai raar ni délai
Que manli caval ferran , e brun , e bai
Donava plus soven et autr'arnes. — (Rayn., iv, 62).
Mon Audiart sal Dieus c sa cort gaia.
« Sel que cbantar. » —•■ (Diez , 379).
un poète l'avait répandue par ses vers. Faudrait-il après les pages si vives de M. Villemain, parler ici du terrible Bertrand dfe Born? Qui ne connait, grâce au spirituel et savant écrivain , Thumeur intraitable du Troubadour, sa verve guerrière, son génie satirique? Les Troubadours, à une certaine heure de la poésie provençale, rajeunissent les sujets d'amour usés, par de violentes diatribes contre les mœurs et parviennent à donner à leur talent un caractère original et individuel qui, trop souvent, manque à leurs poésies erotiques. Un noble, Estëve de B.'lmont, avait assassiné, dans un festin, son parrain et le jeune fils de ce dernier. Il peut espérer l'impunité de son crime. Qui donc oserait affronter ce baron criminel dans le château où il se renferme? Vain espoir! il n'échappera pas à la vengeance du poète : « S'il existe une lignée de Caïn, s'écrie la voix vengeresse de Pierre Cardinal, ce sang maudit coule dans les veines d'Ëstève, plus traître que Judas et Ganelon. Qu'il aille à confesse, mais qu'il récite au chapelain le sirvente du poète, cela lui servira peut-être d'expiation (1). » Que de haines ne devait pas attirer sur eux ce rôle de vengeurs? Quels désirs de punir l'audacieux chanteur? Les biographies des Troubadours nous offrent plus d'un exemple de ces punitions infligées par la violence des seigneurs aux poètes trop hardis en leur langage. N'oublions pas non plus que mille traverses,
(i) Biographie des Troubadours : Pierre Cardinal. — Diez, 383.
même pour les plus renommés des poètes , se mêlaient à leur vie de cour. Bien des humiliations leur venaient de ces belles châtelaines, qu'ils s'étaient épuisés à servir et à célébrer dans leurs vers. Les tours les plus étranges, les plus hardis, les plus bizarres leur étaient joués par des dames. La décence extérieure de nos mœurs, le blâme qui suit aujourd'hui la moindre démarche équivoque nous rendent difficiles à comprendre bien des scènes du moyen âge. Deux fois trompé par de nobles maîtresses, Gaucelm Faydit ne s'en laisse pas moins séduire une fois encore par la comtesse d'Àubusson. Marguerite semble sincère, et promet à Gaucelm la récompense de ses chants. Un seigneur, plus lard comte de la Marche , Hugo de la Sygne, était cependant plus heureux auprès d'elle. Gaucelm se morfondait en attendant le prix de sa constance ; et trompé par la châtelaine, il lui prêtait sa maison pour cacher ses amours avec son rival fortuné. Il ne parait pas cependant que ces petites aventures rendissent les Troubadours plus ridicules et diminuassent en rien leur influence. Tant que le Midi de la France fut heureux, tant que le Nord ne vint pas inquiéter dans leur civilisation florissante les provinces du Languedoc, on s'empressa de les recevoir, de les accueillir et de les fêter. De toutes les qualités qu'ils célèbrent dans leurs héros, il: n'en est pas une qui les touche plus que la libéralité. Faire large dépense, tenir table ouverte, et recevoir sans lésine qui se présentait au château.
c'était le signe d'une belle âme; c'était le plus beau titre à la gloire. Aussi les châtelains n'y manquaient pas. S'ils y perdaient leurs biens, ils y gagnaient la renommée, et dans ces temps d'exaltation, la renommée était tout. Richard Cœur-de-Lion, comte de Poitiers et roi d'Angleterre, s'en montrait avide au point d'en mériter des reproches. Toujours entouré de Troubadours et de jongleurs, il leur prodiguait ses caresses et ses biens. Il provoquait ainsi leurs éloges, il les mendiait au dire de son biographe Richard de Hoveden. Autant en faisaient de leur côté Guillaume VIII, seigneur de Montpellier (H72-1204); Barrai, vicomte de Marseille (1180); le Dauphin d'Auvergne (1169-1234); le roi d'Aragon, Alphonse II (1162-1196); les rois de Castille, Alphonse III (1158-1214), Alphonse IX (1188 à 1229). Conviendrait-il d'oublier dans cette énumération le marquis de Montferrat? Chez tous ces nobles personnages les Troubadours étaient sûrs de trouver un asile et de rencontrer une compagnie joyeuse, affolée de poésie et toujours prête à les entendre. Un casque placé sur la porte du château indiquait une bonne réception à tout venant. Qu'importait aux Troubadours que pour subvenir à ces dépenses , le seigneur eût recours aux exactions et aux rapines? Ils n'en continuaient pas moins de lui faire un précepte et une gloire de cette libéralité (1).
(1) Lares siatz en despendre.
Et aiatz gent ostau
Les plaisirs étaient partout les mêmes. C'était durant les repas une musique entremêlée de chants ; le festin achevé, survenait un jongleur pour débiter ses chansons et ses contes; quelquefois un seigneur fou de poésie, récitait lui-même ses œuvres à l'assemblée; souvent c'était un défi entre deux Troubadours. Le sujet avait été déterminé à l'avance, un certain nombre de jours accordé aux poètes, et l'on décidait du mérite en adjugeant le prix (1). Les dames faisaient le plus grand charme de ces réunions, c'était pour elles que l'on débitait les récits des exploits des chevaliers venus des pays éloignés.
Ses porta et ses clau.
Non crezatz lauzengiers ,
Que ja metatz portiers ,
Que feira de basto
Escudiers ni garso
Ni arlot ni joglar,
Que lay vuelha intrar. — (V. 43).
(1 ) Qu'el rei en so palais estava Ab SOS baros après manjar, On se déporta us joglar E'is cavalers parlon d'araor. — (Ms.^
(Rora. de Jaufre. — Au sujet de la cour d'Artus).
Rom. de Girard de Roussillon, cité par S*-Palaye, Méra.,t. i, p. 49 . Qu'an on manjat, s'empredon à issir, El plan devant la sala s'en van burdir ; Qui sap chanso ni fabla, enquel (?; la dir.
Raymond Montaner, Chron. d'Aragon, p. 298 :
E cora foren tuyt asseguts, En Romasset, jutglar, canta ait veux un serventech davant lo senyor rey novell, qu'el senyor infant En Père hach feyt ahonor.... — (Ducange. V. Ministellij.
Sur le champ de bataille de Mansourah/un compagnon de saint Louis s'écriait : Nous parlerons encore de cette journée en chambrée devant les dames. L'ordre des festins , les jeux, les chants qui remplissaient les châteaux, nous trouvons tout indiqué dans les œuvres de nos poètes. On lit, au début d'une nouvelle de Raymond Mira val, ces curieux détails : c Le seigneur Hugues de Mataplan donnait dans la grande salle de son château une fête brillante à de nombreux et riches barons. Aux tables somptueusement servies ce n'était que rire et folle joie. Des convives, les uns allaient et venaient dans la salle , d'autres jouaient aux dés, aux échecs , sur lapis et coussins verts, bleus, vermeils ou violets. Il ne manquait pas aussi de gracieuses dames devisant avec gentillesse et amabilité; je m'y trouvais moimême, et Dieu donne le repos à l'âme de mes pères, comme il est vrai que je vis entrer un jongleur de bonne mine, bien vêtu, lequel après avoir requis convenablement la permission de sir Hugues, nous chanta mainte chanson^ et nous fabula maint conte, (i) » Arnaut de Marsan décrit à peu près de même une fête de cour : « Nous entrâmes dans un appartement pour nous y récréer à notre gré, jouer aux échecs, ou aux dames, ouïr des chansons ou des contes; il en fut récité tant et plus, que I'du écouta attentivement. Nous demeurâmes ainsi jusqu'au coucher du soleil, alors on nous appela pour le
(1) Diez, 48, trad. de M. de Roisin.
souper dans là grande salle où se trouvait le reste de la société (1). »
Ainsi s'écoulaient les jours pour les chanteurs en renoo) et les riches chevaliers. Aux chants, aux récits succédaient d'ordinaire des questions subtiles, des discussions raffinées qui s'appelaient tensons et jeux-partis; l'amour en était le plus souvent l'objet. Ce n'était pas simplement pour le moyen âge un sentiment du cœur, que cet amour tant chanté; c'était un art régi par des préceptes, ayant des principes auxquels tout devait se rapporter et convenir. Un code les renfermait; une jurisprudence était établie, suivant laquelle il fallait décider ces épineuses subtilités. Rien ne nous semble aujourd'hui plus ridicule que tous ces débats; mais le moyen âge ne pensait pas de même. Trouver des réponses délicates, établir des nuances entre divers sentiments paraissait alors une science digne d'envie, et surtout un plaisir de bon goût. Souvent un
(1) Ara nos intrem Abdos, si coms volguem , Als escacx , et a taulas , A chansos et a faulas ;
M n'i avia tais , Que non pessavo d'aïs.
£ estem y aitan Tro al solelh colcan , Desse que per manjar Nos manda hom levar En la sala major , On eran li pluzor. — (Diez, loc. laud.).
Troubadour proposait une lutte à la dame qu'il aimait. L'un des deux amants feignait pour un temps quelque dépit, quelque colère. Il fallait imaginer sur-le-champ une réplique vive, hardie, délicate; et les spectateurs d'applaudir. Au tome cinquième des poésies des Troubadours, M. Raynouard rapporte d'Elias Cairel, une tenson de ce genre, et qui semble avoir égayé une soirée du château de Montferrat (i). Le poète était amoureux d'une dame nommée Isabelle, et de la famille des Maiaspina ; elle écrivait des vers en langue provençale. Entre elle et Cairel s'engage le dialogue suivant : « Ditesmoi sincèrement, seigneur Elias, cet amour que nous avions l'un pour l'autre, comment l'avez-vous donc changé pour un autre amour? Comment ne chantez-vous plus pour moi, qui cependant ne vous ai jamais fui un seul instant? Vous ne m'avez jamais demandé un témoignage d'amour, quelque grand qu'il fût que je ne vous aie tout accordé, b Un pareil aveu fait ici facilement comprendre qu'il ne s'agit que d'un jeu, d'une situation supposée pour le plaisir de la discussion.
Cairel repousse ces reproches : « Dame Isabelle, lui dit-il, beauté, gaieté, raison, instruction vous conservez tous ces avantages. Lorsque je chantais vos louanges, mes chants n'avaient pas pour but les jouissances d'amour; la gloire était le véritable profit que j'en attendais, comme fait tout Trouba-
(1) Voir le t. xix« de l'Histoire littéraire de la France, p. 479.
dour qui célèbre une dame d'un haut mérite; mais chaque jour vous avez changé à mon égard. ^
Isabelle feint de prendre le mot pron^ profit, pour argent, a Jamais, Gairel, répond-elle à son tour, je n'ai vu un amant de votre sentiment, qui changeât sa dame contre de l'argent. Si je faisais connaître votre déshonneur, on ne me croirait pas, tant j'ai dit précédemment du bien de vous. Mais vous pouvez doubler votre folie, quant à moi dès à présent, je me corrige et deviens meilleure ; je n'ai plus de vous aimer ni disposition , ni envie. >
A ces paroles où se mêlent la tendresse et l'aigreur d'une âme offensée, Cairel riposte encore par des traits qu'il s'efforce de rendre piquants; ce serait folie pour lui, de rester plus longtemps sous le pouvoir de sa dame et de se désespérer :
« Demeurez parfaite, dit-il, telle qu'on vous a toujours connue. Moi, je vais près de ma belle amie, de qui la taille est légère et gracieuse, et dont le cœur ne connaît ni le mensonge, ni la perfidie. i>
Isabelle blessée l'accuse d'être menteur , de n'avoir aucun regret, et lui conseille d'aller se remettre au couvent.
« On ne me vit jamais au réfectoire, réplique le poète, ni le matin ni le soir; mais vous, belle personne, viendra bientôt le temps où votre fraîcheur s'évanouira Ahl ce mot est étranger à ma pensée^ vous me faites dire chose laide, j'ai menti car je ne crois pas qu'il soit au monde femme aussi
belle, ni d'autant de mérite que vous, j'en ai assez souffert. »
Toutes les tensons n'avaient pas cette forme dramatique qui rappelle l'ode charmante d'Horace à Lydie (1); c'était, le plus souvent, une simple question que se faisaient les Troubadours, un cas de galanterie ou d'amour qu'ils se proposaient. Les deux adversaires choisissaient chacun la réponse qui leur semblait, non pas toujours la plus vraie, mais la plus subtile, la plus détournée, celle qui exigeait le plus d'esprit pour être soutenue , et les applaudissements étaient la récompense des efforts qu'ils avaient faits. Le débat achevé, un tribunal se formait, composé des plus nobles des assistants, des dames les plus galantes, et la sentence était portée. Ces tribunaux n'avaient pas d'autre caractère que celui d'un arbitrage entre les combattants. Peutêtre formaient-ils le premier degré de cette juridiction singulière que les mœurs de l'époque avaient donnée à certaines réunions célèbres sous le nom de cours d'amour.
Ainsi vécurent les Troubadours tant que le Midi de la France put, au milieu de la paix, pousser plus avant son insouciante et joyeuse civilisation. Ces poètes tiraient des plaisirs mêmes des cours de quoi animer leur talent, le fortifier et mériter chaque jour plus de gloire. Il n'y avait pour eux ni pénibles travaux, ni longues études , ni bien rudes
(!) Hor. Lyr., 1. m, c. ix.
efforts. C'était au milieu des dames, c'était dans les assemblées galantes, dans la société des poètes venus de toutes parts, attirés par les seigneurs gêné* reux , que se transmettait la tradition de l'art des vers. Est-ce à dire cependant qu'ils ignoraient le travail ; qu'ils n'avaient pas de préceptes écrits auxquels ils s'efforçaient d'obéir? Les termes de bâtir, de forger, de limer, d'affiner un chant, nous empêcheraient d'accepter une pareille opinion. Mais il est bien vrai que nulle part il n'y eut d'école ouverte, d'enseignement régulier, rien qui ressemblât le moins du monde à une académie chargée de régler l'essor des poètes, de modérer leurs emportements, et de faire prévaloir certains principes de goût. Si le mot scolay se trouve parfois employé dans leurs œuvres, ce n'est jamais qu'avec le sens d'école des sciences. Giraud de Borneilh, qui, suivant son biographe, s'instruisait à l'école tout l'hiver, et parcourait le monde tout l'été, avait des connaissances scientifiques; il en parle, il s'en glorifie; il les oppose à son talent poétique et parle de renoncer à la poésie pour retourner à l'étude des lettres (1).
Chaque Troubadour s'instruisait auprès d'un plus vieux dans la carrière, profitait de ses leçons , se formait par ses conseils , et s'efforçait de marcher
(1) Anz me sui totz accordatz Que viatz Torna'l mestier dels lelratz, El caotars'sia oblidatz. — (Ms. Diez, p. 20).
en tout sur ses traces. De là ces groupes de poètes qu'on pourrait, par l'étude de leurs œuvres, ranger autour des plus grands noms. Marcabrus après un long séjour avec un Troubadour, commence luimême à devenir poète; autant en lisons-nous d'Hugues de Saint-Cyr (1); et nous ne saurions douter de cet enseignement oral que se transmettent les poètes quand nous lisons que Bernard de Ventadour renonça à l'école de son seigneur Ebles de Ventadour.
Aussi bien ils avaient besoin de conseils et de maîtres pour apprendre à triompher des difficultés qu'ils s'imposaient eux-mêmes. Quels monuments étranges ne nous ont-ils pas laissés de ce que pouvait leur imagination inventive? Que d'efforts dans leurs cansos, sii^mtes, descorts^ aubades ^ pastourelles, pour varier les combinaisons des rimes! Divisées en deux classes, les masculines et les féminines, elles deviennent la stricte obligation de toute composition poétique. C'est dans la strophe appelée CoWa, par les Troubadours, que se jouent tous ces caprices. Plus de ces longues stances monorimes, où chaque vers offrait au lecteur une pensée complète, un ensemble qui- n'exigeait rien de plus. Tant de simplicité devait entraîner à la longue une monotonie fatigante, une raideur propre à lasser
(i) Marcabrus.... estet tan ab un trobador... q'el comenset a trobar. — (Rayn., t. v, p. 251).
N Uc de Saint-Circ gran ren amparet de Tautrui sabej, et voluntiers Tenseignet a autrui. — (îhid., p. 223).
les plus patientes oreilles. Il fallait maintenant les captiver par un rhythme savant; il fallait réveiller l'esprit par la variété des rimes. Le cadre de la Cobla est au choix du poète ; rien ne l'enchaîne, rien ne l'arrête, le sentiment de ses forces peut seul lui mesurer la carrière. Le nombre des vers qui la composent est laissé à sa volonté; il ne prend conseil que de son émotion. Quelquefois un distique lui suffit, d'autres fois il poursuit en vingt vers l'expression d'un sentiment qui le transporte, ou d'une pensée qui lui plaît (1). Les diverses coupes de vers sont au nombre de neuf. Depuis dix jusqu'à une, les syllabes peuvent varier en quantité et contribuer par de capricieux enchaînements à la vivacité du rhythme et à l'imprévu de la mesure.
Quand plusieurs couplets se trouvaient réunis ensemble dans une même pièce, la rime pouvait être soumise à bien des combinaisons différentes. Les divers couplets s'enlacent et s'enchaînent par leurs rimes, comme par autant d'anneaux.
Il serait impossible et assez inutile de compter tous les jeux bizarres, toutes les combinaisons, difficiles auxquelles la rime a donné lieu chez les Troubadours. A partir d'une certaine époque ils se montrèrent assez scrupuleux pour n'employer que des rimes recherchées et peu nombreuses dans la lan-
(1) M. Diez cite une chanson d'Aimery dePéguilain, inédite jusqu'à lui, qui renferme des couplets de 42 vers. — (Poésie des Troub., p. 94;.
gue. Elles prenaient le nom d'ardues, de chères et de rares, rimas caras. C'était une gloire achetée aux dépens du sens plus d'une fois estropié, ou bien de l'orthographe à laquelle on infligeait sans gène les plus dures mutilations pour servir la rime. Que de puérilités ne faudrait-il pas relever? Bernard de Ventadour reproduit dans une strophe les cinq voyelles arrangées suivant leur ordre naturel (1). L'allittération si chère aux vieux romains, si fort en honneur dans les cloîtres, l'allittération, vrai passe-temps de moines , se présente mille fois dans les vers des Troubadours. Pierre Cardinal, Aimeri de Bellinoi (2), Arnaud Daniel (3), nous en offrent plus d'un exemple.
Tant d'efibrts, tant de combinaisons n'étaient employés presque qu'à célébrer un sentiment unique : l'amour. L'amour dans cette société singu-
(1) Diez, p. 104 :
Ab cor leial fin et certA Franc, verai- e de bona fE
Amada Tai pos anc la vl Eno m'aten nuill guazardO
Ab semblan Cueg et ab cor crU.
(2) Al prim Res dels Breus jorn Braus Quan brand'al brueilhs Taura brava , E ill branc et il brondel son nut Pel brun temps sec qu'el dénuda. — (Ms.).
(3) En Breu brizara'l teras braus. — (Ms.) Rayn. , iv, p. 389 , IH, 15, 19. Diez, p. 105.
liére est une vertu glorieuse , une grâce même du ciçl qu'on implore et qu'on ne peut obtenir si déjà on ne Ta méritée. L'amour est le fondement de la société ; il est le plus puissant auxiliaire des belles âmes ; c'est à lui qu'il faut rapporter la noblesse et la vaillance. Il élève les sentiments, il rend le cœur généreux, il est la marque la plus sûre des plus belles qualités. Tous les Troubadours sont sur ce point d'un accord unanime. SaHs l'amour la vie est languissante, la société sans éclat , la poésie sans force. Quiconque n'en fait pas son étude unique , quiconque n'y dirige pas constamment ses inclinations et ses vues, renonce à tout. Ni les biens de la terre, ni les honneurs ne peuvent ranimer une âme que l'amour aurait abandonnée. Seul il inspire le poète; ni l'hiver, ni l'été, ni les beautés du printemps n'auraient la force d'éveiller son talent, si l'amour ne possédait son cœur; et plus il a d'amour^ plus ses chants doivent être agréables (1). Personne n'en rougit; bien au contraire. Les dames
(1) Bernard de Vcnladour. Rayn., t. m, p, 91 : Ben es totz homs d'avol vida Qu'en joy non a son estatge.
Non es meravelha s*ieu chan Miellis de nulh autre chantador ; Quar plus trai mos cors ves amor, E mielhs sui faitz a son coman.
Ray. t. m, p. 44,
Pierre Raymond, v, p. 328. Pons de Capdeuil, m, p. 181. Bernard Venladour, m, p. 56. Raymond Miraval, m, c. 3, p. 362.
elles-mêmes s'en font gloire el n*y mettent point de mystère; ni la dame de Castellosa (1), femme d'un gentilhomme honorable, ni Claire d'Ânduse (2), ne cachent leur passion et ne soupirent en secret. Faut-il s'en étonner quand l'amour prenait alors un caractère religieux, qu'il avait ses dévots et ses martyrs (3) ?
Chanter cet amour, les joies qu'il inspire, les chagrins qu'il cause, prêcher aux femmes l'affabilité des manières, l'urbanité à recevoir les hôtes, à les traiter selon leur rang; leur recommander une agréable conversation, un rire franc et sincère, la connaissance des règles d'amour, et des longues histoires dont le récit égayait les assemblées; exalter par dessus tout une vertu précieuse appelée mercesy c'est-à-dire une tendresse de cœur qui rendait sensible aux hommages constants d'un poète; combattre la raison, ennuyeux trouble-fête , hôte importun dont la mine sévère effarouche le plaisir, voilà les sujets ordinaires des chants des Troubadours. Quelle subtilité pour chanter aetle déesse invisible, qui ne se révèle qu'à l'imagination, s'insinue doucement d'un œil à l'autre, de l'œil au cœur, du cœur dans nos sentiments ! Les yeux, dit Aimery de Péguilain, interprètes et truchements du cœur, vont savoir ce
(1) Raynouard, l. m, p. 368.
(2) Raynouard, t. m, p. 335.
(3) Voir le Pèlerinage qui se faisait à Perpignan, chaque année, au tombeau de Guillaume de Gabestaing et de sa dame , sous le porche de Téglise. — (Rayn., t. v, p. 187).
qu'il désire, et quand ils sonl d'accord ensemble, l'amour véritable en naît. L'amour, dit encore Giraud de Calanson, est si subtil que l'œil ne peut le voir, si rapide dans sa course qu'on ne lui peut échapper, et les coups dont il frappe ses victimes, si profonds et si rudes, qu'on ne peut guérir de la blessure faite par son trait d'acier. Ni casque, ni cuirasse, ne sauraient mettre à l'abri des flèches d'or que lance son arc; mais le plus terrible de ses dards est de plomb. Il porte une couronne d'or, ne voit que l'ennemi qu'il veut frapper; les douleurs qu'il fait éprouver sont pleines de charme. Dans le palais où il va reposer cinq portes sont ouvertes ; quiconque peut en franchir deux, peut sans peine dépasser les autres; difficilement on peut en sortir, et quiconque peut y rester y vit dans la joie. Quatre degrés y conduisent , mais nul vilain , nul mal appris ne les franchira jamais. Là où l'amour s'asseoit il y a une table bizarre où se joue un jeu plus bizarre encore, la perte est toujours de beaucoup plus forte que le gain (4). C'est, on le voit, en des termes assez obsfurs, la science de l'amour exposée par un des derniers poètes de la Provence. Il était temps que l'on cessât de mettre en vers des subtilités tant de fois rebattues; le souffle poétique commençait à s'épuiser. Les Troubadours devaient périr parce qu'ils n'avaient pas su sortir de ces entraves, et chanter avec plus de vigueur des
(1) Giraud de Calanson, t. m, p. 391.
sentiments plus vrais , où la convention eût moins de part. On peut regretter en effet, qu'enfermés dans une sorte d'art d'aimer , ils se soient imposé un langage uniforme, et qu'ils aient réglé d'après un type la manière dont ils devaient être émus , et transmettre aux autres leur émotion. Un trait frappe tout d'abord à la lecture de ces poètes, c'est l'uniformité, et, souvent, l'absence d'originalité, du moins pour le fond des pensées. Chez tous, à peu près les mêmes images, les mêmes expressions. Instruits les uns par les autres, ils mettent en pièces dans leurs vers, une sorte de galanterie régulière comme une science, et précise comme un traité didactique. Dans cette manière de peindre toute chose, les physionomies s' effacent et disparaissent. On pourrait tous les lire à la suite sans être averti qu'on change d'auteur, si ce n'est par la variété des mètres. Tant le fond est semblable! on croirait d'abord, en songeant à la diversité des aventures de chacun d'eux, que leurs chants s'en dussent ressentir; il n'en est rien, et l'on est amené à penser que leur vie différait très pey. Partout les mêmes amours, les mêmes prières, les mêmes plaintes, les mêmes brouilleries.
Cependant, si trop souvent la subtilité des idées fatigue^ si la monotonie des pensées laisse languir l'attention , il ne faut pas s'empresser de condamner les Troubadours et de leur refuser tout mérite. Il en est dont la passion la plus vive inspire la voix. Alors cette poésie du premier âge d'une nation ap-
paraît dans tout son éclat. On y sent la fraîcheur et la grâce , la force d'imagination d'une jeunesse toute verte. Tout se réunit dans ces morceaux de choix pour plaire et pour charmer. La marche des vers seconde le mouvement de l'âme , et dans les sons qui reviennent, et dans la répétition d'un mot pathétique, respire le flebile nescio quid des anciens.
Que Geoffroy Rudel soit épris d'amour pour une dame inconnue à ses yeux; qu'il désespère pouvoir jamais lui faire savoir et partager son étrange passion; qu'il soupire de l'éloignement qui les sépare ; qu'il se résigne à sa douleur, nous sentons une doyce mélancolie passer t)e l'âme du poète dans la nôtre (4). Pons de Capdueil a vu mourir sa dame. Sa grâce, sa beauté, sa jeunesse semblaient devoir attendrir la mort , mais elle a tout ravi sans pitié. Les vrais accents de sa douleur éclatent dans les vers du poète , et il arrive à l'éloquence par la sincérité de la passion.
Quelle vivacité de couleurs n'ont pas tous ces poètes pour peindre le retour du printemps, de cette aimable saison qui ramène avec elle les amours, la joie, les fêtes et les voyages? Mais encore là, faut-il que le blâme se mêle à l'éloge? Pourquoi les Troubadours , imitateurs les uns des autres, s'obligent-ils à n'employer presque partout que les mêmes traits? Cette veine d'imagination facile, abondante que l'on sent en eux, aurait dû
(1) Geoffroi Rudel, m, p. 101.
(2) Pons Capdueil , m, p. 189.
s'épancher et verser tous ses trésors sur une matière si riante. Mais, par malheur, ils en arrêtent bientôt le cours. Sans nul souci des anciens qu'ils connaissaient à peine , libres de toute imitation, il semble qu'ils prennent à tâche de s'envelopper d'étreintes capricieuses et de se charger d'entraves arbitraires.
Le rhythme, la mesure qui doivent servir la pensée au lieu de l'enchaîner, lui donner des ailes plutôt que la faire ramper péniblement, sont devenus pour eux un exercice fatigant et pénible. Étrange bizarrerie! c'est une littérature toute nouvelle, c'est le génie d'un peuple naissant qui s'embarrassent des mille difficultés auxquelles ont recours les peuples dont un long usage des lettres a appauvri l'imagination, et éteint l'ardeur de conception. Ces poètes naissent à peine que déjà ils touchent aux dernières limites que le goût épuisé peut atteindre! Que dire de ces mille formes variées de couplets? Quelles combinaisons de rimes, de cadences et de coupes ! Inséparablement unie à la musique, la poésie de ces temps a perdu pour nous le plus grand de ses charmes, l'âme s'en est pour ainsi dire envolée, ou du moins nous ne pouvons qu'imparfaitement comprendre de quelle douceur elle remplissait les oreilles des contemporains ; et cependant toute dépourvue qu'elle est de cet ornement , toute languissante et privée des ailes du chant, elle offre plus d'une qualité à célébrer et à mettre en relief.
Et d'abord quelle vivacité dans les comparaisons, quelle variété dans les images ! On sent là toute la jeunesse d'un esprit qui s'éveille, e\ que la fantaisie emporte sur ses ailes. Le cercle d'où les anciens tiraient les leurs est dépassé et agrandi. C'est par là qu'éclate ce caractère merveilleux et singulier de la poésie romantique. Il n'est rien dans la nature qui ne prête son langage au Troubadour. Les arbres et les plantes, les oiseaux, les poissons, tout entre dans ses vers pour faire entendre l'amour ou peindre la douleur du poète. Les anciens ont dans leul% images et leurs comparaisons, une grandeur sans égale qui tient à l'absence du bel esprit et de la recherche; ce qu'ils disent est naïf, simple et grand. Us ne conçoivent la nature que par les côtés les plus magnifiques; de là cette compréhension de leurs images, cette étendue de sens qu'elles présentent. Les Troubadours, au contraire, fouillent les replis et les coins. Us aiment les petits détails, ils s'y plaisent et en tirent de quoi exprimer leur passion. De là je ne sais quoi de plus particulier, de plus léger, de plus vif, mais aussi de moins simple et de moins durable.
Entendez Gabestaing célébrer la beauté de sa dame, agréable personne, dont le corps gracieux, éclatant, bien fait, blanc, est poli plus que pierre d'améthyste (1); et pour nous faire comprendre combien
(1) Casbestaing. Ray., t. m, p. 109.
Cors gent format e car e just
Blanc e lis plus qu'us almalisl. — (Ibid.)
l'amour fleurit dans son âme, quelle comparaison toute nouvelle : « Jamais je ne serai si loin de ma dame, que l'amour qui m'enflamme et me point, s'éteigne; au contraire chaque fois que je prends congé d'elle je suis couvert et garni d'amour plus que l'hysope ne l'est de fleurs. >» (I)
Giraud de Calanson n'est pas moins hardi et partant pas moins nouveau : « Ainsi que le lion sommeille les yeux ouverts, ainsi, Madame, mon esprit tout endormi veille pour vous, et à son réveil il félance vers vous comme le soleil vers les ombrages. » (2) Quelle nouveauté, quelle fraîcheur, quel sentiment vif des beautés de la nature dans ces expressions d'Arnaud de Marueil pour célébrer la beauté de sa dame : a Vous êtes plus belle qu'un beau jour de mai, que le soleil de mars, que l'ombre de Tété, que la rose de mai, la pluie d'avril, vous êtes une fleur de beauté, 9 et plus loin : a plus belle que la fleur qui naît. » (3) On peut trouver dans Virgile,
(1) Adoncx sui claus , cuberts e sis D*amor, plus que de flor ysops.
(2) Giraud de Calanson, m, p. 390 :
Qu'aissi cum lo leos Huels ubertz es dormens , Dompna , tôt eyssamens Vas vos mos esperitz Veillan et adurmitz , Âl rissidar, Trassalh vas vos com lo solelh ombratges.
(3) Arnaud de Marueil , m, p. 205 :
Dona , la genser creatura , Que anc formes el mon nalura ,
dans Horace, dans Catulle, des images plus vraies, plus tendres, plus habiles, plus générales , on n'en trouvera pas de plus fraîches, de plus vives, de mieux peintes des couleurs de l'imagination. 11 faut pour cela descendre jusqu'à la littérature des Arabes, ou remonter jusqu'à celle des Grecs. Heureux si les Troubadours réglant un peu leur essor, eussent connu ces ^eaux modèles !
Toutefois, malgré la recherche de son expression, la subtilité de ses sentiments, le poète provençal est naïf dans son affectation même. Ce n'est pas flF faute si les doctrines chevaleresques montent tout d'abord l'esprit à ce ton de raffinement. Il emprunte ses idées, ses images à ce qui l'entoure, à ce qui fait la vie de tous. Dans d'autres sociétés l'affectation est un vice personnel ; au moyen âge, dans la Provence c'est le vice du temps. La lecture des romans, les lois de la féodalité, les habitudes de guerre, les notions incomplètes d'histoire, les fables de l'antiquité, tout est mis à contribution, à tout cela il emprunte une image, un rapprochement, une allusion. Hélène, Niobé, Artus, Blanchefleur, Valense et Seguis, la belle Iseult, André de France, et les nombreux héros des mille romans de cheva-
Genser qu'ieu non puesc dir ni say, Pus bêla que bel jorns de may, Solelh de mars, umbra d'estieu , Rosa de mai, pluia d*abrieu.
Belhazors que flors que nais.
lerie s'assemblent sons la plume des poètes (1). Plus d'une fois ils empruntent aux tournois, aux fêtes, aux combats, de quoi célébrer dignement la gloire de leurs dames et relever l'éclat de leur poésie. Il s'est, dit Rambaud de Vaqueiras (2), formé entre toutes les dames de Lomhardie une ligue pour Réclamer à Béatrix, tous les dons de la jeunesse, toute la grâce, et les agréables propps, et les manières avenantes dont elles se prétendent dépouillées par elle. Une ville va s'élever entourée de fossés et de ^urs pour abriter cette armée singulière. Un camp se rassemble et dans l'Ost viennent s'enrôler toutes les dames du pays^ et Sembelis et Guida, Rixende, Agnès, Gibeline de Yentimille. Les murs s'élèvent, les fossés se creusent, les dames s'empressent; mais le poète prévoit pour elles une défaite honteuse. Béatrix est si brave, elle ressemble tant à son père qui vient de prendre la lance pour retourner au combat ! La ville prend le nom de Troye , et la princesse de Savoie en est nommée le Podestat. Un couplet des plus vifs nous fait assister au conseil de guerre tenu par les femmes irritées. Le Podestat les encourage en ces termes avant de marcher, au combat : « Réclamons à Béatrix , la jeunesse, la courtoisie, le mérite , la valeur. » Un cri unanime répond à cette harangue ; la cloche sonne.
(1) Arnaud de Marueii, t. m, p. !^4. m, c. ii, p. 259. — Comtesse de Die, in, c. 1.
(2) Rambaud de Vaqueiras, m, en, p. 258.
les dames courent aux armes, endossent la cuirasse, et les pièces diverses de l'armure. De toutes parts la lutte s'engage, mais vains efforts ; Béatrix résiste à tous leurs coups, fussent-elles quatre contre elle seule.
C'est un siège en règle que le poète montre à nos yeux. Rien n'y manque des engins ordinaires : les flèches, les trébuchets, les béliers qui battent les murailles, et jusqu'au feu grégeois qui les embrase. Toutes les combattantes crient à la fois pour s'encourager ou pour demander des secours. Toutes à l'envi font pleuvoir sur leur ennemie une grêle dfT traits. Mais celle-ci, sans haubert ni pourpoint, affronte ses rivales, et celles qui s'attaquent à elle sont bien sûres de trouver la mort. De près et de loin tout succombe sous sa valeur. L'armée est bientôt mise en fuite, et dans sa déroute, elle abandonne son Caroccio. Enfin, Béatrix est maîtresse de Troye, et elle enferme dans les murs de cette ville celles qui ont échappé au combat, i^ (1)
Ainsi le mélange de la galanterie et de la guerre, les souvenirs des combats et des sièges donnent à cette pièce une originalité peu commune. Le caractère de Rambaud . s'y peint tout entier. On reconnaît le poète qui suivra son protecteur à la croisade, et fera tant d'exploits qu'à la fm on l'armera chevalier. Ce chanteur s'est fait , par sa bravoure, l'égal, des plus nobles seigneurs ; son âme enivrée par la gloire et l'amour des batailles, donne à son
(1) Rambaud de Vaqueiras, t. m, p. 260
langage l'expression chaleureuse qui manque trop souvent à ses confrères éloignés par leur naissance et leur vie du commerce des armes. C'est qu'en eiïet, entre ces deux classes de chanteurs la différence est grande et mérite d'être signalée. Bertrand de Born, riche seigneur du Poitou , mêlé à toutes les intrigues politiques de son siècle , mène aussi de front les intrigues galantes. Audacieux patron du fils contre le père dans les luttes parricides de Richard et de Henri d'Angleterre, il n'oublia point famour. Il manquerait quelque chose à sa gloire, s'il n'eût joint la galanterie à la bravoure. Un chanteur d'un caractère aussi ardent ne pouvait pas s'exprimer dans ses vers comme l'humble Troubadour sorti d'une famille bourgeoise. Le grand seigneur, l'homme de guerre se révèlent dans ses chants. Ceux des autres poètes n'ont que de pâles reflets auprès des siens. Bertrand de Born est la physionomie la plus vive, la figure la plus originale de cette époque. En lui se résument et se font voir avec un relief saisissant, les idées, les mœurs, les coutumes de la chevalerie. Brave avec entraînement, il est galant avec une sorte d'audace pleine de verve. Les plaintes convenues, les douleurs languissantes, les préambules usés dont les autres se parent, Bertrand les néglige, ou s'il les emprunte^ il sait les rajeunir par d'énergiques figures, des expressions hardies, licencieuses même. Que pourrait-il craindre des dames? Ses vers donnent la réputation, son amour rend célèbre celle qu'il en
veut honorer. Quant aux seigneurs, peu lui importe : il les méprise ou les estime peu. Ils ont oublié la générosité des vieux temps. Plus de fêtes splendides, de tournois magnifiques; on ne voit plus que seigneurs honteusement avares courir les tournois, s'il s'en donne encore, pour s'enrichir des dons des vavassaux. L'imagination de ce poète est ardente, emportée, on sent en tout ce qu'il écrit, la fougue qui ne lui laisse ni trêve ni repos, et le pousse au combat. Les armes, la chasse , les tournois, la guerre, voilà d'où il tire ses images, ses comparaisons, d'où il tire aussi sa justification 8*il faut qu'on l'attaque. Avec quelle ardeur nerepousset-il pas les accusations des traîtres à la langue médisante et fausse (1)?
S'il faut à ce chevalier, poète aux heures de son loisir, opposer un de ces Troubadours attentifs et studieux dont la main est plus habile à manier la plume que la lance et l'épée, je choisirai Arnaud de Marueil. Il n'a rien des fougues et des hardiesses de Bertrand de Born. L'étude a fait toute son occupation, et elle imprime à ses chants un caractère de chaste timidité. Si les chants des guerriers sont heurtés, fatigants plus d'une fois, et durs, c'est qu'ils ont été, pour ainsi dire, composés à cheval, écrits dans la mêlée; mais Arnaud de Marueil est un clerc; ses pièces ont moins d'éclat, moins de cette
(1) Bertrand de Born., Rayn. , t. m. — Voir la traduction de M. Villemain, Hist. du moy. âge, t. m.
bruyante passion qui convient aux gens de guerre; elles ont, en revanche, plus d'art, plus d'aisance et de facilité. Entendez-le raconter ses souffrances d'amour, ses gémissements, ses soupirs, ses rêves décevants; il n'est pas un détail qu'il omette, il poursuit son idée avec le talent d'un homme formé par les études littéraires. Les souvenirs des romans, ceux d'Ovide, de l'antiquité, se mêlent et se confondent : Sémiramis, Léda, Hélène, Antigone, Ismène se trouvent citées à côté de Rhodoceste, Blanchefleur, Biblis et la belle Iseult.
Ces poètes, du reste, représentent une époque nouvelle dans l'art. C'est le temps où tout est devenu calcul et réflexion. La vie nomade du Troubadour des premiers âges est désormais impossible, ou moins attrayante. Renfermés dans leurs maisons, ils composent as loisir et la muse du travail seule maintenant les inspire. De plus, la science qui commence à luire de toutes parts les enveloppe de ses rayons. Déjà l'on peut pressentir les changements que le siècle suivant apportera dans la poésie. Dante est près de naître; déjà entre Arnaud Daniel, Arnaud de Marueil, Folquet de Marseille et Pétrarque, il n'y a que la différence du talent et du savoir. Même façon de sentir l'amour, des deux parts mêmes expressions ou peu s'en faut; seulement ils ont de moins que Pétrarque l'habileté et l'étude.
Influence des Troubadours sur les premiers poètes italiens
et sur Pétrarque.
Quand Pétrarque n'eût jamais quitté Tltalie, il n'aurait pu se soustraire à l'inQuence des Troubadours. Il eût trouvé vivants encore, autour de lui, les souvenirs dé ces poètes. Nul pays, en effet, de tous ceux qui reçurent les chantres du Midi, ne leur offrit un plus gracieux accueil que l'Italie. De très bonne heure les Troubadours franchirent les Alpes, et répandirent leurs chants joyeux dans les cours de Montferrat, d'Esté, de Vérone, dans celle des Malaspina. Ils n'oublièrent jamais ce chemin quand une fois ils l'eurent appris , et en présence de Dante lui-même, on les rencontre encore dans
les palais somptueux du Gran Can de la Scala. Augier de Vienne, Cadenet, Rambaud de Vaqueiras, Pierre Vidal, Bernard de Ventadour (l), les plus grands noms de la Provence, furent les premiers à visiter l'Italie; et ce dernier chanteur séduisit tellement par sa poésie l'imagination des peuples , que son nom était devenu le terme générique employé pour désigner un Troubadour, un poète (2). Ils introduisirent avec eux les idées et les usages de la chevalerie. A Vérone, à Turin, à Monlferrat, à Massa, dans la maison d'Esté , chez les marquis de la Lunigiane, on s'empressa d'adopter le genre de vie des princes de la Provence. Les villes elles-mêmes, Milan, Venise et Gènes, au milieu des efforts qu'elles faisaient pour leur liberté, s'ouvrirent à la poésie des Troubadours. Les théories de l'amour chevaleresque et de la galanterie s'insinuaient partout. De toutes parts dans les villes, les fêtes, les tournois, les réunions montraient le désir de rivaliser avec les cours du Midi. En l'an 1208, à Padoue, on célèbre des fêtes galantes en l'honneur des dames (â). A Trévise, en 1244, on met en action une Camon
(\) Rambaud de Vaqueiras, 1180-1^7. — Diez, p. 357. Bernard de Ventadour, H40-1195. W., p. 319.
Pierre Vidal , 1175-1215. ld„ p. 341.
(2) Buoncompagno, de Arte dictaminis, Cité pour la première fois par M. Fauriel , Hist. de Dante et des Orig. de la langue italienne, t. I, p. 259.
(3) Fauriel, ibid. t. i, p. 302 et 303.
célèbre de Rambaud de Vaqueiras intitulée Lo Garros (1).
Si de Tannée H60 jusqu'en 1200, la faveur des grands, l'éclat des cours, Tempressement des peuples appelèrent les Troubadours en Italie, de 1200 à 1285, ils y viennent chercher autre chose que la gloire. Chassés de leur pays par les horreurs d'une guerre religieuse, soupçonnés d'hérésie et repoussés avec frayeur ils désertèrent la Provence et on les vit transporter au-delà des Alpes leur douleur et leur colère. Aimery de Péguilain (2), et Guillaume Figuières illustrent cette période.
Presque tous ces poètes, courtisans et flatteurs, embrassent la cause des princes et s'efforcent de la défepdre. Si le plus souvent ils mirent leur talent et leur imagination au service des princes Gibelins dont ils pouvaient espérer des récompenses et des honneurs, il y en eut cependant qui, plus désintéressés, se firent les défenseurs des villes et les excitèrent à la défense de leur liberté. Le plus célèbre de ces chanteurs populaires est Pierre de la Caravane (3). L'Italie, aussi bien que la Provence, peut revendiquer la gloire d'être sa patrie; les titres de ces pays sont mal établis, et la biographie du poète ne donne aucun détail sur ce point. Atta-
(1) Rolandino de Padoue. Cité par M. Fauriel, iftirf.— Raynouard, t. III, c. m , p. 260.
(2) 1205-1270. Biographie. Diez, p. 350, et Raynouard, t. v.
(3) Pierre de la Caravane. Hist. lillér. de la France, t. xviii, p. 648
ché au parti Guelfe, il anime les peuples contre l'empereur dont les entreprises menacent la liberté des villes. Les armements de Frédéric l'inquiètent; il les dénonce aux peuples dans un sirvente destiné à courir de bouche en bouche et à faire pénétrer dans toutes les imaginations, à l'aide d'un refrain, l'avertissement qu'il renferme. La passion éclate dans ces vers rapides et véhéments. On y sent toute la haine de l'oppression qui puisse remplir une âme généreuse. Il prêche contre Frédéric la croisade Italienne, avec la même véhémence que d'autres auraient mise à prêcher le départ pour la Terre- Sainte et la vengeance du Christ : < Lombards, gardez-vous bien, votre sort serait plus dur que celui d'esclaves achetés, si vous ne saviez lutter cqntre votre ennemi, et résister à ses coups (1). » Sa parole hardie dénonce l'empereur et son avarice, il présente aux yeux de la foule le sort des contrées malheureuses dépouillées par lui : « Ressouvenezvous de la Fouille, et des grands barons à qui rien ne reste qu'il leur puisse ravir, si ce n'est leurs
(1) Lombartz, be us gardât^.
Que je non siatz Peier que compratz, Si ferm non eslatc.
— D'un sirventes faire Es mos pessameuz , Qu*el pogucs retraire Viatz e breumenz ; Qu'el nostre emperairje Ajosta gran genz.
ihaisons. Lombards, ayez à vous bien défendre. 2> La haine des Allemands étail naturelle* aux peuples de l'Italie; elle leur était venue depuis les douloureuses expéditions des successeurs de Charlemagne ; nous trouverons un écho de cette haine nationale dans les chants de Pétrarque (1). < La gent d'Allemagne gardez-vous d'aimer, dit le Troubadour, et sa compagnie n'allez pas rechercher ; le cœur me soulève quand j'entends leur rauque jargon (2). f> L'harmonie des vers, l'éclat des . images poétiques, la finesse du sentiment, les caprices de la passion, tout ce qui fait enfin le caractère des chants du Troubadour, tout cela était trop dans le goût des Italiens et convenait trop à la mobilité de leur imagination, pour qu'ils y restassent insensibles. Aussi personne ne s'étonnera de trouver parmi les plus grands seigneurs Italiens les premiers rivaux de nos poètes. La langue provençale est apprise de toutes parts, Bembo et Redi en conviennent
eux-mêmes (3), ei un des marquis de Malaspina
(1) Pétrarca, Canz. xvi.
(2) Pierre de la Caravane :
Car cor m*en fai laigDar Ab lor sargotar.
(3) Francesco Redi, Bacco in Toscana : (l quali Trovatori Provenzali) nei tempi che fiorirono misera in cosi gran lustro e pregio la loro lingua, che era intera adoperata quasi da tulti coloro che professavano con le letlere gentillezza di cavalleria e di corte, non solamente ne' paesi délia Francia , ma altresi nella Germania, nelF Inghilterra, e nelF Italia.
Bembo, Le Prose, lib. i, t. i,p. 46, 48. Ed. Nap., in-4«,.1714.
ouvre 4a lisle des Troubadours Italiens. Sordel de Manloue, le marquis de Lanza, à Milan: Nicoletto de Turin, Barthélémy Zorgi, Lanfranc Cigala, Boniface Calvo, Simon Doria, Jacques Grillo, la dame Guillelma de' Rosieri, tous originaires de Gènes ; Paul Lanfranc de Pistoie, oudePise, Lambertini de Bualel ou de Buvarel et cent autres, jusqu'à maître Ferrari, continuent d'écrire en provençal (1). Les raffinements de la galanterie , les discussions difficiles de cas minutieux des convenances chevaleresques, rien ne leur est étranger. La dame Guillelma de' Rosieri débat avec Cigala une tenson délicate. Elle n'hésite pas à donner le pas à l'amour sur les devoirs de l'hospitalité (^2), Doria, noble Génois, issu d'une des plus célèbres familles de son pays, pose à Jacques Grillo, noble aussi lui-même, cette embarrassante question : « Dites-moi, seigneur Grillo, vous qui êtes riche, généreux, d'un mérite supérieur, et reconnu «pour savant, pourquoi la gaieté est-elle perdue et la galanterie vue d'un mauvais œil? » (3). • Les théories littéraires qui, dans la Provence et le Languedoc partageaient les chanteurs en deux camps opposés, trouvaient en Italie des partisans tout prêts à les embrasser, ou bien à les combattre.
(1) Voir pour tous ces noms les tomes 18, 19, 20« de FHist. littér. de la France.
(2) V. le xx« vol., de THist. littér. de la France.
(3) Per qu'es perdutz Solatz , e domneis mal volgutz?
Les vers obscurs, au sens difficile et caché, aux rimes chères et péniblement amassées, voyaient encore des champions lutter en leur faveur, et essayer de faire prévaloir leurs beautés trop élevées et inaccessibles à la foule. Les vers faciles trouvaient de l'autre côté des avocais non moins hardis. Barthélémy Zorgi se plaint du peu de gloire dont est récompensé le talent poétique : partout des difficultés et des obsiactes ; un public difficile à contenter parce que des goûts différents se le disputent, et des théories différentes se le partagent. « Faites un chant obscur et de grande valeur, à peine y a-t-il un homme qui l'entende; qu'il soit clair et facile à comprendre, il n'est personne qui soit d'humeur à en faire un grand cas (1). »
C'est de l'Italie que partirent les poètes qui essayèrent de rallumer en Provence le feu de la poésie à demi éteinte. Il ne tint pas à eux qu'elle ne se ranimât et ne reprit un éclat nouveau. Les lettres y eussent été, sans aucun doute, rappelées à leur première splendeur, si elles avaient pu l'être, par la gracieuse protection de Raymond Berenger IV, et de la belle Béatrix de Savoie, élevée en Italie par le Troubadour Pistolela, Mais c'en était fait^ la conquête du Midi par les Français, la domina-
(1) Quar per chantar non conquer hom lauzor; Que s'us chants es escurs, de gran valor, Greu es hom qui n'ai entendemen , E s'il es clars que z'al preze granmen .
lion du sévère Charles d'Anjou (1), en avaient, banni pour toujours les fêtes et les chants.
Mais enfin, malgré toute sa faveur, le provençal dut céder la place à une langue nouvelle, dont les premiers commencements furent l'aurore d'une littérature glorieuse. Des nombreux dialectes rustiques répandus dans l'Italie tant à la droite qu'à la gauche de l'Apennin, des hommes plus polis, d'un goût plus relevé, se sont créé à eux-mêmes une langue épurée qui prend le nom de langage de cour. Tels ont été d'abord, dit Dante (2), les courtisans de l'empereur Frédéric II ; tel a été au nord de l'Italie, le mantouan Sordel, qui en unissant ensemble des mots choisis dans les idiomes de Crémone, de Brescia, de Vérone, villes voisines de la sienne, s'est fait un langage à lui... Ce langage, langage de cour, peut se parler dans toutes les villes de l'Italie, et il n'appartient à aucune. » Frédéric II, ami des lettres, poète lui-même (3), encouragea les efforts de cette langue naissante; elle se forma dans son palais^ s'assouplit et parut aux yeux étonnés avec une grâce, une richesse toutes
(1) Voir pour le portrait de Charles d'Anjou, Giovani Villani , 1. VI, p. 90, 91, c. 221. — Il le termine par ce trait : «f Jamais il ne prit plaisir aux mimes, aux Troubadours, aux gens de cour. »
(2) Dante : de Vulgari Eloquentia, 1. i, ch. xv. Edit. de Corbini, 1577. « Ut Sordellus de Mantua sua ostendit... qui tantus eloquentiae vir existens non solum in poetando sed quo modo libet loquendo patrium vulgare deseruit. »
(3) Fu egli poeta provenzale, ma miglior poeta toscane. Quadrio.
royales. Les premiers chants qu'elle offrit ne diffèrent pas de ceux des Troubadours, le mot luimême qui désigné le talent poétique est resté provençal (1). De 1225 à 1250, douze poètes se signalent à la cour de Frédéric. Presque tous fidèles aux traditions des Troubadours, ils chantent un amour constant, une dame impitoyable, dont ils adorent les attraits avec la même passion que les poètes dont ils imitent les chants. On peut cependant remarquer déjà chez eux, un caractère qui ne fera que ressortir davantage chaque jour dans la poésie italienne. Déjà l'on peut saisir plus de finesse dans les sentiments, plus de délicatesse dans les comparaisons, et surtout uji enchaînement plus rigoureux des pensées, une déduction mieux suivie. Il y a plus de méthode chez ces poètes qu'on n'en trouve d'ordinaire dans les écrits des chanteurs de la Pro-
(1) Poiche ti piace, amore, Gh*eo deggia trovare Faro de mia possanza Gh'io vegna a compimento.
Dato haggio lo meo core In voi, madonna, amare ; £ lutta mia speranza In vostro piacimento E no mi partiraggio Da voi , donna valente ; Ch'eo v'amo dolcemente , E piace a voi ch^eo aggia intendimento.
Frédéric II. Bened Bassi Scella , di poésie italiane d'è piu celebri autori d'ogni secolo raccolti. — Parigi 1783.
vence;plus de proportion dans les développements; plus de choix dans les détails; plus de cette beauté enfin que donne le goût aux productions de l'esprit. Déjà Jacopo de Lentino^ notaire né dans cette ville, et Ruggerone de Palerme, se signalent par une perfection plus grande de style; la langue s'assouplit, les images deviennent plus gracieuses, et sont plus habilement développées; on sent un progrès accompli, et sous l'imitation on saisit plus d'un trait original, par lequel se révèle le génie italien avec sa subtilité (1).
Les destinées de la poésie sicilienne ne furent pas de longue durée; elle pâlit et déchut sous les malheurs dont fut suivi le règne de Frédéric et celui de Mainfroi. Dès 1265, celte langue que Dante appellera plus lard, avec un peu d'emphase, aulique, courtisane, cardinale, fait des progrès plus signalés dans le nord de l'Italie. A Bologne, dans la Toscane, dansla Romagne, semble être désormais transporté le siège de la poésie et de la science. Un nouvel esprit a envahi ces contrées; la philosophie remplace dès lors l'inspiration que les poètes avaient autrefois trouvée dans les plaisirs des cours. Guido Guinicelli est le plus célèbre de ces chanteurs. Les vers de
(1) Voici Tordre dans lequel M. Fauriel place ces poètes : Pierre délia Vigne; Tempereur Frédéric; Ranieri da Palermo; Ruggerone daPalermo; Arrigo, fils de Frédéric; Odo délie colonne; Inghil fredi; Enzoré, roi de Sardaigne ; Arrigo Testa; Jacopo da Lentino, 1250; Mazzeo da Messina, 1250.
Dante (4) ont rendu son nom immortel. Partout il s'inspire d'Arnaud Daniel, en mêlant aux images qu'il lui emprunte plus de grâce, plus de vivacité d'imagination. La physique du temps lui fournit plus d'un trait bizarre qu'il accommode à sa passion, et déjà l'on saisit la doctrine platonique qui doit mettre une si grande distance entre Pétrarque et les Troubadours (2).
(1) Sono Guido Guinicelli.
Quand'io udi nomar se stesso il padre Mio e degli altri mièi miglior, che mai Rime d'amor usar dolci e leggiadre.
Dimmi che è «agion, perche dimostri Nel dir e nel guardar d'havermi caro ?
Et io a lui ; Li dolci delti vostri ; Che quanto durera l'uso moderno Faranno cari anchora i loro inchiostri
Frate, disse, questi, ch'io ti cenno Col dito (e additù un spirto inanzi,) Fu miglior fabbro del parlar materno :
Yersi d'amore prose di romanzi Soverchi6 tutti : e lascia dir gli stolti ; Che quel di Lemosi credon che avanzi
Tan m'abellis vostre cortois deman ; Chi' eu non puis ne vuoil a vos cobrire :
leu sui Arnaut ; che plor e vai cantan, etc..
Purgat. XXVI.
(2) Al cor gentil ripare sempre amore Si corne augcllo in selva a la verdura ; Non fe amore anzi che gentil core
Guido Guinicelli avait cependant un rival dé gloire. Guittone d'Ârezzo remplissait la Toscsgde de ses chants et balançait dans Topinion de ses contemporains le poète de Bologne. Il ne put néanmoins lui ravir la première place, et Dante et Pétrarque l'ont mis au second rang après Guido (1).
Mais de toutes les villes de l'Italie aucune n'eut une école aussi brillante que Florence. Le génie poétique sans y être plus vif qu'ailleurs, rechercha ardemment le secours de la philosophie, et se tourna plus volontiers du côté des spéculations relevées. Nommer le chef de cette école c'est en faire connaître tout l'esprit. Brunetto Latini fit quelques vers
Ne gentil core anzi ch'amor natura.
Gh'adesso corne fu'l sole
Si tosto lo splendore fu lucente ;
Ne fue d'avanti al sole
E prende amore in gentillezza foco
Come calore in clarita del fuoco.
Bassi, Scelta di Poésie italiane de' piu celebri autori d'ogni secolo raccolti. — 1783.
(1 ) Dante Purgat. c. xxxi.
A voce piu ch*al ver drizzan li volti ;
E cosi ferman sua opinione,
Prima ch'arte o ragion per lor s'ascolti,
Gosi fer molti antichi di Guittone
Di grido in grido pur lui dandol pregio,
Fin che Tha vinto il ver con piu persone
— Pétrarque : Trionf. d' Amore iv ;
Guitton d'Arezzo
Ghe di non esser primo Par ch'ira aggia.
amoareux el s'établit par la science le maître de chœur de sept ou huit écrivains, qui prirent auprès de lui un goût plus sûr et s'inspirèrent d'études plus fortes et plus relevées (1).
Les Troubadours néanmoins ne furent pas encore oubliés. Tandis que Guido Cavalcanti, le plus célèbre de tous, s'appliquait à obscurcir sa pensée et remplissait ses vers d'axiomes empruntés à Aristoie, Dante da Maiano écrivait, comme jadis les poètes de la Provence, sans nulle affectation d^ science, mais avec cette coquetterie d'antithèses et de contrastes qui fait tout leur caractère {2).
Tous ces poètes, provençaux, italiens, ont une gloire plus grande, c'est d'avoir formé Dante. C'est
(1) Voir M. Fauriel, déjà cité, t. i. p. 354.
(2) Dante da Maiano.
NulPuorno puo saver che sia dolenza , Se non provando lo dolor d'amore ; Ne puo sentire ancor che sia dolzore , Finchè non prende délia sua plagenza.
Ed eo amando voi» dolce mia intenza, In cui donaf ho Tarma , e*l corpo , e'I core , Provando di ciascun lo suo sentore , Âggio di ci6 verace conoscenza.
La fina gioia ch^eo di voi presi amando , Mi fa lo ben gradito e savoroso Piu di nessun , ch'ancor aggia provato.
Or che m'avete di tal gioia privato Sento dolor piu forte , e doloroso Che nuUo che gisse penando.
(An t. Bened. Bassi , Scella, p. 140).
d'eux, en effet, qu'il apprit à façonner un sonnet, à tourner un vers; il ne faut pas qu'ils réclament davantage. Dante écrivit avec une gravité inconnue à ses devanciers. Tout embarrassé des liens de la métaphysique religieuse, il porle dans ses œuvres d'amour un poids , une sincérité de sentiment qui double le mérite de ses vers, et fait pressentir l'œuvre immortelle qu'il ne va pas tarder à entreprendre. Bientôt l'aigle va s'élancer d'un libre essor. Bientôt Dante s'abandonnant à une influence plus forte va recevoir dans son esprit les germes féconds de l'enseignement des maîtres de Paris; il va, renonçant aux douceurs mignardes de la poésie provençale, puiser à la source des forts (1). L'Italie en proie à mille conquérants avides ; des ennemis ar-
(1) Voici un sonnet du Dante, il ne sera pas difQcile d'y sentir une force et une poésie plus grandes que dans ceux que nous avons déjà cités.
Tanto è gentile , e tanto onesta pare La donna mia quand'ella altrui saluta , Ch'ogni lingua divien tremando muta , E gli occbi non ardiscono di guardare.
Ella sen va sentendosi laudare Benignamente d'umiita vestita , E par clie sia una cosa venuta Di cielo in terra a miracol mostrare.
Mostra si piacente a chi la mira , Che dà per gli occhi una dolcezza al core , Che intender non la pu6 , chi non la prova.
E par che della sua labbia si muova Un spirito soave , e pien d'amore , Ghc va dicendo alFanima : sospira.
dents à la destruction de la liberté ; des criroes , des actions héroïques ; les efforts des cités pour se faire une indépendance glorieuse; les arts naissant au milieu des troubles politiques, tels furent les grands travaux dont l'imagination de notre poète se frappa. Une passion virile a rempli son âme; le souffle de Dieu Ta saisi, et son immortelle Comédie, monur ment de grandeur et de force, reste pour attester la puissance du génie soulevé par l'indomptable énergie d'une âme ardente et généreuse. L'influence des Troubadours était-elle donc désormais finie ? Bien loin de là. Dante, lui-même, en indiquant à quels sujets il convient d'employer les formes nobles et privilégiées de cette langue qu'il appelle illustre, aulique, cardinale, langue des palais et des cours, signale comme modèles les chants de guerre de Bertrand de Born, les chants d'amour d'Arnaud Daniel, et les louanges de la vertu de Giraud de Borneilh (1).
Mais déjà était né l'homme qui devait compléter la gloire de l'Italie en donnant la grâce, la tendresse et une mollesse élégante à la langue un peu rude du peintre de l'enfer; cet homme, le plus ardent promoteur de l'antiquité et des études latines, Pétrarque, par une étrange combinaison de circonstances, va être jeté dans les lieux mêmes où cette poésie provençale essayait de se survivre à elle-même. Une fois encore, mais pour la dernière,
(1) Dante, de vulgari eloquentia.ch. vu.
l'influence des Troubadours va se faire sentir sur cet esprit élégant et gracieux.
Pétrarque, par ses goùts^ ses chants, sa passion, appartient tout eurtier au Midi. Les Troubadours peuvent le réclamer comme un des leurs, en se glorifiant de le compter dans leurs rangs. Que Dante s'en aille à Paris; qu'auditeur assidu des maîtres qui enseignent dans la rue du Fouarre , il s'enivre du vin de la science théologique; qu'il prenne ses grades à FUniversité de Paris, et rapporte dans son pays tout un butin de rares connaissances; Pétrarque ne semble pas jaloux de cette gloire; il ne parait pas qu'il s'intéresse aux luttes de la parole, et au bruit des thèses impossibles. Il préfère des études moins bruyantes, mieux faites pour le recueillement d'une âme contemplative et tendre, et, dans la Provence, où il passe presque toute sa vie, il unit à l'étude de Virgile, de Gicéron, de Sénèque, et des beaux livres qu'il découvre et qu'il rend à l'admiration des peuples, l'étude des Troubadours. Il rêve une gloire nouvelle, et se la compose à son gré de deux éléments inégaux en valeur et en force de durée. D'un côté, ses œuvres latines forment à ses yeux son plus beau titre au souvenir de la postérité. Ses traités tout remplis des dépouilles de Gicéron, de Sénèque et de Virgile, dans lesquels l'élégance du style lutte contre la sécheresse du fond ; ses lettres, monuments de sa complaisance en luimême; ses églogues, espèces de centons allégoriques, dans lesquelles il flagelle les vices de la cour
d* Avignon; et par dessus tout son poème YAfrica , conçu et exécuté en un an, froide imitation de Virgile, œuvre morte en naissant, et qui témoigne seulement des études et de la vaste science da poète : voilà sur quoi il fondait sa réputation. Voilà ce qui, en effet, portait son nom de Rome à Paris, et l'entourait d'un si glorieux éclat; voilà ce qui lui valait son triomphe au Capitole, tandis que l'Université de Paris aurait voulu, elle aussi, lui décerner le laurier de la science, tant alors dans la renaissance de l'antiquité on savait gré à Pétrarque de ses efforts pour ramener les esprits vers la contemplation de ridéale beauté !
Mais, dans tout ce bruit fait autour de son nom et de ses œuvres latines, qui donc songeait à ses sonnets, à ses canzoni? Peu nombreux alors, ces poèmes ne semblaient pas dignes de mention. Jeu bizarre du temps qui frappe les livres savants, et kisse vivre de modestes compositions ! Rien ne fait illusion à la postérité, ni l'affectation d'un style pompeux, ni le vain étalage d'une érudition chèrement achetée. Tous ces travaux, tous ces prétendus trésors ne valent pas: à ses yeux les moindres élans de la passion. Un cri parti du cœur vaut mieux que toute l'érudition du moyen âge! Ainsi paraît-elle avoir jugé en conservant par ses éloges, des œuvres de Pétrarque, les seuls poèmes en langue vulgaire.
Pétrarque naquit dans l'exil. En 1302 son père fut chassé de Florence. Dante commençait alors son pèlerinage d'exilé, et l'émule de sa réputation voyait
le jour en 1304 dans la ville d'Arezzo. Le jeune Pétrarque conduit à sept ans à Pise, y reçut ses premières leçons. Fuyant Rome, où il n'avait plus de pouvoir, le pape Clément V était allé établir sa cour à Lyon, puis bientôt à Avignon. Petracco se transporta à cette cour nouvelle pur les bords du Rhône, où accouraient tous les Italiens attachés au pape ou par le dévouement, ou par les nécessités de la vie.
Le futur amant de Laure avait onze ans, et son père découvrant en lui des dispositions pourTétude, l'envoya chez un Italien, transfuge de son pays, qui enseignait à Carpentras, et remplissait la ville de sa réputation d'homme instruit. Celait ConvenevoUy le même maître qui à Pise lui avait donné les premiers enseignements. La grammaire, la dialectique, là rhétorique l'occupèrent jusqu'à l'âge de quatorze ans, époque où son père voulant lui faire étendre le cercle de ses connaissances, et prendre une profession dont il pût vivre, l'envoya à Montpellier étudier le droit. Cette science était alors en grand honneur et pouvait conduire à tout. Les vues intéressées de Petracco furent un peu contrariées par le goût de la poésie qui saisit alors le jeune Pétrarque. Ce n'est pas la raison que consultent les jeunes gens, et la vivacité de leur imagination préfère le plaisir à la perspective lointaine des avantages que procurent des éludes profitables. Virgile, Horace, tous les poètes connus alors occupèrent plus le fils du notaire que les gloses et les com-
mentaires de droit. Il n'est pas probable qu'il s'en tint uniquement à ces chefs-d'œuvre antiques; ils avaient ses préférences, mais ils ne l'empêchaient pas de porter ailleurs son esprit ardent et curieux. Les romans du Nord, les fabliaux et les contes, les sirventes et les chants des Troubadours remplissaient ses loisirs beaucoup plus souvent que les leçons de jurisprudence. Il cite quelque part le roman de Tristan de Lancelot ; un chroniqueur du pays affirme qu'il s'était amusé à retoucher le vieux roman, encore aujourd'hui populaire, de Pierre de Provence et de la belle Maguelone (1). Il serait intéressant de retrouver aujourd'hui ce précieux exemplaire ; s'il est impossible d'apporter des preuves à l'appui de cette assertion du chroniqueur pro«vençal, on peut dire que lô manuscrit des vies des Troubadours que possède la bibliothèque du Vatican appartint à Pétrarque. Quant i son amour pour les poètes provençaux, il l'a hautement fait connaître par les vers pleins d'éloges qui les célèbrent dans ses Triomphes.
Trop occupé de ses études latines, l'écrivain qui a laissé desépitres si nombreuses, ne songe pas assez aux détails qui intéressent l'histoire de la poésie italienne; il semble même qu'il ait voulu dérober à la postérité le secret de ses études sur ce point, et qu'il ait mis un soin jaloux à ne se
(1; M Rathery,p. 22. — Pierre Gariel, idée de la ville de Montpellier, p. H3, 2« partie, cité par M. Raynouard ii, p. 317.
trahir pas. Mais au milieu du mouvement des esprits dont Montpellier était le théâtre, était-il rien de plus naturel qu'un vif enthousiasme pour les poètes des temps passés? La Provence et le Languedoc tenaient trop à la gloire de leur littérature pour la laisser s'obscurcir dans l'oubli. La poésie provençale avait toujours fleuri dans Montpellier, et la séduction des vers avait, deux siècles auparavant, détourné un Troubadour des études sévères de la théologie. Hugues de St-Circ y fut envoyé par ses frères pour étudier les lettres saintes. Mais le charme des vers ne tarda pas à l'entraîner, et pendant qu'on le croyait occupé d'études sérieuses et graves, il apprenait chansons et vers, et sirventes et tensons, et devenait en fin de compte un parfait jongleur.
S'il n'en fut pas de même de Pétrarque c'est que les temps avaient changé. Deux siècles avant, l'élégant poète se fût accommodé sans peine de la vie errante. Et d'ailleurs ses voyages, ses séjours en mille endroits divers ^ ses promenades à travers les pays remplis de sa gloire, ne sont-ils pas là un reste des habitudes cosmopolites du Troubadour d'autrefois. La terre poétique du Midi n'avait pas encore perdu sa vertu ; le soleil y faisait encore des poètes aimables, et les souvenirs littéraires d'un temps si glorieux, étaient trop pressants et trop nombreux, pour que Ton pût se soustraire à leur impression, et faire qu'il n'en restât pas un caractère ineffaçable sur toutes les œuvres qui se produisaient dans ces contrées.
A Bologne, Pétrarque continua ses mêmes infidélités au droit; de 1322 à 1326, il demeure dans cette ville ; son aversion pour la jurisprudence augmente chaque jour , et son goût pour la poésie inspire des craintes à son père. Tout le monde sait le voyage de celui-ci ; sa colère contre les livres aimés de son fils, et comment désarmé par ses pleurs il lui laissa un Virgile et la rhétorique de Cicéron. La mort, en lui enlevant son père, le rendit à sa liberté et le délivra des études qui contraignaient l'essor de son talent.
Il s'empressa de revenir à Avignon , où l'appelaient des intérêts, et où peut-être il se sentait attiré par le plaisir. La cour du pape était alors le rendez-vous des beaux esprits et le séjour de la joie. Il semblait que le palais du pape, et les courtisans qui le remplissaient, dussent tenir la place dans cette province de ces anciennes réunions de chevaliers galants et de dames aimables, où les poètes trouvaient un si glorieux accueil. Déjà connu par quelques vers italiens, Pétrarque se fit bientôt agréer à Avignon par les princes de l'Eglise. On aimait en lui, sa grâce, l'aménité de son esprit, l'élégance et l'urbanilé de ses manières ; c'est par là qu'il séduisit Jacques Colonne, évêque de Bombes et frère du cardinal Jean (1). Il dut à cette amitié d'être conduit sur les lieux mêmes où la poésie pro-
(1) Petrarq. Senil. Epist, liv. 16, p. i: Delectalus meo vulgari stylo , in quo lune juveniliter muitus erum.
vençale était restaurée par les efforts orgueilletix des habitants de Toulouse. L'évéque Vemmena avec lui visiter son diocèse. Pendant tout un été, au cœur de ces pays illustrés par les Troubadours, Pétrarque put recueillir les souvenirs qu'ils y avaient laissés. Quelles ne devaient pas être sur ce point les conversations de ces hommes d'esprit et de goût, si passionnés pour la littérature ! Ils n'ignoraient pas quelle influence les chanteurs du Midi avaient exercée sur l'Italie ; le génie vif et charmant des pays qu'ils visitaient ensemble leur était bien connu, et ils durent plus d'une fois passer les heures du loisir dans des lectures curieuses de ces poètes.
Toulouse venait de réveiller le goût de ses habitants pour la poésie. Cette ville célèbre au premier siècle du christianisme pour son ardeur à cultiver les lettres , décorée par Martial du nom glorieux de Palladia (1), toute pleine de professeurs habiles et d'élèves studieux, choisie par les empereurs euxmêmes pour former leurs fils (2), Toulouse, dis-je, avait vu aux écoles romaines succéder les assem* blées galantes et les cours d'amour. Que de poètes étaient sortis de son sein! Combien devait-elle s'intéresser à conserver toujours vivante cette gloire des vers ! La reconnaissance et l'amour-propre la poussaient à entourer de ses soins, et à faire reverdir ce rameau presque mourant d'une poésie
(1) Martial,!. 9, ép. 9, 101.
(2j Ausone, de Clar. Urb, 7. ép. 2i.
nationale. Maintenait que n'existaient plus les seigneurs dont la protection attirait en foule les chanteurs, que les comtes de Toulouse étaient morts, que la guerre et la conquête avaient renversé leur puissance, il appartenait aux bourgeois soucieux de leur gloire de servir de Mécènes aux chanteurs dispersés; il convenait aux habitants de Toulouse de réveiller les esprits, de les inviter par l'appât d'une récompense publique à la culture d'une langue trop menacée de périr. Quelques rimeurs parés du nom de Troubadours, s'assemblaient chaque semaine (1) dans le jardin des Augustines , et ils se lisaient leurs vers les uns aux autres. Ils résolurent en 1323 de former une espèce d'Académie del Gai saber ; ils prirent le titre de Sobregaya Cùmpanhia dels sept Trobadors de Tolosa, et les Capitouls, vénérables magistrats de Toulouse, s'associèrent avec empressement à celte très gaie compagnie pour faire renaître par une fête publique l'amour de l'art des vers.
Une lettre circulaire fut adressée à toutes les villes de la langue d'Oc, pour annoncer que, le premier jour de mai 1324, on décernerait une violette d'or, comme récompense, à l'auteur de la meilleure pièce de vers en langue provençale. La circulaire est écrite en vers et en prose, tant au nom de la très gaie compagnie des Troubadours que de la très grave assemblée des Capitouls. Pé-
(1) Antonio Bastero. La crusca Provenzale, introduzionc.
irarque ne put'il pas cire létnoin d'une de ces solennités littéraires?
Sans sortir d'Avignon, il trouvait vivants encore dans cette ville, tous les souvenirs de l'ancienne poésie. Malgré l'invasion des Italiens, qui ne parlaient à la cour du pape que la langue toscane, il restait çà et là quelques poètes attardés, attachés encore à l'art dont leur pays s'était autrefois honoré. Robert, quoique protecteur déclaré, et pour ainsi dire obligé , de la poésie italienne, ne méprisait pas cependant les chanteurs qui venaient du pays de son père; il les accueillait avec bonté, et s'ils savaient les mathématiques, s'ils pouvaient lire dans les astres, et l'aire quelque bonne prédiction au prince, il aimait à les récompenser en seigneur magnifique. Témoin cet Anselme, dit Mortière, dont parle Crescimbeni, fils d'un riche habitant d'Avignon, bon poète en toute langue et surtout dans le provençal. Tout ce qu'il écrivit en cette langue, il l'écrivit en vers, et reçut de Robert la charge de Podesta d'Avignon, et revint mourir en Provence en 4358. Le même historien signale encore Bertrand di Pedaro , de Pezenas. Ce poète , d'une beauté singulière, d'un admirable talent pour les vers , renouvela l'histoire de Gaucelm Faydit. Marié à une femme, dont le talent poétique égalait le sien, il se mit à courir avec elle le monde et les châteaux. La facilité de leurs compositions, la beauté de leurs visages, les faisaient partout bien recevoir. Ils chantèrent devant la reine de Naples et son
nouvel époux , Louis de Tarenle. Celte princesse était alors à Avignon dans la crainte de la colère du roi de Hongrie qui , avec une armée puissante, était entré en Italie pour venger la mort de son frère. Les deux poètes eurent l'audace et l'adresse de chanter les vertus d'André , le mari assassiné , puis terminant par un gracieux épithalame, ils gagnèrent si bien la faveur des deux époux royaux , que la reine donna à la femme de Bertrand une jupe de velours cramoisi qu'elle avait portée ellemême, et le roi fit don au poète de son beau manteau de soie (1).
Il y a plus encore ; Nostradamus i^ignale Avignon comme le siège d'une cour d'amour célèbre , qui existait vers le milieu du xiv© siècle, lorsque les Papes résidaient encore dans cette ville. Quelle que soit la faiblesse de l'autorité de Nostradamus, dont l'esprit fausse tout ce qu'il touche, et qui, étrange historien, brouille tout, mais sans le vouloir, sans s'en douter, et comme par instinct, ainsi que le fait observer le savant et spirituel auteur de l'article sur André le Chapelain , au xxi© volume de l'Histoire littéraire de la France (2), on ne peut s'empêcher de lui accorder ici un peu plus de valeur. « Il n'a point forgé ces nobles et galantes traditions de la terre natale, qu'il accueille avec un enthousiasme parfois un peu grotesque ; elles avaient certaine-
(i) Crescimbeni. V. 1348.
(â) Pages 320, 321, 329.
ment existé ces cours d'amour qui lui fournissent l'occasion de répeter les plus beaux noms de la Provence. * Qu'elles eussent changé à cette époque de forme et de principes, que leur constitution eût varié , on le croira sans peine , mais elles restèrent toujours des réunions polies, élégantes, un peu subtiles, occupées à maintenir dans les mœurs et dans les relations de la vie, le bon goût et la grâce. Là devaient se conserver les traditions de l'amour chaste et épuré, là devait se conserver aussi le goût des beaux vers et le souvenir des anciens Troubadours. Parmi ces dames, Nostradamus en cite deux, Lauretta et Stefanetta. Voici l'article extrait de Crescimbeni : « Lauretta vivait à Avignon en 1341 ; c'est elle que les chants de Pétrarque et d'autres poètes encore ont rendue immortelle. Elle fut instruite dans l'étude des lettres par Fanetta de'Gantelmi, sa tante, dame de Romanino^ qui demeurait elle aussi dans la même ville. C'étaient deux dames modestes en leur langage, sages dans leur conduite, honnêtes dans leurs conversations. Toutes les deux d'une admirable beauté, de mœurs plus estimables encore, ornées enfin de si nobles vertus et d'un si beau caractère, qu'il était impossible de les connaître sans les aimer. Elles écrivaient l'une et l'autre excellemment en provençal, employant toutes sortes de mètres, ainsi que l'affirme le moine des iles d'or, qui rend un ample témoignage de leur savoir. Tant de qualités, et si belles, les portèrent bientôt à un degré d'estime si élevé , qu'elles se trouvaient sur
la même ligne que Stefanetta, comtesse de Provence, Adelasia, comtesse d'Avignon, et d'autres dames illustres. Il n'était bruit que de leur réputation et de leur science. La seule différence qu'il y eût entre elles, c'était dans Stefanetta, une inspiration si puissante, si vive, qu'on la regardait comme un don surnaturel. Il s'était formé autour de ces deux femmes une réunion des plus illustres dames adonnées à la poésie. C'étaient Huguette de Forcalquier, Briande d'Âgoût , comtesse de la Lune ; Mabille de Villeneuve, dame de Vence ; Béalrix d'Agoût, dame de Salte; Isoarde de Roquefeuille, etc. Elles formaient toutes ensemble une cour d'amour et éclaircissaient les questions qu'on leur envoyait. Leurs noms, leurs ouvrages, avaient mis cette cour en grande renommée. De l'Italie, de la France, de l'Espagne, de l'Allemagne, on avait recours à leurs lumières. Tous les Troubadours d'alors écrivirent en leur honneur des volumes de cantons. Guillaume et Pierre Baibi ; Louis Lascari, comte de Vintimille, personnages du plus grand renom, étant venus visiter à Avignon le pape Innocent VI, ne manquèrent pas d'aller écouter les arrêts d'amour prononcés par ces dames. Ravis de leur beauté autant que frappés de leur science, ils en restèrent fortement amoureux. Ces femmes illustres moururent l'an 1348, de cette peste affreuse qui, pendant trois ans, afQigea la ville d'Avignon. » Ces détails, ajoute Crescimbeni, ne sont nulle part confirmés, nulle part on ne trouve le moindre passage qui donne lieu de croire que Laure se soit
occupée de poésie. Faut-il cependant rejeter les assertions de Nostradamus ? N'esl-il pas bien facile de comprendre comment, dans son imagination romanesque, il a exagéré et embelli des faits que la tradition, toujours un peu infidèle, sorte de trahison poétique faite à la vérité, avait livrés aux souvenirs de ses contemporains ? Retranchons un peu de cette emphase; amoindrissons ces renommées que Thistorien répand en tous lieux ; rabaissons un peu les éloges qu'il prodigue, et restons néanmoins convaincus qu'il y a dans ses paroles un fond de vérité. Comment croire, en effet, que les imaginations tenues si longtemps en éveil par les chants des Troubadours, eussent pu oublier tant d'opinions et de doctrines répandues dans les plus hautes classes de la société, au nom du goût et de la courtoisie; que ces doctrines se fussent aussitôt évanouies sans avoir laissé d'elles nulle trace subsistante? Eh quoi ! André le Chapelain aurait, au milieu du xiii^ siècle, pris soin de réunir en un art d'aimer, De arte amaioria (1) , les idées , les sentiments développés par les divers Troubadours, les principes posés par eux, et les esprits indifférents ne donneraient au temps de Pétrarque nulle attention à ces préceptes singuliers ? Cela n'est pas croyable ; l'opinion contraire à celle de Nostradamus serait plus difficile à soutenir, à prouver, à rendre vraisemblable. Nous ne craindrons donc pas d'oser prétendre que ces
{1) Histoire litlér. de la France, t. xxî , p. 320.
dames, signalées par Noslradamus, pouvaient encore se réunir, non pas en cours d'amour, comme au milieu du xi^et du xii^ siècle, mais en cercles composés d'honnêtes gens , comme on aurait dit au xvu® siècle. C'étaient des espèces d'hôtel de Rambouillet où l'on s'escrimait sur des riens avec une inépuisable subtilité. Comment l'amour se maintient-il dans les cœurs? Comment s'affaiblit-il et vient-il à s'éteindre ? Une fois éteint peut-il se rallumer ? Comment peut-il s'accroître ? Et mille autres questions de ce genre qui reportaient l'esprit vers la lecture des troubadours et l'étude de leurs chants. Tassoni n'hésite pas à croire, d'après le sonnet 189© de Pétrarque, commençant par ces mots : dodici donnej que Laure fit partie de ce tribunal d'amour. Il était donc impossible, il nous semble, que Pétrarque pût échapper à l'influence provençale. Dès qu'il met le pied à la cour d'Avignon, cette influence le saisit, elle l'enveloppe d'un cercle d'abord plus étendu, qui va chaque jour se resserrant davantage. Lui-même , du reste , s'offrait à la séduction des lettres provençales ; il n'y en avait point qui pussent plaire autant à son esprit. Il était à cette époque, comme il nous l'apprend (1), plein de frivolité et de recherche dans sa parure, fier de sa jeunesse et de sa beauté, attentif à ne rien négliger dans sa toilette; il se représente à nous vivement occupé de la grâce de ses vêtements, du soin de sa
(1) Litter. variar., lib. xxviii.
chevelure. Empressé auprès des femmes, dont Tautorilé était toute puissante à la cour d'Avignon, il essayait de captiver leur bienveillance par de petits vers, par des madrigaux flalleurs et bien tournés. Ce fut le plaisir d'être entendu et lu par elles, qui nous valut peut-être ces jolis vers italiens dont ii rougissait plus tard et sur lesquels il semble si peu compter pour sa réputation dans l'avenir. Il parle souvent de ses études, de son ardeur au travail, de ses œuvres, des amitiés, des applaudissements qu'elles lui attirent, mais c'est toujours en termes si vagues, si prétentieux, si relevés, qu'on en est, sur le point de ses études vulgaires , réduit à des conjectures.
Pétrarque ne fut jamais ambitieux de la gloire philosophique dont s'entoure le nom de Dante. Les discussions théologiques, les mystères de la philosophie chrétienne et scolaslique n'ont point d'attrait pour sa riante imagination. Ces problèmes, que le monde du nord fouillait avec une si ardente curiosité, lui semblent peu dignes de son attention. Il est philosophe à la façon de Cicéron et de Sénèque; il songe à leur ravir quelque brillant lambeau dont il pare ses œuvres, mais il ne se laisse pas emporter au mouvement des esprits vers la théologie. Il a du Troubadour toute la frivolité de l'imagination. Il vient à Paris, vers 1333; il n'y fait que passer, il est vrai ; mais en vain cette ville est toute remplie d'étudiants, et de maîtres célèbres; en vain les écoles retentissent du bruit des discussions philo-
sopliiques ; rien de tout cela ne le touche. 11 court en Allemagne; il revient en loule hâte à Vaucluse, et sur son chemin il ne trouve que le temps d'écrire quelques sonnels qui nous entretiennent des larmes qu'il répand et des illusions que lui fait éprouver son amour ; ou bien encore des lettres emphatiques remplies de citations enlevées à Virgile. Il retourne à Paris en 1360, il avait alors 58 ans , et, cette fois, comme la première, il n'a point d'admiration pour les études Ihéologiques. Pétrarque était chargé d'une mission politique ; il devait , au nom de la cour de Milan, faire compliment au roi Jean sur sa délivrance. Son devoir accompli , il s'empressa de repartir pour l'Italie où le rappelaient ses préférences et ses goûts littéraires. Il y a de lui une lettre adressée à Philippe de Vitry (traducteur d'Ovide) , qui nous fait connaître l'état de l'esprit de notre poète, et nous explique comment il resta toute sa vie, en dehors de l'influence théologique, toujours soumis à celle des Troubadours. Il raille son ami sur son goût pour Paris : « L'aspect du petit pont avec son arche en dos de tortue , exerce sur loi une fascination par trop grande, et le murmure de la Seine qui coule au dessous, a pour tes oreilles un charme exagéré. Nimis tibi parvus poiis Parisieiisis impressit testudinei sui arctis effigiem, nimis aures tuas subterlabentis Sequmiœ murmur oblectat. » La rue du Fouarre est une ruelle bruyante, viens fragosus; l'Université de Paris, une corbeille rustique dont les fruits venus de l'étran-
ger font le plus bel ornement : Ruralts est calathns quo poma undique nobilia et peregrùia deferantur. Il en coûtait à Pétrarque de reconnaître la supériorité des écoles de Paris sur celles de l'Italie. Son patriotisme se révoltait à la pensée qu'on pClt même comparer la France avec sa patrie. Bien des savants italiens ne pensaient pas comme lui et venaient chercher à Paris la gloire et la réputation que cette ville dispensait déjà en maîtresse souveraine. Denis de Robertis y enseignait la théologie, et les chanoines de Notre-Dame comptaient parmi eux un Italien, Robert de Bardi. Malgré son dédain, Pétrarque hésita cependant entre la couronne que lui offraient en même temps Rome et Paris. De son dernier séjour dans cette ville date une petite épîlre en vers à Guy de Gonzague, seigneur de Mantoue, dans laquelle il rend hommage au génie français qui se révèle dans le roman de la Rose, en faisant, bien entendu , ses réserves sur la supériorité de la langue italienne. « Cependant vous recevrez le livre que nous vous envoyons, et vous ne mépriserez pas notre présent. Car, puisque vous désirez un ouvrage étranger en langue vulgaire, je ne pouvais, croyezmoi, vous offrir rien de mieux, à moins que toute la France, et Paris en tête, ne se méprenne (1). >
(1) PctrarchaB opéra. — Ed. Basileae.
Guidoni de Gonzaga, Mantuae domino, S.
Italia quam reliquas superet facundia linguas, Testis erit clara eloquio, quem Gallia cœlo
On le voit, du côté du Nord, nulle influence n'a atteint Pétrarque. Boccace, au contraire, envoyé à Paris pour étudier le calcul et l'arithmétique dans la boutique d'un marchand, se nourrit de la lecture des Trouvères , et enrichit sa langue des plaisante* ries de nos fabliaux (1). Pétrarque semble craindre de rien prendre à cette littérature. Il réserve son admiration pour les Troubadours. On sait comment il les célèbre au iv© chant du Triomphe de l'Amour. Ce morceau tant de fois cité mérite de l'être encore. Il nous fait connaître en efiet la préférence de Pé*^ trarque pour certains d'entre eux, et peut nous conduire à trouver ceux dont le talent a eu plus d'influence sur le sien. Â la suite des poètes qui ont illustré leurs noms en chantant les plaisirs de l'amour, après Orphée, Pindare, Anacréon, Virgile, Ovide, Catulle, Properce et Tibulle, Pétrarque voit venir les poètes chers à sa patrie : Dante et Béatrix ; la belle Selvaggia et Cino de Pistoie; Guy d'Arezzo,les deux Guide; les Siciliens déchus du premier rang qu'ils tinrent pendant de si longues années. < A leur suite, ajoute l'auteur, marchait une troupe d'étrangers qui écrivirent en langue vulgaire; le premier entre tous , Arnaud Daniel , grand-maître d'amour, dont le style élégant et poli fait encore
AttoUitque favens, summisque aequare laborat.
Nil majus potuisse dari, nisi fallitur ornais Gallia, Pariseosque caput, railii crede, valeque. — P. 114.
(1) Hist. litter. de la Franc, t. xxuie. — Fabliaux.
honneur au pays qui Ta vu naître: avec lui marchaient aussi Tun et l'autre Pierre (1), si tendres aux coups de l'amour ; et le moins fameux Arnaud (2) , et tous ceux que Famour ne put «oumettre qu'après de longs efforts; c'est des deux Rambaud (3) que je parle, qui tous deux chantèrent Béatrix de Hontferrat; et le vieux Pierre d'Auvergne avec Giraud (4) ; Folquet , dont le nom fait la gloire de Marseille, et qui a frustré Gênes de cet honneur, et qui changea à la fm sa lyre et ses chansons contre une meilleure patrie, contre un costume, une condition plus sainte; Geoffroy Rudel, qui employa la voile et la rame pour chercher la mort, et Guillaume (5) dont les chants d'amour tranchèrent sa vie dans sa fleur ; Aimery (6), Bernard (7), Hugues (8) et Ancelm (9) , et mille autres encore qui ne cessèrent de manier la lyre, le glaive et la lance; dont la tête fut toujours couverte du casque et le bras chargé du bouclier. »
(1) Pierre Ro^er, 1230. — Pierre Vidal, 1229.
(2) Arnaud de Mareuil, 1220.
(3) Rambaud d'Oranges, 1229. —Rambaud de Vaqueiras, 1226.
(4) Giraud de Borneilh.
(5) Guillaume de Cabestaing.
(6) Aimery de Péguilain, 1260.
(7) Bernard de Ventadour.
(8) Hugues de Saint-Cyr, 1225.
(9) Ancelm Faydit, 1223. — Ce Troubadour avait fait un poème contenant la description du palais, de la cour, de Félat et du pouvoir de Tamour, à Timilation duquel Pétrarque avait composé son Triomphe d'Amour. L'œuvre du Troubadour est complètement perdue. (Gîiescimbeni.)
S'il pouvait nous rester encore quelques doutes sur rétude appliquée et suivie que Pétrarque dut faire des Troubadours, ce passage ne les dissiperait-il pus ? Il ne leur épargne pas les éloges ; autant il s'en est montré avare pour les études du Nord, autant nous l'en trouvons prodigue pour la littérature déjà morte de la Provence. Les traits dont il les distingue les uns des autres, les épithétes dont il accompagne leurs noms, tout ne fait-il pas sentir une connaissance étendue, une admiration sincère "^ Il venait dans un temps où il lui eût été difficile de les ignorer ; mais s'il n'eût jamais sacrifié qu'aux muses latines, aurait-il été si bien au fait des traditions qui entouraient le nom de chacun de ces chanteurs en langue vulgaire. Quand Pétrarque écrivait ses Triomphes , il était déjà vieux ; Laure était morte depuis longtemps, et les illusions de la jeunesse avaient cessé pour lui. Cependant, s'il conservait encore un respect mêlé d'admiration pour les maîtres qui l'avaient formé, et dont l'inspiration lui avait dicté plus d'une poésie, quelle n'avait pas dû êlre la ferveur de sa dévotion pour eux ! Pouvait-il échapper à leur pouvoir quan^d la passion qu'ils ont tant célébrée dans leurs chants fit invasion dans son âme? Ce fut cette passion, plus que toute autre chose, quile poussa à se faire leur disciple. L'âme de Pétrarque, toute dévorée des ardeurs de la jeunesse, son esprit, enrichi de poésie et de souvenirs, ressemblaient à un vase trop plein, que le moindre choc va faire déborder; il ne fallait
qu'une occasion pourqu'ilvint à s'épancher, ce cœur trop plein, et à laisser couler sans contrainte les flots d'harmonie qui s'y étaient dès longtemps amassés.
Un jour Pétrarque aperçut à l'église (6 avril 1327) une jeune femme, modeste, pieuse et belle comme il l'a décrite lui-même. Il ne fut plus à lui à partir de ce moment; sa pensée tout entière attachée à un seul objet, ne peut en être séparée que par la mort. Tout le monde connaît ses transports pour Laure, la chasteté de ses feux, les douces récompenses qui le charmaient, qui amusaient son cœur: un regard, un salut, un mot bienveillant, un gant que Laure laissait en sa possession. Déjà de son temps, il y avait entre le Troubadour et les chants du poète italien une ressemblance si grande qu'on supposait à l'auteur des sonnets une de ces passions chimériques qui servaient de prétexte aux chanteurs de la Provence pour débiter leurs chansons ; et dont les sentiments n'étaient qu'un effet de rhétorique et de convention. Il se trouvait des hommes qui, alors même, voyaient dans Laure une allégorie de la sagesse.
Pétrarque plaisante lui-même sur cette opinion singulière dans une lettre à l'évêque de Lombez (i). La passion de notre poète était bien réelle , Laure existait bien aussi, personne n'en peut douter après les travaux de l'abbé de Sade. Il n'y avait dans cette opinion rien de fondé que la grande ressemblance
(1) Famil. lilt., liv. u, ep. ix.
des chants de Pétrarque avec ceux des Troubadours.
Déjà vers la fin du xvi© siècle, on avait relevé les emprunts faits à la Provence par le poète italien ; Nostradamus , dans les biographies qu'il écrivit des poètes provençaux (1), indiqua ceux dont les œuvres avaient plus particulièrement servi à Pétrarque. Ces assertions furent plus d'une fois répétées dans la suite , on s'appliqua même à étendre la portée des paroles de Nostradamus, si bien qu'au temps de Tassoni, la gloire de l'amant de Laure semblait en être affaiblie. Au commencement de son commentaire, Tassoni crut devoir combattre celte opinion et s'attacher à la détruire, c J'ai essayé, dit-il (2), de dissiper plusieurs calomnies que divers auteurs ont répandues contre lui (Pétrarque) ; entre autres, qu'il a dérobé plus d'une pensée, plus d'un trait brillants et fins aux poètes italiens et provençaux
(1) Noslradamus, 1575. Les vies des plus célèbres et anciens poètes Provençaux.
(2) Ho procurato liberar sopra tutto Tautore da varie opposizioni, c calumnie di divërsi scrittori tra le quali questa è la prima : ch'egli rubasse, molli invenzioni, e conceUi ad altri poeti Toscani e Provenzali, ch'erano stati prima di lui. Quanto à Toscani antichi (avendogli'o, se non tutti, in gran parte almeno trascorsi), potràssi da'i confronti che n'ho portati vedere, in quante poche rose, e forse ancora piu tosto a caso, che ad arte, sieno da lui imita ti. Ma de' Provenzali, che scrissero in lingua ch*oggidi non e in uso, comeché io non n'abbia questa contezza che forse si converrebbe , si nondimeno protrcbbe menzognero , con verità , chiamare quel Giovanni di Nostradama francese, che por piaggiar a suoi, scrissc
qui vivaient avant lui. Quant aux premiers Italiens, si je ne les ai pas tous lus, j'en ai du moins parcouru la plus grande partie. On pourra voir par les rapprochements que j'ai faits, combien peu il les a imités, et combien ces imitations sont plutôt des effets du hasard que de son intention. Quant aux Provençaux qui écrivirent en une langue qui ne se parle plus aujourd'hui, bien que je n'en aie pas une connaissance aussi pleine et complète qu'il le faudrait peut-être, on pourra voir néanmoins combien il est permis, en toute vérité, de traiter de mensongères les assertions de Nostradamus qui , pour plaire à ses concitoyens, a prétendu, dans le recueil de ses vies, que Pétrarque avait mis plus d'une fois à contribution les poésies d'Arnaud Daniel, de Pierre Raymond, de Giraud de Borneilh, d'Aimery de Péguilain, d'Anselme Faydit, de Guillaume Figuières et de Pierre d'Auvergne. Aussi, profitant de la fa-
in questa sua raccolta di vite, ch'el Petrarcha nelle sue rime, de' componimenti d*Arnaldo Daniello, di Pietro Raymondo, di Giraldo di Borneilh, d'Amerigo di Pingulano, d'Ânselmo Faydit, di Guglielmo Figuera, e di Pietro d'Alvernia, s'era servito. Percioché essendomene agio dato dal signor Lodovico Barbicri, a preso'l quale sono la maggior parte deir opre di poeti di quella nazione, tutte Tho lette; nesolamente furto alcuno di rilievo non ho trovato : ma ne anché (son per dire) cosa degna che un ingegno corne quelle del Petrarcha, se n'iuvaghisse, cosi son elle, per lo piu, scarse, ed al segno dclla mediocrita. Onde fummi a credere, che quoi fossero una mano di musici ecccUcnti, in quel secolo scarmigliato, et che avessi loro piu coir armonia del canto, chccolarle del poeta dato loro nome.
cilité que m'offrait Louis Barbieri, qui possède toutes les œuvres de ces poètes, je les ai lues tout entières, et je déclare que non-seulement il ne s'y trouve la trace d'aucun larcin fait par Pétrarque, mais que, de plus, il n'y a rien qui valût la peine d'être emprunté par un esprit comme celui de Pétrarque, tant les pensées y sont rares et toutes marquées au coin de la médiocrité. Aussi, ajoute-" l-il, j'incline à croire que les Troubadours furent des musiciens qui charmèrent leur siècle par leurs chansons, plutôt que des poètes qui frappèrent|leurs concitoyens par la force de leurs pensées. »
L'amour-propre rendait tout aveu contraire à celui-ci difficile et pénible aux Italiens, sobres admirateurs d'autrui , comme dit Henri Estienne. Il leur en coûtait de reconnaître] que Pétrarque pût avoir quelque obligation aux poètes de la France. Cependant Tassoni, dans tout le cours de son commentaire, se voit contraint, par la vérité sans doute, d'enregistrer les emprunts de Pétrarque, et Crescimbeni rapporte ces confessions si fâcheuses pour un Italien jaloux de l'honneur de son pays. La France de son côté n'a pas laissé oublier ses droits; elle a réclamé plus d'une fois la gloire d'avoir contribué à former le goût des poètes de l'Italie, et Henri Estienne après avoir cité Dante et Pétrarque, reconnaît que ce sont a les deux vraies fontaines de la poésie italienne, mais fontaines qui prirent leurs sources de notre poésie provençale. > (1)
(1) Henri Eslien, t. ii, c. 36, vers la fin.
Ces prélenlions opposées n'ont cessé d'être en lutte ; à une affirmation positive on a toujours répondu par un désaveu presque entier. Nous allons essayer de fixer un peu les esprits sur ce point, en indiquant quelques imitations faites par Pétrarque.
11 serait faux de s'imaginer que ce poète a emprunté aux chants des Troubadours des pièces entières qu'il n'aurait fait que traduire; qu'il s'est attaché en interprète mal habile à les rendre dans sa langue sans invention dé sa part, ni efforts. Non; quand on passe de la lecture de Pétrarque à celle des Troubadours, on ne se sent pas transporté dans un monde nouveau d'idées et de sentiments. Le souvenir des sonnets italiens poursuit l'esprit dans la lecture des pièces provençales; mille réminiscences vagues et fugitives se présentent à la mémoire, et si l'on essaie de les saisir pour les fixer, les restreindre ou les étendre, on éprouve une certaine difficulté à les rassembler. Ce sont d'abord autant de nuages légers qui s'enfuient et se réduisent à peu de chose. Cette illusion a pu contribuer à donner plus de hardiesse aux Italiens dans leurs dénégations; elle ne doit pas cependant empêcher un Français de poursuivre ses recherches , afin de déterminer au juste les droits que les Provençaux peuvent avoir sur la gloire de Pétrarque; ce n'est pas la diminuer, du reste, que d'entrer plus avant dans rétude de celte comparaison.
Celle vague ;*essemblance qui frappe tout d'abord entre les auteurs que nous étudions, alors même qu'il serait impossible de lui donner plus de certi-
tude, et pour parler ainsi, plus de corps, prouverait au moins' qu'ils vivaient les uns et les autres dans une même atmosphère de sentiments et d'idées; qu'ils avaient reçu du siècle où ils vivaient une même éducation. Mais pressons-en la preuve davantage.
Pour Pétrarque, ainsi que pour les Troubadours, l'amour est le principe de toute vertu, il donne le talent, il enrichit l'imagination et fait briller la poésie de tout son éclat dans les chants du poète.
Pierre Vidal, dans le iv® couplet de la chanson I™, publiée par M. Raynouard, dit en parlant de son amour pour sa dame : < Si je sais rien dire, ni faire, à elle toute ma reconnaissance, elle qui m'a donné tout mon savoir et mon talent. Par elle mon cœur est plein de joie, et fait entendre ses chants ; tout ce que je fais d'agréable, je le dois à la grâce de son beau corps que je regarde avec tant de plaisir. » (i) N'est-ce pas la même pensée dans Pétrarque, seulement plus ornée, exprimée avec plus de grâce et d'éclat : c L'amoureuse pensée qui habite en mon cœur, vous montre si vivement à mes yeux, qu'elle chasse de mon esprit toute autre joie. C'est elle qui m'inspire ces actions et ces paroles, .qui, je l'espère,
(l) E s'ieu sai ren dir ni faire, Ilh n'aya'lgrat, que sciensa M'a donat e conoissensa, Per qu'ieu suy guays chantaire, Et tôt quan fauc d'avinen Ai del s'ieu beih cors plazen.
no
me rendront immortel, malgré la mort de celte chair. Toute souffrance, toute douleur s'enfuit pour moi à votre aspect; elles reviennent à votre départ... Si quelque beau fruit nait de moi, c'est de vous qu'en vient la semence; de moi-même je ne suis qu'un terrain desséché; toute culture me vient de vous, à vous en revient le mérite, d (i)
C'est le même sentiment; la pensée est la même, l'expression seule diffère par un trait plus arrêté, le tableau est mieux achevé et l'image plus gracieuse. Folquet de Marseille ai dit de même : < Et je sais que tout ce que je dis de bien me vient d'elle, et ne sort pas de moi, c'est'le fruit de cet amour qui a pris mon cœur pour séjour. » (2) < C'est de vous, dit aussi Arnaud de Marueil, ma dame, je le sais, que vient tout ce que je fais, tout ce que je dis de bien. » (3)
(1) Ganzon S^. st. dernière.
. . . . L*amoroso pensiero Onde s'alcun bel frutto ch'alberga dentro Nasce di me; da toi vien prima il semé; lo per me son quasi un terreno asciuto Golto da voi, e'I pregio e vostro in tutto.
(2) Folquet de Marseille, R. t. m, c. ii, coup. iv.
E conosc qu'el be Qu'ieu die de lieys no nais de me Ans nais de s'amor natural Que dins mon cor a près ostal.
(3) Arnaud de Mareuil, t. m, c. i.
Car de vos sai, Dona, que m ve Tôt quant icu fag ni dig de be.
Pétrarque aîme à revenir sur cette pensée; comme les Troubadours, il fait honneur à celle qu'il aime de son talent et de son génie. Les trois Canzonif que le poète et les Italiens appellent les trois sœurs, sont remplies de ce sentiment. « Yeux charmants, où l'amour fait son nid, c'est à vous que j'adresse mon faible slyle, par lui-même languissant, mais le grand plaisir le stimule, et qui parle de vous emprunte à son sujet une grâce aimable; oui, sur ses ailes amoureuses ce sujet élève le langage et l'éloigné de toute vile pensée : c'est ravi par ses ailes que je vais faire entendre des choses que longtemps j'ai portées cachées dans mon cœur. » (1)
Outre la ressemblance du sentiment, ne faut-il pas dans Pétrarque relever cette expression empruntée tout entière au Troubadour, Ch'alberga deiitro? N'est-ce pas la traduction littérale du dins mon cor a près ostal? Cette pensée amoureuse qui s'est établie dans le cœur de Pétrarque, qui en a
(1) Pélrar. canz viu, i st.
Occhi leg^adri, dov'amor fa nido,
A voi rivolgo \\ mio débile stile
Pigro da se ; mal gran placer lo sprona
E chi di voi ragiona,
Tien dal suggetto un abito gentile;
Che con Taie amorose
Levando, il parte d'ogni pensier vile :
Con queste alzato vengo a dir cose
C'ho portate nel cor gran tempo ascose.
banni toute autre joie, tout autre bonheur, Folquet de Marseille l'avait déjà exprimée : « J'aime tant l'amoureuse pensée qui s'est établie en mon cœur! nulle autre pensée ne peut entrer dans mon esprit; à nulle autre je ne saurais trouver de plaisir et de charme. » (1)
Pétrarque dit encore au 436® sonnet : « Plein d'une aimable pensée qui m'éloigne de toute autre et me fait aller seul au monde. » (2)
En même temps que l'amour chevaleresque développait les talents de l'esprit, et donnait l'essor à la pensée, il ennoblissait aussi le cœur. La vue seule d'une dame pouvait inspirer aux hommes les plus vils la noblesse et la courtoisie; c'est l'éloge que Pons de Capdeuil fait de sa dame : « Vous réunissez en vous toute courtoisie ; il n'est homme si vilain qui devant vous ne se sente ennobli et ne soit prêt à vous rendre un sincère hommage. » (S) Pétrarque n'a pas d'autre sentiment; il l'exprime de
(i) Folquet de Marseille, c. i, coup. i.
Tan m'abellis l'amoros pessamens Que s'es vengutz en mon fin cor assire ; Perque noi pot nuls autre pens caber, Ni mais negus no m'es douz ni plazens.
(2) Pien d'un vago pensier, che mi desvia Da tutti gli altri, e fammi al monde ir solo
(3) Pons de Capdeuil, c. viii, coup. ii.
Et avelz mais de Gortesia Qu'els plus vilans es quan vos ve Certes, e us porta bona fe.
même : < Qu'est devenu ce beau visage, cet aimable regard, celle démarche si fière et si noble? Qu'est devenu ce parler qui rendait humble le cœur le plus farouche et le plus dur, et qui d'une âme vile faisait une âme généreuse? > (1).
Au temps de la chevalerie l'amour pouvait exalter les cœurs, les remplir d'une audacieuse bravoure, et inspirer à ceux qu'il possédait les héroïques sentiments des Paladins les plus glorieux. < Je ne m'appelle ni Olivier, ni Roland, s'écrie Garins d'Apchier dans un transport amoureux, mais maintes fois je crois les valoir quand je songe à celle que je prie d'amour. Je ne sais au monde un cavalier que je ne croie pas valoir, et je voudrais, tel que je suis, avoir à partager un royaume, un empire. » (2) Pétrarque ne manie pas la lance et l'épée, ce ne sont pas les vertus militaires qui le touchent, mais la beauté, mais la gloire de Laure lui semblent dignes des chants d'Homère, de Virgile ou d'Orphée, et il maudit le sort qui en a confié les louanges au
(1) Pétrarq., sonn. 228.
Oimè il bel viso; oimè il soave sguardo ; Oimë il leggiadro portamento altero ; Oimè'l parlar ch'ogni aspro ingegno, e fero • Faceva umile ed ogni uom vil gagliardo !
(2) Garins d'Apchier, Rayn. t. v, p. 155.
Eu no m'apel ges Olivier
Ni Rolhlan
Mas valer los cre maintas ves, Quan cossir de leis qu'eu enquier ; E non sai el mon cavalier
talent d'un poète trop faible ; puisse-t-elle cependant ne pas mépriser ses éloges ! Le poète italien a moins de présomption et de confiance dans ses forces, mais n'a-t-il pas toute l'exaltation du Provençal ?
Il faut cependant noter chez l'amant de Laure un caractère que n'a pas la passion dans les chants de la Provence. Quelques heureux effets que les Troubadours lui attribuent sur les cœurs, ils ne la conçoivent pas comme un degré pour élever l'homme à Dieu, ils ne cherchent pas dans la beauté de leurs dames une splendeur de cette beauté infinie qui réside en lui, et vers laquelle les âmes aspirent. Ils ont beau vanter la courtoisie, célébrer ces vertus singulières qu'ils nomment pi^etz, vaknsay la chasteté n'est pas une de celles qu'ils s'efiTorcent d'atteindre. Leur amour est bien terrestre; le beau que Platon nous enseigne à aimer, ce beau infini qui élève l'âme et peut donner au génie ses plus belles inspirations, ils n'y songent pas ; ils ne le connaissent point. Ils aiment de la galanterie le solide et le réel. C'est là que tendent tous leurs vœux, ils
Qu'eu adonc no'l crezes valer ;
E volria, tal sieu, aver
 partir Regisme o empier.
Pétrarq., son. 153, 154.
Se Virgilio, ed Omero avessin visto Quel sole il quai vegg'io con gli occhi miei, Tutte lor forze in dar fama a costei Avrian posto, e Tun stil con Taltro misto :
ed pur non molesto
Gli sia'l noio ingegno, e'I mio lodar non sprezze.
ne s'en cachent pas, et leurs désirs s'expriment $ans détour (1). Pétrarque, il est vrai, s'échappe une fois ou deux, jusqu'à imiter une strophe hardie d'une aubade de Giraud de Borneilb (2) ; mais ce n'est pas le ton
(1) Pierre Rogiers, c. viii, t. m, p. 37.
Amors e que fa rai ?
Guerr* ai ieu ja ab te,
Ta mai ai don morrai
Del dezirier que m ve ,
Se la bella, lai on jai,
No m'accuelh près de se,
Qu'ieu Tembratz et la bai,
Et estrenha vas me
Son cors blanc, gras e le.
La comtesse de Die, t. m, c. m, m c.
Bels amies, avinens e bos, Qu*ora us tenrai en mon poder, E que jagues ab vos un ser, E que us des un bais amoros Sapchatz gran talen n*auria Que us tengues en loc del njarrit, Ab so que m'aguesset plevit De far tôt so qu'ieu volria.
(2) Giraud deBorneilh, t. m, c. iv> p. 313.
Bel dos companhos, tan son en rie sojorn .
Qu'ieu no volgra mais fos alba ni jom, Car la genser que anc nasques de maire Tenc et abras, per qu'ieu non prezi guaire Lo fol gilos ni Talba.
Pétrar., Sest. i. Stan. dernière:
Gon lei foss'io da che si parle il sole E non ci vedess'altri che le stelle ; Sol una notte; e mai non fosse l'alba; etc .... Pétrarque, sestine y, st. dernière.
Deh or foss'io col Vago délia luna Addormentato in qualche verdi boschi ; E questa ch'anzi vespro a me fa sera ,
ordinaire de son langage. Pétrarque restaurateur, après Dante, des doctrines platoniciennes au xiv^ siècle^ se garderait bien d'aller se perdre dans les souillures du vice ; et quoique son amour moins élevé et moins grave que celui de Dante pour Béatrix, se rapproche beaucoup des passions humaines, il nous le représente comme lui inspirant la sagesse et la piété: « Noble dame, je vois dans le mouvement de vos yeux une douce lumière qui me montre
la voie qui conduit au ciel C'est cette vue qui
m'engage à bien faire et me pousse au but glorieux; elle seule m'éloigne du vulgaire, et jamais langue humaine ne pourrait raconter ce que me font éprouver ces deux lumières divines, et quand l'hiver répand les frimas, et quand Tannée rajeunit comme au jour où pour la première fois je sentis la douleur qui m'afflige, i^ (1) e Comme le nocher battu par les vents lève, au milieu de la nuit, la tète vers ces deux lumières qui brillent sans cesse à notre ciel ;
Con essa, e con amor in questa piaggia
Soia venisse a stars'ivi una nottA ;
E*l di si stesse, e7 sol sempre nelVonde.
(1) Pétrarque, canz. ix, l'est.
Gentil mia donna, T veggio
Nel mover de' vostr' occhi un dolce lume,
Che mi mostra la via ch'al ciel conduce;
E per lungo costume
Dentro la dove
Quest' e' la vista ch*a ben far m'induce, E che mi scorge al glorioso fine ; Questa sola daM vulgo m'allontana.
ainsi dans cette tempête d'amour que je soutiens, ses yeux brillants sont le signe que je regarde, ils sont ma seule consolation, s» (1) Si Ton retrouve dans ces paroles, et dans celles des dialogues avec saint Augustin (2), un commentaire fidèle de la doctrine de Platon, on ne peut méconnaître ailleurs l'amour romanesque et subtil de la société chrétienne et chevaleresque dans laquelle Pétrarque vivait.
Chez un Troubadour i)ien épris l'amour devait être éternel, rien n'en devait ébranler la constance. « Jamais, dit Guillaume de Cabestaing, je ne serai tellement éloigné, *que l'amour qui me brûle et me tourmente renonce à ma dame et s'éloigne d'elle. » (3) Mêlant à la pensée du Troubadour un souvenir d'Horace (4), Pétrarque dit à son tour : « Placezmoi sous ces climats brûlants où le soleil consume les herbes et les fleurs, ou bien dans ces pays où les neiges et les glaces bravent sa chaleur. Placez moi dans ces lieux où ses rayons brillent d'une 1u-
(1) Pétrarque c. x, st. iv.
Corne a forza di venti
Stanco nocchier di notte alza la testa
A' duo lumi c'ha sempre il nostro polo ;
Cosi nella tempesta
Ch'i' sostengo d'amor, gli occhi lucenti
Sono il mio legno, el mio conforte.
(2) Petrarch. opéra latina, de Contemptu. Mundi,tertiusdialogus.
(3) Guillaume de Cabestaing, t. lu, c. m. coupl. iv.
E jamais non serai tan lonh,
Que Tamors, que m'aflamae m ponh,
Si parta de lieys ni s'esquis.
(4) Horace, odes, 1. i, c. xxu.
mière tempérée et légère. Élevez ma fortune au plus haut degré de l'honneur, ou la ravalez au dernier abaissement.... Placez-moi dans le ciel, sur la terre, au fond des abimes, sur le sommet des montagnes, dans les plus profondes vallées... Je serai toujours ce que je suis, je vivrai comme j'ai vécu , continuant les soupirs que je pousse depuis quinze ans. » (1) La passion chaque jour devenait plus vigoureuse et plus forte loin de s'éteindre ; Arnaud de Mareuil le dit dans ces vers : < Le premier jour que je vous vis votre amour m'entra si profond dans le cœur, il y alluma un feu si vif que depuis il n'a pas diminué; les feux d'amour sont puissants et forts; ni le vin, ni l'eau ne peuvent les éteindre, une fois allumés ils brûlent à jamais ; chaque jour ils s'accroissent^ et redoublent. » (2) Pétrarque joue de
(1) Pétrarque, son. cxiii.
Pommi ove*l sol'occide i fiori e Terba ; dove vince lui! gliiaccio e la neve :
Pommi ov^ e'I carro suo temprato e levé ; Ed ov' è chi cel rende o chi cel serba.
Sar6 quai fui, vivr6 cora'io son visso Continuando il mio sospir trilustre.
(2) Arnaud de Mareuil, R. m, i c.
Lo premier jorn qu'ieu anc vos vi, M^Dtret el cor vostr'amor si Qu'un fuec m'avetz lainz assis, Qu'anc no mermet, pus fo empris; Fuecx d'amor escart e destreing, Que vins ni Taiga no Testeing; Pus fon empres pueis no s'esteys Dejor en autre doble ecreys.
même sur ces feux qui ne peuvent s'éteindre, dans sa v^ ballade : « Ce feu qui, je l'espérais, devait s'éteindre avec l'âge plus froid et moins vif de la vieillesse, brûle encore et redouble la souffrance en mon âme. Les étincelles n'en furent, je le vois bien, jamais éteintes, mais seulement un peu couvertes... Eh quoi ! elles n'ont pu l'éteindre ce feu d'amour, les larmes que je répands en si grande abondance... Non, ce feu n'est plus le même, il me semble qu'il redouble. > (1) N'est-ce pas cette pensée du même Guillaume de Cabestaing : c Le feu qui me brûle est tel^ que le Nil ne pourrait pas plus l'éteindre qu'un fil délié ne soutiendrait une tour, » (2) qu'on trouve développée dans le sonnet 116® de Pétrarque : « Ni le Tésin, le Pô, le Var, l'Arno, l'Adige et le Tibre, l'Euphrate, le Tigre, TErmus, le Nil, l'Indus et le Gange, le Tanaïs, l'ister, l'Alphée, la Garonne, la
(1) Pétrarq., bail. v.
Quel foco ch*io pensai clie fosse spento Dal frcddo tempo, e d'alF età men fresca, Fiamma, e martir neiranima rinfresca.
Non fur mai lutte spente, a quel chM veggio; Ma ricoperte alquanto le fa ville ....
Per lagrime ch'io spargo a mille e mille
Non pur quai fu, ma pare a me che cresca. Quel foco non avrian già spento e morte L'onde che gli occhi tristi versan sempre !
(2) Guillaume de Cabestaing, m, c. v.
Qu*el fuesc que m'art es tais que Nils N'ol tudaria, plus qu'us fils Delguatz sostendria una tor.
mer qui se brise, le Rhône, l'Isère, le Rhin, la Seine, TAube, TAar, l'Ebre; ni lierre, ni sapin, hêtre, pin ou genévrier, ne pourraient apaiser ce feu qui ronge mon triste cœur autant que le peuvent un beau ruisseau, etc.. b (1)
Les soupirs que l'amour arrache du cœur, les larmes qu'il fait verser^ les tourments qu'il amène à sa suite, ni les Troubadours, ni Pétrarque ne les oublient. « Telles sont, dit Arnaud de Mareuil, les souffrances que j'endure tout le jour. Mais la nuit ma peine augmente; oui, quand je suis allé me mettre dans mon lit, que je pense y trouver quelque repos, que tous mes compagnons dorment, que nul bruit ne se fait plus entendre, alors je me tourne et me retourne, je pense et repense, et je soupire... » (2) Ecoutez Pétrarque, ce sont presque les
(i) Pétrarque.
Non Tessin, Po, Varo, Arno, Adige e Tebro, Eufrate, Tigre, Nilo, Ermo, Indo e Gange, Tana, Istro, Alfeo, Garonna e'I mar che frange, Rodano, Ibero, Ren, Senna, Albia, Era, Ebro.
Poria'l foco allentar che*l cor tristo ange. — Etc., etc. (2) Arnaud de Mareuil, t. m, c. i.
Tôt jorn suefri aital batalha, Mas la nueg trac peior trebalha ; Que quan me sui anatz jazer, Ë cug alcun repaus aver, W\ compaigno dormon trestuit.
Que res non fai n'auia ni bruit Adoncx me lorn e m*volv' é m'vir, Pens et répons, e pueis sospir.
mêmes paroles : < Je pleure foute la journée, et puis, pendant la nuit, quand se reposent les malheureux mortels, je me reprends à pleurer ; et mes maux redoublent encore : ainsi je dépense mon existence en pleurs. > (1) Pétrarque ne se lasse pas à raconter ses soupirs, à décrire ses douleurs; c'est le sujet de la sestine septième tout entière, et là encore on saisit plus d'un trait directement emprunté aux Troubadours, a Hélas, dit Bernard de Ventadour, la douleur me fait mourir; ni le matin, ni le soir je ne goûte le sommeil ; et la nuit, quand je vais à ma couche, que le rossignol fait entendre ses chants joyeux, moi qui jadis avais coutume de chanter, je meurs d'ennui et de chagrin. > (2) Augier n'est pas en proie à un moins cruel martyre : « Pour vous, belle et douce amie, et le jour et la nuit j'endure un pénible martyre, nulle autre pensée, nul autre souci ne m'occupe, je vois, au con-
(1) Pétrarque, sonn. 180.
Tutto'l di piango, e poi, la notte quando Prendon riposo miseri mortali, Trovom' in pianto, e raddopiarsi i mali; Cosl spendû'i mio tempo lagrimando.
(2) Bernard de Ventadour, t. m, c. xiii, c. ii.
Ailas ! cum muer de Talan Qu'ieu non dorm mati ni ser Que la nueg, quan vau jazer, Lo Rossinhols chant e cria ; Et ieu, qui chanlar solia Muer d'enueg et de pezansa.
in
traire, augmenter mon amour, j» (1) Si maintenant Pétrarque exprime la même pensée, s'il la retourne dans la même pièce de cinq ou six manières différentes : < Je n'eus jamais une nuit tranquille, mais et le matin et le soir j'ai toujours poussé des soupirs..., je vais de plage en plage passant mes jours, triste et pensif, puis je pleure la nuit., > (2) l'imitation ne ressort-elle pas de ce rapport singulier d'expressions?
Ce sont d'ailleurs des larmes qu'on bénit, des martyres que l'on adore, des chagrins qu'on trouve délicieux. Les Troubadours et Pétrarque n'ont pas un langage différent. Gaucelm Faydit s'écrie : € Avec toutes ces souffrances poignantes et dures, je vivrais volontiers si je plaisais à son cœur, et j'y trouverais plus de plaisir que dans le bien qu'une autre
(1) Augier, t. m, p. 104, c. i.
Fer vos bella dous' amia
Trag nueg et e jorn greu martire,
Que d'als no pens ni cossire,
Ans vai doblan iota via
L'amors
(2) Pétrarque, sestine vu.
«.•■■•••i.««* r non ebbi giammai tranquilla notte Ma sospirândo andai mattino e sera,
Poi ch'amor femmi
Consumando mi vo di piaggia in piaggia Il dl pensoso ; poi piango la ootte.
pourrait. me faire. > (1) Au sonnet 72«, Pétrarque dit de même : c Ne te plains pas, ô mon âme, mais souffre et tais-toi, tempère la douce amertume que tu sens de ses rigueurs par le doux honneur d'aimer cette femme, à qui seule tu as dit : tu me plais. » (2) Folquet de Marseille présente ainsi la même pensée : < Par ma foi, je vous le dis, il me plaît mieux de souffrir à tout jamais pour elle, sans qu'elle en prenne souci, que d'obtenir de tout autre ses plus chères faveurs. > (3) Pétrarque ne pousse pas moins loin sa résignation, et ne bénit pas moins vivement son martyre : « Une chose pourtant me console^ languir pour elle vaut mille fois mieux que jouir d'une autre; tu me le jures par tes flèches dorées et je t'en crois. » (4) Guillaume de Gabes-
(1) Gaucelm Faydit, m c, dernier coupl.
Ab tôt aital mal e brau e tiran VolgrMeu eslar voluntiers , s'ill plagues Mais qu'ab autra que mais de be m* fezei .
(2) Pétrarque, son. 172.
Âlma, non ti lagnar : ma soffri e taci ; E tempra il dolce amaro, che n*ha offesa, Col doce onor, che d'amar quella liai preso.
(3) Folquet de Marseille, ii can., m c.
Fer ma fe Vos die, mielhs m'ave Que per licys ieu suefra jasse Mon dan, sitôt a lieys non cal, Qu'autra m' des s'amor per cabal.
(4) Pétrarque, s. 14i.
Pur mi consola, che languir per lei Meglior, che gioir d'altra, e tu me*l giuri Per l'orato tuo strale ; ed io te'l credo.
taing. v® canzos, au 1®^ couplet : « Toutes les souffrances sont pour moi une joie, un. plaisir, parce que je sais bien que c'est amour qui me les envoie. 9 (1) Et Pétrarque : « Je nourris mon cœur de soupirs, et il ne demande rien de plus; je vis de larmes, je suis fait pour pleurer ; je n'en éprouve cependant aucune douleur, en cette condition les pleurs sont plus doux qu'on ne saurait le croire. » (2) On lit dans Bernard de Ventadour : « Cet amour, en me frappant au cœur, y fait naître un si doux plaisir que cent fois le jour je meurs de douleur, et cent fois dans le jour la joie me rappelle à la vie ; ce mal est de si douce nature qu'il vaut mieux que tout autre bien, et puisqu'il est si agréable, que sera le bonheur après la souffrance ? » (3) Pé-
(1) Tug li maltrag mi son joy e plazer
Sol peraisso, quar sai qu'amors m'autreya. (Guill. Cabest). On peut rapprocher de ce dernier passage ce couplet d'une chanson de Pierre Rogiers, t. ni, p. 37, can. v, v coupl. Fer lieys ai ieu joy, e ris, Mas ara'm planh, plor c sospir , E'il mal que m'es greus a sufrir, Tornat m'a doble en déport.
Pauc près lo mal qu'el bes lo vens, Que plus m'en jaug que no m'en duelh.
(2) Pétrarq., son. 100.
Pasco'l cor di sospir, ch'altro non chiede ; E di lagrime vivo, a pianger nato ; Ne di ci6 duolmi ; perché in taie stato E dolce il pianto più, ch'altri non crede.
(3) Bernard de Ventadour, t. m, p. 44, ii, c. vi.
Aquest amors me fier tan gen Al cor d'une doussa sabor,
trarque ne se souvenait-il pas de ce passage quand il disait : € Bien que cet amour, mille fois le jour, me fasse périr, il ne fera pas que je renonce à l'aimer, que je renonce à espérer en elle. » (1) Quant à ces antithèses qui reviennent sans fin sous sa plume, dolce ire, dolce mal, dolce afnaro, dolce affanno, dolce peso (2), il en a pris le goût dans la lecture des poètes de la Provence, et souvent il leur emprunte les expressions elles-mêmes (3). Pierre Vidal oppose les mots aux mots dans ce couplet : « Sans avoir péché j'ai fait pénitence; et sans avoir fait nulle faute j'ai demandé mon pardon; de rien j'ai fait des dons gracieux; de la colère j'ai tiré la bienveil-
Cen vetz muerlojorn de dolor, Et reviu de joy autras cen.
Tant es lo mais de dous semblan.
Que mais val mos mais qu'autres bes E pus lo mais aitan bos m'es Bos er lo bes après Tafan.
(i) Pétrarque, son. 139.
Non perché mille volte il di m'ancida
Fia ch'io non Tami, e ch'i' non speri in lei.
(2) Pétrarque, son 172.
Dolci ire, dolci sdegni, e dolci paci, Dolce mal, dolce affanno, e dolce peso.
Etc.. Dolce mia pena, amaro mio diletto.
(3) Giraud d'Espagne, Rayn. t. v, p. 169.
Tant es lo dolors plazens Qu'el dous mal d'amor roi dona.
Val mais suffrir lo dous mal Per amor
lance, et une joie parfaite des pleurs ; et de Tamertume une grande douceur; je suis hardi par frayeur, je sais gagner quand je perds, et je sais triompher quand je succombe. » (1) Pierre Rogiers n'est pas plus sobre de ces subtilités : « L'amour dit vrai et ment en même temps ; il donne la paix avec une grande souffrance ; il ranime le cœur après l'avoir abattu; il plait aujourd'hui, demain il fatigue... > (2) N'y aurait-il que du hasard dans la rencontre singulière des antithèses que Pétrarque accumule dans plus d'un de ses sonnets? « (3) Amour, en un même instant, me presse et me retient, me rassure et m'effraye; me brûle et me glace; me plaît et m'irrite; m'appelle à lui, me repousse ; me remplit d'espé-
(1) Pierre Vidal, c. m, c. vi.
Ses pechat fis penedensa, Et ai quist ses tort perdo, E fatz de nien gen do, E trac d'ira benevolensa, E gaug entier de plorar, E d*amar doussa sabor ; E suy arditz per paor, E sai perden gazainhar, E, quan sui vencutz, sobrar.
(2) Pierre Rogiers, R. t. m. p. 35.
Amors ditz ver et Escarnis, £ dona pausa ab gran afan, E franc cor après mal talan ; Huei lai que platz, deman que pes.
(3) Pétrarque, sonn. 145.
Amor mi sprona in un tempo, ed alfrena ; Assecura, e spaventa ; arde, ed aggbiacia ;
rance, me remplit de chagrin. » Et ailleurs : « Je ne trouve point la paix, et je ne puis faire la guerre; je crains et j'espère; je brûle et je suis glacé; je vole au-dessus du ciel, je gis à terre..., je vois sans yeux; je n'ai pas de langue et je crie...; je ris en pleurant ; la vie et la mort me déplaisent également. » Pétrarque aurait pu sans doute choisir des modèles plus raisonnables, mais peut-on douter qu'il n'ait eu l'intention de marcher sur les traces des Troubadours?
Pourquoi, du reste, ces amants, si heureux de leurs souffrances, s'en irriteraient-ils ? N'ont-ils pas choisi un objet aimable, gracieux, dont un regard, dont un soupir, dont la vue seule les récompense au centuple de leurs douleurs, c Jamais homme, dit Bernard de Ventadour, n'éprouva une souffrance aussi grande que celle que j'éprouve à cause de mon
Gradisce e sdegna; a se mi chiama, e scaccia : Or mi tene in speranza, ed or* in pena.
Âugier, t. m, p. 104.
Ai! quantas vetz plor lo dia,
E quantas vetz mi fai rire
L*araors que m' veus e'I dezire,
E m destreing lo cor e m lia.
Pétrarque, sonn. 104.
Pace non trovo, e non ho da far guerra;
E temo, e spero, ed ardo, e son* un ghiaccio ;
E volo sopraU cielo, e giaccio in terra;
Veggio senz^occhi ; e non ho lingua, e grido
Pascomi di dolor; piangendo rido.
Egualmente mi spiace morte e vita.
amour; mais léger m'en est le poids, quand je regarde son corps si gracieux, si bien fait, quand j'entends ce doux parler, qui si doucement m'attire, quand je vois ses beaux yeux et ses fraîches couleurs. ^ (1) Pétrarque qui semble avoir étudié ce Troubadour avec préférence, lui emprunte cette pensée quand il dit : a Si quelquefois mon âme s'enhardit à se plaindre, quand le trouble s'empare d'elle, effet du martyre où on la plonge, la vue seule de Laure la rappelle aussitôt et la fait renoncer à sa folle pensée; son regard bannit alors tout délire, et sa colère me semble douce. » Faut-il encore rapprocher ces expressions presque semblables ? c Son doux maintien, son parler humble et sage qui venait de si haut, et son doux regard qui blessait mon cœur. » (2)
(1) Bernard de Venladour.
Ane mais nulhs hom non trac tan greu afan Cum ieu per lieys; mais leugiers m*es lo fays, Quant ieu esgart lo gen cors benestan, Ë'I gen parlar abque suau m^atrays, E'I sieus belhs huelhs, e sa fresca color.
(2) Pétrarque, canz. m, ip stan.
. . . . Ch'io non sostegno Alcun giogo men grave.
E se pur s'arma talor a dolersi L'anima a cui vien manco Gonsiglio, ove'l martir Tadduce in forse, Rappella la délia sfrenata voglia Subito vista ; che del cor mi rade Ogni délira impresa, ed ogni sdegno FaM veder lei soave
Ni les Troubadours ni Pétrarque n'épargnent les éloges quand il faut vanter l'objet de leur araour. Tout est parfait dans Laure, comme dans les châtelaines que célèbrent Bernard de Ventadour, Arnaud deMareuil et tant d'autres. Quand ce sont les mêmes qualités qu'ils exaltent, l'expression peut-elle varier? « Belle dame, dit Bernard de Ventadour, votre corps gracieux, vos beaux yeux m'ont conquis, et votre doux regard, et l'éclat de votre visage; je ne trouve rien qui égale votre beauté, vous êtes la plus belle que jamais un cœur puisse choisir. » (1) Pétrarque n'est pas moins flatteur : « Des plus beaux yeux, du plus éclatant visage qui jamais ait brillé, des plus beaux cheveux qui faisaient pâlir à côté d'eux l'or et les rayons du soleil, d'un gracieux langage, d'un doux sourire mon cœur tirait sa force et sa vie. » (2) Arnaud de Mareuil n'épargne pas les détails, il loue la belle et blonde chevelure de sa
(1) Bernard de Ventadour.
Bella dompna, vostre cors gens Ë'I vostre belh huelh m*an conquis^ Ë'I dous esguart, e lo clar visy E la bella bocca rizens ;
La genzer etz qu'om puesc chauzir.
(2) Pétrarque, son. 304.
Da più begli occhi et dal più chiaro viso Cbe mai splendesse; e da' più bei capelli, Che facean Toro e'I sol parer men belli ; Dal più dolce parlar' e dolce riso ; Dalle man, dalle braccia, che conquiso. etc..
dame, son front plus blanc qu'un lys ; ses yeux vifs et riants; sa petite bouche, ses belles dents plus blanches que l'argent affiné (1). Pétrarque se plaît dans la même abondance : n En quel lieu^ en quelle mine précieuse Amour a-t-il pris l'or dont il a fait ces deux blondes tresses; sur quelles épines a-l-il cueilli ces roses ; sur quelle plage ces neiges tendres et fraîches?... Où a-t-il pris ces perles qui arrêtent et voient se briser ces paroles si douces, si pures, si étrangères au monde? Où a-t-il pris les beautés si grandes et si divines de ce front plus serein que le ciel?, etc. (2) » Un choix plus délicat d'expressions poétiques, plus d'art dans la peinture et de finesse dans le coloris, voilà par où le poète italien se distingue des modèles qu'il surpasse en les imilant.
Si Guillaume de Cabestaing ne craint pas de défi) Arnaud de Mareuil, i, t. m, Ray.
La bella vostra saura cris,
EU bel fron plus blanc que lis,
Petita bocca, beUia dens
Plus blancas qu'esmeratz argens.
(2) Pétrarque, son. 184.
Onde toise amor Toro, e di quai vena
Per far due treccie bionde? E'n quali spine
Colse le rose? E'n quai piaggia le brine
Tenere, e fresche. . . .
Onde le perle in ch'ei frange, ed affrena
Dolci parole, oneste, e pellegrine ?
Onde tante bellezze, e si divine
Di quella frontepiii che'l ciel serena.
clarer celle qu'il aime une œuvre en laquelle Dieu a rais toute sa complaisance et sa beauté, Pétrarque ne repousse pas ces louanges. « En un buisson élevé, dit le Troubadour, j'ai choisi la plus belle entre toutes. Dieu lui-même, sans erreur, Va faite de sa propre beauté. j> (1) « Dans quelle partie du ciel, demande Pétrarque, en quelle idée, reposait le modèle d'où Nature a tiré ce visage agréable par lequel elle a voulu montrer ici-bas tout ce qu'elle peut au ciel ? » (2) L'expression est ici plus savante que chez le Troubadour, elle est plus philosophique et on y reconnaît l'empreinte du Platonisme; mais l'idée est la même, et cela suffit à notre intention. Au sonnet 159^ on peut saisir la même pensée plus habilement rendue en un langage noble et relevé (3).
(1) Guillaume de Cabestaing, iv c, coup. i.
Ai eu chauzit en un aut bruelli Sobre totas la bellazor ; Qu'elh eis Dieus, senes falhida, La fetz àe sa eissa bentat.
(2) Pétrarq., son 126.
In quai parte del ciel', in quale idea Era Tesempio, onde natura toise Quel bel viso leggiadro, in ch'ella volse Mostrar quaggiù, quanto lassù potea?
(3; Id., son. 159.
Stiamo, Amor\ a veder la gloria nostra Cose sopra natura altère e. nuove ; Vedi ben, quanta in lei dolcezza piove :
Vedi lume che'l cielo in terra mostra :
S'il faut par des traits moins vagues peindre les grâces et la beauté qu'on adore, c'est dans les Troubadours et Pétrarque une ressemblance, qui, pour un juge impartial, ne laisse pas douteuse l'imitation réfléchie et longuement calculée. Arnaud de Mareuil vante la poitrine blanche comme neige et fleur d'aubépine, les mains blanches, les doigts délicats et bien faits de sa dame (1) ; Pétrarque à son tour, en s'adressant à Laure, célèbre « ses mains blanches et déliées, ses bras gracieux, sa démarche doucement altière, ses dédains altièrement humbles, et sa jeune et belle poitrine siège d'une haute sagesse. » (2)
Si dans le même poète, ni Rhodoceste, ni Biblis, ni Blanchefleur, ni Sémiramis, ni Thisbé, ni Leyda, ni Ismène, ni la belle Iseult avec sa belle chevelure ne peuvent lutter en beauté avec la dame dont il
(1) Arnaud de Mareuil, l. m, c. i.
Mento e gola e peitrina Blanca cem neus e flors d'espina, Las voslras bellas blancas mas, E'I vostres detz grailes e plas Puis la vostra bella faisso.
(2) Pétrarque, c. vu, vers la fin.
Le man bianche soltili E le braccia gentili.
E'I bel giovenil petto Torre d'alto intellet'o
chante la grâce (1); Pétrarque, de son côté, n'estime que bien peu la beauté des femmes les plus célèbres comparées à Laure : « Que personne n'ose comparer à Laure, ni la beauté dont les charmes enchanteurs apportèrent tant de maux à la Grèce, et à Troie les derniers cris de la douleur; ni la belle Romaine qui d'un coup de poignard s'ouvrit le sein, chaste et belle poitrine ; ni Polyxène, ni Issiphile , ni Argia , etc. d (2) Pétrarque est plus savant, il a étudié l'antiquité ailleurs que dans les romanciers du moyen âge ; de là celte différence dans le choix des noms qu'il invoque, mais l'intention est la même et l'effet absolument semblable. Enfin si Hugues de la Bachellerie rassemble sur une seule tète qu'il aime, tous les dons aimables, toutes le3 grâces partagées entre toutes les femmes, Pétrarque s'empare de la pensée et l'exprime dans les
(1; Arnaud de Mareuil, loc. laud.
E Rodocesta ni Biblis« Blancaflors ni Semiramis, Tisbe, ni Leyda, ni Elena, Ni Antigona, ni Esmena, Ni'l beir Yssèutz ab lo pel bloy Non agro la meitat de joy.
(12) Pétrarque, sonnet 222.
Non si pareggi a lei quai più s'apprezza.
In qualch'etade, in qualche strani lidi ; Non chi reco con sua vaga bellezza In Grecia affani, in Troia ultimi stridi :
Non la bella romana, che col ferro Aprri suo casto e disdegnoso petto :
Non Polissena, Issifîle, ed Argia.
mêmes termes : c Je dois bien l'aimer, sans trahison, car ce qui est partagé entre toutes les autres, sens, beauté, douces paroles, rire aimable et franc, savoir, politesse, trésors enfin de véritable valeur, je les vois en vous. » (1) Ainsi parle le Troubadour; écoutons Pétrarque : « Que toute dame qui vise au renom glorieux que donne la sagesse, la courtoisie, la valeur, regarde, attentive, dans les yeux de cette ennemie que le monde appelle ma dame ; là on peut apprendre comment on aime Dieu, comment avec rhonnéleté se joint la grâce, et quelle est la voie droite pour aller au ciel. » (2)
Faut-il citer des comparaisons qui se sentent de rimitation*? En voici : « Un regard doux et faux séduit un fol amant, Tattire et l'entraîne, comme le papillon d'une si folle nature qu'il se précipite
(1) Hugues de la BachcUerie, c. i, coup. m.
Ben deg amar ses neguoa fallensa, Quar tôt quant es en las autras devef»
Sens e beutatz, gent parlar e francx ris, Essenhamens, saber e connoissensa , E tôt aquo qua pretz verays s'asaya Vey qu^es en vos» bona dompna, et prezens.
(2) Pétrarque, son. 223.
Quai donna attende a gloriosa faina Di senno, di valor, di cortesia; Mi ri fiso negli occhi a quella mia Nemica, che mia donna il mondo chiama.
Corne s^acquista onor, corne Dio s'ama , Com'è giunta onestà con leggiadria, Ivi s'impara ; e quaF è dritta via Di gir al riel, chc lei aspetla e brama.
au travers du feu, séduit par la clarté qui brille. » (1) Cette comparaison de Folquet de Marseille, Pétrarque s'en est servi deux fois : < Comme il arrive au temps chaud que le papillon, simple créature^ charmé par la lumière vole dans nos yeux..., ainsi je cours à mon soleil fatal. » (2) Qu'on relise ce sonnet, on verra comment d'un mot, d'un vers emprunté aux Troubadours, Pétrarque savait faire une pièce industrieuse que le travail et l'expression relèvent bien au-dessus du modèle. « Il est, dit-il, encore des êtres qui en proie à une folle passion, se précipitent dans le feu parce qu'il brille. » (3)
Toute vertueuse que fût Laure, elle n'était pas insensible au charme de sa beauté réfléchie par son miroir. Les conseils qu'elle en recevait, au dire de
(1) Folquet de Marseille, m c, ii coup.
Ab tal semblan que fais amors adutz S'atrai vâs leis fols amant e s'atura Co'l parpailhos qu'a tan folla natura Que sïer el foc per la clardatz que lutz.
(2) Pétrarque, son. 110.
Corne talora al caldo tempo sole Semplicetta farfalla al lume avezza Volar negli occhi altrui per sua vaghezza, Ond'avven, ch'ella more, altri si dole; Cosi sempr'io corro al fatal mio sole.
(3) Pétrarque, 17.
Son animali al mondo di si altéra Vista. ........
Ed altri col desio folle, che spera Gioir forse nel foco, perche splende; etc.
Pétrarque, lui tournaient la tête, et l'empêchaient d'écouter les soupirs de son malheureux amant. Deux sonnets sont pleins d'imprécations contre le miroir de Laure, adversaire trop puissant du poète. La pensée se trouve dans Ovide (1); Pétrarque grand amateur de l'antiquité a bien pu l'y puiser. Mais avant lui les Troubadours en avaient profité, et le tour de la pensée est tel dans l'Italien, qu'on sent l'influence du Provençal plus directe que celle d'Ovide : « Mon adversaire (2) dans lequel vous aviez coutume de voir vos yeux que le ciel et l'amour honorent, vous enchante par des beautés qui ne sont pas les siennes; beautés plus suaves, plus brillantes qu'il ne convient à une mortelle. Par son conseil vous m'avez chassé hors de son doux asile ! exil malheureux! » Voici maintenant les plaintes de
(1) Ovide. Amor Lib. II El. XVII.
Dat faciès animes, faciès violenta Gorinna est, Me miserum ! cui sit tam bene nota sibi Scilicet a speculi sumuntur imagine fastus Non nisi compositam se prius illa videt.
(2) Pétrarque, son. 37.
Il mio avversario , in cui vider solete Gli occhi vostri, ch'Araore, el ciel onora; Con le non sue bellezze v'innamora Più che'n guisa mortal, soavi e liete.
Fer consiglio di lui. Donna, m'avete Scacciato del mio dolce aJbergo fora ; Misero esilio l
Non dovea specchio farvi pcr mio danno, A voi stessa piaccndo, aspfa e supcrba.
Bernard de Ventadour : « Il a fait pis que me donner la mort celui qui inventa les miroirs. En effet, quand j'y réfléchis bien, je n'ai pas d'adversaire plus dangereux; depuis qu'elle se mire, qu'elle con* naît son bel éclat, hélas I je ne saurais jouir d'elle et de son amour. )» (1)
Tout le monde sait les terreurs des amants, leur trouble à la vue de la femme qu'ils aiment; Pétrarque en a mille fois parlé dans ses vers; les Troubadours les avaient peints avant lui ces instants de saisissement et de crainte; et le poète italien s'en est souvenu. Arnaud Daniel dit, dans la sixtine que M. Raynouard a traduite : ^ Je n'ai (quand je la vois) ni membre ni ongle qui ne frémisse; je tremble plus que ne fait l'enfant devant la verge du maître. » (2) Pétrarque avait retenu cette comparaison, c Je crains tellement l'attaque de ces beaux yeux ou l'amour et la mort font leur habituel séjour, que je les fuis comme l'enfant fuit la
(i) Bernard de Ventadour, c. x, coup. 2.
Be me fetz pietz d'aucire Qui anc fetz mirador ; Quan be m'o cossire Non ai guerrier peior :
Ni ges de sa color, Ni serai jauzire De lieys ni de s'amor.
(2; Arnaud Daniel.
Non ai membre no mïremisca ni ongla Plus que no fai Tefans denan la vcrga.
verge. » (1) Bernard de Ventadour a exprimé aussi le même sentiment : « Quand je la vois, facilement je m'aperçois à mes yeux, a mon visage, à la pâleur de mon teint que je tremble de peur comme la feuille tremble au vent, il ne me reste plus de sang, tant l'amour me tient en son pouvoir. > (2) Pétrarque iléveloppe la même idée : « Le doux zéphyr qui déploie au soleil et fait briller l'or qu'amour file et tresse de sa main^ par le charme de ces beaux yeux, par cette belle chevelure étendue, enchaîne mon cœur..., je n'ai dans les os ni moelle, ni sang dans les veines que je ne sente trembler..., tant je suis par cette grande douceur opprimé et tenu sous son empire. » (3)
(1) Pétrarque, son. 3i.
lo temo SI de' begli occhi Tassalto,
Ne' quali Araore, e la mia morte abberga ;
Ch'i, fuggo lor, corne fanciul la verga.
(2) Bernard de Ventadour, c. ii, coup. iv.
Quant ieu la vey, be m'esparveu Âls huelhs, al vis, a la color, Qu'eissamen trembli de paor Gom fa la fuelha contrat ven, Non ai de sen per un efan, Aissi sui d'amor entrepres.
Et encore, canz. xx.
EU sangue si nasconde e' non so dove Ne rimango quai era.
(3) Pétrarque, son. 165.
L*aura soavc, ch'al sol spiega e vibra L'auro ch'Ainor di sua man fila e tessc : Là da' begli occhi, e dalle chiome stesse
A quels regrets, à quelles larmes ne devait pas donner lieu la mort d'une de ces femmes tant aimées et tant célébrées par les poètes? S'il arrivait qu'un accident funeste enlevât au Troubadour l'objet de ses chants, il trouvait dans son chagrin des accents pleins de tristesse, et la douleur le servait mieux d'ordinaire que le plaisir et le bonheur d'être aimé. Pétrarque aussi a tiré de la mort de Laure l'occasion de ses morceaux les plus tendres, et là encore il nous est permis de suivre l'influence Provençale. S'il met dans l'expression de ses plaintes plus de charme et d'émolion, il n'en renouvelle pas le fond pour cela.
Pons de Capdeuil déplore ainsi la perte de dame Azalaïs : « De tous les malheureux, je suis celui qui souffre la plus grande douleur et le tourment le plus dur. Ah! je voudrais bien mourir ! la mort serait pour moi grand plaisir ! vivre, pour moi n'est que douleur et peine, puisqu'est morte ma dame Azalaïs. » (1) Entendez Pétrarque : « Que
Lega'l cor lasso, e i levi spirli cribra.
Non ho midolla in osso, o sangue in tibra Ch'i' non senta tremar, pur ch'i' m'apresse
E di tanta dolcezza oppressa e stanco.
(1) Pons de Capdeuil, canz. xii, c. i.
De totz caitius sui ieu aisselh que plus Ai gran dolor, e suefre greu turmen Per qu'ieu volgra mûrir, e feira m'gen, Qui m'aucizes, pois tan sui esperdutz, Que viure m'es marrimens et esglais, Pus morta es ma Dona, N'Azalaïs.
dois-je faire? Amour, quel conseil me donnes-lu? Il est bien temps pour moi de mourir : et j'ai tardé plus que je ne voudrais. Ma dame est morte, et avec elle, elle a emporté mon cœur. » (1) Que Timilation ne soit pas ici directe et flagrante, on peut l'accorder; mais que dire des passages suivants? c La joie, les grâces, la jeunesse sont désormais perdues; le monde est réduit à rien; par elle et les comtes et les ducs, et les vaillants barons étaient plus preux; aujourd'hui personne ne peut plus la voir. Mille dames, par elle, avaient plus de mérite. Maintenant nous pouvons bien savoir que sur nous est tombée la colère de Dieu qui la remplit de si grande valeur; avec elle il nous a ravi le chant, la joie et le rire, et par sa perle il nous a donné le chagrin et la douleur. » Ainsi dans sa douleur s'exprimait Pons de Capdeuil (2). Pétrarque exhale de
(1) Pétrarque, canz. i, s<*«Par., st. i.
Che debb'io far? che mi consigli, Amore?
Tempo è beti di morire :
Ed ho tardato più, ch'i' non vorrei.
Ma donna e morta, ed ha seco'l mio corc;
E volendol seguire ,
Interromper conven quesf anni rei :
Perché mai veder lei
Di qua non spero ; e Taspettar m'è noia.
Poscia ch'ogni mia gioja
Per lo suo dipartire in pianlo è volta
Ogni dolcezza di mia vita è toUa.
(2) Pons de Capdeuil. canz. xii, c. v.
Joys e delitz, e jovens es perdutz, Et totz lo raons es tornalz en nien,
même ses plaintes dans un de ses plus aimables sonnets : e Âh! mort! tu as laissé le monde sans soleil, obscur et froid , l'amour aveugle, faible, la grâce nue, la beauté sans armes. Ta m'as laissé désolé, et pénible fardeau à moi-même ; toute courtoisie est bannie du monde, toute honnêteté ruinée; seul je me plains, mais seul je n'ai pas à me plaindre; tu as arraché le germe brillant de la vertu, éteint la première valeur, quelle sera la seconde? » (1)
Ni Pons de Capdeuil, ni Pétrarque ne doutent, l'un que dame Azalaïs, l'autre que la belle Laure, ne soient au paradis un objet de fêtes et de chants pour les Anges ; leur confiance s'est exprimée à peu près dans les mêmes termes : c: Nous pouvons bien savoir, dit le Troubadour, que les Anges dans le
Quar Comte, Duc e man Baron valen N*eran plus pros, er non lo ve negus, E mil domnas valion per lieys mais.
Mais er podem saber qu'ab nos s'irais Nostre Senher, qui la fes valer tan ; Qu'en lieys nos a toit chans solatz e rire En's dat mais d'afan e de cossire.
(1 ) Pétrarque, son. 294.
Lasciato liai, Morte, senza sole ilmondo Oscuro e freddo ; amor cieco ed inerrae ; Leggiadria ignuda ; le bellezze inferme; Me sconsolato, ed a me grave pondo;
Gortesia in bando, ed onestate in fondo : Dogliom'io sol, ne soF ho da dolerme :
Che svelf bai di virtute il chiaro germe Spento'il primo valor quai fia il seconde?
ciel sont joyeux et contents de sa mort; j*ai en effet entendu dire, et je Tai lu dans les livres : celui que les hommes louent sur la terre, Dieu également le loue dans le ciel. Aussi je sais bien qu'elle est en un riche palais, tout orné de fleurs de lys, de roses et de glaïeuls, que les Anges célèbrent sa venue par des chants de fête. C'est justice qu'une femme qui jamais n'a trahi la vérité, prenne place au paradis au-dessus de toutes les autres. » (1) « Je la vois, dit Pétrarque, s'envolant avec les Anges aux pieds de son maître, aux pieds de mon éternel Seigneur. » « Les Anges choisis par le Seigneur, dit-il ailleurs, les âmes bienheureuses qui habitent dans le ciel, au premier jour de la mort de ma dame, coururent au devant d'elle tous pleins d'admiration et d'amour. Quelle est cette lumière, quelle est cette nouvelle beauté? Et Laure contente d'avoir changé sa demeure, s'égalait aux anges les plus parfaits. }> (2)
(1) Pons de Capdeuil, can. xii.
£ podem be saber que Tangel sus Son de sa mort alegre et jauzen ; Qu'auzit ai dir al home lo lizens.
Per que sai be qu'ilhs es el rie palais, En flors de lis, en rozas et en glais; La lauzon l'angel ab joy et ab chan ; S'clha deu ben, qui no fo mentire, En paradis sobre totas assire.
v2) Pétrarque, son. 301.
Con gli angeli la veggio alzata a volo A' piè del suo, e mio Signore eterno.
Sonnet 302.
Gli angeli elelti, e Tanime béate
Les Troubadours que Thiver tenait renfermés dans leurs châteaux ou dans les villes, saluaient avec empressement le retour des premiers jours du printemps qui donnait le signal de pèlerinages nouveaux. C'était l'époque des fêles, et de la joie. Ils trouvent souvent pour peindre le retour de cette aimable saison les traits les plus gracieux. Bernard de Ventadour est peut-être celui de tous qui mit dans ses peintures le plus de talent, et comme il est un de ceux que le poète Italien a le plus étudiés, et qu'il imite le plus volontiers, nous retrouverons facilement les traces de son influence dans ce passage : « Le zéphyr revient, il ramène le beau temps, les fleurs, les herbes et la douce famille, et le gazouillement de Progné et les plaintes de Philomèle, et la primevère blanche ou vermeille. Les prés rient à l'entour, le ciel devient pur et sans nuages, Jupiter prend plaisir à regarder sa fille : l'air, l'eau et la terre, tout est rempli d'amour, tout s'invite à aimer. Mais pour moi, malheureux, retournent les plus douloureux soupirs; celle qui emporta dans le ciel les clefs de mon cœur, tire ces soupirs du fond de mon âme. Et le chant des oiseaux.
Citadine del cielo, il primo giorno, Che Madônna passo, le fur' intorno Piene di maraviglia e di pietatc.
Che luce è questa, e quai nova beltate?
Dicean tra lor
Ella contenta aver cangiato albergo , Siparagona pur coi pin perfetti.
et les fleurs des campagnes, et les grâces honnêtes et douces des femmes ravissantes de beauté, tout n'offre à mes yeux qu'un désert; partout ne sont que bêtes cruelles et sauvages. » (1) Il y a certainement dans ce sonnet plus de charme, de grâce et de poésie que Bernard n'en a mis dans son couplet; mais ridée n'est-elle pas la même? « Le gracieux temps de Pâques avec sa verdure nouvelle, nous amène les feuilles et les fleurs aux couleurs variées. Par lui tous les amants sont remplis de joie et portés à chanter, excepté moi qui gémis et qui pleure; la joie ne peut plus avoir de charme pour moi. » (2) Ce n'est pas le seul endroit où l'on peut saisir
^1) Pétrarque, son. 269,
Zefiro torna, e'I bel tempo rimena E i fiori, e Terbe, sua dolce famiglia; E garrir Progne; e pianger Philomena, E primavera candida e vermiglia.
Ridono i prati, e'I ciel si rasséréna...
Ma per me lasso, tornano i più gravi Sospiri, che del cor profondo tragge Quella
(2) Bernard de Ventadour, canz. i.
Lo gens temps de Pascor Ab la fresca verdor Nos adui fuelh e flor De diversa color ; Perque tug amador Son gran cantador Mas ieu, que plan g e plor Cui jois non a sabor.
daas la description du printemps l'influence du Troubadour. Ne surprend-on pas au début de ce sonnet comme un écbo des chants de la Provence? € Si d'une rive fleurie et fraîche j'entends la plainte des oiseaux, ou le vert feuillage doucement s'agiter au soufile des vents d'été, ou le murmure sourd d'ondes brillantes, etc.. * (1) Le poète Provençal avait dit dans un couplet, gracieux : < Hélas I c'est le temps où le chant des oiseaux commence à se faire entendre, j'entends chanter les oies et les hérons, je vois dans les vergers verdir le lys, et la fleur bleue qui nait dans les buissons; et les ruisseaux sont clairs sur le sable où ils courent, i» (2) Quelquefois l'imitation de Pétrarque est moins précise. C'est un trait qu'il emprunte, qu'il développe ; d'un vers pris au Troubadour c'est un sonnet entier qu'il compose : « Je vois bien maintenant, dit Peyrol, qu'il n'y avait que folie dans ce vain amour, qui m'a fait pousser tant de plaintes dont
(1) Pétrarque, son. 238. Voir aussi le sonnet 183.
Se lamentar augelli, o verdi fronde, Mover soavemente air aura estiva, roco mormorar di lucid' onde S'ode d'una fiorita, e fresca riva.
(2) Bernard de Ventadour, canz. ix.
Ai ! chant d'auzel commensa sa sazos, Qu'ieu aug cantar las guantas e'is aigros, E pels cortils vei verdeiar los lis, La hlava flor que nais per los boissos, E'is riu son clar de sobre los sablos.
iO
j'ai honte aujourd'hui. » (1) Le premier sonnet de Pétrarque semble inspiré par ce vers. « Vous qui écoutez en rimes éparses , le son des soupirs dont je nourri$sais mon cœur dans les erreurs de ma jeunesse...; je vois bien maintenant que longtemps je fus la fable de tout le monde, et souvent je rougis de moi-même. » (2)
En d'autres rencontres c'est un des principes du code amoureux des Troubadours que le poète Italien anime du feu de son imagination. Au sonnet 63^, par exemple, Pétrarque expose un débat qui s'est engagé entre son cœur et ses yeux, il suppose qu'ils s'accusent mutuellement : (( Mes yeux, versez des larmes, accompagnez mon cœur qui par votre faute est en proie à la mort. — Ainsi faisons-nous toujours, répondent les yeux, il nous faut pleurer la faute d'autrui plus que la nôtre. — Par vous l'a-
il) Peyrol, ms. St«-Palaye,2 vol., p. 40.
Ër sai que non es mas folors A questa entendcnsa lonia Don ai fai tan tas clamors Quantas n'ai vergonia.
(2) Pétrarque, son. 1.
Voi ch'ascoltate in rime sparse il suono Di quei sospiri ond'io nudriva il core In sul mio primo giovenile errore...
Ma ben veggi'or, si corne al popol tutto Favola fui gran tempo : onde sovente Di me medesmo meco mi vergogne.
mour eut d'abord son entrée, etc. » (1) Est-il possible de ne pas reconnaître ici un souvenir d'Âimery de Péguîlain? « L'amour, dit-il, n'a et ne peut avoir de puissance et de force, d'autorité grande ou petite, si les yeux et le cœur ne lui en donnent. Amour veut ce qui plait aux yeux, ce qui platt au cœur; il ne saurait leur résister. Aussi n'est-ce point, à mon gré, l'amour qu'il faut accuser autant que les yeux et le cœur. » (2)
Tout le monde connaît, grâce aux éloquentes leçons de M. Yillemain, une des pièces les plus vives et les plus passionnées de la littérature provençale. Bertrand de Born^ attaqué par la médisance, se défend auprès de sa dame; il consent, s'il fut jamais coupable, aux affronts les plus durs : ^ Je m'excuse
(1) Pétrarque, son. 63.
Occhi piangete; accompagnate il core»
Che di vostro fallir morte sostene.
— Cosi sempre facciamo ; e ne convene Lamentar più Taltrui che'l nostro errore.
— Già prima ebbe per voi Tentrata amore.
Etc
(2) Aimery de Péguilain,Ray. t. v, p. 10.
Ni tin amors, so vos man,
Non a ni non pot aver
Âb se forsa ni poder,
Ni nulh cosseih pauc ni gran,
S'il huelh e'I cor non li dan.
Mas so qu'aïs huelhs platz, et al cor agensa
Vol fin amors, que no i pot contrastar;
Per so non deu ochaizonar
Tanquan los huelhs e'I cor, a ma parvensa.
devant vous, ô ma dame ; que J6 ne souffre point de ce qu'ont dit de traîtres médisants...; qu'au premier vol je perde mon épervier, que de lâches faucons viennent le saisir sur mon poing, que je le voie plumer à mes yeux ; que je chevauche à travers la tempête, bouclier au cou, avec des rênes trop courtes, s'ils ne vous ont menti (1).
Il y avait trop de différence entre un chevalier du treizième siècle et le studieux amant de Laure; la vie de Bertrand de Born différait trop de celle de Pétrarque pour que les mêmes vœux pussent se trouver dans la bouche de l'un et de l'autre. Mais la marche et le mouvement de la pièce pouvaient s'imiter, et Pétrarque n'y a pas manqué. Dans une circonstance pareille à celle où Bertrand de Born composa son chant, notre poète dit de même : « Si jamais je l'ai dit, que je devienne un objet de haine à celle dont l'amour me fait vivre, et soutient seul mes jours. Si jamais je l'ai dit que mes jours soient peu nombreux, en proie au malheur... Si je l'ai dit que je voie contre moi et le ciel et la terre, et les hommes et les dieux...; que pour moi toute pitié soit morte... Et poussant plus loin que son
(1) Bertrand de Born, t. m, p. 142.
leu m'escondig, Domna, que mal non mi er De so qu*an dig de mi fols lausengier...
AI primier lans pert ieu mon esparvier m m'aucion el ponh falcon lanier, E porton Ten, et qu'ie'l veya plnmar.
modèle, il demande au contraire que son cœur s'ouvre à Tespérance, s'il n'est pas coupable. — Non, jamais je ne l'ai dit; jamais je ne le dirai ni pour or, ni pour cités, ni pour châteaux, que le vrai triomphe, que le mensonge vaincu tombe à terre, etc. » (1) Serait-il possible de fermer les yeux à l'évidence, et de ne pas avouer que loin de mépriser et d'ignorer les Troubadours, le poète Italien, tout rempli de leur lecture, imitait leurs mouvements, leurs tourS) leurs pensées?
On dirait même que Pétrarque, jaloux de rivaliser' avec eux , a voulu s'exercer dans tous les genres où ils s'étaient acquis.de la gloire. On sait avec quel enthousiasme ces chanteurs guerriers prêchaient la croisade en leurs vers ; comme ils allaient de château en château réveiller l'indolence des seigneurs, ou enflammer leur zèle. Plus d'une de ces pièces est restée célèbre. Les cœurs, au xiv® siècle, s'étaient bien refroidis, la foi languissante
(1) Pétrarque, canz. xix.
S'il dissi mai, chT venga in odio a quella Del cui amor vivo, e senza'l quai morrei :
S'il dissi, ch'i miei dl sian pochi e rei.
S'il dissi, cielo e terra, uornini e Dei Mi sian contrari, ed essa ognor più fella.
lo n'ol dissi giammai, ne dir poria Par oro, o par cittadi, o par castella Vinca'l ver dunque, e si rimanga in sella ; E vinta a terra (^aggia la bugia.
ne poussait plus les nations vers la Terre-Sainte; mais voilà que le bruit d'une nouvelle croisade se répand, l'Europe est conviée une fois encore à passer les mers pour délivrer le tombeau de Jésus- Christ. Qui donc remplacera les Troubadours des siècles passés, quelle voix fera voler d'un bout à l'autre de l'Europe le cri de guerre contre les infidèles? Ce sera Pétrarque, le dernier des Troubadours, rhéritier de leur talent, leur élève et leur rival glorieux. Sans doute, il y a dans sa Canzoney plus de poésie, de mouvement, de grandeur et de passion, que n'en avaient mis dans leurs sirventes et Rambaud de Vaqueiras et Pierre Vidal, et tous les autres. Les tableaux sont mieux dessinés, les pensées mieux conduites ; les souvenirs de l'antiquité y abondent, et le langage y brille de tout l'éclat d'une poésie vigoureuse, il semble néanmoins qu'on entende comme un écho vague des chants de Rambaud de Vaqueiras et de Pierre Vidal, dans les belles stances italiennes. « Barons, s'écrie Pierre Vidal , Jésus qui fut mis en croix pour sauver les chrétiens, nous commande à tous ensemble d'aller recouvrer le saint pays où il est venu mourir par amour pour nous. » Rambaud de Vaqueiras énu-
(1) Pierre Vidal, t. iv, p. 118.
Baros, Jhesus qu'en çrotz fon mes Fer salvar crestiana gen, * Nos manda a totz cominalmen Qu'anem cobrar lo san paes On vcnc per nostr' araor morir;
mère les armées qui marchent vers la Terre-Sainte et promet la victoire aux croisés : « Dieu s'est laissé pour nous mettre en croix, il a reçu la mort et souffert la passion; il fut pour nous insulté par les traîtres Juifs, enchaîné à un pilier et battu de verges... Saint Nicolas de Bar guide notre armée, les Champenois dressent leurs étendards; le marquis crie Montferrat et Léon; le comte de Flandres crie Flandres.... Bientôt nous aurons battu et vaincu les Turcs et nous recouvrerons sur-le-champ la vraie Croix. »
Pétrarque nous montre do même rassemblés sous les enseignes chrétiennes tous les peuples de l'Europe; l'Espagne et l' Aragon, l'Angleterre et ses îles, la France et l'Espagne abandonnées. Quel plus noble, quel plus glorieux motif? Venger les lieux où Dieu pour nous fut mis en croix... Quels ennemis! un peuple nu, timide, indolent, qui jamais ne serre le glaive et dont tous les coups se perdent dans les vents; Qui donc pourrait mettre
(2) Rambaud de Vaqueiras, t. iv, p. 114.
Dieus se laisset per nos en crotz levar, E receup mort e'n sufri Passio.
Nostr' estol guit san Nicolaus de Bar ; E'is Campanhes dresson lur Gonfaino , E'I marques crit Montferrat e'I Léo.
E'I coms Flamencs crit Flandres...
Que tost aurem los Turcs sobratz e rotz, E cobrarem el camp la vera crotz.
son espoir dans le bras des hommes quand le Christ combat dans les rangs opposés? » (1)
Plus d'une fois les Troubadours insultèrent cruellement la cour de Rome^ et lancèrent contre elle de sanglantes invectives. L'un d'eux, Guillaume Fîguières, fuyant son pays désolé par la guerre, alla porter en Italie ses regrets et ses fureurs. Frédéric II excommunié par le pape, oifrit à la haine des Troubadours l'occasion de se répandre contre l'Eglise, et jamais prince ne fut servi avec plus de violence et d'emportement. Les sirventes du poète Toulousain resteront comme un monument d'éloquence passionnée. Étaient-ils oubliés au temps de Pétrarque?
(i) Pétrarque, canzone v.
Quel benigno Re, chel ciel governa,
Âl sacro loco ove fu poslo in croce, Gli occhi per grazia gira.
Chionque alberga tra Garonna, el monte E'ntr'al Rodano, e'I Reno, e Tonde salse, Le'nsegne Gristianissime accompagna,
Deh quar amer si Ikito, o si degno.
Popolo ignudo, paventoso, e leoto
Che ferro mat non strigne^
Ma tutti colpi suoi commette al vento,
€he dunque la nemica parte spera
Neirumane difese ,
Se Cristo sta dalla contraria schiera?
Rome avait trop d'ennemis intéressés à perpétuer ce cri de haine, pour que la mémoire des chants de Guillaume Figuiéres fût évanouie. Ils n'eussent pas du reste échappé à Pétrarque. Lui-* même, à la vue des malheurs que l'anarchie enfantait au milieu de Rome; à la vue de cette ville infortunée, privée de son chef et livrée en proie à toutes les factions, il avait senti sa colère s'allumer contre les Pontifes dont l'éloignement entretenait le mal 4^ns la ville de saint Pierre. Lui-même il s'était présenté au palais d'Avignon, avec larmes et prières pour obtenir qu'on rendit à l'Italie la paix avec la chaire des Pontifes ; repoussé dans sa demande, il avait exhalé dans ses vers toute l'indignation de son âme. Comme Guillaume Figuières, il a maudit la nouvelle Babylone , il en a prédit et souhaité la ruine. Ses trois sonnets remplis d'imprécations, sont une preuve de plus de l'influence des Troubadours sur le talent de Pétrarque. On y rencontre plus d'un trait qui leur est emprunté : « Ton opulence et ta grandeur tu ne les dois qu'à la pauvreté des autres. » (1) Ce n'est qu'une traduction plus élégante de ces deux vers de Guillaume Figuières : « Rome, aux malheureux humains vous rongez la chair et les os.» (2) Le Troubadour avait
(1) Sonnet 105.
Fer raltru'impoverir sei ricca e grande.
(2 . Guillaume Figuières, t. iv, p. 309.
Rom als homes pecx Rozetz la carn e Tossa.
dit ; « Par vous meurt et s'éteint la vertu avec le mérite; Rome traîtresse, tu es la source de tout mal, tu en es la cime et la racine (1). > C'est la même pensée chez Pétrarque : « Nid de trahisons, où se couvft tout le mal qui aujourd'hui se répand dans le monde. Atelier de mensonges, où le bien meurt, où le mal se nourrit et se développe (2). » c Rome, avait dit Germonde, dame de Montpellier, les traîtres sont tellement aveuglés par Terreur, que chacun d'eux , chaque jour, porte aussi haut qu'il peut la folîe (3). > Et Pétrarque : « L'avare Babylone a si bien rempli de ses vices , de ses impiétés, de ses crimes , le sac de la colère divine , qu'il éclate. » (4) Guillaume Figuières adresse au
(1) Guillaume Figuières, ibid.
Pretz e merces Mor per vos e sosterra ; Roma engainairitz, Qu'etz de totz mais guitz, E sims, e razitz.
(2) Pétrarque, son. 107.
fucina d*inganni
Ove'l ben more, e'I mal si nuire e cria.
(3) Germonde, dame de Montpellier, t. iv, p. 327.
Roma, li trachor Son tan pies d'error Qu'on plus pot quascus monta Qu'ecx jorn sa foUor.
(4) Pétrarque, son. 106.
L'avara Babilonia ha colmol sacco D'ira di Dio, e di vizj empi e rei Tanto, che scoppia.
ciel cette prière : c Que l'Esprit-Saint entende mes prières, et qu'il brise tes serres. Rome, que Dieu t'abatte et t'anéantisse...; je te le dis en vérité, tu verras tomber ta puissance ; et que Dieu le Sauveur du monde, me le laisse bientôt voir (1). » Ses idoles, lit-on dans Pétrarque, seront dispersées sur la terre, et ses tours superbes, qui menaçaient le ciel ; et ceux qui les gardaient au dedans, au dehors, dévorés par le feu (2). j Qu'importe l'élégance du langage et la diSérence du ton? Nous sommes bien loin de prétendre que Pétrarque n*ait été qu'un servile copiste- ^
A tous ces traits de ressemblance entre le poète Italien et les chanteurs de la Provence, il faut en ajouter un autre. Comme eux il a consacré ses chants à la Vierge, en célébrant dans un hymne la Reine du ciel. La dévotion & Marie était grande au
(5) Mas sayns Esperitz Entenda mos precx, E franha tos becx , Roma Diens vos abata En dechazemen — Roma, ieu die ver Que vostre poder Veyretz dechazer, E Dieus, dei mon salvaire, Lais m'o tost vezer.
(1) Ma pur novo soldan veggio per lei.
Gl'idoli suoi saranno in terra sparsi, E le torri superbe al ciel nemiche ; E suoi torrier di for, conic dentr', arsi,
moyen âge ; il y cnlrait un peu de cette exaltation chevaleresque qui se mêlait à tout. Dans cet hymne religieux Pétrarque est plus pieux que ses devanciers; la pensée est plus douce et plus mélancolique; il mêle agréablement aux éloges de la Mère de Dieu des retours sur ses propres fautes, des craintes sur son salut, qui attachent et intéressent. Laliturgie lui fournissait ainsi qu'aux Troubadours plus d'une expression commune qu'il ne faut pas s'étonner de rencontrer dans l'Italien, comme dans le Provençal. N'est-il pas néanmoins fort remarquable que certaines subtilités se trouvent à l^fois dans Pétrarque et dans Pierre de Corbiac? Celui-ci rassemble dans un seul vers les qualités diverses de Marie : a Épouse, fille et mère de Dieu, lui dit-il, commande à ton fils, prie ton père, conseille ton époux. » (1) Pétrarque écrit aussi : € Vous réunissez en vous seule trois noms doux et chers : mère, fille et épouse. » (2) 5i le même Troubadour appelle la Vierge, nourrice de notre père (3), le poète italien s'adresse à elle en ces termes : « Fille et mère de ton noble en-
(1) Pierre de Corbiac, t. iv, p. 465.
Dieu espoza, filh e maire, Manda'l filh e prega'l paire Ab Tespos parFe conselha.
(2) Pétrarque, canzone dernière.
Tre dolci e cari nomi ha'in te raccolti Madré, figliuola e sposa.
(3) Ibid. Pierre de Corbiac.
Noirissa dcl nostre paire.
fant. » (i) < Tu as réparé la folie dont Adam fut la victime... Tu es l'étoile qui g^ide les passants sur cette terre. » (2) Voilà comment s'exprime Pierre Vidal. Pétrarque dit à peu près de même : « Seule tu fus choisie, Vierge bénie, pour tourner en joie les larmes d'Eve. — Étoile de cette mer orageuse. » (3)
Tassoni, dans ses commentaires sur la canzonexxn, affirme que Pétrarque n'a entassé les proverbes dont sa pièce est tissue, qu'à l'exemple de Giraud de Borneilh, qui avait composé deux pièces de la
même manière. Nous les avons en vain cherchées
dans Raynouard et dans les manuscrits de La Curne de S*«-Palaye. Mais il est bien vrai que c'est à Bernard de Ventadour qu'il a emprunté ce proverbe :
e Amour régit son empire sans épée. » (4) Il avait lu chez le Troubadour : < Mais Dieu ne veut pas qu'a-
(1) Pétrarque.
Del tuo parto gentil figluola e madré.
(2) Pierre Vidal, t. iv, p. 443.
Tu restauriest la foUia Don Adam fon sobrepres.
Tu yest Testela que guia ' Lo passans d'aquest paes.
(3) Pétrarque.
Sola tu fosti eletta Vergine benedetta , Che'l pianto d*Eva in allegrezza torni.
(4) Pétrarque, canz. xxii, st. i.
Amor regge suo imperio senza spada.
mour soit une chose dont on puisse se venger avec la lance ou Tépée. » (1)
Combien d'autres imitations légères, rapides et faites en courant, ne pourrait-on* pas encore relever? C'est un mol, c*est une image, c'est une pensée semblable. Pétrarque fait songer aux Troubadours, le souvenir du poète italien se présente à l'esprit, presque à chaque page, quand on lit les poètes provençaux. « Comme le poisson qui se laisse prendre et ne s'aperçoit de son erreur que blessé par l'haraeçon, ainsi je me laissai prendre à l'amour. > (2) C'est Bernard de Yentadour qui s'exprime ainsi. On trouve dans Pétrarque : « Et mon cœur s'y prit comme le poisson à l'hameçon » (3); et ailleurs : « Ainsi je pris l'amorce et l'hameçon. » (4')
Ne peut-on pas de ces paroles de Bernard de Yentadour : € Quand de votre pays souffle un doux zéphyr, je crois sentir un odeur de Paradis, » (5)
(1) Bernard de Ventadour, xiii canz.
Mas Dieus no vol qu'amors sia
So don liom prenda venjansa
Âb espaza ni ab lansa.
(2j Bernard de Ventadour, xiv, t. m.
Aissi col peis que s^eslaissa el chandorn,
E non sap re tro que s'es près en Tama.
(3) Pétrarque, son. 219.
Il cor preso ivi, corne pesce air amo.
(4) Id., son. 177. — In taie Stella presi Fesca, Thamo.
(5) Bernard de Ventadbur, c. xix.
Quan la douss' aura venta Dever vostre pais, M'es veiaire quMeu senta Odor de paradis.
rapprocher celles-ci de Pétrarque : « A chaque pas je détourne en arrière ce corps fatigué que je sou* liens à peine, alors de Tair de votre pays je prends des forces nouvelles. j> (1) Le même poète se plaint d'avoir été trompé par deux beaux yeux : c Ses beaux yeux perfides qui me regardaient si doucement, maintenant sont tournés ailleurs. » (2) Pétrarque en dit autant : « Ces doux yeux qui sou-' tiennent ma vie, me furent d'abord si généreux de leurs beautés célestes... » (3) L'amour remplit le cœur du Troubadour d'une joie que celle de nul autre amant ne saurait égaler (4); Pétrarque déclare de même, qu'auprès de son bonheur toute la
(1) Pétrarque, son. 13.
lo mi rivolgo indietro a ciascuu passo Col corpo stanco, ch'a gran pena porto E prendo allor del vostr' aère conforto.
(2) Bernard de Ventadour, t. m, canz. xxi, b^c.
Li siei belh huelh traidor Que m'esguardavan tan gen, Aras esguardon alhor.
(3) Pétrarque, canz. xx, 2 st.
Gli occhi soavi ond'io soglio aver vita,
Délie divine lor' alte bellezze
Furmi in sul cominciar tanto cortesi....
(4) Bernard de Ventadour, c. xx, u coupl.
Qui sabia lo jois qu'ieu n'ai.
Totz autres joys fora petitz.
Vas que lo rai eus jois fora grans.
joie des amants heureux ne serait rien (1). Un doux sourire, un simple regard ont fait oublier le monde entier à Guillaume de Cabestaing (2); c'est la même pensée dans le sonnet 55® de Pétrarque (3).
Folquet de Marseille espérait en chantant oublier sa douleur, il ne fait au contraire qu'en réveiller le souvenir. L'amant de Laure avait eu le même espoir, mais trompé il y renonce (4) : « J'avais cru d'abord trouver, en chantant, quelque repos, quelque trêve à mon ardent désir, et cette espérance m'avait enhardi à chanter mes sentiments, aujour-
(1) Pétrarque, canz. ix, st. à.
Quanta dolcezza unquanco
Fu in cor d'awenturosi amanti , accolta
Tutta in un loco, a quel ch'i sento, e nuUa.
(!2) Guillaume de Cabestaing, t. m, p. 107.
Ab un dous ris ab un simple esguar, Que tôt quant es» mi fezes oblidar.
(3} Pétrarque, son. 55.
I begli occhi ond'i' fui percosso in guisa, Ch'e medesmi porian saldar la piaga ;
M'hanno la via si d'altro amor précisa.
(4) Folquet de Marseille, c. vi, i»' coupl.
En chantan m aven a membrar So qu'ieu cug chantan oblidar; E per so chant qu'oblides la dolor
EU mal d'amor ; Mas on plus chan plus m'en sove.
d'hui elle m'abandonne et s'évanouit. » (1) Peut-on ne pas rapprocher ces expressions d'un Troubadour : Soslrag nCa lot lo cor (2); et celles-ci de Pétrarque : SerUo far del mio cor dolce rapina (3). Selieys que mi guerreya (4). — Si lunga guerra i begli occhi mi fanno (5).
N'est-ce pas d'Hugues Brunet que se souvenait Pétrarque en écrivant ces subtilités sur l'amour : « Quelle fortune ce me fut, quand, regardant un des deux plus beaux yeux que jamais il y eut, et le voyant troublé et obscurci il s'en échappa une influence qui rendit le mien infirme et ténébreux...; car c'est de l'œil droit ou plutôt du soleil droit de ma dame, qu'est venu à mon œil droit le mal qui me réjouit (6).
(1) Pétrarque, canz. x, st. 2.
Nel cominciar credia
Trovar parlando al mio ardente désire
Qualche brève riposo, e qualche tregua ;
Questa speranza ardire
Mi porse a ragionar quel ch'i' sentia :
Or m'abandonna al tempo, e si dilegua.
(2) Guillaume de Saint-Didier, c. m, coupl. m,
(3) Pétrarque, son. 134.
{i) Guillaume de Saint-Didier, i c, l c.
(5) Pétrarque, son. Si.
(6) Pétrarque, son. 197. — Le poète provençal avait dit, R. in, I c, I coupl. :
Quar en aissi sap ferir de sa lansa
Âmors, que es usesperitz cortes,
Que no's laissa vezer mas per semblans,
Quar ^'hiielh en huelh salh e fai sos doux lans,
E à'huelh en cor e de coratge en pes.
Les clés du cœur, les chaînes, les prisons, combien les Troubadours n'ont-ils pas abusé de ces termes (1)? Pétrarque se plaît-il moins souvent qu'eux à ramener ces images (2)? Guy d'Uisel, avant Pétrarque, avait exprimé cette pensée : contre la . volonté la raison est sans pouvoir (3); — le poète italien n'a fait, en la traduisant, que lui donner un tour plus subtil : « et la faculté qui discerne est vaincue par celle qui veut. » (4)
Tassoni lui-même^ si jaloux dans la préface de ses commentaires sur les rimes , de l'originalité de son compatriote; si plein de mépris pour ces «Troubadours, où il prétendait n'avoir rien trouvé qui
(1) Bernard de Ventadour, c. u, p. 44, t. m.
E las carcers ont ilh m'a mes No pot claus obrir mas merces, E de merce no i trob niep.
(2) Pétrarque, canz. vi.
.... Dolce chiave del cor raio.
Son. 60.
Tempo è da ricovrare ambe le chiavi, Del luo cor, ch'ella possedeva in vita.
Canz. VIII, III str.
. . . Ov'io non veggio Que' begli occhi soavi Che portaron le chiavi De' raiei dolcipensieri.
(3) Gui d'Uisel.
Qu'cl sen non a poder contra'l talan.
(4) Pétrarque, son. 110.
E che discerne è vinlo da chi vuole.
fui digne d'être emprunté par un esprit aussi puissant que celui de Pétrarque, relève à chaque pas des imitations provençales. Quelle contradiction ! C'est à lui que nous empruntons les traits suivants : « /() son gia stanco di pensar sicomc (1); » c'est, dit Tassoni, une pensée empruntée à Sordello, et il la traduit ainsi :
£ tinio penso in lei la notte e'Igiorno
Ch'io temo, ch'el pensior non venga raeno (2).
Benedetto sia' 1 giorno, e*l mese, e Tanno (3), etc. Benedetto il primo dolce affano.
La pensée a été prise dans Pierre Raymond :
Ben aia'I mal e Tafan, il cossir Qu'ieu ai sufert loniamen per amor (4).
Pétrarque a dit :
Sor una donna veggio e'I suo bel viso (5).
Giraud de-Borneilh :
Que sola lei s veg, aug, e esgar (6j
Anselme Faydit :
Qu'el mal e'I ben tene a Onor.
Pétrarque :
Ch'ogni cosa da voi m'e dolce honore (7).
(1 ) Pétrarque, son. 54.
(2) Sordello.
(3) Pétrarque, son. 47.
(4) Pierre Raymond.
(5) Pétrarque, canz. xxviii, st. i.
(6) Giraud de Borneilh.
(7) Pétr., canz. v.
Si on lit dans Pétrarque :
Allor raccolgo Talma; poi chi' aggio Discovrir il mio mal preso consiglio, Tanto le ho a dir, ch'iDcomminciar non oso (1).
On trouve aussi dans Arnaud Daniel :
C'ades ses lieis die a lieis cochos motz,
Pois quan la vei no sai, tan Tarn, que dire (2).
Son gia roco, Donna, merce chiamando, e voi non cale,
dit Pétrarque.
Et Geoffroi Rudel :
Car jeu Tarn tan e lei non cal.
Tassonî relève encore à chaque pas des expressions provençales dont Pétrarque semble avoir emprunté l'usage à la langue des Troubadours. Disprezzo (3), doloroso (4), serra (5), amor pour la personne qu'on aime (6), dtiol (7), scevro (8), mosse
(1) Pétrarque, son. 136.
(2) Arnaud Daniel.
(3) Sordello.
Autre dispretz, ni autra Beninansa.
(4) Guillaume Figuiêres.
Fransa ver dolorosa.
(5) Guillaume de Figuiêres.
Roma serat la porta.
(6) Geoffroy Rudel.
Amors de terra Londana Per vos tôt le cors mi dol.
(7) Aimery de Piguilain.
Quel dol qu'ieu ai m pogues escantir.
(8) Guy d'Uisel.
D'amor n'om pues départir, ni sebrar.
employé dans le sens passif (1), fango (2), ^ovene (3), fascio, deliverare.
Les Italiens du reste reconnaissent ces emprunts, et Crescimbeni écrit ces mots : c D*onde mai hanno eglino arrichito il lor linguaggiOj e prese le loro inveAzioni Dante, il Petrarca^ il Boccacio, e gli altri Toscani se non Tanno preso dalla Provenza? »
Je ne parlerai ici, ni du Descort, ni des Sestine dont notre poète a voulu laisser un exemple à l'imitation des chanteurs de la Provence. Dante et ses devanciers avaient déjà mis en honneur ces genres de poésie, et Pétrarque n'a fait que les suivre. Mais peut-on nier qu'il n'ait voulu disputer en finesse, en subtilité avec les Provençaux dans ces jeux de mots si languissants, si froids, si contraires à la simplicité et au naturel, dans ces pièces où le laurier, par un singulier effet de passion, devient l'objet de tout son amour; où le nom de ses prolecteurs les Colonnu (4) lui fournil le sujet d'une
(i) Bernard de Ventadour.
Si dins del cor non mov lo cans.
(2) Pierre Vidal.
Neus, ni gel, ni plucia, ni fang.
(3) Richard de Barbezieux.
Ma vos non cal que d'amor nos us sove.
(4) Pétrarque, son. 164.
L'aura céleste ch'en quel verde lauro.
Etc. V son. il6 et Pass.
Son. X.
Gloriosa colonua in cui s'appogia.
équivoque à laquelle il a l'air de trouver tant d'agréments. Il rencontrait chez les Troubadours de semblables puérilités. Arnaud Daniel, Tun des plus illustres par la finesse de son talent, fait rouler une sesline entière sur le mot Unghia; c'est le nom de la dame à qui ces vers sont adressés, et comme *en provençal Unghia veut dire ongle, il en tire des raisons ingénieuses et rares pour prouver la violence de son amour (1).
Pierre Milon, à qui un manuscrit attribue le couplet que nous allons citer, décompose les syllabes du mot Amor, et y trouve écrits les pleurs et la mort que cette passion réserve à tous ceux qu'elle domine. « Dans Amor, je trouve un grand sujet de pitié, et je le dis en soupirant un peu; A, la première lettre à' Amor, indique les pleurs ; assemblez celles qui viennent ensuite M, 0, R, elles forment mor. Donc qui aime bien meurt en pleurant. » (2) Pétrarque trouve de même en décomposant le nom de Laure (Lauretta)^ une invitation à célébrer sa
(1) Arnaud Daniel, Manuscrit de la maison d'Esté.
(2j Pierre Milon, Ray. t. v, p. 319.
En amor trob pietat gran; E'I ditz un pauc en sospiran, Car la prima lettra d'amor Âpellon A, e nota ploc, E las autras qu'après van M, 0, R, et«n contan Ajostas las e diran mor.
Donc qui ben ama plangcn mor.
gloire, à exalter sa beauté, et enfin un ordre de se taire, parce qu'une si belle tâche est au-dessus de ses forces. < Quand je meus mes soupirs pour vous chanter vous et le nom que dans le cœur m'écrivit Amour, sur le mode laudatif se fait entendre le doux son de ses premiers accents. Votre état de Reine, que je rencontre, vient dans cette noble entreprise redoubler ma valeur; mais tais-toiy crie la fin, car l'honorer est un fardeau fait pour d'autres épaules que les tiennes.
» La même voix refrène ainsi Yaudace par le respect et pourtant je voudrais qu'on vous chantât... > (1)
Ainsi Pétrarque, à une époque où le souvenir des Troubadours était loin d'être oublié, dans un pays qui tenait à leur réputation comme à un titre d'honneur, s'appliquait à les imiter, rivalisant avec eux de subtilité, d'harmonie et de finesse, et les dépassant de beaucoup par la grâce de son langage,
{i) Pétrarque, son. v.
Quand' io movo i sospiri a chiamar voi, E*i nome cbe nel cor mi scrisse amore :
£audando s'incommincia udir di fore Il suon de' prirai dolci accenti suoi.
Vostro stato fieal, che incontro poi, Raddopia al alta impresa il mio valore.
Ma Tad grida il fin r che farle onore E d'altr' omeri sema che da tuoi.
Cosi lawdare c /îcvcrire insegna La voce stessa.
le soin de la composition , Téclat du coloris et la beauté des images.
Les Espagnols, à une certaine époque, ont réclan^^ rhonneur d'avoir fourni à Pétrarque des modèles do il s'était empressé de profiter. Beuter, Escolan Argote de Molina, Rodriguez prétendaient en ef que Mosen Jordi, Mosen Febrer et surtout Aus March, avaient été traduits et pillés par le po italien. Des vers de Jordi (1)^ dont la traduct littérale se trouve dans Pétrarque; une conforn parfaite entre les œuvres, le ton et les amoi d'Ausias March et celles du poète italien , i raient pu autoriser cette croyance, si la chroi logie ne l'eût complètement détruite. Ausias Ma: a divisé ses œuvres en deux classes : celles qu'i
(1) Voici ces vers: — Gasparo Scuolano, Hist. de Valencia.
E non he pau, e no tin quim guerreig — Vol sobre'l ciel, e nom' movi de terra — E no estrench res, e tôt lo mon abras — Oy he de mi, e vull a altri gran he — Si no es amor, donchs azo' que sera. —
Voici ceux de Pétrarque, son. lOi.
Pace non trovo e non ho da far guerra
E volo sopra'l ciclo e giaccio in terra E nulla stringo e tuto'i mondo abraccio>
E ho in odio me stesso, ed amo altrui, Et ailleurs, son. 102 :
S*amor non è , che dunque c quel cli'io senlo ?
faites pendant la vie, celles qu'il a faites après la mort de la femme qu'il aimait; comme Pétrarque enfin, il avait vu cette femme pour la première fois le vendredi saint, à l'église. N'est-ce pas lui au contraire qui fut l'imitateur et Pétrarque le modèle? Tout le monde en convient aujourd'hui. Une date a suffi pour renverser ces prétentions. Mosen Jordi et Ausias March sont de quatre-vingts ans au moins postérieurs au poète que l'on accusait de les avoir copiés. On fixe en effet à l'année 1450, la mort du célèbre Ausias March. Voici ce qu'en dit Moréri : Ausias March était Catalan et vivait sous le pape Calixte III, au milieu du xv« siècle, environ 80 ans après la mort de Pétrarque. — A ce témoignage nous ajouterons celui des Espagnols. On lit dans Sanchez : « . . . Attn cnando se quisiera admiiir como cierta la antigûedad que atribuyen Beuter, Escolano, Argote de Molina, Don Nicolas Antonio , Jimeno, Rodriguez y ostros a Mosen Jorde de san Jordi y a Mosen Febrer, su confemporaneo, al primero de los cuales le atribuyen los citados autores el honor de haber sido traducido o robado por el Petrarca^ Nada es sin embargo mas ageno de la Verdad y aun de toda posibilidad, siendo como es el Petrarca en realidad anterior a estos poetas, » (1)
(1 ) D. T. A. Sanchez. — Gollecion de poesias Castellanas anleriores ai siglo xv.