CONCLUSION
Quelques emprunts que Pétrarque ait faits aux Troubadours ; quelque soin que nous ayons mis nous-raêrae à les faire ressortir, notre intention n'est pas de prétendre qu'il soit redevable à ses devanciers de son talent et de sa gloire. Nous n'avons voulu que suivre l'histoire d'une influence littéraire à laquelle il ne s'est pas soustrait ; et tout en notant dans ses pensées quelque conformité avec celles des Troubadours, nous reconnaissons qu'il a mis dans ses œuvres une imagination, une grâce de langage, une poésie auxquelles les chanteurs de la Provence n'ont jamais su atteindre. Par combien de qualités surprenantes, inconnues aux Troubadours, ou à peine entrevues par eux, ne leur est-il pas supérieur? Si l'on trouve dans Bernard de Ventadour, dans Pons de Capdcuil, quelque trace de
mélancolie, elle s'efface bientôt. C'est un trait fugitif qui échappe et disparait au milieu de la joie. La tristesse dure peu chez ces poètes, et les transports de l'amour manquent souvent de sincérité dans leurs chants. Il en est bien autrement chez Pétrarque. Son amour pour Laure est une passion des plus vives et des plus sincères; fidèle à son devoir, sans mépriser les hommages du poète, cette femme ne lui acorda jamais pour récompense de ses vers qu'un salut, une parole, un regard.
La singularité de la passion du poète italien, ses efforts pour la contenir, les alternatives d'espérance et de regret qui remplissent son âme, donnent à ses chants une expression mélancolique et tendre qu'on chercherait en vain chez les Troubadours. Ils sont hardis dans leurs demandes, glorieux et fiers, dans leur triomphe. Ils ignorent le platonisme et ses chimères. Pétrarque fut un des premiers à en répandre les rêveries; un des premiers il chercha les moyens d'allier une passion mondaine avec les scrupules de la pureté chrétienne.
Les Troubadours étaient superstitieux, mais ils n'avaient nulle piété véritable. Pétrarque eut un talent plus varié que le leur. Mêlé à tous les événements de son siècle, il avait été le témoin d'actions plus importantes qu'aucun des poètes de la Provence. Les combats entre quelques petits princes, les guerres de voisinage que se faisaient les uns aux autres les patrons des Troubadours, n'offraient pas à leur inspiration urje bien vaste carrière. Ils ne
trouvèrent la hardiesse de Texpression, la beauté des mouvements et la véhémence du langage, qu'à l'époque où leur langue déjà formée aurait pu atteindre à plus de force. Si Bertrand de Born a surpassé les poètes ses contemporains , c'est qu'il se trouva emporté par les faits et mêlé à toutes les plus grandes actions de son temps. Plus tard la colère et la passion inspirèrent la plus virile et la plus vigoureuse éloquence à Guillaume Figuiéres, mais c'était au même moment que la voix des poètes était étouffée dans le sang, dans la flamme des bûchers, et dans les prisons de l'inquisition.
Pétrarque fut plus heureux. Maître d'une langue toute formée il put chanter, sans crainte d'être puni de mort, les malheurs de sa patrie, ou saluer par des accents sublimes l'aurore naissante d'une liberté longtemps attendue. Qui ne connaît cette ode admirable, dans laquelle il montre l'ombre du vieux Brutus se réveillant au bruit des fers qui se brisent, et reconnaissant encore sa Rome chérie? Que de sublimes passages dans ce poème ! l'éclat le plus brillant y resplendit, les tableaux les plus fortement dessinés y abondent, et quand le poète voit les Allemands prêts à fondre sur cette terre bénie, qui toujours excita l'ardente convoitise des conquérants du Nord, comme il s'attendrit, comme il s'émeut à la pensée de tant de malheurs! (1) Pourquoi faut-il qu'après de si merveilleux transit) Canz. XIX.
ports, on ait à regretter qu'un poète si capable d'enthousiasme et de grandeur, se soit si souvent abandonné aux jeux de mois puérils, à la subtilité des pensées, aux antithèses rimées, aux madrigaux fleuris, aux chutes amoureuses dont abondent ses sonnets? L'antiquité latine qu'il connaissait si bien, aurait dû lui inspirer le goût de la simplicité naïve et forte. Que ne s'est-il, sur ce point, plus complètement séparé des Troubadours, dont il semble quelquefois l'élève trop docile !
Vu et lu,
A Paris, en Sorbonne, le 25 décembre 1856, par le doyen de la Faculté des Lettres de Paris,
J.-ViCT. Le Clerc.
Permis d'imprimer, le Vice-Recteur de l'Académie,
Cayx.
Anger», im|i. rie CosTiier et Liicbèse.
JL