Op. cit
TRO U RLKS
Ces défectuosités rie localisation du souvenir pourraient sans inconvénient, croyons-nous, recevoir la dénomination de paramnésies. Il faut cependant y ajouter une épithète et dire : paramnésies de localisation. Il y a en effet un autre ordre de paramnésies qui ressort de ce que j'appellerai le trépied du souvenir parfait, posé par J. Sully. Si nous en relevons les termes nous voyons que la condition fondamentale est la certitude.
Or cette certitude peut être altérée de deux façons : ou je suis certain d'un fait qui n'a pas eu lieu réellement, ou je ne suis pas sûr d'un fait qui s'est réellement produit.
Les cas les plus typiques du premier de ces troubles sont ceux de « fausse mémoire » où l'on croit qu'un état présent, nouveau en réalité et se produisant pour la première fois, a été déjà éprouvé antérieurement, et vous donne l'illusion de la répétition du passé. Il y a aussi les rêves prolongés dans lesquels on croit qu'un fait accompli pendant le rêve ou le délire est réel, une fois qu'on est sorti de ce rêve ou de ce délire. Enfin certains dégénérés ayant de la folie du doute peuvent croire qu'ils ont fait des choses qu'ils n'ont jamais faites.
Dans le second cas, je sais qu'un fait m'est réellement arrivé, mais je ne puis préciser l'enchaînement des circonstances qui le constituent, comme cela peut se produire lorsque l'attention portée sur l'issue seule de l'événement ne permet pas d'en suivre les phases, ou bien lorsqu'elle est détournée par des circonstances coïncidentes. On observe encore ce défaut de certitude chez les malades atteints de folie du doute, qui ne sont jamais sûrs s'ils ont ou non fait ce qu'ils ont réellement accompli.
D E L A MÉMOIRE
On peut donner à ces défauts de mémoire le nom de paramnésies de certitude, qui comprennent les illusions
Toutes les divisions que nous venons de faire successivement s'appliquent surtout à la perte de la mémoire en général (amnésie générale). Mais la mémoire n'est plus une faculté, une fonction indépendante ayant un organe ou un siège distinct. Il n'y a pas une mémoire, mais des mémoires dont la localisation est disséminée dans toute l'écorce. Le terme de mémoire n'est, dit Lewes, qu'une expression abréviative pour désigner ce qui est commun à tous les faits concrets de souvenir ou à la somme de ces faits. Il ne suffit donc pas à l'observateur de noter qu'il y a de l'amnésie, de la dysmnésie ou de la paramnésie. Il doit s'enquérir encore de la forme de la mémoire qui est le plus atteinte. En réalité, ces mémoires spéciales, dont l'étude est à peine ébauchée, n'existent pas à l'état indépendant. Tout être doué de mémoire les possède, mais ce qui diffère suivant les individus c'est leur prépondérance. C'est une question de plus ou de moins. C'est ainsi que certains individus ont la mémoire visuelle, ou auditive, ou motrice, etc., prédominante, comme. M. Charcot l'a si bien montré pour le langage et après lui Stricker1, Ribot, etc. Mais on n'analyserait qu'incomplètement une amnésie si l'on se bornait à dire qu'il y a perte de la mémoire visuelle ou auditive. Ces mémoires spéciales sont elles-mêmes constituées par toute une série de souvenirs disséminés. Tel visuel aura surtout la mémoire des formes, tel autre des couleurs ; tel auditif retiendra bien la musique, tel autre les discours, etc. On pourrait ainsi subdiviser
I.Stmckeu, Le Langar/i: et la Musique. (Bibl. de philos, conlemp.)
T ROXJ Itl. ES
presque à l'infini les mémoires, sans grand profil du reste : mémoire des noms, des nombres, des physionomies, des lieux, etc., etc. Mais il n'est pas inutile de noter à l'occasion la perte de ces différentes mémoires (amnésie partielle). Il est nécessaire de connaître ces faits pour les rechercher, les décrire et savoir en somme jusqu'à quel minimum peut descendre l'amnésie partielle, s'il y a des lois présidant à la dissolution de ces mémoires spéciales et quelle est leur localisation. On comprend dés lors l'utilité qu'il y a à se renseigner aussi exactement que possible sur l'état antérieur de la mémoire chez un amnésique, point sur lequel nous reviendrons d'ailleurs dans la séméiologie.
En somme, le terme d'amnésie est aussi général et aussi vague par conséquent que celui de mémoire. Il n'y a pas une amnésie, il y a des amnésies. Les amnésies constituent une altération purement quantitative de la mémoire. Les paramnésies sont, au contraire, un trouble essentiellement qualitatif, et les dysmnésies sont à la fois les deux.
Je ne saurais terminer ce chapitre préliminaire sans dire quelques mots de l'historique de cette question des amnésies, qui a pris de nos jours une importance beaucoup plus grande qu'on n'aurait pu le prévoir, par suite des liens de plus en plus intimes qui unissent la psychologie avec la neuropathologie et la psychiatrie.
Les documents qu'on possède actuellement sur les trouhles de la mémoire sonl 1res nombreux et se sont surtout multipliés clans ces trente dernières années. Us sont, pour la plupart, dispersés dans des recueils spéciaux, médicaux ou philosophiques, et les signaler ici serait faire un index bihliographique el pas autre
chose. Je me bornerai donc à rappeler les travaux les plus importants, qui marquent des étapes dans la connaissance de l'affection qui nous occupe actuellement, soit comme observations, soit comme travaux d'ensemble.
La plus ancienne étude est celle de Louyer-Villermay, qui a pour titre : Essai sur tes maladies de la mémoire, publiée en 1817 dans les Mémoires de la Société de médecine de Paris. En 1819, le même auteur écrit l'article Mémoire dans le Dictionnaire des sciences médicales (t. XXXII) et introduit dans la science le vocable de dysmnésie pour distinguer la diminution de la mémoire de l'amnésie proprement dite, ou perte de la mémoire.
Calmeil, en 1833, écrit l'article Amnésie, du Dictionnaire en 30 volumes.
Brodie, en 1825, dans les Medico-Chirurgical Transactions, signale pour la première fois l'amnésie rétrograde à la suite de traumatismes. Koempfen, en 1835, en rapporte un cas intéressant, consigné dans les Mémoires de l'Académie de médecine, sous le titre de : Observation sur un cas de perte de mémoire. Des cas analogues sont rapportés par Toulmouche {Gazette médicale, 1843, p. 339), par Ilecker (Med. Jarhbiich. fur Nassau, 1848, p. 246), par Bruns (Die chirurg. Krankheiten, 18G4), Henke (Zeitschrift fur Staatsarneikunde, t. XXXV, p. 47). Azam, en 1881, fait un travail d'ensemble sur Les Troubles intellectuels provoqués par les traumatismes cérébraux (Archives générales de médecine), et la même année M. Ferré passe sa thèse sur P Amnésie traumatique isolée.
En 1860, M. Falret écrit l'article Amnésie du Dictionnaire encyclopédique, un des meilleurs à consulter aujourd'hui encore au point de vue clinique.