Falret, Amnésie. Dict. Encijclop. des Se. mcd
Mais nous ne saurions nous contenter d'une définition aussi eompréhensite-, sous peine de voir se continuer la confusion qu'entraînent toujours dans l'étude les tenues trop vagues et trop généraux, et, sans vouloir tomber dans l'excès contraire en créant une nomenclature trop compliquée, nous croyons qu'il est indispensable de l'aire ici des distinctions, ne fût-ce que pour montrer la nécessité qui s'impose aux. observateurs d'entrer dans îles détails, même minutieux; pour décrire les choses, plutôt que de se contenter de les qualifier d'un mot qui est sujet ensuite à des interprétations multiples et fait ainsi perdre au fait auquel il s'applique presque toute sa valeur. Nous allons donc entrer un peu plus profondément dans le cœur du sujet et essayer de délimiter d'une façon aussi précise que possible le champ de l'amnésie.
Bien qu'on ait l'habitude de considérer l'aphasie comme une amnésie, nous la laisserons de côté. Ses caractères, son importance, sa pathogénie, offrent un ensemble suffisamment vaste pour mériter une description à part, comme c'est du reste l'usage. Nous nous y conformerons d'autant plus volontiers que nous croyons qu'il y a entre les deux plus qu'une distinction artificielle commode, mais une différence fondamentale au point de vue clinique. Les malades eux-mêmes font la distinction entre l'aphasie et l'amnésie. L'aphasique ne fait jamais allusion à la perte de sa mémoire, mais à son incapacité pour exprimer ou comprendre le langage. L'amnésique au contraire n'accuse que sa mémoire. Si on rattachait du reste à l'amnésie l'aphasie motrice, par exemple, en la regardantsimplement comme la perte du souvenir des mouvements d'articulation, il n'y a lira il pas de raison pour ne pas y rattacher aussi une monoplégic
quelconque en la regardant comme la perle du souvenir des mouvements du membre. A ce compte tous les troubles résultant de la destruction îles centres soit moteurs, soi! sensitifs du cerveau, doivent être rangés dans la classe des amnésies. En réalité, ce sont là les seules amnésies vraies, car ce sont les seules, comme nous le verrons plus loin, où il y ait perte absolue des images et non simplement affaiblissement des images.
Toute paralysie est au fond une amnésie : mais dans la paralysie organique il y a destruction des images; dans l'amnésie il y a oubli des images. Le résultat est le même, mais le mécanisme ne l'est pas. On se rend bien compte de cette différence quand ces troubles moteurs se présentent sous forme 'de mutisme hystérique, d'astasie et d'abasie, de paralysies hystériques, etc. Là il n'y a pas perte mais oublides images. Nous sommes tout de suite frappé de ce qui fait la différence sur laquelle nous insistons ici : c'est que dans un cas nous avons affaire à un trouble organique et dans l'autre à un trouble fonctionnel ou dynamique. Il est évident que lorsqu'un centre est détruit, toutes les images qui y étaient fixées disparaissent en même temps, et que d'autre part aucune image nouvelle ne peut s'y fixer. Si au contraire les éléments nerveux don! le rôle est de conserver et de reproduire les images, cessent pour une cause ou pour une autre de remplir suffisamment une de ces deux fonctions, c'est a loi s seulement qu'on peut dire qu'il y a eliniquenient amnésie. Nous sommes donc amené à distinguer deux sortes d'amnésies : les amnésies organiques et les amnésies fonctionnelles, et à ne conserver en clinique que pour ces dernières la dénomination d'amnésies.
On nous reprochera immédiatement d'éliminer ainsi
Il)
les affaiblissements de la mémoire, qui sont presque toujours liés à des modifications organiques du cerveau. Louyer-Villermay 1 les avait, avec beaucoup de raison selon nous, distingués des amnésies sous le nom de dysmnésies. Ce vocable n'a pas fait fortune cependant. La principale raison en est, croyons-nous, qu'il a été introduit dans le langage scientifique à une époque où la distinction qu'il indiquait devait passer pour trop subtile. Mais aujourd'hui qu'on cherche, au contraire, à pousser l'analyse des phénomènes que nous étudions ici le plus possible, il paraît opportun de le remettre en usage. Gomme nous l'avons dit plus haut, nous proposant d'examiner toutes les altérations dimimitives de la mémoire, nous passerons en revue les dysmnésies dont l'importance pratique est, du reste, considérable. Mais il était indispensable d'indiquer qu'il y a lieu, dans les observations, de préciser si on a réellement affaire à de l'amnésie ou à de la dysmnésie.
Ce n'est pas tout encore, et lorsqu'on a dit amnésie on n'a rien dit, ou peu s'en faut. Pour nous faire bien comprendre prenons un exemple. Un homme fait une chute et perd connaissance. Au réveil il n'a aucun souvenir de l'accident qui lui est arrivé. Il est frappé d'amnésie simple. Au bout de quelque temps vous l'interrogez et vous constatez qu'il a non seulement perdu le souvenir de son accident, mais de tout ce qui s'est passé pendant les huit jours précédents. En le qualifiant d'amnésique simplement vous êtes incomplet. Les deux phénomènes qu'il présente sont bien de l'amnésie, mais sont assez différents pour
1. Louyer-Villermay, Essai sur les maladies de la mémoire, in Mém. de la Soc. de méd. de Paris, 1817.
nécessiter l'adjonction d'une épithète. Dans le second cas vous dites que le malade présente en outre de [■amnésie rétrograde ou rétroactive. Mais il y a plus. En continuant à observer votre homme vous vous apercevrez au bout d'un certain temps que non seulement une partie des souvenirs antérieurs à son accident sont perdus, mais encore que les actes qu'il a accomplis pendant une certaine période consécutive à cet accident, et alors qu'il paraissait jouir de toutes ses facultés, ne lui ont laissé aucun souvenir. Ici c'est ce que l'on a appelé l'amnésie antérograde. (Charcot.)
Mais il peut exister encore un autre trouble consécutivement à l'accident, et qui consiste en ce que le sujet est incapable de fixer aucune image nouvelle. Ce phénomène est peu connu, et l'on n'a guère attiré l'attention sur lui malgré l'intérêt qu'il présente. Il n'est cependant pas aussi rare qu'on pourrait croire. C'est encore là de l'amnésie antérograde. Mais la différence qu'elle offre avec la précédente nous force d'y adjoindre un qualificatif. Dans le premier cas, c'est la faculté de reproduire qui fait défaut ; dans le second, celle de fixer, de conserver les images. Nous dirons donc amnésie antérograde de reproduction, et amnésie antérograde de conservation.
( les distinctions, subtiles en apparence, ont une importance qui n'échappera à personne dès que nous dirons que les troubles en question peuvent se montrer indépendantsrunderautre.il sera donc nécessaire, lorsqu'on se trouvera en présence de l'un d'eux isolément, de préciser clairement auquel on a eu affaire.
Mais la mémoire ne consiste pas seulement à conserver el à reproduire. « Le caractère propre de la mémoire psychique, celui qui n'appartient qu'à elle, dit M. Ri-
bot'jC'est la localisation dans le temps, ce qui, dans la langue dé l'éc'ole, s'appelle la « recon naissance ». .1 . Sully2 insiste aussi sur ce caractère de localisation consciente dans le passé comme distinguant tout de suite un l'ail de mémoire d'un fait d'imagination. « Nous ne disons pas, ajôùte-t-il, que nous nous souvenons véritablement d'une chose, à moins que nous ne puissions la reporter à une région pins ou moins clairement déterminée du passé, et la localiser dans cel le série de perceptions qui constitué noire image mentale du passé. » Cette localisation consciente n'est, du reste, qu'un phénomène surajouté, un perfectionnement de la mémoire, comme dit M. Ribot. Mais il n'en est pas moins vrai que lorsqu'elle fait défaut la mémoire est défectueuse, sans qu'on puisse dire qu'il y ait bien réellement d'amnésie véritable.
Mais si cette défectuosité n'est pas de l'amnésie, à proprement parler, elle peut révéler l'amnésie. Seulement cette dernière, au lieu de porter sur l'objet du souvenir, porte sur toutes les circonstances qui l'ont accompagné, puisque c'est au moyen de points de repère qu'on arrive à localiser ses souvenirs. Lors donc qu'on lie peut localiser un souvenir, cela peut tenir à ce qu'il y a amnésie de ces points de repère. En sorte que ce trouble, qui paraît n'entamer que partiellement la mémoire, indique au contraire qu'elle est profondément atteinte. Il y a donc là une apparence qui pourrait induire dans certains cas en de grosses erreurs au point de vue du pronostic. Sa constatation prouveen outre que si le malade se contente de souvenirs aussi incomplets,
ï. Op. cil. «'
°2. J. Sully, Les Illusions des sens et de l'esprit. (Bibliolh, seienlif. internat., 2e édit., 1889 )
DE LA M ÉMO 1 E E
.•'est que non seulement sa mémoire, mais encore son jugement, sa conscience, son intelligence tout entière sont touchés.
L'absence de localisation dans Je temps n'est pas le seul trouble qui peut atteindre la perfection d'un souvenir. Il y a encore, croyons-nous, l'absence de localisation dans l'espace. Ce sont là, du reste, deux choses corrélatives, car, ainsi que le montre ingénieusement Guyau « c'est le mouvement dans l'espace qui crée le temps dans la conscience humaine... Le temps (objectivement) se ramène à des changements nécessaires dans l'espace, changements que nous figurons tantôt par des lignes sans fin, tantôt par des lignes fermées (périodes). » Sans indiquer explicitement cette localisation du souvenir dans l'espace, J. Sully 2 parait cependant la reconnaître et la distinguer lorsqu'il dit : « Quand je me rappelle distinctement un événement, je suis immédiatement sûr de trois choses : 1° que quelque chose m'est bien réellement arrivé; 2° que cela m'est arrivé comme je le pense maintenant; 3° que c'est arrivé quand cela me parait être arrivé. >» Quand le premier terme manque, c'est l'amnésie de reproduction ; quand le troisième fait défaut, c'est la localisation dans le temps qui est défectueuse. Quand c'est le second qui est altéré, c'est la localisation dans l'espace qui se fait mal. Pour savoir qu'une chose vous est arrivée comme on le pense actuellement, il faut, en effet, se rappeler l'enchaînement des circonstances qui L'ont produite, ce qui implique l'idée de mouvement et par conséquent celle d'espace.
1. Guyau, La Genèse de l'idée de temps. (Bibl. de Philosophie contemp. 1890.)