CHAPITRE II
MÉCANISME DE 1,'aMNÉSIE
Sommaire : Éléments de la mémoire. — Mémoire spécifique. — Mémoire organique. — Conditions générales de la mémoire.
— Conditions de la mémoire consciente. — Loi de régression.
— Réflexes psychiques. — Réllexes organiques. — Mémoire organique. — Souvenirs divergents, convergents. — Amnésie de la marche. — Mémoire psychique. — Sens du réveil des images. — Modes d'association. — Conscience et localisation.
— Report dans le passé. — Localisation du souvenir. — Procédés de localisation : rétrograde et anlérograde. — Localisation divergente, convergente. — Paramnésie de certitude.
— Importance de la notion du temps. — Intensité de l'image.
— Association consciente, inconsciente. — Répétition des souvenirs. — Dysmnésie. — Mémoire et personnalité. — Personnalité actuelle. — Personnalité psychique. — Amnésie simple. — Rêve et somnambulisme. — Dédoublement de la personnalité. — Somnambulisme hypnotique. — Somnambulisme hystérique. — Personnalités multiples. — Dédoublement complexe. — Division psychologique des amnésies. — Mécanisme de l'amnésie organique. — Amnésies systématisées ut non systématisées.
Pour comprendre les amnésies il est indispensable déposséder des notions psychologiques sur la mémoire normale.
La mémoire complète, parfaite, comprend trois choses : la conservation de certains états, leur reproduction, leur localisation dans le passé. Ces trois éléments sont d'inégale valeur : les deux premiers sont indispensables; le troisième peut manquer. C'est ce dernier élément cependant qui permet de distinguer
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immédiatement un fait de mémoire d'un fait d'imagination. Mais, par localisation dans le passé, il faut, je crois, entendre, non pas comme M. Itibot la position plus ou moins précise d'un souvenir entre tel et tel autre souvenir, mais seulement le fait qu'on sait, aussitôt que le souvenir se présente, qu'il s'agit d'une image passée, quelle qu'en soit la position entre les images qui lui ont été autrefois contiguës dans le temps. — Ce report dans le passé d'une image implique la conscience. La mémoire complète comprenant les trois éléments que nous avons énoncés plus haut est donc toujours consciente, tandis que la mémoire qui ne comprend que les deux, premiers peut être, suivant le cas, consciente ou inconsciente.
Cette mémoire inconsciente est de deux espèces : la mémoire spécifique ou héréditaire, et la mémoire organique.
Les actes réflexes sont le type de la mémoire spécifique. Il est vraisemblable, en effet, que c'est plutôt grâce à une mémoire héréditaire, que sous l'influence d'une excitation donnée, que les éléments anatomiques réagissent d'une façon déterminée et quelquefois avec une coordination très compliquée (actes instinctifs). Mais laissons de côté ce sujet, si intéressant qu'il soit au point de vue biologique, de même que nous avons mis à l'écart de notre étude l'amnésie congénitale qui correspond à cette variété de mémoire.
Le degré immédiatement supérieur de la mémoire est la mémoire organique. Celle-ci se montre dans tous nos actes de la vie quotidienne : marcher, parler, écrire, entendre, coudre, etc. C'est ce qu'on a appelé avec beaucpup de justesse les actions automatiques secondaires ou acquises. A rencontre des mouvements
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réflexes ou instinctifs produits par la mémoire spécifique et qui n'ont jamais été conscients, en tant que souvenirs, ces actes automatiques secondaires, avant de s'accomplir inconsciemment, ont été plus ou moins longtemps conscients au début. Puis, par leur répétition, il s'est produit des associations assez stables entre eux pour qu'une fois la première excitation produite toute la série se déroule d'une façon coordonnée. Je n'ai pas à démontrer ici que cette mémoire naît, se développe et l'acquiert comme la mémoire complète, consciente, dite (encore psychique, — c'est un fait indiscutable aujourd'hui, — ni comment s'établissent ces associations.
Que la mémoire soit organique ou psychique, elle nécessite : 1° une impression qui modiiie d'une façon spéciale les éléments nerveux, et 2° des associations stables qui s'établissent entre divers groupes d'éléments nerveux, comme l'a clairement exposé M. Ri bot. Aussi dit-il que la mémoire organique ne suppose pas seulement une modification des éléments nerveux, mais la formation entre eux d'associations déterminées par chaque événement particulier, l'établissement de certaines associations dynamiques qui, par la répétition, deviennent aussi stables que les connexions anatomiques primitives. Aussi considère-t-il avec raison une mémoire riche et bien fournie non comme une collection d'empreintes, mais comme un ensemble d'associations dynamiques stables et très promptes à s'éveiller.
Pour que la conscience accompagne une perception, et par conséquent plus tard un souvenir, la notion de la durée du phénomène doit entrer en ligne décompte. En effet, la conscience ne peutse produire que si l'action nerveuse n'est pas inférieure comme durée à celle que
requiert l'action psychique pour éveiller la conscience,
Si le processus nerveux se produit trop vite, comme
dans le réflexe où les associations dynamiques s'éveillent très rapidement, - la conscience manque. Ceci nous explique comment les actes automatiques secondaires sont d'abord conscients parce qu'ils se produisent lentement, et deviennent ensuite inconscients une fois que les associations dynamiques se produisent très rapidement et ne laissent pas, par conséquent, au phénomène psychique de conscience le temps de se produire.
On voit par là qu'il y a antagonisme entre la stabilité des associations et la conscience des phénomènes. Plus les associations sont stables, plus elles s'éveillent vite, moins il y a de conscience; plus ces associations son! instables, plus elles mettent de temps à s'accomplir et plus elles sont conscientes. Il n'est donc pas étonnant de voir que, suivant la loi de régression de la mémoire, ce soit la mémoire psychique dont le caractère particulier est précisément d'être consciente, qui disparaisse la première, tandis que la mémoire organique résiste bien davantage, et qu'enfin la mémoire spécifique disparaît la dernière.
La mémoire psychique n'est, comme la mémoire organique, qu'un ensemble d'associations dynamiques plus moins stables. Mais, comme l'a bien montré M. Ch. Richet clans sa Psychologie générale1, il existe dans le domaine psychique des réflexes absolument comme dans le domaine organique, réflexes psychiques qui, en raison de leur rapidité, ne s'accompagnent pas
1. Ch. Richef, Essai de psycholoqie générale. (Bibl. de philos, contemp.)
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de conscience au bout d'un certain nombre de répétitions et qui survivent à la perte de la mémoire consciente.
Ces réflexes inconscients ne sont pas le seul élément inconscient de la mémoire. En effet, de ce qu'un phénomène a été conscient à un moment donné il ne s'ensuit pas qu'il reste continuellement dans le champ de la conscience actuelle. La condition de la mémoire c'est l'oubli, a-t-on dit. Il est préférable de dire que c'est le passage du conscient à l'inconscient. En effet, pour nous rappeler un phénomène, nous sommes obligés de faire abstraction de tous les autres. Mais nous ne les oublions pas en réalité, puisque dans un moment nous allons pouvoir en réveiller les images à leur tour. Nous les .laissons seulement à l'état d'images trop faibles pour être conscientes. En effet, l'intensité de l'image est, avec la durée qu'elle met à s'imprimer ou à s'éveiller, une condition de la conscience. Si l'image est trop faible, elle reste toujours inconsciente ; si l'excitation qui doit l'éveiller n'est pas assez puissante pour la renforcer lorsqu'elle s'est affaiblie par le temps, elle iï'est pas accompagnée de conscience non plus.
L'intensité de l'impression première de l'image dépendant en grande partie de l'attention du sujet au moment où elle se produit, on voit de suite le rôle de l'attention sur la mémoire et, par contre, celui du défaut d'attention dans l'amnésie. Or ce défaut d'attention sur l'image qui constituera le souvenir peut tenir à ce que l'attention est incapable de se fixer sur quoi que ce soit, comme ôhez certains idiots, imbéciles ou aliénés agités, ou bien à ce qu'elle est absorbée par une seule chose, phénomène d'ordre quelconque, comme dans le cas d'idées fixes, d'obsessions, d'hallucinations obsédantes. Cet
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état d'inattention par idée lixe empêche les impressions capables de servir de points de repère de laisser dans les centres des images permanentes et conscientes; d'un la perte de la notion de temps par suite de cette absence de points de repère.
Il n'y «i donc jamais de réellement conscient dans la mémoire psychique que le souvenir évoqué actuellement. Tous les autres restent dans le domaine du subconscient ou môme de l'inconscient. Parmi eux les uns peuvent passer de nouveau dans le champ de la conscience, les autres en sont complètement disparus et n'y peuvent plus être ramenés. Ils ne prennent pas moins une part à nos opérations psychiques, dont ils consti tuent même quelquefois la plus grande. Ce sont ces phénomènes que M. Pierre Janet1 a si bien étudiés dans son remarquable livre sur Y Automatisme psychologique.
Le rôle de la mémoire dans la constitution de notre personnalité est d'une importance capitale. C'est par la perception synthétique de toutes nos sensations internes et externes que nous avons la conscience de notre personnalité actuelle. C'est par la mémoire de tous nos états antérieurs et de leur succession dans le temps que nous avons conscience de la continuité de notre moi. L'intégrité de la personnalité est donc intimement liée à l'intégrité de notre mémoire organique et psychique. L'étude des amnésies pourra ainsi nous éclairer sur ce problème si intéressant de la personnalité, qui se trouve si souvent atteinte dans les maladies où l'on rencontre également l'amnésie, ce qui dès à présent n'a pas lieu de surprendre.
1. T. Janet, Automatisme imjchologique, in DM. de philos, contemporaine. <
Nous allons maintenant essayer de donner des phénomènes normaux et des troubles de la mémoire une démonstration en quelque sorte tangible de leur mécanisme, au moyen de schémas, en insistant sur quelques points qui n'ont pas encore été mis en lumière, et que nous ne présentons, d'ailleurs, qu'à titre d'hypothèses.
Un réflexe, qui représente, avons-nous dit, le type le plus simple de la mémoire spécifique, peut être représenté par un arc comprenant : un point de départ d'une excitation A, un centre réflexe B, un point d'arrivée où le mouvement se produit C. Le sens dans lequel se produit le réflexe est toujours le même et va du point d'excitation au point mis en mouvement., de A à C. (Fig. 1.)
Fig. I
Voyons ce qui se passe pour un mouvement automatique second aire, c'est-à-dire dans la mémoire orga nique. Ici les choses sont un peu plus compliquées en apparence. Il s'agit d'une association dynamique des éléments nerveux; c'est-à-dire que plusieurs centres réagissent les uns sur les autres dans un ordre déterminé pour produire une série de mouvements associés dans le même ordre. Au lieu que l'excitant suit exclusivement sensitif, il peut être aussi psychique, et le plus souvent alors volontaire. Si nous représentons les choses graphiquement (fig. 2), nous voyons que sons ^influence de l'excitation A, l'élément nerveux B réagit pour produire le mouvement M d'une part et exciter
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l'élément IV avec lequel il est associé d'autre part. — Celui-ci réagit à son tour pour produire M' et exciter B", et ainsi de suite, un plus ou moins grand nombre de centres nerveux étant ainsi mis en activité suivant la complexité du mouvement qui se compose d'une série de mouvements élémentaires successifs M, M', M".., M".
Fig. 2
Pour que racle automatique s'accomplisse régulièrement, il faut que l'ordre M M' M" M'" M" ne soit pas interverti, c'est-à-dire que l'excitation partie de B, 13', IV, B'" se fasse toujours dans le môme ordre, c'eslà dire dans le même sens. L'arc A M'" n'est donc jamais fermé, non plus que ne l'était l'arc réflexe AC, et le sens de l'excitation se fait toujours de A en M'", autretrement dit : le sens dans lequel se fait le réveil des images dans la mémoire organique est toujours le même, quelque soit le point de l'arc sur lequel porte V excitation. Je suppose, par exemple, qu'une excitation quelconque autre que A, mette en activité le centre B', celui-ci ne réagira pas sur B ou sur B" indifféremment, mais seulement sur B", et l'association dynamique continuera à se faire comme si l'excitation était partie deAetpassée par B. (Fig. 4.)
Non seulement ce réveil des images se fait dans le même sens quand il est inconscient, mais aussi lorsqu'il est conscient. Il est en effet très difficile, même avec une grande attention, d'exécuter un acte automatique secondaire en sens inverse. On n'arrive guère à le
décomposer mentalement dans ce dernier sens qu'an moyen d'un subterfuge qui consiste à se le représenter exécuté par une antre personne.
Un des centres de la courbe AM'" peut appartenir à Sine autre association dynamique. Dans ce cas c'est la plus stable qui l'emporte sur l'autre. C'est ce qui se produit, par exemple, quand on exécute un pot pourri musical. Dès qu'on arrive à un dessin musical qui appartient à deux morceaux différents on continue aussitôt à jouer celui qu'on possède le mieux dans les doigts, comme on dit, et cela d'une manière inconsciente.
Un peut représenter graphiquement les choses de la façon suivante (fig. 3). Arrivée en B l'excitation, au lieu de suivre la voie BB', suit la voie Bb, l'association entre ces ileux centres étant plus forte qu'entre BB'.
Au lieu qu'une même excitation puisse donner lieu à deux associations dynamiques, deux excitations différentes peuvent, au contraire, aboutir à un même, mouvement, ce qui se représente ainsi (fig. 4). En continuant à nous servir de l'exemple du pot pourri, les deux airs représentés par les mouvements CB' et BB' a va ni un mouvement commun B', fortement associé avec mon vemeiil B" d'un troisième air, le musicien,
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qu'il commence par A ou A', finira toujours par l'ai] représenté par les mouvemenl M'M"M"'.
Dans le premier eas, les souvenirs divergent à un moment donné ; dans le second ils convergent au contraire. Cette question du sens du réveil des images, dont on s'occupe peu ou point, m'a semblé intéressante, par le fait même de ses conséquences.
Appliquons, en effet, ces données à l'amnésie. Pour que le mouvement automatique acquis MM'M"M"' (fig. 2) — prenons la marche, par exemple — ne s'accomplisse plus, il suffira que l'excitant A, c'est-à-dire, dans Je cas particulier, le contact du sol avec la plante du pied, n'éveille pas en B le souvenir du mouvement M. Dès lors, quand] bien même les centres B'B"B"' pourraient être mis en action, c'est-à-dire que le souvenir des mouvements M'M"M"' pourrait y être réveillé, la marche ne sera pas possible. Il y aura de l'abasie. maladie si bien décrite par M. Paul Bloeq '. Mais, par contre, dans ce dernier cas où les souvenirs emmagasinés en a an seraient conservés, l'abasique pourra faire les mouvements coordonnés qui résultent de la mise en
1. P. Blocq, D'une affection caractérisée par de l astasie et de labasie. (Arch) de neurol., 1888.)