‹ Les troubles de la mémoireChapitre 10 sur 58 · DE LA M É M 0 IB E · texte numérisé non relu

DE LA M É M 0 IB E

activité des centres B'B"B"', sous l'influence d'une excitation autre que A, agissant directement ou indirectement sur IV comme dans la ligure 4, c'est-à-dire dans une association où ces derniers rentres seraient communs. C'est ainsi que l'abasique qui ne sait plus marcher lorsque son pied est en contact avec le sol, I peu l exécuter les mouvements de la marche quand il

■ est couché. L'excitation A ne produisant pas d'exeita- I tion sur le centre B, celui-ci ne réagit pas sur B', pour

produire le mouvement M.

Mais cette inhibition d'un centre de mémoire motrice ; peut s'étendre à tous les autres, et alors non seulement ! la marche est impossible, mais encore tous les actes où : sont mis en jeu les souvenirs des mouvements M'M"M'" fixés en B'B"B"', comme cela peut se produire pour un , acte qui se ferait suivant rare A'ÔB'B"B"'M"' (fig. 4).

Je suppose maintenant que ce ne soient plus les souvenirs fixés en B qui ne puissent plus être éveillés par A, mais que ce soient ceux fixés en B'B"B"' (fig. 2). Si B

■ appartient à cette seule association AM'", la première partie de l'acte, AM, s'accomplira, mais non le reste du mouvement.

Mais souvent B appartient à une autre association, telle que km'" (fig. 'A). Dès lors, si la mémoire des mouvements M'M"M"' est abolie en R'B"B"', B réagira sur b, et l'acte Ato'" se produira, quoique l'on ait en l'intention de produire l'acte AM'". En voici un exemple. Supposons que AM'" représente l'acte de marcher en avant, el km'" celui de marcher en arrière. Tous deux nécessitent pour premier mouvement de lever le pied du sol, représenté par le réflexe ABM. Mais à partir du moment B mettant en activité le centre b des souvenirs du mouvement m, qui porte le pied en arrière et

TROUBL ES

non en avant, l'individu se mettra à marcher à reculoni tout en voulant avancer. On pourrait faire un raison! nement analogue pour Ions les actes automatique!

secondaires.

Voyons maintenant comment les choses se passent! dans la mémoire psychique. Chaque souvenir est composé d'un certain nombre d'images élémentaires dont les unes et les autres sont d'inégale intensité, mais qui ont pour caractère essentiel d'être associées chacune à toutes les autres. Le souvenir d'un mot, par exemple, est constitué par l'image motrice, l'image visuelle, et l'image auditive de ce mot, comme l'a si bien montré M. Charcot. Le souvenir d'un mot éveille en même temps, mais d'une façon prédominante suivant les sujets, ces différentes images. C'est ainsi qu'on a les moteurs, les auditifs, les visuels, suivant que Ion se représente les mots par les mouvements qu'on fait en les prononçant, ou par le souvenir du son produit en les émettant, ou de leur forme lorsqu'ils sont écrits.

On peut remarquer deux choses. D'abord que, quelle que soit l'image qui se présente la première à l'esprit, elle éveille les autres dans un ordre indéterminé, et ensuite que l'une de ces images peut manquer sans que le ^ souvenir soit détruit, double différence avec la mémoire organique. Toutes les images constitutives d'un souvenir complet sont donc reliées entre elles dans un ordre variable suivant les individus et même suivant les circonstances. La ligne qui les relie est donc continue avec elle-même, fermée, et se présente alors sous forme d'une circonférence, et non plus d'un arc, comme dans la mémoire organique (fig. o).

Supposons le souvenir d'une seule lettre, A. pour sim-

plifier les choses. Le souvenir complet de celle lettre est constitué par l'image motrice d'articulation, œ; l'image des mouvements nécessaires pour l'écrire b, l'image des traits qui la représentent c, et l'image du son qui la rend d (fig. 5). Une de ces images éveille le souvenir

Fig. o

le toutes les autres, mais une, deux ou trois peuvent manquer sans que la mémoire de la lettre A soit perdue. On n'a qu'une amnésie partielle. Que ce soi! «qui apparaisse le premier, ou c, ou d, peu importe, les autres

mages, à moins d'une lésion, apparaîtront. Comme d'autre part c, par exemple, peut manquer iSâns qm1 b cesse d'éveiller d, il faut en conclure que d n'est pas seulement associé à c, mais directement à b. On peut faire le même raisonnement pour a, b et d.

Sous en concluons que chaque image éveille les autres

mages sans être obligée, comme pour la mémoire orga-

rique, de passer parmi certain ordre toujours de même •■ens, et que : toutes les images sont associées entre

dles et toutes se suscitent dans tous les sens. Mais cela '•leut se représenter de deux manières. Ou bien les associations entre les images partent de chacune d'elles

pour rayonner vers les autres (fig. 6); ou bien ces associations ont un point commun (lig. 7).

En apparence les deux figures 6 et 7 expliquent

igftlement bien les choses; en réalité il y a entre les

TROTJB LES

souvenirs qu'elles représentent une différence fondamentale : c'est la présence ou l'absence de la conscience.

Lorsqu'un souvenir complet s'éveille suivant le mode de la figure 6, il ne peut être qu'inconscient. En effet, il

n'y a aucun point où toutes les images soient synthétisées et perçues en dehors d'elles. L'image a, par exemple, éveille bien toutes les autres images b, c, d, e, mais l'individu chez lequel ce phénomène se passe est incapable de savoir si le point de départ a été en a ou en tout autre point, et si l'éveil des images s'est fait suivant les lignes a b,,a c, a d, a e, ou, au contraire, suivant la courbe fermée a b c d e. Si on admettait que a peut être perçu par la conscience directement, il faudrait admettre qu'il est à la fois centre émetteur et centre récepteur, point de départ du souvenir et lieu de synthèse de ce souvenir, ce qui ne peut se comprendre. Lorsqu'un souvenir s'éveille suivant le mode de la figure 6 il est donc inconscient et, quoique d'ordre psychique, il est en tous points comparable aux souvenirs de la mémoire organique. Comme dans celle-ci une des images a, b, c, d, e peut faire partie d'une autre association dynamique qu'elle éveillera si elle a avec elle des rapports plus stables, ce qu'on peut se représenter aussi sous forme de deux cercles tangents (fig. 8).

Pour qu'il y ait conscience, il faut que les diverses images a, b, c, d, e soient perçues en un même point où elles sont synthétisées et considérées comme appartenant à un même système. En nous reportant à la figure 7, nous voyons que les images a, b, c, d, e, réunies

entre elles par la ligne continue a b c d e a, sont en même temps réunies toutes entre elles par des lignes convergeant en P. Le phénomène qui a lieu en P et qui groupe en un seul faisceau toutes les images appartenant à la ligne a b c d e a, c'est la conscience. Celle-ci perçoit, en outre, ces images non comme des perceptions actuelles, mais comme des images de perceptions passées.

Comme on le voit, l'opinion de M. Ribot, — que la conscience n'est qu'un phénomène surajouté au phénomène de la mémoire, — se trouve ainsi corroborée. Un souvenir constitué suivant le mode de la figure 7 est donc un souvenir conscient. Mais on constate d'autre part que, contrairement à cet éminent philosophe, ce n'est pas la localisation dans le temps qui constitue le caractère propre de la mémoire psychique, — cette localisation, d'après lui, impliquant, en outre, la conscience. Or, d'une part, la mémoire psychique peut être et est souvent en réalité automatique et inconsciente, et, d'autre part, c'est le fait de percevoir les images constituant le sou-

Fig. 8

T ROUBLES

venir comme des images, c'est-à-dire la reproduction de perceptions passées, et non comme des perceptions nouvelles, qui caractérise le fait de mémoire. Appelons cela, si l'on veut, la localisation dans le passé, mais non la localisation dans le temps, car dans un fait d'imagination on localise également dans le temps, mais dans le temps futur, ou dans un Lemps qui n'a jamais existé.

Disons donc localisation ou mieux report dans le passé, si nous ne voulons pas conserver le vieux mot de « reconnaissance » qui exprime bien la chose cependant.

Il y a pour nous relie différence capitale entre la localisation véritable dans le temps et le report dans le passé, que la première opération nécessite, la mise en jeu de plusieurs souvenirs, tandis que la seconde n'implique qu'un seul souvenir et se confond avec la conscience même qui accompagne ce souvenir. Pour localiser un souvenir, il faut forcément que je le place entre deux autres contigus dans le temps ; pour que je sache que l'image qui se présente à moi est un souvenir, je n'ai pas besoin de la placer entre d'autres souvenirs. L'état de conscience spécial dont elle s'accompagne indique qu'elle n'est pas nouvelle, et par conséquent appartient au passé.

Notre existence peut être représentée par une ligne droite XY ininterrompue. Sur cette ligne sont échelonnés nos souvenirs, c'est-à-dire les associations dynamiques qui correspondent à nos états successifs. Ces souvenirs sont tous associés entre eux, mais tantôt d'une manière consciente, tantôt d'une manière inconsciente. Nous nepouvons recevoir dans le même moment deux impressions identiques sur le même point sans

les confondre en un seul souvenir, sinon en une seule perception

C'est ainsi, par exemple, qu'en rapprochant beaucoup les pointes d'un compas de Weber sur certains points du corps, je ne perçois qu'une seule sensation, les centres perceptifs n'étant pas assez éloignés pour pouvoir les différencier. Si on les écarte suffisamment pour que je sente distinctement les deux pointes, je n'aurai pas deux souvenirs dans le même moment, comme cela pourrait sembler au premier abord, mais bien un seul en réalité, car la double sensation s'associera tellement dans mon esprit que je ne pourrai éveiller le souvenir de la piqûre d'une des pointes sans éveiller en même temps celui de l'autre. Je n'aurai pas deux souvenirs d'une pointe me piquant en même temps en deux points, mais un souvenir de deux pointes me piquant simultanément.

Il ne peut donc jamais y avoir qu'un seul souvenir à la fois sur la ligne XY, mais ce souvenir peut être plus ou moins complexe, comme l'indique la figure 9, c'est-à-dire composé d'un plus ou moins grand nombre d'images élémentaires.

Fig. 9

Comment peut se faire la localisation du souvenir? Étant donné le souvenir B, par exemple, comment arriverai-je à le localiser entre A et C? (figure 9). Il est facile de se convaincre que si une des images composantes des souvenirs A et C n'est pas une date

TKOUBL.ES

précise, que si la notion de temps ne fait pas partie intégrante de ces souvenirs, je ne puis les prendre comme points de repère. Aussi esl-il impossible de localiser le souvenir d'une idée entre plusieurs autres, si on n'a pas un événement fixe auquel on puisse la rattacher.

Il faut admettre, en outre, pour comprendre la possibilité de la localisation, que tous les souvenirs sont associés entre eux d'une façon plus ou moins stable, soit consciente, soit inconsciente. Mais il n'en reste pas moins très difficile d'expliquer ce mécanisme que l'ingénieuse découverte des points de repère semblait simplifier complètement.

Il y a, du reste, pour localiser un souvenir plusieurs procédés, sur lesquels il n'est pas inutile d'attirer l'attention, car ils sont loin d'avoir le même mécanisme et d'être aussi faciles à expliquer l'un que l'autre. Il faut d'abord établir qu'entre les divers points de repère dont on se sert il existe toujours une série de souvenirs subconscients ou inconscients qui ne sont pas éveillés, quoique contigus dans le temps à ces points de repère. Nous en chercherons tout à l'heure la raison. Examinons, en attendant, comment nous nous y prenons pour localiser un souvenir.

Si le souvenir A à localiser est très récent, je pars du

Fig. 10

moment présent G (fig. 10), et en éveillant par contiguïté les souvenirs de plus en plus éloignés, j'arrive à

DE LA M KM ni R E

celui que je veux localiser. Je n'ai pris ainsi mes points de repère que d'un seul côté, et j'ai réveillé tous les souvenirs dans le môme sens rétrograde.

Je puis agir d'une autre façon, et partir d'un moment antérieur à A pour descendre jusqu'à lui, par le même procédé que précédemment mais en sens inverse (flg. 11), ou antérograde.

G' F' E' P' C B"A B C D E V G Fis. H

Au premier abord, le procédé peut paraître analogue; il n'en est rien. Si de ce moment actuel je saute immédiatement à G, époque antérieure à A, il faut que j'aie déjà une certaine conscience de la position de A dans le temps, puisque je sais qu'il est placé après G'. Lorsqu'on ne peut pas arriver dans l'un ou l'autre cas à localiser A à côté de B ou de 13', c'est le trouble auquel j'ai donné le nom de paremnésie de localisation.

La paramnésie de certitude en est une conséquence si le sujet se rend compte de l'impossibilité où il est de localiser son souvenir en tel ou tel point. Mais elle ne se présente pas forcément et n'existe pas si le sujet localise à faux sans s'en apercevoir. Elle peut, d'ailleurs, exister d'une façon indépendante.

Quand le souvenir est ancien, on ne peut plus remonter la chaîne des souvenirs depuis le moment actuel. On prend alors un point de repère qu'on croit plus ou moins rapproché du souvenir à localiser et on cherche si l'événement qui adonné lieu au souvenir s'est produit avant OU après le point de repère. (In procède alors par

oscillations divergeant de ce point. Maislefait de choisir ainsi un point de repère prouve qu'on a encore ici un certain degré de conscience de la position cherchée du souvenir. Les opérations qui amènent à ce choix sonl subconscientes ou même quelquefois inconscientes. Il n'est donc pas absolument exact de dire, avec M. Ri bol. que la localisation dans le temps n'est que l'apport de la conscience au fait de la mémoire. Si la fin de l'opération de la localisation est consciente, le commencement est souvent certainement plus ou moins inconscient. D'ailleurs, la rapidité même avec laquelle l'opération du choix du point de repère se fait exclut la conscience, que l'on emploie un quelconque des trois procédés précédents que l'on peut désigner des noms de : localisation rétrograde, localisation ante'rograde, et enfin par oscillations convergentes.

Dans ce dernier mode voici comment on procède. Comme dans les autres cas, on localise subconsciemment son souvenir dans un certain espace de temps dont les deux extrêmes constituent les points de repère cardinaux. On comble ensuite la distance qui sépare ces deux points par des souvenirs associés tantôt à l'un, tantôtà l'autre, jusqu'à ce qu'enfin le souvenir à localiser soit immédiatement contigu dans le temps aux deux derniers souvenirs issus chacun des points de repère extrêmes.

Mais une complication peut survenir, qui donne lieu, lorsqu'elle n'est pas résolue, à cet autre trouble que j'ai désigné sous le nom de paramnésie de certitude.

Je suppose, en effet, que je cherche à préciser un phénomène survenu au cours d'une action que j'accomplis périodiquement et dans des circonstances identiques, par exemple pendant un voyage que je fais

DR LA MÉMOIRE

'il

régulièrement à date fixe et au même endroit. Si je vois un fait pendant un do ces voyages, je pourrai bien avoir le souvenir 1res net de ce fait, sans être capable de préciser au bout d'un certain temps pendant quel voyage j'en ai été témoin, à cause de la similitude des circonstances au milieu desquelles il est survenu. N'ayant aucun rapport avec ces circonstances ellesmêmes, je n'aurai en effet, guère de raisons pour le rattacher à l'un plutôt qu'à l'autre des groupes de souvenirs identiques que l'orme chacun de mes voyages et qui, en raison de leur identité, ne s'impriment pas dans des points différents mais ne font que se renforcer par leur répétition. Alors môme que cet événement serait associé à un autre phénomène fréquent mais non habituel de mes voyages, celle association ne pourrait pas me servir à localiser exactement mon souvenir, si ce phénomène ne comportait pas essentiellement la notion de temps.

C'est, en effet, cette notion de temps qui est fondamentale dans les points de repère, comme nous le disions plus haut, et c'est Ce qui fait que toutes les images interposées entre les points de repère el qui ne sont pas associées intimement à l'idée de temps ne s'éveillent pas et restent dans l'inconscient. 11 suffît, au contraire, que deux images contiennent celle idée pour qu'il s'établisse entre elles un rapport et qu'elles forment une association dynamique dont les divers éléments se mettront réciproquement en activité, soit dans un sens, soit dans l'autre.

On s'explique ainsi facilement la localisation rétrograde el antérograde, mais beaucoup moins la localisalion par oscillations.

Pour la comprendre, il est nécessaire de faire inter-

T ROUBL E S

venir V intensité de l'image, puisque c'est aussi une des conditions Se la conscience, Or, dans le groupe dynamique dont fait partie le souvenir à localiser, toutes les images ne sont pas d'égale intensité. Les plus intenses sont les points de repère. Ceux-ci ri'éveillenl pas indifféremment et par simple contiguïté dans le temps les images où l'idée de temps est associée, mais les plus intenses de ces images d'abord, et celles-ci réagissent de même à leur tour. C'est ce qui explique que ce soit, tantôt un souvenir antérieur, tantôt un postérieur à l'époque qu'on cherche à, préciser qui se présente. Il résulte de cette conception que dans l'association dynamique dont fait partie le souvenir en question c'est lui dont l'intensité de l'image est la moins forte. Plus elle l'est, moins il y a d'oscillations.

En réalité, la localisation par oscillations convergentes pourrait se confondre avec celle par oscillations divergentes, et les graphiques par lesquels on peut les représenter se confondent. Soit un groupe ABCDEF de souvenirs formant une association dynamique, dans laquelle il s'agit de localiser le souvenir D, par exemple (fig. 12 .

Fig. 12

Dans la localisation par oscillations divergentes le souvenir A perçu par la conscience en P éveillera, par

DE L A MÉMOIRE /<-

exemple, le souvenir E qui sera alors perçu consciemment; puis E réagira sur B, celui-ci sur F; F sur G et G sur D.

Dans la localisation par oscillations convergentes (lig. 12 bis) le résultat est le même. Seulement, au lieu de se rapprocher et de s'éloigner alternativement du souvenir à localiser, comme clans le cas précédent, les souvenirs s'associent en se rapprochant toujours de plus en plus du point cherché, et viennent se synthétiser en définitive en P.

On peut, je crois, ramener en somme les procédés de localisation à deux. :

l rétrograde.

Localisation par progression continue j aQtérograde,

,. i ■ .i, .• ( divergentes.

Localisation par oscillations j convergentes.

Il est maintenant. un l'ait, d'une importance capitale, qui découle de tout ce que l'on vient de voir, c'est que les souvenirs s'associent entre eux par ce seul fait qu'ils renferment une idée de temps.

11 en est un autre à établir : c'est de savoir si une image commune à plusieurs souvenirs est fixée dans li' même point. Gela parait très vraisemblable dans la mémoire psychique et évident dans la mémoire orga-

TROU B LES

nique. 11 suffi l de se reporter aux figures 3 et 4 et aux phénomènes qu'elles représentent, pour se rendre compte qu'on ne pourrait les expliquer autrement d'une façon plus simple. Or, comme la mémoire organique est, en somme, une mémoire psychique modifiée par la disparition de la conscience, on est forcé d'admettre la même hypothèse pour la mémoire psychique elle-même. C'est, du reste, en vertu de cette idée que nous avons construit la figure 8, où l'image a commune à deux souvenirs occupe le point tangent de ces deux souvenirs.

Mais les choses sont un peu plus compliquées par suite du mélange des souvenirs conscients et inconscients ou subconscients. Ici les associations desouvenirs se font par voie tantôt consciente, tantôt inconsciente.

Il est facile de comprendre comment se fait l'opération consciente : il suffit d'observer ce qui se passe lorsque nous nous laissons aller à la rêverie et que nous reconstituons en sens inverse la chaîne d'idées par lesquelles nous sommes passé. L'éveil réciproque des souvenirs se fait par un point commun à deux souvenirs et quelquefois à plus, mais momentanément seulement, car on est forcé de choisir une seule direction pour continuer la rêverie. C'est donc une série de souvenirs tangents, dont une des images est commune (fig. 13).

Or, il peut arriver que l'une des images du souvenir D soit commune également à A, soit a. Arrivé à la fin de sa rêverie, on se trouvera donc ramené au souvenir primitif A. Mais alors une autre des images composantes de A, b par exemple, étant commune à un autre souvenir A', la rêverie va prendre une nouvelle direction A' B' C D'. L'association des souvenirs se fait de la même façon, en somme que l'association des idées. Le fait de rétablir une association d'idées ne diffère de

ri E L A MÉMOIB E

celui de V établir que par la conscience qu'on a dans le premier cas de l'avoir établie déjà. Ce sont choses bien connues.

Fig. 13.

Mais nous sommes quelquefois très étonnés de voir un fait, une idée, évoquer en nous un souvenir très ancien et cpii n'a, en apparence, aucune relation avec ce fait ou cette idée. C'est ainsi que l'idée d'une chose éveille chez nous une sensation gustative, ou visuelle, ou autre, sans que nous puissions savoir pourquoi ; ou inversement qu'une sensation éveille chez nous certaines idées ou certains souvenirs.

Essayons de représenter graphiquement ces phénomènes (fig. 14).

Fig. 14.

Voici un souvenir A, composé d'images élémentaires a b c d e. Au moment où le phénomène auquel il se

4Q TROUBLES

rapporte s'ôst produit d'une façon consciente, j'ai éprouvé simultanément une sensation S, absolument étrangère à ce phénomène, qui s'est imprimée au point où toutes les sensations identiques se fixent, mais qui est liée à A par sa simultanéité.

Le phénomène A ahsorhant toute mon attention, cette impression S n'a pas été consciente ou l'a ete

extrêmement peu. # ,

Lorsque le souvenir B éveille le souvenir A qui lui est tangent par l'image a, celui-ci réveille le souvenir de la sensation S qui lui est associé dynamiquement, mais qui, placé en dehors du champ de la conscience du souvenir A, m'apparaît sans lien avec lui. D autre part sous l'influence d'une sensation nouvelle S, le souvenir A peut s'éveiller et à son tour le souvenir 1'.. et Ion est alors surpris de voir surgir dans son espnl un souvenir qui ne paraît en rien associé avec l'idée

ou le souvenir actuel.

Ces phénomènes d'association par simple coïncidence sont très fréquents chez les hystériques, et on doit en tenir grand compte pour expliquer certaines bizarreries apparentes de leur état. Toute l'hystérie, du reste, peut s'expliquer par des troubles des associations dynamiques des éléments nerveux, soit qu'elles s opèrent faussement, soit qu'elles s'opèrent incomplètement.

Je dois maintenant attirer l'attention sur un point que l'on n'envisage guère. On discute, en effet, sur la production du souvenir d'un phénomène, comme si ce souvenir ne se produisait qu'une fois. Mais le fait de se souvenir d'une chose implique une certaine durée. Dans la chaîne ininterrompue de notre fonctionnement psychique, le souvenir d'un phénomène occupe dont

une certaine place chaque fois qu'il se produit, et a, par conséquent, certains rapports dans le temps avec les phénomènes qui le précèdent et le suivent, et qui donneront lieu eux-mêmes plus tard à des souvenirs.

Soit, par exemple, le souvenir A d'un phénomène X, composé des images abedet qui a occupé dans le temps l'espace compris entre les autres phénomènes Y et Z

Le moment où se produit ce souvenir A se trouve placé entre les phénomènes B et G. Puis, un certain nombre de phénomènes ï) E F (i se succèdent et une seconde fois le souvenir A est éveillé, soil A'. Celui-ci occupe également dans le temps une place entre G et II, phénomènes qui lui sont immédiatement antérieur et postérieur, (les deux souvenirs A et A', quoique représentant tous deux la reproduction des images que le phénomène X a laissées dans le cerveau, diffèrent donc cependant entre eux du fait de leur situation dans le temps etdes associations qui en dérivent. Lorsque je voudrai localiser exactement le souvenir du phénomène X, je pourrai donc éprouver un certain embarras et le Idéaliser entre B C, au lieu de le localiser entre Y Z. Oc c'esl là un trouble qui se rencontre fréquemment dans les dysmnésies dues à des lésions organiques du cerveau, comme dans la démence, la paralysie générale, dans certains délires, tel (pie le délire alcoolique, ou encore dans l'hystérie, OÙ toutes les formes d'amnésie, depuis

Tl; OU RLE S

les plus élémentaires jusqu'aux plus complexes, se rencontrent. Mais il est à, remarquer que, si les souvenirs À et A' diffèrent entre eux, c'est dans leur ensemble seulement et par suite de leurs connexions avec des phénomènes différents. Leurs images composantes sont toujours identiques. Bien plus : on remarque qu'elles sont de plus en plus fortes et que chaque fois que le souvenir du phénomène X se reproduit, ses images se renforcent, comme si une nouvelle impression venait s'ajouter à l'impression première. Ceci prouve évidemment que, si les souvenirs n'occupent pas la même situation dans le temps, leurs images occupent la même place dans les centres nerveux.

Par suite de ce renforcement des images par la répétition des souvenirs, on s'explique aussi pourquoi plus les souvenirs sont anciens, plus ils persistent. Ce sont toujours les plus récents qui disparaissent les premiers. Telle est la loi générale de la régression de la mémoire, qui est bien établie aujourd'hui.

Mais l'on voit, d'autre part, que si les souvenirs des faits les plus anciens, tels que, par exemple, le souvenir du phénomène X, persistent le plus longtemps, ils ne persistent pas cependant dans toute leur intégrité. En effet, le souvenir total de X est composé en réalité des images primitives abcd, plus du renforcement des images a'b'c'd', plus des nouvelles images a"b"c"d". Si y perds le souvenir des phénomènes de F à H. par exemple, qui sont les derniers survenus, les images a"b"c"d' se trouvent comprises dans cette amnésie et le souvenir de X est diminue d'autant. C'est un fait très évident clans les cas de dysmnésie, où non seulement la mémoire des faits récents est perdue, mais encore celle des faits anciens est affaiblir.

Le mécanisme qu'on vient de voir explique l'affaiblissement des souvenirs anciens dans la dysmnésie. Quanta la perte des souvenirs récents, elle se comprend aisément par suite de la faiblesse dans l'intensité des impressions, laquelle résulte tantôt du défaut d'attention du sujet, tantôt de l'incapacité fonctionnelle ou organique des centres nerveux à percevoir, d'une façon suffisante pour être facilement réveillées, les impressions qui y arrivent.

Nous avons vu comment on pouvait se représenter schématiquement la perte de la mémoire organique, les paramnésies et la dysmnésie. Il reste à examiner l'amnésie psychique, l'amnésie rétrograde et l'amnésie antérograde. Ici, nous allons être obligé d'entrer dans le domaine de la théorie, en cherchant seulement à trouver l'hypothèse la plus simple en même temps que la plus généralement applicable. Mais auparavant il nous semble nécessaire de revenir sur les rapports de la mémoire et de la personnalité que nous n'avons fait qu'indiquer, et qu'il est indispensable d'établir.

Pour nous faire comprendre, nous allons nous servir

Fig. 10.

du schéma suivant emprunté à M. P. Janet dans \. Op. cil.

lequel T, M, ;V, A représentent les sensations conscientes tactiles, musculaires, visuelles, auditives, etc. (fig. 16).

En synthétisant en P toutes ces sensations conscientes diverses, elles s'agrègent, se fusionnent, se confondent dans un état unique qui est la perception consciente de notre moi actuel.

Si une partie de ces sensations échappe à la synthèse, le sentiment de notre personnalité n'est plus complet (fig. 17).

Fig. 17.

Toutes les parties de notre moi auxquelles se rapportent les sensations T'T"MM"V'V"AA' échapperont, en effet, à notre perception et la conscience de notre personnalité sera diminuée d'autant. Notre moi sera réduit à TM'VA". Tout le reste sera anesthésié et n'existera pas pour nous.

Si ce sont toujours les mêmes sensations qui échappent à la synthèse, l'anesthésie sera permanente; si, au contraire, il s'établit entre les diverses sensations d'autres synthèses partielles, l'anesthésie variera de siège et d'étendue.

Lorsque le sujet est sain, le pouvoir de synthèse est assez fort pour réunir toutes les sensations, et on a le schéma de la figure 16 qui représente la personnalité actuelle dans son entier. Si le sujet n'a pas un pouvoir

de synthèse suffisant, comme cela se rencontre surtout chez les hystériques, mais aussi dans d'autres cas, il n'a jamais conscience que d'une portion de son moi.

Ces considérations s'appliquent surtout à la personnalité actuelle et organique. Il est facile de les étendre à la personnalité psychique. Pour en avoir une conscience parfaite, il ne suffit plus ici de percevoir consciemment tous les phe'nomènes psychiques qui se passent en nous, mais il faut encore distinguer entre les impressions nouvelles et les images anciennes, c'està-dire rattacher notre moi actuel à notre moi passé.

Si cette continuité n'est pas établie dans notre conscience, nous nous dédoublons enunplus ou moins grand nombre de personnalités. Représentons graphiquement les choses, S, S', S", S'", S"", représentant nos souvenirs, A représentant les phénomènes psychiques actuels, et P notre personnalité (fig. 18).

Fig. 18.

Pour que cette personnalité soit perçue complètement et consciemment, il faut que nous synthétisions en P et nos souvenirs et nos phénomènes psychiques actuels, et qu'ils nous apparaissent comme reliés entre eux par une ligne continue.

Supposons maintenant que les souvenirs S'S" restent en dehors de la synthèse P, notre personnalité se présentera à nous avec une lacune, sans que cependant

notre personnalité soit dédoublée, SS* étant fusionnés en P avec S""A (fig. 19), c'est-à-dire notre état actuel étant relié avec nos états passés. Ceux-ci présentant une lacune dans nos souvenirs il y a amnésie simple. C'est ce qui arrive, par exemple, dans les perles de connaissance par syncope, coma, apoplexie

Mais les choses ne sont pas aussi simples dans l'immense majorité des cas. Supposons, en effet, que nos états passés soient représentés par les souvenirs ABCDEFGHUKL, et notre état actuel par les- impressions TVAM. Pour que notre personnalité soit complète, il faut que tous ces souvenirs et ces impressions soient synthétisés en un seul phénomène conscient P. Admettons maintenant qu'une partie de ces souvenirs FGH1, par exemple, restent en dehors de la synthèse P; il peut alors arriver deux choses : ou bien les phénomènes correspondant à cette période n'ont jamais ete relies aux phénomènes de la période antérieure ABCDE, ou bien ils ont formé avec eux une synthèse P , ce qu on peut représenter de la manière suivante (fig. 20).

Tel est le mécanisme de l'amnésie du rêve et du somnambulisme, qui n'est qu'un rêve en action. Les souvenirs ABCDE représentent des phénomènes de liétat de veille, FGHI ceux de l'état de sommeil, e JKLTVAM ceux du nouvel état de veille dans lequel

nous nous trouvons actuellement. Or, si dans ce dernier, nos impressions nouvelles sont reliées aux souvenirs de l'état de veille précédent pour constituer notre person-

Fig. 20.

nalité P, les phénomènes psychiques de la période de sommeil FGHI sont également reliés aux souvenirs ABCDE.

Le seul fait que nos rêves ou nos actes en état de somnambulisme se rapportent à des faits accomplis par nous pendant l'état de veille prouve que, dans le sommeil, nous relions notre personnalité actuelle à notre personnalité passée. C'est, du reste, assez établi pour ne pas y insister.

C'est encore ce qui se passe dans l'automatisme comitial ambulatoire dont le mécanisme est le même:

Un autre cas peut se présenter, dans lequel non seulement les impressions d'une période de l'existence, échappant à la synthèse totale de la personnalité P, sont reliées aux images de la période antérieure, mais font encore partie d'un second*1 synthèse P', formée d'une série d'autres périodes échappant également à la synthèse P. On a alors un véritable dédoublement de la personnalité. En voici le schéma dans lequel AB reprè-

sente l'état normal antérieur au moment où se produit pour la première fois le dédoublement. Puis à cette période en succède une seconde CD, dont les images n'entreront pas dans la synthèse P que forme la 3e période EF avec la lre. A celle-ci en succède une nouvelle GH dont les impressions forment une synthèse avec celles de la 2e période CD qui se sont 'fusionnées elles-mêmes en P' avec celles de l'état normal AB (fig. 21).

Fig. 21.

On voit par là que les phénomènes de la période CD ne paraîtront pas pathologiques au moment où ils se produiront, puisque le sujet continuera de les relier avec ses souvenirs antérieurs AB. Ce n'est que lorsqu'apparaitra la période EF que l'on constatera l'amnésie de la période CD : c'est là un fait commun à presque toutes les amnésies. Ce n'est, en effet, que lorsque l'individu est revenu à son état normal ou est passé dans un nouvel état de personnalité qu'on peut s'apercevoir de l'amnésie qu'il présente. A partir de ce moment, il sera alors facile de constater à chaque nouvelle période l'amnésie de la période précédente. Mais en même temps le souvenir de l' avant-dernière période réapparaîtra, et

ses phénomènes sembleront se relier directement avec ceux de la période actuelle. Il y aura deux personnalités alternantes. Le moi sera dédoublé, mais il conservera toujours une partie commune représentée par la période AB. Celle-ci occupera une place relative de moins en moins considérable dans les synthèses P et P'; ce seront surtout les souvenirs organiques qui subsisteront, et alors le dédoublement paraîtra de plus en plus net au fur et à mesure que les périodes se succéderont. Ce dédoublement delà personnalité s'observe dans l'hystérie, et a été bien étudié par M. Azam pour la première fois '.

Dans le somnambulisme hystérique et hypnotique, le dédoublement de la personnalité, l'amnésie par conséquent, ne se distribue pas de la même manière dans les différents cas que précédemment.

Dans le somnambulisme hypnotique; les choses se passent pour la première fois comme pour le rêve naturel (lig. 20), c'est-à-dire que la personnalité pendant l'hypnose est constituée par la synthèse de tous les souvenirs de la période antérieure à la période hypnotique, et des phénomènes de cette période. C'est dans cette période de veille consécutive à l'hypnose qu'apparaît l'amnésie. Mais lorsque le somnambulisme hypnotique se renouvelle, comment la synthèse personnelle se fait-elle ? On peut représenter les choses de la façon suivante (fig. 22) :

AB représente la période, normale antérieure au premier somnambulisme, P la personnalité normale à l'état de veille, P' celle de l'état d'hypnotisme. On constate

I. A.ZAK, Amnésie périodique ou, dédoublement de la vie. (Ami. mcd. psychol, 1876; — Revue scientifique, -1876.)

56 TliOUBLES

ainsi que la personnalité hypnotique est plus complète que la personnalité normale, et que, par conséquent,

Fig. 22.

l'amnésie n'existe et n'est alternante que pour cette dernière.

Lorsque le somnambulisme spontané est pathologique, hystérique vraisemblablement toujours, on peut l'assimiler à la troisième phase de l'attaque hystérique classique. Or, son caractère est d'être identique à luimême, sauf certaines modifications dépendant du milieu où se trouve le sujet, dans les différents accès. La distribution de l'amnésie se fait encore là d'une façon différente. Soit AB la période dont l'image est évoquée dans l'attaque somnambulique, période dans laquelle la synthèse personnelle comprenait tous les souvenirs de l'existence antérieure XA, XY représentant la ligne de la vie. Cette période est suivie d'une autre période également normale CD. Puis arrive l'attaque somnambulique représentée par A'B' qui se confond avec la synthèse F de AB. Puis, nouvelle période normale EF, qui se synthétise avec AB, CD. Il survient alors une seconde attaque A"B", puis une troisième

A'" B'" qui se confondent non plus avec A'B', A"B", mais seulement avec AB dont elles ne sont que le réveil (fi g. 23).

Fig. 23.

Il n'y a pas en réalité, dans ces cas, dédoublement de la personnalité. Car, si dans les périodes normales EF, GH, etc., il y a amnésie des périodes intercalaires A'B', A"B", A"'B"', les images des phénomènes de ces périodes ne sont pas perdues pour la synthèse totale de la personnalité, puisqu'elles ne sont autres que celles de la période AB qui appartient à cette synthèse. Il y aurait donc plutôt doublement que dédoublement. Aucune image ne manque à la synthèse personnelle P ; ce qui lui manque seulement, c'est le souvenir de la répétition de certaines images.

Nous avons vu en quoi consistait l'amnésie périodique qui constitue le phénomène connu sous le nom de dédoublement de la personnalité. Ces cas typiques sont rares. Plus rares encore sont ceux où il y a plusieurs personnalités. Le mécanisme est toujours le même et le schéma peut être construitde la façon suivante(fig. 24) s'appliquant à un cas où il y a trois personnalités.

A la période d'étal normal AB succède une période d'état second CD qui se synthétise avec elle en P',

Page 1