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C'était tout ce que l'excellente femme avnit la force de dire.
Pendant ce temps-là, la jeune fille pleurait aussi en cherchant à dissimuler ses larmes aux curieux qui s'étaient attroupés autour de ce groupe attendri. Tout à coup mon père se tourna vers elle, vit tes larmes, et, paraissant faire un douloureux effort sur lui-même, s'écria :
— Et vous, ma sœur, c'était donc un amour de frère qui m'attirait vers vous?
Et il étendait son bras pour la confondre avec sa mère dans une même étreinte, lorsque celle-ci, comprenant ce qui se passait dans l'âme de son fils, l'arrêta par un mouvement de tête et par un sourire expressif dont elle compléta le sens par ces mots :
— Mais non, cher enfant, elle n'est pas ta sœur; c'est ma nièce; pendant vingt ans elle m'a servi de fille... et elle ne cessera pas d'être mon enfant, n'est-ce pas, Marie?
EtMnrie se reprit à pleurer de plus belle, et voilà comment mon père épousa sa cousine un mois après avoir retrouvé sa mère !
Pendant cet entretien, le vieillard s'était singulièrement animé ; il semblait rajeuni de vingt ans; mais-je m'aperçus que l'émotion l'avait fatigué; je ne voulus pas abuser de sa complaisance, et je remis à un autre jour le récit de ses souvenirs personnels qu'il voulait entreprendre tout de suite.
Je n'écris pas les mémoires du vieux solitaire des Tuileries. Aussi me pardonnerat-on, je l'espère, de ne pas raconter en détail la vie du bonhomme; elle ne m'inspira vraisemblablement beaucoup d'intérêt qu'en raison de la sympathie que j'éprouvais pour lui. Dernier fils issu du mariage de son père et de sa mère, il avait clé le Benjamin de sa famille. Son éducation s'était faite, pour ainsi dire, tout entière dans le jardin des Tuileries. Devant les parterres, il avait ap-
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pris un peu de botanique; ses connaissances en histoire naturelle s'étaient bornées à l'étude des oiseaux familiers des bosquets, des poissons pacifiques des bassins; devant les statues, il s'était fait un certain sentiment des arts à lui particulier; dans le contact et l'observation des promeneurs, il avait puisé des idées assez justes sur les passions, les faiblesses et les vilenies du cœur humain, qui lui constituaient une sorte de philosophie originale. Tout cela ne l'avait pas empêché d'apprendre tout juste ce qu'il fallait d'horlogerie pour succéder à son père et acquérir en peu d'années une aisance modeste. Cette médiocrité à peine argentée lui avait suffi. A l'âge de trente ans, c'est-à-dire à l'époque où commençaient à gronder les premiers foudres révolutionnaires, il s'était retiré des affaires et avait pour toujours renoncé à se marier. Voici comment et pourquoi il s'était trouvé voué au célibat.
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— Les rencontres de princes ne nous oui pas porté bonheur dans notre famille, nie disait-il un jour. Si vous me voyez regarder les jeunes femmes avec tant d'attention, c'est que j'ai bien aimé, moi aussi, quoi que je vous en aie dit; c'est que, dauscliaque joli visage féminin, il me semble retrouver quelque ebose d'elle, d'elle que j'ai vue pour la dernière fois il y a soixante-dix ans! Je suis bien fou, n'est-ce pas, pour un bommede mon âge? Mais les folies du cœur sont si douces, qu'on y renonce difficilement! Oui, j'ai aimé avec la passion la. plus vive, la plus entière, la plus dévouée, une femme qui élait à peu près du même âge que moi. Je n'ai pas besoin de vous dire que je la regardais comme un ange de bonté, comme une merveille de grâce ; qu'elle me paraissait la plus belle entre toutes les jolies; Vraisemblablement il en est toujours ainsi de la femme qu'on aime, ct ; connue dit le
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couple! (l'Étante dans Je Misanthrope, au besoin on sait des défauts qu'elle peut avoir lui faire autant de qualités. Cependant je ne me dissimulais pas que mon amie était incessamment tourmentée du besoin, de la curiosité de plaire, et qu'il n'y avait pas de compliment, de regard d'admiration, si banal qu'il fût, qu'elle ne se montrât disposée à accueillir par un sourire de contentement et d'orgueil. Cette insatiable coquetterie me tourmentait beaucoup; je passais des jours et des nuits dans le doute et dans l'anxiété, tout en cherchant à dissimuler mes inquiétudes et ma jalousie, J'espérais que notre mariage, dont la célébration était ajournée par suite de contrariétés de famille, fixerait définitivement cet esprit si avide, si quêteur de louanges. Sophie venait tous les jours passer deux ou trois heures aux Tuileries, soit dans la journée, soit le soir, suivant la saison. C'était
ici, dans l'allée des orangers, que je la retrouvais; nous faisions ensemble quelques tours de promenade; puis je la reconduisais chez elle à la butte des Moulins. Un jour, nous vîmes circuler dans les allées une foule inusitée. Sophie s'enquiL de la cause de ce mouvement. On lui dit qu'on attendait le passage d'un prince du sang, d'un frère du roi. Bientôt, en effet, un nombreux cortège s'avança de notre côté. Mon amie me tira par le bras et m'entraîna malgré moi sur le passage de ce brillant groupe de gentilshommes. Au moment où le prince était devant nous, je ne sais quel obstacle vint arrêter sa marche; il fit une pause, détourna les yeux de notre côté, puis fit un signe à un des gentilshommes de sa suite, à qui il parut nous désigner en souriant. Il s'était à peine passé autant de temps qu'il en a fallu pour vous raconter ceci, que déjà princes, gentilshommes et domestiques avaient dis-
paru et entraient au château. Je ne remarquai qu'une chose, c'est que ce jour-]à Sophie avait le teint plus coloré, l'œil plus brillant, l'esprit plus vif et plus gai que de coutume. Le lendemain, ce fut vainement que je cherchai mon amie à notre rendezvous habituel; j'attendis une demi-heure avec une grande impatience ; enfin je me décidai à aller chez elle. Là j'appris qu'elle était partie dans une voiture hermétiquement fermée, en compagnie de deux hommes; elle avait emporté avec elle ses hijoux et quelques-uns des petits meubles auxquels elle tenait le plus. Elle n'avait point parlé de l'heure de son retour. Je fus eu proie d'abord à un morne désespoir. Toute la vérité m'apparut aussitôt. Cependant mon lâche cœur chercha encore à trouver des motifs de consolation, d'espérance. Je parcourus son pelit appartement, sa chambre à coucher. J'y trouvai sur sa table de toilette le
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bouquet que je lui avais donné la veille. La vue de ce bouquet me fit pleurer! Tout était donc bien fini ; elle n'avait voulu emporter aucun souvenir de moi . . . pas même mes lettres, que je trouvais toutes... Hélas!
pourtant je ne pus me résigner à renoncer définitivement à elle. Il me semblait à chaque instant que j'allais la revoir. Bien souvent j'ai cru reconnaître de loin sa démarcbe, entendre le son de sa voix; ce n'était que l'effet de ces hallucinations du cceur auxquelles sont sujets les hommes qui ont aimé passionnément. Jamais je ne la retrouvai, jamais je n'entendis parler d'elle. Avec quelle ivresse je me serais jeté à ses pieds! comme je lui aurais pardonné!... Cela s'était passé en 1787.
Quelques mois après, me sentant incapable de continuer les affaires, je vendais mon petit établissement, et je devenais le solitaire du jardin des Tuileries.
— Vous avez dû voir passer devant vos . jeux bien des choses curieuses, de grands événements historiques, des physionomies originales, des échantillons des diverses société* qui se sont succédé à Paris depuis soixante ans? car (oute l'histoire, l'histoire des mœurs surtout, a passé par ici et fait des haltes dans ce jardin.
— Assurément ; il n'y a pas une révolulion dans les idées, dans les usages, dans le costume, dans les modes, et surtout dans l'arrangement de mon jardin, qui ne m'ait eu pour témoin. Non-seulement j'ai vu croître, grandir la plupart de ces arbres, depuis les tilleuls maladifs de la terrassé des Feuillants jusqu'au vigoureux marronnier du 20 mars, dont la précocité proverbiale se rattache à une anecdote aussi connue que peu véritable; non-seulement j'ai vu placer, déplacer, mutiler, réparer, nettoyer presque tous ces groupes et ces statues
eu marbre el en bronze, la Victoire et Mercure, de Coysevox; les quatre Fleuves qui avoisinent le bassin ouest, les ncul médiocres Muses campées sur les deux terrasses, le Scipion l'Africain, les deux Termes, la Flore, la Vertumne, le groupe de Silène et Bacchus, YAnnibal punique de Sebastien Stolldz, la Cérès, la Y émis silencieuse, le Bacchus, qui bordent !a lisière des bosquets: le Sanglier d'Erijmanthe, le groupe des Lutteurs, le Centaure prisonnier de l'Amour, Castor et Pollux, les Dioscures, Y Apollon poursuivant Daphné, placés sous les arbres des massifs: le groupe à'Enêe et à'Anchise, Y Aride, la Cxciim Pœtus, Y Enlèvement de Cybèle et YEnlèvement d'Orythie, el la Phaéthuse de ïhéodon, qui font cercle autour du bassin du milieu; j'ai vu s'installera l'entrée de cette large allée des Parterres, l'allée favorite des enfants, le Thésée abattant le Mi-
notaure, de Ramcy, et le Prométhée enchaîné, de Pradier; à l'autre extrémité, au lins de la terrasse du bord de l'eau, ce grand et immortel chef-d'œuvre de Corlot, le Soldat Spartiate, qui fait trouver encore plus insignifiant V Alexandre combattant, de Nanteuil, posé en regard. J'ai vu retirer de sa niche, où elle était si convenablement encadrée, la Cléqpâtre en bronze, imitée de l'antique, qui surmonte maintenant la terrasse; j'ai vu se dresser près de la grille du pont Royal les deux admirables lions en bronze de Barye; j'ai vu s'aligner vis-à-vis le château, et en regard des délicieuses sculptures de Coysevox, le Joueur de flûte, YHamadryade et la Flore; des élégantes compositions de Coustou, le Chasseur au repos et les Nymphes; de la Vénus et du Rémouleur, fondus d'après l'antique ; de la Vénus pudique, du Laocoon, de VAntinoûs, de la Diane et de Y Apollon, qui sur-
gissent au milieu du parterre réservé; j'ai vu, dis-je, s'aligner les huit statues modernes parmi lesquelles on distingue surtout le Philopœmen, un peu trop vrai et trop décharné, de David, et le Spartacus, un peu trop gros, de Foyalier, qui eut la singulière fortune d'achever celte figure le 27 juillet 1850. Les autres, si ce n'est le Caton d'iltique, de Roman, achevé par Rude, et le Phidias, de Pradier, méritent à peine d'être signalés; pas plus le Thémistocle que le Laboureur, le Cincinnatus que le Pendes; je ne dis rien non plus du Méléagre, imité de l'antique, et de l'Hercule Commode en bronze, situés aux deux extrémités de l'allée des Orangers, dont le placement n'a point fait événement pour moi. Non-seulement j'ai vu lînir, gratter, inaugurer la plupart de ces êtres matériels, mais dont quelquesuns vivent de la vie de l'art; non-seulement j'ai vu construire les terrasses, régulariser
les parterres, comme vous avez pu voir vous-même élever l'Orangerie, qui nous gale maintenant l'angle sud-ouest de notre jardin; non-seulement j'ai vu se modifier, se transformer, se développer la population végétale des bosquets et des carrés, les plants de légumes remplacer les roses et les chèvrefeuilles, el vice versa, comme les dynasties ont remplacé les dynasties dans l'intérieur du château, les grands marronniers se parer plus de soixante-quinze fois de leurs fières et élégantes aigrettes, emblèmes de l'aristocratie, dont ce lieu de promenade fit si longtemps les délices, mais encore j'ai vu les générations d'hommes passer el se succéder ici, et changer d'année en année leur manière d'être extérieure, pendant que le fond restait toujours le même.
— Oui, le jardin des Tuileries a été pendant longtemps, dit-on, le rendez-vous de la société élégante qui donnait le ton.
— Sans demie: c'est ici qu'on a vu naître et mourir tous les ridicules que la société dent vous parlez a adoptes depuis soixantedix ans, sous prétexte de parure. Ici l'on a vu les premiers fracs anglais dont l'importation, suivant le vieux duc de Lauraguais, a porté un coup mortel à la noblesse française; ici ont paru les premières roquelaures et les houppelandes, les habits écartâtes, sang de bœuf, couleur suie des cheminées de Londres, qu'on mettait avec des culottes soufre, ou couleur queue de serin, et des bas blancs rayés de bleu; ici les gilets à sujets, tirés de Richard Cœurde-Lion, du Mariage de Figaro, de loutle répertoire de la Comédie-Française, comme la fameuse collection de M. de la Reynière, de même qu'aujourd'hui l'on fait des mouchoirs théâtre de la guerre et des gilets à zodiaque et à cadran de pendule. Un peu plus tard, les culottes gantées juste, dans le
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genre do celle du ci-devant jeune homme, qu'on laissait pour compte au tailleur si l'on pouvait y entrer; ici encore les merveilleux et- les élèves de l'école de Mars en 1795, qui font bientôt place aux incroyables coiffés en oreilles de chien ; puis les babils à grands collets et les gourdins dont le Cé- » des Rendez-vous bourgeois offre un magnifique échantillon. Plus tard, après la Restauration, les redingotes a brandebourgs, les éperons soleil, les chapeaux à la Bolivar, les blouses gauloises, les carricks, les manches à gigot, les sous-pieds, et enfin le paletot, que le talma essaye en vain de détrôner. Et les femmes! Les modes de femmes dont le jardin des Tuileries a vu l'instauration, la vogue et la décadence, fourniraient lout un long chapitre de l'histoire des mœurs à la fin du dix-huitième et pendant la première moitié du dix-neuvième siècle.
Que n'ont-elles pas inventé d'extravagant et
de grotesque, depuis les coiffures en légumes, les chapeaux à la Tarare et à bateau renversé, les chinoises, les bonnettes, le? marinières, les grands bords des merveilleuses, les robes collantes soi-disant à la Grecque, jusqu'aux toques, aux manches à gigot, aux bibis et aux jupes de crinoline, sans que pour cela elles aient rien perdu de leur charme à mes yeux? 11 en est d'elles comme de la rose que nos horticulteurs ont tant cherché à dénaturer, sous prétexte de là varier et de la perfectionner; ils ont eu beau tourmenter sa forme, pâlir ou foncer sa couleur, elle a toujours gardé la suavité de son parfum. Vous souriez, jeune homme, vous me trouvez bien anacréonlique pour un homme d'un siècle; si je suis encore ainsi, voyez-vous, c'est que j'ai toujours gardé jeune au fond de mon cœur le souvenir de la femme qui a eu toute ma tendresse; c'est elle, ma Sophie, que j'aime
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dans toutes les autres femmes. Souvent celles dont je m'approche, à qui j'adresse la parole à l'heure où les promeneuses solitaires, entre dix et onze heures du matin, enlre cinq et six heures du soir, semblent foire œuvre de Satans mignons, quxrentes qiiem dévorent, cherchant quelque chose on quelqu'un à dévorer; souvent celles-là me sourient, me prenant pour ce que je ne suis pas, et, quand je leur ai dit ce qui me plaît en elles, je me vois traité de vieux fou! Douce folie dont je ne souffre point, et à qui je dois parfois de charmants quarts d'heure d'illusion. Comme je les connais toutes, ces aimables visiteuses de mon jardin, depuis la jeune fille timide qui fait ici sa première rencontre, jusqu'à la dame en falbalas qui cherche moins le mystère que l'occasion; depuis la discrète beauté dont tout le bonheur consistera, pendant une promenade de deux heures, en quelques regards dérobés
d'un œil aimé et amoureux, jusqu'à là petile bourgeoise laborieuse pour qui le repos sous les grands marronniers est un prétexte à broderies...
Tout à coup il changea de sujet. Nous étions arrivés près du parterre grillé qui est voisin de l'arbre du 20 mars.
— Tenez, dit le vieillard en me montrant la corbeille de rhododendrons qui fleurit à l'extrémité de ce parterre, voilà l'idée qui me tourmente : je voudrais èlre sûr de pouvoir me faire enterrer sous ces fleurs; il me semhle que mon âme continuerait à errer parmi ces arbres, à travers ces allées, parmi ces femmes en qui je revois toujours Sophie. Je donnerais toute ma petite fortune pour obtenir cette faveur!
Y a-t-il, en cffet i< pr=»»inde folie dans le cerveau du vieux iulTtaire'Î^S Tuileries?
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